II. — L'AVIATION, mÈRE DE LA PAIX
A MON MAITRE ET AMI LuiGl LUZZATTI.
L'Aviation, Mère de la Paix
Cette conférence fut faite à Rome, le 6 Janvier 1911.
L'homme qui oserait parler, à Rome, sur n'importe quel sujet, sans être ému, serait le génie sans pareil ou l'imbécile selon la formule parfaite. Comment élever la voix sans éprouver le respect de la peur, dans cette ville qui fut, après Athènes, le sanctuaire de l'éloquence, dans cette Rome où les voûtes ne se sont écroulées, où les rostres ne se sont effrités que pour libérer et grandir l'écho des voix immortelles ?
On parle souvent, et avec raison, de la tertia Roma, de celle qui porte la troisième couronne de la ville, de celle qui montre à l'Europe le spectacle d'un peuple uni et
heureux, de la lerlia Roma qui va de la Porte Pia au monument de Victor Emmanuel, et du monument de Victor Emmanuel à la statue du Janicule.
On connait la première Rome, celle que la grandeur de la République et de» Césars mit à la tête du monde, celle qui eut l'univers connu pour province et pour esclave, celle qui a écrit partout son nom, comme s'il y avait une mystérieuse harmonie entre ces quatre lettres épuisées de gloire et les idiomes parlés sur les anciens continents.
On voit encore mieux, on mesure presque de trop près la splendeur orientale de la seconde Rome, de celle que la foi du moyen-âge fit autour des papes, de celle qui, partie de l'humidité des catacombes, aboutit aux draperies lapidaires du Bernin, en passant par les coupoles de Michel-Ange et les loges de Raphaël.
Mais il n'y a pas seulement la première Rome avec ses ruines augustes, ses colonnes plus belles pour avoir été brisées ou couchées sur le sol, son Forum silencieux et trop gratté, son palais où les fleurs d'un été se penchent sur les marbres de vingt siècles, sa
campagne où les tombeaux, tabernacles augustes des deuils mystérieux, se montrent comme des roses de brique et des lys de marbre, où les acqueducs interrompus semblent avoir été dressés de toute éterni|«3 pour ouvrir leurs cintres sur les montagnes sombres du Latium, sur les noces éternelles du ciel et de la terre. '
Il n'y a pas seulement la Rome des papes avec ses défis pieux et superbes à la liberté, avec la parure de ses fêtes, de ses trônes, de ses flamelli^ de sa sedia, de sa tiare symbolique, avec sa croix dominatrice qui se montre encore sur les monuments comme se voit sur la mer le plus haut mât d'un vaisseau qui a fait naufrage.
Il n'y a pas seulement la Rome, capitale de la jeune Italie que nous voyons grandir et conserver, sous ses parures nouvelles, la majesté des draperies antiques soulevées par un souffle de bienfaisante résurrection.
Il y a une autre Rome qui n'est ni la quatiième, ni la centième, parce que l'éternité ne peut être cataloguée. Il y a une Rome idéale et sans murs, et sans marbres, et sans
temples, et sans ruines, et sans églises, une Rome qui est ici et qui est partout, une Rome universelle qui enveloppe, étreint et illumine ses amants partout où ils portent leurs pas et leur pensée, une Rome dont les sables, portés par les vents aux extrémités du monde, crient des noms immortels, des idées éternelles, sous les pieds du passant qui sait entendre les voix des dieux inconnus.
Cette Rome là, l'étranger ne la visite pas. L'Américain ne l'aperçoit même pas — heuieusement — à travers les ruines, le long des murs, dans Tombre des églises, dans la lumière claire des monuments neufs.
Cette Rome là ne se livre qu'à ceux dont elle est la patrie adoptive, la capitale intellectuelle. Elle donne à ceux-là, et poui tous les temps, et pour tous les lieux, la compagnie des vestales, des héros, les ombres de Virgile, d'Ovide, de Lucrèce, de César, de Néron le grand calomnié, de Sylvestre II, de Borgia le méconnu, de Jules II, de Clément XIV, des artistes aussi, de tous les artistes, des morts, de tous les morts que la renaissance des hommes doit laisser sans date
et sans âge, égaux dans des gloires différentes, frères à travers la distance des siècles.
