LES CHEFS AU PREMIER RANG
!.' mars 1915.
Les médecins n'ont pu se prononcer encore sur la gravité des blessures reçues par le général Maunoury et le général de Villaret au cours de l'insperlion d'une tranchée de première ligne, à trente mètres de l'Ennemi, que ce général d'armée et ce général commandant de corps examinaient par un créneau, comme deux adjudants. Toute la France élève mille vœux pour qu'il n'y ait ni deux malheurs, ni un malheur, ni môme l'ombre d'un demi-malheur i\ déplorer. Mais, quoi qu'il arrive, nos belles troupes, qui n'ont aucun besoin d'être électrisées, ni d'être entraînées par l'exemple du dévouement de leurs grands chefs, sentiront néanmoins s'accroître leur admiration respectueuse pour le vainqueur de l'Ourcq et pour son énergique lieutenant. C'est dans le . sang versé ensemble que s'affirme l'antique, réternelle camaraderie militaire. C'est dans un tranquille déli jeté ainsi h toutes les puissances de destruction que les hommes se sentent parfaitement unis à ceux qui ont l'immense responsabilité de les commander et de les conduire.
Nul n'a le droit de leur prêcher la témérité, à ces chefs. On a même le grave devoir de la déconseiller comme un double crime envers soi et envers les autres. Mais il faut ce qu'il faut! Aujourd'hui comme il y a trois mille ans, la confiance du troupier va d'instinct i\ l'intrépidité. Un chef blessé qui nesour-
cille pas entraîne encore sa troupe. Un chef mourant, s'il sait mourir, l'envoie aux triomphes certains. Là comme ailleurs, une certaine Irerapc du ressort moral, solide et claire, emporte tout.
Voilà pourquoi, sans faire d'outrance dangereuse, en uousdéfendant énergiquemenl de pousser à aucun acte de furia contraire à la nature, aux règles, à la loi, à l'objet môme de cette guerre, nous considérons que les nobles blessures d'hier font de beaux ornements au visage de la Patrie par ce qu'elles feront sentir l'identité profonde du destin de tous nos soldats, à quelque point de la hiérarchie que se trouve leur poste. Tous exposés, tous sujets aux mômes fortunes! Une niaise fiction de guerre scientifique et bureaucratique, à grands chefs embusqués, est ainsi tombée au néant.
Une autre fable non moins niaise, celle qui présentait les hauts états-majors comme des groupes de fonctionnaires aussi distants de leurs armées que protégés de l'ennemi reçoit du cours des cho.ses le violent démenti qui la réduit à rien. Les vieux livres sévères et doux qui nous ont appris la nature de la vie et la forme du monde sont confirmés dans leur leçon. Ces livres disent que la place du commandement, qui, poïir garder autrui, se doit garder luimôme, ne saurait être toujours à l'avant; mais elle y est parfois, ou pour donner Texemple ou pour s'assurer par lui-même de ce qu'il doit connatlre directement. Cela est immuable comme le fil du glaive ou l'abri du créneau. La permanence de la règle, ainsi que de son exception jointe à la constance de relTel moral de Tune et de l'autre, semble
LES CHEFS AU PREMIER RANG. i:
laite pour éclaircir el affermir en nous l'impression • 1'!.' le monde change très peu ou que ses éléments U- moins instables sont destines à prévaloir de plus en plus.
Cette longue, immense et furieuse guerre, qui, dans sa généralité, ne ressemble à rien de connu, paraît, dans ses détails fournir en abrégé l'échantillon de toutes les redites el de tous les refrains de l'histoire héroïque de l'univers. Le sublime sangfroid de Castelnau apprenant la mort de son fils et continuant, imperturbable, à dicter des ordres, montra, dès le premier mois de guerre, que les sources supérieures, mais familières, se rouvraient. Avec Maunoury el V'illaret, avec les chefs frappés comme eux au premier rang, le flot lumineux el sanglant prolonge et perpétue les leçons d'une loi géné- 1 ^ ''fertilisante.