VISION
Quand, devant l'Eternel qui juge et qui décide,
Comparurent, sortant de la tombe livide,
Les Rhamsès, les Césars, les rois, les empereurs,
Demi-Dieux dont le monde a subi les fureurs,
Et que sous les replis du suaire qui s'ouvre.
Ils firent voir, aux trous du linceul qui les couvre,
Comme un dernier éclat qui leur adhère encor.
Quelques lambeaux de pourpre et quelques haillons
[d'or ;
L'Eternel, saisissant sa fatale balance,
Leur montra le plateau s'inclinant en silence.
Lors, muets d'épouvante, ils virent, fleuve affreux.
Accourir tout le sang qui fut versé par eux
Et les débris humains tombaient, sombre avalanche^
Pour se précipiter dans le plateau qui penche
Des plaines et des monts, des mers et des forêts, Arrivent les martyrs que leur superbe a faits. Tous ceux qu'ont dévorés leurs guerres et leurs
[crimes
Et toujours le plateau penchait vers les abîmes.
Et comme ils le voyaient baisser, les conquérants. Evoquant le passé qui les avait faits grands. Pâles, dirent : « Mettez dans l'autre nos victoires ! Nos hymnes, nos encens, nos triomphes, nos gloires!» Or voilà que soudain s'abattit, plein d'horreurs. Le torrent monstrueux des gloires et des pleurs Dévalant des cités, des donjons, des chaumières^
Portant les Hosannahs et les larmes amères
Et le poids fut si lourd que le plateau croula
Mais les Césars, les demi-dieux, n'étaient plus là
Blanchard appartient encore au XVI 11^ siècle ; mais son effort se place à la fin des temps monarchiques, à l'heuie oùune France nouvelle allait donner au monde la secousse d'une rénovation. Blanchard installa sa machine rue Taranne, dans Fhôtel de l'abbé de Viennay, où il l'exhibait en même temps qu'un autre appareil composé de deux vastes ailes, assez semblables à des parachutes, fixées sur un châssis dans lequel l'opérateur se tenait debout. Il expérimenta plusieurs fois cette dernière machine volante dans le jardin de l'hôtel, et il parvenait à s'élever à 8Ô pieds de hauteur, à l'aide d'un contrepoids de 20 livres glissant le long d'un mât. Il en résultait qu'il eut suffi à Blanchard
d'alléger sa machine de 20 livres, ou, par une modification à quelque organe, d'obtenir un surcroît équivalent de force ascentionnelle, pour réaliser du vol sur place, le plus difficile de tous. On voit combien il était près de la solution qu'il poursuivait avec opiniâtreté. Le public était passionné pour les essais et Blanchard comptait autant de défenseurs que de détracteurs.
Mais la découverte des Montgolfier arrêta Blanchard. Avec une abnégation rare dans la race irritable des savants, Blanchard rendit compte, au Journal de Paris, du succès de ses rivaux, dont il partagea l'ascension. « Je rends un hommage pur et sincère à l'immortel Montgolfier, sans le secours duquel j'avoue que le mécanisme de mes ailes ne m'aurait peut-être jamais servi qu'à agiter un élément indocile qui m'aurait obstinément repoussé sur la terre, comme la lourde autruche, moi qui comptais disputer à l'aigle le chemin des nues. »
Le 7 janvier 1785, Blanchard, sur une montgolfière, franchit la Manche. Parti de Douvres à 1 heure, il atterrit à Guines à 2 heures 52 minutes.
Une colonne commémorative, plus noble que les plus fiers monuments de victoire, rappelle cet exploit sur la terre anglaise. Six mois plus tard, le 15 juin, Pilatre de Rozier et Romain périssaient en tentant la même tentative, ou plutôt celle de Boulogne à Douvres.
Mais il est temps de parler de Montgolfier et de la grande date de l'aérostation : 19 septembre 1783, jour où la première ascension eut lieu à Versailles devant la Cour, jour où la stupéfaction fondit dans l'enthousiasme.