Quand la barre d'or du soleil se forme au couchant, quand le bandeau d'améthyste et d'opale se pose sur le Janicule et prend pour fermoir la gemme géante qu'est le dôme de Saint Pierre, alors les grands spectres ne se cachent plus sous le lideau de leur éternité. Ils se montrent à l'amant de Rome et lui font cortège.
Phénomène étrange, unique, joyeux et douloureux, l'amant, le véritable amant de Rome ne peut aborder aucun travail, triturer aucune matière d'histoire sans trouver au fond du vase sa Rome qui surgit et qui étonne.
L'âme de cette ville serait-elle descendue sur toutes les fleurs du monde, dans toutes les larmes de rosée ?
Quand j'ai voulu étudier l'histoire de la conquête de l'air par l'homme, je ne me doutais pas que j'allais trouver devant moi, à chaque pas, cette Rome qui s'impose, subhme mendiante au seuil de l'éternité,
mendiante qui ne sollicite pas l'aumône du souvenir, mais la commande.
Mais je vous demande pardon. Je suis monté plus haut que l'aviation parce que j'ai touché à la gloire de Rome. Redescendons au risque de ressembler au vieil archéologue dont parle notre Anatole France.
Ce vieil archéologue examinait toutes les œuvres d'art au point de vue de la forme et de l'incarnation des ongles, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Une fois, une seule fois, il faillit comprendre et admirer l'ensemble d'une œuvre. Il faillit en parler avec émotion. Mais il s'arrêta, et dit simplement : — Je m'excuse ; j'allais faire une chute dans l'art.
Retombons aux quelques milliers de mètres conquis en l'air par les aviateurs, et suivons la légende ou l'histoire de cette conquête.
Il est probable que l'homme n'attendit pas d'avoir assuré ses pas sur la terre, d'avoir confié sa vie à l'incertitude des eaux, pour prétendre à la conquête de l'air. Le rêve ne précède-t-il pas l'action ? Les peuples enfants n'ont-ils pas le goût de ce qu'ils croient
impossible avant d'essayer les immédiates réalisations ?
Cela suffit à expliquer que les mêmes légendes, les mêmes adorations se trouvent à l'origine de peuples qui n'eurent pas de communications entre eux.
Dans l'Inde, où la première civilisation sortit obscure des abîmes lumineux, où l'aurore des pensées se leva peut-être plus tôt qu'ailleurs dans la folie des matins chargés d'or et de rose, dans l'Inde extatique, le jeune Hanouman, chevaucheur de l'infini, prit les conseils secrets du sage Jambaranta et monta seul au sommet d'une colline qui dominait les eaux du Lantha. Entouré d'étoffes légères qui flottaient autour de ses membres, il s'abandonna, du haut de la montagne, au souffle du vent, et alla, par une courbe élégante, tomber au milieu des eaux, sans blesser ses membres assouplis.
Tel fut peut-être le premier vol plané, dont le succès est assez grand pour exciter l'envie des modernes conquérants.
L'Egypte divinisa les espiaces inconnus, puis essaya de soumettre le dieu de l'air à la force de l'homme. Le musée du Louvre con-
serve une petite plaque de bronze figurant en relief le vol d'un homme aux aile» étendues. Ces ailes régulières sont placées sou» les bras, dont elles suivent la longueur. Elles ne sont pas illogiquement placées, comme les ailes des anges chrétiens ou de l'amour payen, au miUeu du dos. Le bronze du Louvre montre un souci scientifique du centre de gravité, un désir de réalisation.
L'antiquité grecque place les ailes de Mercure un peu bas, aux chevilles, et ces ailes semblent plus faites pour activer la marche du dieu pressé que pour assurer son vol. Mercure reste donc le dieu des marchands, sans que les aéronautes puissent revendiquer son patronage.
Le véritable ancêtre des aviateurs est Icare ; mais ce jeune homme ne fit qu'essayer avec imprudence l'appareil construit par Dédale.
