I. - LE LUTH, LA HARPE ET LEURS ANCÊTRES
A LA MKRE dt: m. Gustave Lyon.
Le luth, la harpe et leurs ancêtres
Cette conférence fut faite chez le duc et la duchesse de TalleijTand le 30 Juin 1912 (1).
Quand Napoléon eut dompté l'Europe au galop de son génie, il voulut sauver en France tout ce qui n'était pas mort, du passé.
Le grand artiste en domination se mit à restaurer la Cour et César rouvrit les galeries où tant de rois l'avaient précédé.
Singulière anarchie que celle de cette société nouvelle où les vieux noms de l'ancienne France se rencontraient avec des noms à peine dégrossis par la gloire.
(i) Cette conférence fut donnée avec le concours de? virtuoses de la harpe : Mlle Renée Lénars. le professeur de harpe chromatique au Conservatoire, de M. André MuUot, de Mlle Chalot, de Mlle Potel de la Biière, de Mlle AUce Legrand et du double quatuor Lénars.
Napoléon eut quelque peine à imposer aux nouveaux promus les lois de l'étiquette. Un beau soir, dans le cercle de l'impératrice, les femmes des maréchaux se querellaient — et si fort — qu'elles retrouvaient le ton de leur jeunesse... Ce n'était pas le meilleur.
— Si elles ne se taisent pas, dit l'Empereur furieux, je fais jouer du tambour !
Talleyrand, mystérieux génie du passé mis au service du présent, pilote fidèle et méconnu de la France à travers les écueils de tant de régimes, Talleyrand s'inclina devant l'Empereur et lui dit :
— Il suffirait que Votre Majesté confiât des harpes à ces dames. Elles s'occuperaient à montrer des bras nus qu'elles trouvent beaux et, satisfaites, elles se tairaient.
M. de Talleyrand, prince de Bénévent, vice-grand Electeur, aimait donc la harpe à sa manière et l'admirait comme une vitrine où étaler des bras.
La harpe est peut-être cela. Mais vous verrez tout à l'heure qu'elle a de plus beaux services : sous des doigts habiles elle a tous
les nobles accents, ceux de la musique ancienne, ceux de la musique moderne. Ses cordes vont du ciel à la terre ; ses piedi> s'appuient sur l'histoire des peuples ; son front plonge dans la poésie des nuits étoilées.
Gomme la lyre, sa sœur, comme le luth, son frère, elle n'est pas seulement un bel instrument ; elle est un symbole mis pour l'éternité aux mains des dieux, des reines, des éphèbes et des poètes.
La harpe est de la race qui donna aux arts l'eoude, la lyre, le luth, la théorbe,. la mandore, le kin, le psalterion, le kinnor, le sambuc, la guitare, tous ces instruments à coi des que l'âme et la main font directement vibrer sans plectre et sans archet.
Les cordes de la harpe brillent encore de l'huile sainte qui brûlait dans les lampes d'or au temple de Jérusalem. Elle est embaumée de l'huile sacrée qui parfumait la nudité du gymnaste grec. Elle a vibré pour l'hymne de victoire après Salamine.
Initiée aux grands mystères, la harpe personnifie la Grèce idéale et presque divine, l'Egypte mystérieuse et profonde, la Ju-
dée aussi, où elle calme la colère de Dieu, la fureur des rois.
La harpe chromatique, sacrée aux premiers accords de VOr du Rhin, est vraiment de la même lignée que les beaux instruments gravés aux fripes immortelles des marbres antiques.
La harpe se retrouve, gracieuse et lymphatique, aux mains des princesses et des saintes dans les enluminures du moyenâge.
Nous l'avons vue aux marches les plus hautes du temple, au miheu du jubé précieux dans \e':j cathédrales, dans les mains du héros hellénique, dans les bras longs et menus des vierges féodales.
Elle est martyre avec la Sainte-Cécile des catacombes romaines, avec Marie-Antoinette de Lorraine.
« Arrête ! tu es pai faite ainsi ! » dit le Faust de Goethe à l'aiguille qu'il veut fixer sur le cadran d'or. Ce cri on l'adresserait volontiers à la harpe royale et douloureuse, sculptée, peinte et dorée, construite par Naderman le père, en 1780, pour la Reine de France. Mais la science du cons-
tructeur ne s'arrête pas plus après Naderman que le génie de la musique ne s'endort après Bach.