La veille, 18 septembre, l'Académie des sciences avait proclamé, par la bouche de Lalande, la perpétuelle inanité des efforts tentés par Montgolfier.
La famille Montgolfier est originaire de Fakendals, près de Mayence. Deux de leurs ancêtres figurent à la première croisade. En 1147, Jean Montgolfier prit part à la seconde croisade prêchée par Saint-Bernard. Fait prisonnier en Palestine, il apprit à Damas la fabrication du papier, s'évada et rapporta en Europe la nouvelle industrie
qui (levait faire la gloire et la fortune de ses descendants.
Plusieurs de ceux-ci vinrent s'établir auprès d'Ambert, dans la vallée de la Dore.
En 1440, un Montgolfier devint bauge ou maire d'Ambert.
Vers le milieu du XVI® siècle, Jacques Montgolfier, protestant, vint se fixer aux environs de Beaujeu où il établit la papeterie de Saint-Didier.
Ramené au catholicisme par deux membres de leur famille, religieux franciscains, les deux frères Michel et Raymond Montgolfier épousèrent les deux filles d'Antoine Schelles, fondateur du moulin à papier de Vidalon-lès-Annonay.
Raymond eut seize enfants.
Pierre fut le père de Joseph et d'Etienne, inventeurs des ballons.
Joseph-Michel était le douzième des enfants de Pierre Montgolfier. Il est né le 26 août 1740 à Vidalon-lès-Annonay. Nature singulière, esprit vif et primesautier, mais absolument indépendant, observateur et distrait, Joseph-Michel semblait incapable
de se plier à la discipline d'une éducation régulière.
Etienne avait au contraire un esprit méthodique et le goût de la régularité en tout. Le ballon sortit de la collaboration de ces deux hommes, de caractère et de goût opposés.
Joseph, qui faisait un séjour à Avignon, est frappé d'une idée subite à la vue d'un peu de fumée qui s'élevait dans l'atmosphère. Il achète de l'étoffe, taille un cube,enassemble les côtés, et brûle un tas de papier sous l'orifice ménagé à la base : le léger parallélipipède se gonfle et monte au plafond.
Aussitôt il écrit à Etienne :
« Prépare promptement des provisions de taffetas, de cordages, et tu verias une des choses les plus étonnantes du monde. »
Ainsi fut fait : la première expérience publique fut donnée le 15 juin 1783, devant l'Assemblée des Etats duVivarais, qui signa un procès-verbal.
Le roi Louis XVI donna à Etienne l'ordre de Saint-Michel ; Joseph reçut une pension d'honneur, et M. Montgolfier, le père, fut anobli avec cette devise : « Sic
itur ad asira ». Etienne mourut en 1799. Joseph vint à Paris. Le Directoire lui confia le Conservatoire des Arts et Métiers. Il mourut en 1810, membre de l'Académie des Sciences.
Les estampes, les vers, les comédies, les revues ont marqué le caractère populaire de l'invention des Montgolfier.
Faire l'histoire des ascensions, des voyages accomplis depuis 1783, demanderait plusieurs volumes. Notons que la première femme aéronaute fut Mme Thible, et qu'elle fit son ascension le 24 juin 1784, devant le roi de Suède ; elle s'éleva à 2.700 mètres, et resta 49 minutes dans les airs.
Depuis 1783, jusqu'au dirigeable, on peut faire l'histoire de nombreuses ascensions: mais on ne signale aucune révolution dans l'art des Montgolfier. Il semble que, pendant un siècle, l'homme étonné ait hésité devant sa propre hardiesse.
Pendant cette époque, toutes les recherches tendent vers ce grand but : pouvoir se diriger dans les airs.
Avant même la victoire initiale de l'aviation, l'homme a envisagé ce problème.
Les antiques Sagas, dont l'ensemble réalise une admirable mythologie des peuples Scandinaves, abondent en légendes héroïques où les farouches wikings, vaincus par les flots, sont menés au triomphe céleste par les vierges d'Irlande, aux ailes de walkyries.