Ce Dédale pourrait être le patron des ingénieurs, s'il n'était pas déjà réclamé par les sculpteurs et les architectes de jardins paysages. Ce fut, en tous cas, un aventurier de race royale, qui dut débiter à ses contemporains plus d'inventions qu'il n'en fit. Il
commença par assassiner son neveu Calus et alla se réfugier dans l'ile de Crète, avec laquelle les Athéniens n'avaient sans doute pas de traité d'extradition. De la Crète, il passa en Egypte, où il construisit d'admirables automates. Platon et Aristote s'accordent pour donner ce renseignement. Voilà donc un homme qui était à la fois sculpteur, architecte, mécanicien. Il avait aussi un métier moins honorable. Car il eut des ennuis avec la police, pour avoir favorisé les amours de Taurus et de Pasiphaë. Sa tête fut mise à prix par le roi Minos.
Mais, entre temps, il inventa des ailes artificielles à l'usage du jeune Icare.
Voici le récit d'Ovide, un récit où la précision se mêle avec élégance à la fan taisie (1).
« Dédale, las de subir, sur une 'terre odieuse,' les ennuis d'un long exil, cède à l'amour du sol natal ; mais la mer l'emprisonne. « Minos, dit-il, peut bien me fermer et la terre et les eaux. Mais le ciel m'est ou-
(i) Les Métamorphoses^ Livre VIIl. L'Art d'Aimer^ Chant II.
vert ; le ciel sera ma route ; Minos est le maître de la terre, mais il n'e:->t point le maître des airs. )> Alors son génie s'applique à inventer un art inconnu, et soumet la nature à de nouvelles lois.
« Il dispose des plumes avec ordre, en prenant d'abord la plus petite ; chacune d'elles est moins longue que celle qui la suit; et toutes s'élèvent, par une graduation insensible. Ainsi, jadis, croissaient par degrés inégaux, les tubes de la flûte champêtre.
« Dédale attache ces plumes au miheu avec du Un ; à leur extrémité, avec de la cire; il leur imprime ensuite une légère courbure, afin de mieux imiter l'aile des oiseaux. Le jeune Icare était debout auprès de lui ; ignorant que ses mains jouaient avec ses propres dangers, il prenait en souriant les plumes qu'enlevait la brise vagabonde. Tantôt il amollissait la cire entre ses doigts et retardait par ses jeux le travail merveilleux de son père. Après avoir mis la dernière main à son œuvre, l'industrieux artiste se place en équilibre sur ses deux aile>, et vogue suspendu dans les airs. Il donne alors des leçons à son fils:
« — Icare, dit-il, prends le milieu des airs et crois mes avis ; car si ton vol s'abaisse, l'onde appesantira tes ailes ; s'il s'élève trop haut, le feu les brûlera ; vole entre ces deux écueils ; crains surtout de regarder le Bouvier, ou l'Hélice, ou le Glaive, ou l'Orion. Prends ton vol en suivant le mien.
« Il lui enseigne ensuite à voler, et attache ses ailes à ses épaules, qui n'en savent pas l'usage...
« Non loin de là est une colline qui, ne s'élevant pas tout à fait à la hauteur d'une montagne, dominait cependant la plaine.
C'est de là qu'ils s'élancent pour commencer leur dangereux voyage. Dédale fait manœuvrer ses ailes et ne perd pas de vue celles de son fils. Lui même soutient son vol avec un^ mesure toujours égale. D'abord la nouveauté du voyage a du charme pour eux. Mais, bientôt, bannissant toute crainte, l'audacieux Icare dépasse dans son vol les bornes prescrites par son père. Un pêcheur les aperçut tandis qu'il jetait la ligne aux poissons, et le roseau flexible lui tomba des mains. Déjà ils ont laissé sur la gauche Samos, Naxos, Paros et Délos chère à Phébus ; à leur droite
tiont : Lebynthe, Calymne aux forêt» sombres et Astypalée entourée de marais poissonneux. Alors Icare, téméraire comme on l'est à cet âge imprévoyant, s'élève trop haut dans les régions de l'air, et abandonne son guide. Aussitôt les liens des ailes se relâchent, la cire fond au contact plus immédiat du soleil ; et les bras d'Icare battent impuissants l'atmosphère trop subtile. Du haut du ciel, il laisse tomber sur la mer un regaid d'épouvante ; puis un voile sombre, triste effet de fia frayeur, couvre ses yeux et lui dérobe le jour. La cire était fondue ; en vain il agite ses bras dépouillés ; tremblant, dépourvu de soutien, il tombe ; et dans sa chute il s'écrie : « Mon père, je suis entraîné ». Il dit, et les flots de la mer azurée étouffent «es paroles. Le malheureux père (mais déjà il a perdu ce titre) lui crie à son tour : « Icare ! Icare ! où es-tu ? Sous quel cercle du pôle diriges-tu ton vol ? ».