L'art ne reste jamais immobile. La vie décompose les formes de ses instruments et les renouvelle. L'esprit inquiet et chercheur des grands luthiers modifie sans arrêt les ensembles et le détail. La harpe évolue avec la musique. L'instrument qui suffisait à l'inspiration de LulH ne satisfait pas le souffle génial d'un Wagner. Arrivé à la beauté pure, l'art musical s'altère en devenant plus riche. La complexité qui succède à l'unité demande des cordes nouvelles sur lesquelles puissent vibrer des accords inédits.
Les raffinements de la mécanique moderne succèdent à l'ingénuité primitive.
Il faut, sous la main des artistes nouveaux, mettre des instruments parfaits pour ouvrir des plaines plus larges et plus libres aux idées inexprimées encore.
L'ancien luthier était un ouvrier habile. Le constructeur de la harpe chromatique sera un ingénieur entré sous les coupoles de
l'art par les portes sévères de l'école polytechnique.
Mais avant de revenir à la harpe, seul instrument qui ait au repos la beauté d'une architecture, rendons une visite aux membres inconnus ou méconnus de la famille.
Le plus ancien peut-être est le kinnor des Hébreux dont les cordes étaient en nombre variable, puisque les monuments nous montrent des exemplaires à sept cordes, tandis que Saint-Jérôme lui en attribue vingt quatre. Traversant toute la civilisation mauresque, cet instrument devient aux mains des Espagnols la guitare à six cordes.
Instrument d'amour et de rêverie, la guitare est chez elle encore dans les paysages de mélancolie, parmi le silence discret des belles nuits. Elle fut à la mode en France sous le règne de Louis XIV et son gémissement s'accorda avec le murmure de la brise dans les arbres encore jeunes de Versailles.
Au XVIII^ siècle, le développement de la puissance sonore dans la musique emporta
la guitare avec tous les vieux instruments dont la sonorité était douce et discrète.
Le luth eut le même sort et disparut quand le clavecin le remplaça dans l'accompagnement des basses continues. Mais voici que l'antique attribut d'Apollon, d'Amphion, d'Euterbe est ressuscité. Nous ne sommes plus au temps où Marc-Antoine donnait le revenu de quatre villes au grand Anaxenor, parce qu'il était bon joueur de luth. Mais Jacob le Polonais, les Gautier, joueurs célèbres du XVIII^ siècle, peuvent maintenant avoir des successeurs.
La harpe-luth, inventée par M. Gustave Lyon, est construite sur le principe de la harpe chromatique, mais avec des cordes en métal. Elle a révélé à nos générations les pièces anciennes pour le clavecin. Les œuvres oubhées de Rameau, de Daquin, de Scarlatti, de Hœndel ont tiouvé — mieux qu'une exhumation — -une jeunesse nouvelle. Leur poésie, leur émotion reviennent sous les mains artiistes qui jouent de la harpe-luth.
Le maitre Saint-Saens a exprimé son opinion en termes précis :
« La harpe-luth de Gustave Lyon eist « supérieure au clavecin, en ce qu'elle « permet de passer graduellement du piano « au forte et de pratiquer l'art savant « des nuances infinies et de la variété « de toucher. »
Par la grâce de la harpe-luth, Rameau, Hœndel et Bach revivent avec leurs douces joies, leurs lentes tristesses, leurs vibrantes douleurs. L'inventeur moderne a donné à ces âmes musicales la vie que ne leur prêta jamais le clavecin, cet instrument peint, fardé, laqué, verni, comme une fille ou une duchesse. Il ne faut pas quitter la harpeluth réalisée en 1907 d'après les idées de Bach, sans donner les états de services glorieux d'un instrument qui a une jeunesse éclatante.
Une réduction de cet instrument à cinq octaves, avec table d'harmonie modifiée a réalisé le timbre voulu par Wagner pour l'accompagnement des sérénades de Beckmesser, dans les Maitres-chanteurs.
La harpe-luth a donné ses preuves encore dans Louise de M. Charpentier, aux
concerts de la Schola cantorum, au Conservatoire de Liège, aux concerts du Conservatoire que dirige Guy Ropartz, à Nancy, en Italie et même de l'autre côté des flots, à New-York et à San-Francisco.
Nos grands mères écoutaient sans doute les morceaux composés pour la harpe par un Daquin ou un Delahaye comme elles comprenaient Téiégie que i'oiseau, ivre du parfum dos roses, entonne sous la feuillée de mai blanchie par la lune.