Dans l'exacte et précieuse traduction des Mille nuits et une nuit du docteui MardruSjOn peut lire l'histoire de trois jeunes filles aux manteaux df^ colombes qui se baignent dins un bassin d'argent. Un bel adolescent dérobe l'un des manteaux de plumes et épouse la jeune fille, qui ne peut s'envoler avec ses sœurs. (1).
La tradition orientale décrit le cheval volant d'ébène offert au roi Sabour par un savant de Perse.
J'ai dit les essais de direction imaginaires ou réels par lesquels l'homme, pendant des siècles, osa achever,
...par r osier des nacelles Uattentat commencé par lerocdes Titans (2).^
(i) Vol. VII, page 132.
(2) Sully-Prudhomme [Le Zénith)
Dans ces légendes, il est difficile de faire la part de la vérité ; mais il est incontestable,, si l'on en juge par l'enthousiasme formidable qu'occasionnèrent les expériences de 1783, que la solution d'un problème qui fut posé dès les premiers âges, aurait laissé d'autres traces que ces récits d'imagination.
Les inventeurs cherchèrent d'abord à gouverner le vol des ballons. Ils n'obtinrent aucun résultat valable avant 1884^ date à laquelle Krebs et Renard donnèrent à l'enveloppe la forme d'un poisson et munirent la nacelle d'un moteur.
Santos-Dumont et le comte de la Vaulx ont perfectionné ce nouveau modèle d'aérostat. Mais, comme le remarquent MM. Painlevé et Borel, dans la préface de leur ouvrage L'Aç>iation : « le dirigeable ne nous réserve plus de surprises. Ses défauts sont irrémédiables. Il lui faudra toujours des hangars immenses, sa manœuvre sera toujours extrêmement délicate ; sa sortie et sa rentrée toujours dangereuses, exigeront un personnel considérable. Les vitesses actuelles ne pourront être notablement dépassées. »
C'est pourquoi le plus lourd que l'air détourne à son profit l'attention des constructeurs et des savants.
Après des siècles d'évolution, l'homme s'est souvenu de l'oiseau. On a épié son vol, copié sa structure ; et le pesant assemblage de bois et de toile qui en est résulté est devenu un merveilleux instrument de locomotion aérienne.
Lorsque Montgolfier annonça sa découverte, Lalande cria à l'hérésie scientifique. De même, lorsque en 1809, l'anglais sir Georges Cayley, publia la première théorie mécanique de l'aéroplane, mettant en évidence le principe fondamental de la sustentation obtenue par la vitesse, les maîtres de la science crurent superflu de protester. Ils affichèrent un silencieux mépris. Plus taid, Henson, en 1842-1843, conçut le projet d'un curieux aéroplane, qu'il ne put réaliser. Non sans quelque succès, en 1856, le Français Le Bris exécuta quelques vols planés..
Wenham, en 1856 également, construisit le premier biplan. Faute de moteur convenable, il se borna à des essais de planement..
Leur:; efforts se heurtèrent à l'incrédulité du public et aux sarcasmes des théoriciens.
En 1869, Penaud exhume le mémoire do Cayley. Il traduit son enthousiasme par ces mots :
« Voilà un homme qui indique la plupart des conceptions qui feront la navigation aérienne : c'est à Londres, dans un journal scientifique des plus répandus ; eh bien, il ne se trouve personne qui comprenne la portée de cet esprit, qui l'encourage, qui l'aide et qui soit stimulé par ses vivifiantes pensées. »
Un ouvrage de Penaud fut couronné par l'Académie des sciences. Il construisit un modèle très réduit d'aéroplane, avec hélice à l'arrière, assez analogue aux appareils actuels mais où le moteur était remplacé par un moteur en caoutchouc. Ce frêle appareil utilisant une force motrice qu'il emportait avec lui, fut véritablement le point de départ de l'aéroplane contemporain.
Penaud mourut à l'âge de trente ans, avant l'invention du moteur à quatre temps, qui lui eut permis la réalisation de son rêve.
Dès lor.s, la construction d'un moteur léger devint le but des ingénieurs.