« Et il l'appelait encore quand il vit les ailes flotter sur les eaux. »
« La terre reçut la dépouille d'Icare, -et la mer porte encore son nom. »
Dédale, ou les poètes qu'il a inspirés,, ont évidemment cherché à montrer la lutte perpétuelle du génie de l'homme contre les éléments. Ce n'est pas le savant, ce n'est pas le constructeur du moteur qui est vaincu. Non ! la science triomphe, puisque Dédale n'a pas d'accident. Et le jeune Icare s'envole et parcourt de longs chemins qu'Ovide a chronométrés avec cadence. C'est l'imprudence de l'aviateur qui cause le désastre.
Un vieux poète français, Desportes, a curieusement noté la gloire de cette défaite et le présage de succès que donne au monde la chute de l'essayeur trop hardi.
SONNET de DESPORÏCS
Icare est client icy, le jeune audacieux. Qui pour voler au ciel eut assez de courage : Icy tomba son corps dégarni de plumage. Laissant tous braves cœurs de sa cliente envieux
O bien-heureux travail d'un esprit glorieux Qui tire un si grand gain d'un si petit dommage ! O bien-heureux malheur, plein de tant d'avantage Qu'il rende le vaincu des ans victorieux !
Un clieiniii si nouveau n'estonna sa jeunesse, Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse : Il cul pour le brûler, des astres le plus beau.
Il mourut poursuivant une haute advanture;
Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture :
— Est-il plus beau dessein ou plus riche tombeau !
L'Ecole de Pythagore pressentit l'aviation et fit des recherches mathématiques sur l'application à l'homme du mouvement ailé. Archytas, inventeur de la vis et de la pouHe, créa ce jouet scientifique que les générations se sont passé, et qui est le cerf-volant. Dans les Nuits Attiques (1), Aulu-Gelle écrit :
« Les plus illustres des auteurs grecs, et entre autres le philosophe Favorinus qui a recueilH avec tant de soin les vieux souvenirs, ont raconté du ton le plus affirmatif, qu'une colombe de bois, faite par Archytas à l'aide de la mécanique, s'envolait. Sans doute, elle se soutenait au moyen de l'équi- Hbre, et l'air qu'elle renfermait secrètement la faisait agir. »
[i) X, 12. Traduc. Nisard.
« L'air qu'elle renfermait en secret »
dit Aulu-Gelle, avec une sorte de prescience du gaz que trouvera seulement la science du XVI 11^ siècle après J.-C. Et il ne faut pas oublier qu'Archytas de Tarente vivait quatre siècles avant notre ère.
« Il fit, écrit encore Aulu-Gelle, une colombe de bois qui contenait un air plus léger que Vatmosphère. La colombe volait tant qu'elle était pleine de cet air rare. Mais elle tombait dès qu'elle était vide et ne pouvait plus se relever. »
Quel était Vair plus rare d'Arcliytas ?
Sans nous arrêter aux inventions mystérieuses de Glycas et de Cassiodore, nous arrivons à l'ère chrétienne.
Nul n'a osé analyser scientifiquement l'ascension de Jésus-Christ et l'assomption de la Vierge, et les grands gestes vers le ciel accomplis par les prophètes.
Ce qui est certain, c'est que, moins d'un siècle après l'Ascension, l'EgHse naissante ne permettait plus aux humains les essais de vol aérien.
En- l'an 66 de l'ère chrétienne, au temps de Néron, Simon le magicien — qui s'appelait
le Mécanicien — fit à Rome des expériences de vol à une certaine hauteur.
On sait qu'aux yeux des premiers chrétiens, cette puissance, ainsi que celle de plusieurs autres personnages, était attribuée au démon, et que le prêtre, pieux adversaire de notre homme volant, se mit en prière pendant que Simon planait dans l'espace, et obtint de la charité divine que l'impie tombât dans l'espace et se brisât le crâne.