Mais voici venir la lyre dont le nom même semble avoir des ailes et prendre quelque chose de la gloire des poètes qui la portent au plus fier sommet du Parnasse. Cet instrument garde la fraîcheur de l'air qu'il fait vibrer, la sérénité du jour qui l'éclaire. Je ne vous décrirai pas les transformations techniques d'un mécanisme désormais muet et brisé. Il suffit de donner la description que le vieil Homère a laissée de la lyre :
« Avec un ciseau de fer brillant Mer- « cure arrache la vie à la tortue de monta- (( gne et creuse sa dure écaille. Il coupe « des tiges de roseaux de diverses mesures.
« Il lei-j fixe en les passant à travers Técaille « polie. Puis il étend adroitement la peau (( d'un bœuf. Il y pose les deux bras de « l'instrument, auxquels il ajuste le cheva- « let ; enfin, il tend sept cordes harmoni- « ques faites de boyaux de brebis... Sous « sa main elle rend des sons merveilleux « et le dieu dominé par le sentiment du « beau se met à chanter. »
Les anciens attribuèrent tous une origine divine à la lyre : les Egyptiens croyaient l'avoir reçue de Thaut-Trismégiste ; les Grecs la tenaient d'Apollon ; les Hébreux, de Dieu tout court.
Mais les poètes, messagers des dieux abolis, prêtres du dieu vivant, les poètes ont brisé le luth et laissé tomber la lyre pour prendre la harpe, instrument de la grâce et de la beauté, qui passe du son le plus éclatant au murmure le plus doux par les nuances les plus insensibles. Le nom remonte à la plus haute antiquité. Les médailles, les inscriptions, les manuscrits prouvent que le mot a servi pour des instruments assez différents. La harpe du roi Da\^d ne pouvait
être la même que la nôtre. Cai leioi-prophète n'aurait pas pu danser devant l'arche — comme il le faisait — en jouant de cet instrument. La harpe juive devait être semblable à la harpe à huit cordes en usage au pays d'Ethiopie, ou à la petite harpe du X® siècle que conserve le musée de Dublin.
Les Grecs avaient la harpe d'ivoire à sept cordes, que les Romains adoptèrent pour les sacrifices.
La harpe est l'instrument national du peuple irlandais. Les rois en jouaient dans les fêtes publiques. Elle est la principale pièce des armoiries de l'Irlande et le signe de la hberté nationale. Elle tient une place sublime dans les légendes irlandaises. L'invocation du Dagda à sa harpe volée par les géants est d'une beauté antique, sublime comme l'invocation du héros grec à son épée.
La harpe moderne diffère un peu de la harpe héraldique : vous en connaissez la forme triangulaire, limitée par la caisse, la console et la colonne. Le côté qui ferme le trianfi:le en haut est une boîte courbée
qu'on appelle le sommier ou console et qui contient des séries de leviers.
Il serait long et inutile de détailler ici les progrès de la harpe depuis le moyenâge jusqu'à nos jours. Rappelons seulement que le dix-huitième siècle eut la harpe à crochets et qu'au commencement du XIX^, Erard lui substitua la harpe à sept pédales. Pendant cent ans il fut convenu que cette modiiication avait créé la perfection. L'engouement fut immense. La première année de fabrication de la harpe nouvelle donna, selon Fétis, un demi-milHon de bénéfices. Les contrefacteurs se levèrent de toutes parts en France, en Angleterre et en Suisse. Le XI X^ siècle eut de grands et célèbres constructeurs de harpes à simple ou à double mouvement : Cousineau, Sébastien Erard, Dizzi, Camille Pleyel. Cependant les vrais artistes se plaignaient encore, se plaignaient même davantage et ce grand voyant de Berlioz, prophète en religion de musique, écrivait :
« Les harpes antiques employées par « les Bardes gallois et irlandais avaient « plusieurs rangées de cordes. Cette dis-
« position leur rendait plus ou moins acces- « sible le style chromatique et les modu- « lations. »
Le grand mot est prononcé : la harpe chromatique n'est pas née ; mais le génie de Berlioz la prévoit. Au surplus, le musée de Londres nous montre une harpe écossaise à cordes croisées. Deux ou trois tentatives sont signalées au dix septième siècle. Un luthier appelé Hochbrucker invente, en 1720, un système de pédales (déjà !) qui permet de changer simultanément l'accord de toutes les notes. Le général prince Oginski en 1753, rend les notes indépendantes les unes des autres. En 1811, Sébastien crée le système du double mouvement.
En 1845 Pape dépose un plan de harpe chromatique... irréahsable.
