LA VRAIE JUSTICE VIENT D'EN HAUT
Est-ce vraiment délaisser les travailleurs que de ne pas leur faire perdre leur temps à lire des protestations impuissantes contre certains abus que mon correspondant énumère?
Il doit comprendre déjà notre pensée. Les aL.n> dont il parle et quantités d'autres, car son énuméra tien est modeste, c'est à leur source que nous les
poursuivons. Nous estimons faire œuvre plus utile en remontant à leur commune cause su[>érieure. Qu'il nous croie : neuf fois sur dix, à moins d'injustice flagrante, et qui soit immédiatement justiciable du sentiment public, les campagnes menées au nom de ré(juilé cachent des myslificalions profondes et aboutissent à de pitoyables déconvenues. Autant il est, ~ sinon facile (pas de charlatanisme toujours!) — au moins possible de faire respecter la justice et l'humanité quand on dispose des moyens d'informations, d'intluence, d'action et de répression que possède l'Étal, autant les justices particulières, tant de la presse que des réunions publiques, sont en général inopérantes, étant précipitées, passionnées et, les trois quarts du temps, injustes, créatrices d'iniquités plus fortes que celles qu'elles voudraient balayer. J'ai vu beaucoup de campagnes de presse et d'opinion, elles ont réussi à ceux qui les ont faites. Elles ont fait élire une multitude incroyable de députés, de sénateurs et de conseillers municipaux. C'est à peu près ce qu'elles ont créé de plus net dans l'ordre de l'inutile et du médiocre. Mais, dans l'ordre du pire, j'ai vu de ces campagnes ruiner des industries prospères, et priver de travail, c'esl-à-dire de pain, les populations qu'elles prétendaient émanciper ou enrichir.
Cela ne nous a jamais empêchés de dénoncer à l'opinion et aux magistrats compétents toute iniquité véritable connue de nous. Cela ne nous a jamais empêchés d'en poursuivre énergiquement la réparation. Mais, quelques résultais partiels qui aient pu être atteints, nous restons très sceptiques en ce qui
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louche à l'ensemblo, et jamais le journal au<|uel nous avons Thonneur de collaborer ne deviendra une de ces industries de pseudo-justice sociale souvent plus malfaisante que les exploitations auxquelles elles tentent d'opposer des moyens impuissants, débiles ou nuisibles. Pour un peu d'hypocrisie qu'elles installeront au lieu et place du cynisme, elles sèmeront à travers le corps social des désordres mentaux et moraux comparables aux efTels d'un empoisonnement.
Les rapports douloureux et tendus des employeurs et des employés ont été portés à un degré d'antagonisme que nul politique sensé et, en temps de guerre, nul patriote ne prendra sur lui d'aggraver. L'État lui-môme serait fou de se désintéresser de la propagande de ce poison qui vaut bien les alcools et les cocaYnes; l'on comprendrait que sa censure dût s'exercer sévèrement contre toutes les excitations de ce genre. Mais, môme en temps normal, mon correspondant sera sage de se persuader d'une profonde vérité: l'amélioration du sort des travailleurs en général, dont nous ne nous exceptons pas, dépend en très grande partie d'eux-mômes, de leur intelligence, de l'intérêt personnel et professionnel, de leur labeur, de leur sens syndical, de leur esprit d'épargne, de sobriété, de famille; mais, pour une part qui est immense, elle aussi, ces vertus ont besoin d'ôtre défendues et gardées de haut par une saine discipline de l'État. L'Ktat électif exclut la justice, à laquelle ils aspirent, comme il exclut l'ordre et la paix intérieure, dont ils ont besoin. L'État électif les livre désarmés aux excitations et
aux exploitations des partis politiques ou des politiciens qui se servent d'eux et (|ui, par un chemiD de duperie aussi scandaleux que public, conduit à un régime social en retard sur celui de tous les grands Étals de l'Europe le peuple le mieux doué et le mieux doté du vaste univers.
LtTAT BRUTAL
Cet État, un de ses partisans, rédacteur anonyme au Journal des Débats^ le définissait en ces termes le 7 avril dernier :
L'État, entité métaphysique, personnifié par des ministres et des directeurs successifs et éphémères,
Comment co monstre intiumain, ciranger môme aux opérations de la vie, saurail-il veiller sur une population d'ouvriers vivant et soufîrant? Et comment procéderait-il aux œuvres de justice, les plus savantes, de l'esprit et du cœur humain ? Cela n'est pas possible, et nous n'y croyons pas. Nous mettons notre confiance en d'autres procédés et en d'autres méthodes. — Et en attendant ? dira notre correspondant?— En attendant, nous ne l'engageons pas dans une voie fausse, au bout de laquelle il se casserait le cou; nous ne le sacrifions pas à nos ambitions de carrière, nous ne le trompons pas : est-ce peu ?
Par ces quelques lignes, mon correspondant a pu se convaincre que, si la guerre nous a privés d'aborder fréquemment les questions intéressant de façon spéciale les travailleurs, nous en aurions très long à dire ; nous en avons gros sur le cœur.