A Rome, les expériences ne furent plus renouvelées, et le Forum garde, parmi ses ruines, le secret de la mort du premiei aviateur.
L'empire de Bysance fut plus doux aux conquérants de l'air, et, sous Emmanuel Commène fut affirmé le principe du plan incliné, principe scientifique de l'aéronautique moderne.
Du haut de la tour de l'hippodrome de Constantinople, au temps de l'empereur Emmanuel Commène, un Sarrazin vola.
Ses expériences étaient fondées sur le principe du plan incliné : il descendait suivant une route oblique, en se servant de la résistance de l'air.
Sa robe fort longue et fort large, dont les pans étaient retroussés avec de l'osier devait lui servir de point d'appui.
Milton se souviendra de cette expérience quand il prêtera une robe longue et roidie par des cercles d'osier à l'ange Uriel
Le mouvement de l'aile a été décrit par un poète moderne, notre Hérédia :
LA MORT de l'AIGLE
Quand l'aigle a dépassé les neiges éternelles, A sa vaste envergure il veut chercher plus d'air. Et le soleil plus proche en un azur plus clair, Pour échauffer l'éclat de ses mornes prunelles.
Il s'enlève. Il aspire un tori'cnt d'étincelles. Toujours plus haut, enflant son vol tranquille et fier, Il monte vers l'orage où l'attire l'éclair; Mais la foudre, d'un coup, a rompu ses deux ailes.
Avec un cri sinistre, il tournoie, emporté
Par la trombe, et, crispé, buvant d'un trait sublime
Sa flamme éparse, il plonge au fulgurant abîme.
Heureux qui, pour la gloire ou pour la liberté. Dans l'orgueil de la force et l'ivresse du rêve, Meurt d'une mort éblouissante et brève !
Tout le moyen-âge, toute la féodalité arrivent, et arrêtent par la main du bourreau la conquête de l'air. Anathème contre celui qui veut escalader les nues. Quiconque veut toucher au ciel est suspect de magie. La magie est du ressort du bourreau. Roger Bacon, au XI 11^ siècle, ose le premier inaugurer l'ère scientifique, au moins pai la description.
Dans son traité de V Admirable puissance de Vart et de la nature, il émet l'idée « que l'on peut faire des machines pour voler, dans lesquelles l'homme étant assis ou suspendu au centre, tournerait quelque manivelle qui mettrait en mouvement les ailes faites pour battre l'air, à l'instar de celles des oiseaux »
Dans ce même traité, il donne la description d'une machine volante avec laquelle celle de Blanchard, que nous retrouverons au XVI 11^ siècle, offre certains rapports.
Jean-Baptiste Dante, mathématicien à Pérouse, à la fin du XV® siècle, construisit des ailes artificielles qui, appliquées au corps de l'homme, lui permettraient de s'élever dans les airs. Il fit plusieurs fois l'essai de son appareil sur le lac de Trasimène. Jean Baptiste Dante ne doit pas être confondu
avec celui qui traça la méridienne de Bologne.
Dans une fête donnée pour la célébration du mariage de Barthélémy d'Alviane, Dante voulut offrir ce spectacle à la ville de Pérouse. Il s'éleva très haut et s'éleva par dessus la place. Mais le fer avec lequel il dirigeait l'une de ses ailes s'étant brisé, il tomba sur l'église de Notre-Dame et se cassa la cuisse. A l'occasion de cet heureux accident, le clergé de Notre-Dame fit une cérémonie de réparation : l'aviateur avait souillé, de sa chute, le toit du temple.
Nous voici arrivés à un de ces noms qui, dans l'histoire de la pensée, brillent comme des astres descendus de l'azur parmi les poussières brunes de la terre : tous les éloges semblent fanés, toutes les vérités semblent être des adulations, quand on veut parler du génie total que fut Léonardo da Vinci.
Le peintre qui a fixé lé mystère éternel de la femme dans le pli des lèvres impénitentes de la Joconde, le mathématicien qui a découvert le centre de gravité de la pyramide tronquée, passa les heures de ses nuits
penché sur le problème de l'homme oiseau. Et nous avons en France, à Paris, les plus beaux débris de ce travail, des morceaux de papier qui ont giandeur et ampleur do Colisée, avec les dessins tracés à l'encre du surhomme. Sur le papier très jaune, l'encre a pâli et les traits sont comme des nimbes incertains sur le front des grandes pages.