En 1840, Naderman se plaint des pédales :
« Si l'on eût découvert le moyen d'ôter à la harpe ses pédales, écrit-il, en lui conservant les mêmes ressources et la même richesse, avec quelle chaleur eût été applaudie cette découverte ! »
Ce qui était utile en 1840 devenait nécessaire pour la musique de Wagner, de Liszt, de d'ïndy, de Charpentier, de Richairt Strauss, de Reynaldo Hahn, de Debussy.
L'instrument ailé qui doit répandre la lumière et la gloire sur l'instrumentation traînait à ses pieds la chaîne de la pesanteur sous la forme des pédales. L'œuvre de Gustave Lyon fut d'arracher ce poids à l'instrument divin et de lui rendre ainsi la grâce et la force des ailes.
Ai-je besoin maintenant d'énumérer lourdement les avantages de la harpe chromatique, qui selon le mot de Louis Laloy « permet à l'orchestre moderne de s'incorporer les paillettes lumineuses que forment les sons de la harpe. « ?
Mais la harpe « chromatique sans pédales » ne porte pas que des effets nouveaux. Elle donne la possibilité de tout exécuter.
Le compositeur n'a plus l'angoisse de savoir si sa pensée sera jouable. Il n'est plus obligé de simplifier les traits pour un instrument poussir
L'arti^ite de chant peut s'accompagner à la harpe, sans avoir la préoccupation et le ridicule piétinement des pédales. Cette suppression des pédales rend à tous les exécutants leur liberté d'esprit et de mouvement.
La harpe chromatique possède seule l'unité et l'égalité dans la sonorité puisqu'elle a une corde indépendante par note.
Elle est réellement "un .instrument intime de salon puisque les auditeurs peuvent l'écouter de près sans subir la série des bruits de frisements et de sons étrangers qui rompt à tout coup le charme des anciennes harpes.
Perfectionnée, adaptée à toute musique ancienne ou moderne, placée au delà des instruments à cordes, la harpe plane si haut dans l'azur et le rêve qu'aucun nom n'efface celui-là dans la mémoire des poètes.
Merveilleuse comme une féerie, légère comme un rêve, suspendue hors du temps et de l'espace cette œuvre d'art, voix qui dit les œuvres d'art, devrait être hbre des haines et presque des passions scholâtres.
Cependant la harpe chromatique était
à peine née que les colères montaient autour d'elle.
En 1903, elle fut admisse au Conservatoire National de Musique et, si je ne me trompe, le nom d'un homme de lettres est mêlé à ce premier acte de justice. Je me souviens d'avoir lu une remarquable note sur ce sujet de M. Georges Lecomte, qui depuis lors fut président de la Société des gens de lettres.
Mais il parait que le monde de la musique n'est pas toujours celui de l'harmonie. Des haines sourdes poursuivirent le clair instrument perfectionné par Gustave Lyon. En 1908, la harpe chromatique sans pédales disparut de l'enseignement officiel du Conservatoire, par suppression de crédit. Des avenirs furent voilés, des artistes furent ruinés, les compositeurs faillirent perdre un concours utile. Et cela dura quatre années pendant lesquelles la harpe chromatique vit grandir son succès.
Réparation vient d'être faite : la harpe chromatique sans pédales est rentrée au
Conservatoire. Le crédit a été rétabli et cela nous valut même au Sénat un remarquable, précis et vif discours d'Eugène Lintilhac, qui enleva le vote de ses collègues. Des élèves nouveaux se groupent autour du plus jeune et du plus gracieux des maitres, qui est l'incomparable virtuose, Mlle Renée Lénars, autour de l'instrument qui fait penser au mot du vieil Homère, « sur les innombrables sourires des flots. »
Ne semble-t-il pas que la harpe chromatique soit l'innombrable sourire de la musique ? Elle en est aussi la cristalhne larme, le pleur harmonieux, quand elle berce le son sur le vent et dans la lumière.
Elle appartient à l'avenir cette relique du passé ; elle appartient à l'histoire, comme les épopées primitives, comme le chœur tragique, comme tout ce qui tient aux origines des races et des arts.
Perfectionnnée par Gustave Lyon elle est maintenant un chef d'œuvre de mécani que moderne. Mais elle garde ce je ne sais
quoi de mystérieux et de divin qui inspirait sa belle enfance aux bois sacrés de l'Ellade ; elle porte sur ses ors renouvelés le reflet de son enfance grandiose et religieuse, éveillée au bruit des victoires entre les bras des nymphes, des héros, des anges et des jeunes filles.