‹ Les Conférences de M. Jean de BonnefonChapitre 20 sur 23 · CXCV · texte numérisé non relu

CXCV

Désir, soiihaict, espérance et plaisir De tous l'ostez ma franchise agassèi'ent Si vivement, que sans avoir loj'sir De se deffendre, hors de moy la chassèrent ; Deslors plus fort l'arbitre ilz pourchassèrent Qui de despit, et d'ire tout flambant Combat encor, ores droit, or tumbant Selon qu'en paix ou séjour ilz le laissent. Mais du povoir soubz tel faix succumbant Les forces, las, de jour en jour s'abaissent.

(i) Délie objet de plus haute vertu. Poésies amoureuses^ par Maurice Scève, Lyonnais. A Lvon. chez N. Scheurinir.

Tes doigts tirantz non le doulx son des cordes

Mais des haultz cieulx l'angélique harmonie.

Tiennent encor en telle symphonie,

Et tellement les oreilles concordes,

Que paix et guerre ensemble tu accordes

En ce concert, que lors je ccncevoys :

Car du plaisir qu'avecques toy j'avoys,

Comme le vent se joue avec la flamme,

L'esprit divin de ta céleste voix

Soubdain m'estainctet puis soubdain m'enflamme.

Une curieuse époque est celle où les Villeroy régnèrent vraiment sur Lyon. Maréchaux de France ou archevêques ils semblèrent comprendre le génie mystique de la ville et le mettre au service de leur autorité. C'est un Villeroy, le maréchal, qui convertit Mlle Gauthier, actrice de la Comédie française et maîtresse du maréchal de Saxe. Villeroy expédia à Lyon la demoiselle qu'il avait conquise pour le ciel et l'ancienne actrice fonda le Carmel de Lyon. Elle donna dans votre ville le bel exemple de toutes les vertus et mourut parfumée de sainteté. Mlle VelHni, qui est un écrivain distingué, a écrit l'histoire de cette mystique

conversion. Son livre contient les œuvres, les cantiques mystiques écrits dans son couvent par sœur Marie-Jeanne de la Miséricorde.

Mais ici commence l'admirable aventure:

Lyon n'est pas seulement la ville rêveuse qui porte son rêve comme une coupe pleine sans la répandre depuis des siècles. Lyon n'est pas la ville d'art morte et immobile.

Penchée sur les deux miroirs de ses deux fleuves, elle est sous les Césars, sous les archevêques, sous les rois, sous les .républiques, couronnée des lauriers que la guerre donne aux villes victorieuses, couronnée aussi des feuillages plus doux que l'industrie suspend en guirlandes aux portes des usines.

Dans l'activité, dans l'industrie, dans la guerre Lyon garde l'empreinte mystique ou plutôt marque ses œuvres du scel auguste de l'idéal.

La grande industrie de cette ville,, son commerce historique sont l'industrie et le commerce de la soie. Je ne vous apprendrai pas que dès le XI 11^ siècle la soie importée

d'Espagne et d'Italie avait à Lyon son marché. En 1450, le roi Charles vous donna le monopole de la vente pour tout le royaume. Louis XI établit ici sa manufacture royale de tissus d'or et de soie. Depuis lors,c'est l'épopée de la souple beauté qui se déroule sur les métiers. Les guerres, les épidémies, la vindicte des princes coupent en vain les fils précieux ; la i évocation de l'édit de Nantes exile vos meilleurs artistes. A chaque abaissement votre industrie voit succéder un plus fier relèvement. Il faut admirer le génie ciéateur des uns et la persévérance mystique des autres.

p^ Vos dessinateurs du XVI 11^ siècle, élè ves de Philippe de la Salle sont les poètes du métier. Et la vie de Jacquard a le sublime d'une existence chevaleresque. Cet ouvrier n'est sauvé du désespoir que par la foi mystique qu'il garde en l'avenir. Et l'avenir paye en gloire votre dette à cet ouvrier dont le nom est grand comme un nom de victoire. La soie elle-même, la matière de votre art, n'est-elle pas le tissu symbolique qui voile le mystère des autels et révèle les formes de l'éternelle Isis, de la femme. Votre soie est

mystérieuse dans sa matière, dans sa souplesse. Elle devient religieuse et sacrée quand elle se pare de dessins symboliques, quand les orfrois et les broderies la roidissent pour le service d'un Dieu. Les ornements religieux qui sortent de vos fabriques vont dans le monde entier porter quelque chose de votre âme et de votre pensée aux pieds de tous les autels.

Le temps n'est pas de suivre Lyon dans les guerres où votre fier écu connut la victoire. Les luttes de vos bourgeois et de vos archevêques sont des épopées où le génie mystique souffle dans l'un et l'autre camp. Il semble même que les terribles lutteurs de la grande révolution aient compris le génie mystique de la ville en lui donnant un châtiment moral après le siège de 1793. Lyon, fille des Césars, égale des royaumes, Lyon couronnée comme une famille princier e, Lyon fut privée de son nom, ce nom court et sonore qu'elle a fait sublime. Votre ville en ruine fut affublée du nom de Commune affranchie. Au surplus ce siège de Lyon semble ne pas avoir été compris par les histo-

riens. Ce fut la défense d'un idéal. Les Lyonnais ne s'armèrent ni pour la monarchie, ni contre la république. Leurs écrits, leurs discours, leurs affiches prouvent que Lyon lutta pour la poésie et l'idéal de la Révolution contre le triomphe de la brutalité. Lisez les documents originaux : ils prouvent tous que le naturel dans l'idéal, que l'action pour le rêve sont les marques lyonnaises. Le caractère de cette ville est une équation superbe entre la force humaine et l'absolu. Le but de la résistance était si élevé que les contemporains ne l'ont pas aperçu. Les Lyonnais avaient salué la Révolution belle et libératrice. Ils ne voulurent pas admettre sa chute dans la violence et la laideur. Et cette résistance d'une ville, cette ruine en l'honneur d'un idéal trompé sont de belles choses encore.

Il semble d'ailleurs que les ruines matérielles de la ville aient pesé sur les âmes de vos poètes tout le long du 19® siècle. La chanson lyonnaise — toute une histoire de France — fut joyeuse et sonore. Elle devient mélancohque, elle se charge d'idéal, elle €harie des rêves sociaux avec votre Pierre

Dupont. Suivez ce paysage en sa tristesse douce :

Page 1