Léonard de Vinci avait abordé le problème en suivant cette même méthode rationnelle qu'on retrouve dans tous ses écrits et qui le distingue de ses contemporains. Avant d'arriver à la construction de ses appareils d'aviation, il commença par l'observation et l'étude du vol des oiseaux. Cela dura seize ans.
Le seul fragment conservé du travail sur le vol des oiseaux, est compris dans la série des manuscrits que possède la Bibliothèque Nationale.
Le texte a été reconstitué par G. Libri dans : U Histoire des Sciences mathématiques en Italie, (1)
(i) Tome III, p. 215.
Les manuscrits de Léonard de Vinci sont écrits à l'envers d'une écriture fine et serrée, ce qui en rend la lecture des plus ardues.
Il est probable que cette manière d'écrire intelligible pour l'auteur seul, était un moyen de conserver le secret de ses découvertes et d'échapper aux curiosités.
M. Hureau de Villeneuve a fait une étude définitive et complète des manuscrits de Léonard bur le vol des oiseaux et sur l'homme volant.
Dans les étroites limites d'une causerie, il est impossible de résumer les théories scientifiques du savant prophétique.
D'ailleurs, ce sont surtout les admirables dessins de Léonardo qui permettent de suivre sa pensée.
Parti d'une idée mystique, de l'influence de l'oiseau appelé milan sur sa propre existence, Léonardo s'élève peu à peu dans les régions de la science pure, et construit un appareil où l'homme, couché sur le ventre, ailé des bias et des jambes, devient une véritable chauve-souris.
Léonardo fit l'expérience de sa machine en France, au château d'Amboise, qui domine le cours de la Loire. La cour, la famille royale assistaient à l'expérience. Le roi félicita Léonardo du courage qu'il allait montrer en s'élançant de la plus haute tour sur sa frêle machine. Léonaido prit le comphment et disparut. Tout à coup, on vit l'homme oiseau sur le rebord extérieur du toit, agiter ses articulations de bois et de soie légère. L'homme s'élance, décrit selon sa promesse, une large courbe vers la gauche, revient à droite, donc se dirige dans l'air. Mais, à dix mètres du sol, l'étoffe de l'aile gauche se déchire et l'homme va se briser le crâne sur le pavé de la cour. On se précipite; on pleure Léonardo... et on trouve le cadavre d'un jeune domestique que Léonardo avait, au dernier moment, mis à sa place. Le génie n'exclut pas la prudence !
Il convient d'ajouter qu'à son château de Goux, en Touraine, Léonardo reprit luimême l'expérience. Dans le même temps, il inventa l'hélicoptère et le parachute. Ce dernier instrument d'aviation n'a pas été perfectionné depuis lors. Le dessin de Léo-
nardo est celui d'un parachute moderne.
Fauste Veranzio, dans un recueil de machines, gravé à Venise en 1617, a donné la reproduction d'un parachute de Léonardo expérimenté avec succès au-dessus du grand canal.
Un moindre artiste italien du XVI® siècle, Paul Guidotti né à Lucques en 1569, semble avoir pratiqué avec succès l'art du vol artificiel ; mais les documents font absolument défaut. « On sait seulement qu'il se servit plusieurs fois, avec succès, d'ailes en baleine recouvertes de plumes. S'il en est ainsi, nul doute qu'il ait pratiqué le vol à voiles. Sa carrière de volateur se termina d'ailleurs comme celle de Dante, de Pérouse, par la rupture du fémur. »
Un accident semblable arriva au savant bénédictin anglais Olivier de Malmesburg. Ce bénédictin passait pour fort habile dans l'art de prédire l'avenir. Il fabriqua des ailes d'après la description qu'Ovide nous a laissée de celles de Dédale, les attacha à ses bras et à ses pieds et s'élança du haut d'une tour. Mais ses ailes le soutinrent à peine l'espace de 120 pas ; il tomba au pied de la
tour, se ca.ssa les jambes, et traîna depuis ce temps, une vie languissante. Il se consolait néanmoins de sa disgrâce en affirmant que son entreprise aurait certainement réussi, s'il avait eu la précaution de se munir d'une queue empennée.
L'Angleterre donne encore à l'aviation un précurseur : le beau-frère de Cromwell, l'auteur de la Magie mathématique, Wilkins, pense le premier à la construction d'un chariot volant, dans lequel un homme pourrait être assis. Et même, on le pourrait faire assez grand pour y placer plusieurs personnes, avec des vivres et des denrées pour le commerce. Comme force mouvante, Wilkins pense au feu. Nous nous rapprochons de Montgolfier.
Avec Cyrano de Bergerac, nous revenons en France, et passons aux rêveries du plus sage des fous.
Il veut lancer l'homme dans les airs par différents moyens :
1** Par des fioles que l'on empht de rosée que le soleil aspire et fait monter.
2° Par un grand oiseau de bois dont les ailes sont mises en mouvement.
3° Par des fusées d'artifices qui partent successivement et élèvent chaque fois le chariot aérien de leur force de projection.
4» Par un octaèdre de verre chauffé par le soleil, dont la partie inférieure laisse pénétrer l'air froid, plus dense, qui élève le ballon.
5o Par un char de fer et un boulet •d'aimant que le voyageur lance successivement en l'air et qui attire constamment le char.
Il ne faut pas oubHer, au surplus, que Savinien de Cyrano, gentilhomme périgourdin, était l'élève de Gassendi et de Thomas Campanella, plus encore que l'officier malheureux du régiment Carbon de Casteljaloux.
Après avoir quitté le service, Cyrano avait fait le voyage de Pologne. Il prétend y avoir vu une machine volante dont l'auteur faisait usage pour ses promenades quotidiennes. Mais Cyrano n'est pas un personnage dont le verbe soit parole d'évangile.
Sous Louis XIII, un habitant de la Savoie, nommé Lavin, incarcéré au fort Mi-
lan pour s'être rendu coupable de faux, tenta une évasion au moyen du parachute. S'étant procuré un parapluie, il rattacha les extré mités des baleines au manche à l'aide de ficelles, et, cramponné à ce frêle appareil, il se précipita dans le vide du haut du fort. Il tomba sans se faire aucun mal, dans le lit même de l'Isère, qui coule aux pieds de la prison.
Au XVII^ siècle, la légèreté spécifique de l'air échauffé et du gaz hydrogène n'était pas encore découverte. C'est alors qu'on voulut recourir au vide.
François Lana, en 1670, fut le promoteur de cette idée, qui devait être stérile, puisqu'elle était basée sur une impossibilité : Faire le vide dans les ballons.
D'autre part, sa machine devait se diriger à la voile, selon la théorie des anciens qui prenaient l'air pour une mer plus fluide que l'autre.
Le milieu du XVI 11^ siècle connut les chimères du P. Gallien.
Ce bon moine était d'une hardiesse colossale. Il fit bien de s'en tenir à la théorie.
Il divise arbitrairement l'atmosphère :
1° Région de la grêle ;
2° Région supérieure de l'air ;
3° Région inférieure de l'air.
Or, dit-il, un vaisseau peut naviguer 5iur la mer, servant d'intermédiaire entre l'air et l'eau. Pouiquoi un navire aérien ne pourrait-il pas naviguer entre la « région de grêle », et la « couche supérieure de l'air )) ?
Suit une description très longue, très fantaisiste et très minutieuse du navire aélien, lequel aurait tout simplement comme étendue la superficie de la ville d'Avignon.
Le P. Gallien voyait grand par la petite fenêtre de sa cellule.
La galerie des estampes à la Bibliothèque nationale de Paris possède une gravure du XVI 11^ siècle qui précise la légende d'un autre moine : Laurent de Guzman, membre de la famille qui a donné plus tard à la France l'impératrice Eugénie.
Ce moine s'éleva, en 1738, dans un panier d'osier surmonté d'une sphère gonflée devant le roi Jean V. Il monta jusqu'à la
hauteur dos toits, et redescendit sans se blesser, La gravure de la Bibliothèque représente plutôt un ascenseur qu'un ballon. Cela n'a pas empêché, au congrès de 1889, le contre-amiral Teffé de réclamer, pour Laurent de Guzman, la, priorité de l'invention des ballons, sous le beau nom d'Ovoador. L'amiral a porté des documents sérieux, que contredit malheureusement l'estampe déjà citée.
Le XVin^ siècle se signale encore par l'expérience du marquis de Bacqueville, en 1742. Ce gentilhomme avait alors soixante ans. Il mourut vingt ans plus tard, dans l'incendie de son hôtel, qui était à Pari^, sur le quai des Théatins, à l'angle de la rue des Saints-Pères.
M. de Bacqueville avait promis départir d'une fenêtre de son hôtel et de traverser en volant la Seine, pour venir se poser dans le jardin des Tuileries. Au jour dit, une foule énorme envahit les deux berges de la Seine, le Pont-Neuf, le Pont-Royal, pour assister à une expérience aussi émouvante.
« Ses ailes, dit Gérard de Nerval dans l'introduction du livre Les Ballons, par Julien Turgan, semblables à celles qu'on donne aux anges, étaient bien en proportion avec la masse qu'elles avaient à soutenir. Son vol parut heureux jusque vers le milieu de la rivière. »
Il se dirigeait obliquement vers les Tuileries, et il avait parcouru plus de cent cinquante toises, soit environ 300 mètres, lorsque, tout-à-coup, ses mouvements devinrent incertains. On ne sait au juste ce qui se passa, mais on vit l'infortuné marquis subitement arrêté dans son vol, s'abattre lourdement sur le toit d'un bateau de blanchisseuses. Toutefois, ses grandes ailes formant parachute, amortirent la violence du choc, et le marquis de Bacqueville n'eut qu'une cuisse cassée.
En 1772 parut la machine du chanoine Desforges, un chanoine d'Etampes qui sentait le fagot, car il avait été condamné pour un livre en faveur du Mariage des prêtres.
Ce prêtre annonça son expérience dans les gazettes.
La machine fut placée sur la tour de Guitel. L'abbé fit mouvoir lea roues « mais, dit un témoin, plus il les agitait et plus sa machine semblait presser la terre et vouloir s'identifier avec elle. »
Il resta de cette tentative comique, une pièce de théâtre, par Cailhaç>a, intitulée le Cabriolet volant. Tout Paris voulut la voir à la Comédie Itahenne.
M. d'Annunzio n'est pas le premier à avoir donné un roman à l'aviation. Il a pour prédécesseur Restif de la Bretonne, qui décrit une machine imaginaire.
« Cette machine se compose d'un chassis de bois léger ; l'opérateur est assis sur un siège ; d'une main il tient l'un des montants, de l'autre il tourne une crémaillère qui paraît donner un mouvement de rotation très vif à deux globes de verre roulant sur un axe vertical. Les globes se frottent légèrement, une auréole les enveloppe, et ce fluide donne le mouvement d'ascension. »
Comprends si tu peux ; essaie si tu l'oses.
Je ne sauiais quitter le XVIII^ siècle sans citer les mémoires prophétiques du
marquis d'Argenson, lieutenant général de police à Paris.
« Je suis persuadé, écrit d'Argenson, qu'une des premières découvertes à faire, et réservée peut-être à notre siècle, c'est de trouver l'art de voler en l'air. De cette manière, les hommes voyageront vite et commodément ; et même, on transportera les marchandises sur de grands vaisseaux volants.
« Il y aura des armées aériennes ; nos fortifications actuelles deviendront inutiles. La garde des trésors, l'honneur des femmes et des filles seront bien exposés jusqu'à ce que l'on ait établi des maréchaussées en l'air et coupé les ailes aux effrontés et aux bandits. Cependant, les artilleurs apprendront à tirer au vol ; ilfaudia,dans le royaume, une nouvelle charge de secrétaire d'Etat pour les forces aériennes. » (1)
En face de cette version de guerre et de police, combien s'élève et se montre fière la vision moderne du grand savant Charles
{i) Mémoires du Marquis d'Argenson, éd. in-i2, T. V, page Î90.
Richet qui, lui aussi, voit les lendemain!^ pacifiés par la science.
Entendez le rêve poétique du savant moderne :