C'est à cette époque qu'il convient de placer l'un des plus grands noms de l'histoire de l'aéronautique : Otto Lilienthal. Nous devons à cet homme génial des études définitives pour l'équilibre, la gouverne et l'atterrissage. Il se tua à sa 2.000^ ghssade'aérienne, le 9 août 1896.. Ses projets étaient peut-être chimériques. Sans doute...
...// osa trop, mais F audace était belle !
Dès les premiers résultats pratiques, nous entrons dans la période industrielle.
Sir Hiram Harry, en Angleterre, Ader en France, tentèrent la construction de très grands appareils pouvant porter un puissant moteur à vapeur.
En 1896, Langley construisit un petit aéroplane pesant 13 kilogrammes, qui franchit 1.200 mètres. Les frères Wright profitèrent des recherches de l'ingénieur français Chanute, et obtinrent un succès que l'on n'a pas oublié. Le capitaine Ferber, l'ingénieur Voisin, encouragés par M. Arch-
-(leacon, pre:^sentirent la victoire définitive due à leurs efforts. Enfin, en 1908, les premiers vols dépassant quelques minutes furent officiellement contrôlés. Ils étaient dus à Farman et à Delagrange. Le 6 juillet, Blériot volait 8 minutes à Issy-les-Moulineaux ; Wilbur Wright triomphait à Auvours.
L'industrie eut le gain de la bataille. Une nouvelle carrière s'ouvre aux hommes jeunes et enthousiastes. Dans presque tous les pays, des ateliers de construction fournissent aux sportsmen des appareils perfectionnés. Nos aviateurs militaires, sous le commandement d'un inspecteur permanent de l'aéronautique — prévu par d'Argenson — ont conquis des lauriers glorieux et pacifiques. Les commandes de l'Etat font vivre une foule de mécaniciens et de constructeurs. Les particuliers s'enhardissent.
Nous sommes loin de l'essor. L'oiseau construit par l'homme vole d'un vol sublime, fasciné par l'espoir, et l'harmonie de ses formes se détache sur un ciel de lumière et de pureté.
L'aviation n'est plus une chimère ; ellen'est même plus un instrument scientifique. Elle va entrer, elle entre dans la pratique et la coutume de la vie. Demain, l'aéroplane^ ou le dirigeable succéderont à l'automobile ; comme l'automobile a succédé à l'équipage^ dans les pays à peu près civilisés.
Victor Hugo avait prédit cette conquête avec une précision presque scientifique.
En quelques vers, l'œil de l'aigle mesure le vol de l'aéroplane :
Où donc s'arrêtera l'homme séditieux ?
L'espace voit d'un œil par moment soucieux, L'empreinte du talon de l'homme dans les nues..
Le voilà maintenant marcheur de l'infini Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire? Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre? Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin?
Toute l'antique histoire affreuse et déformée Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée.
Les deux derniers vers du poète ouvrent à nos pensées les horizons de la paix que l'aviation déroulera bientôt devant les yeux de nos neveux. Parmi les discours de guerre, parmi les armements aujourd'hui nécessaires^
n'entendez-vous pas le bruit léger de la paix aux ailes éployées qui nnonte dans l'air purifié ? Ceci rendra cela impossible. L'abaissement des frontières ne supprimera pas les patries : oh non ! Il les fera plus belles et mieux parées pour les festins du souvenir.
Nos patries, dans leur forme actuelle, sont trop petites, trop locales pour résoudre les nouveaux problèmes humains. Les distances y seront trop brèves pour satisfaire au goût des voyages par la grande voie de l'air. De même que la province s'est fondue dans la nation, de même les nations fusionneront dans les Etats-Unis d'Europe.
Ce sentiment de patrie plus grande ne diminuera pas le patriotisme local : un Italien de Florence aime-t-il moins sa Florence parce qu'il fait partie de l'unité itahenne ?
D'ailleurs, tant que durera l'état d'insolidarité actuel, le plus sacré des devoirs, pour un citoyen, sera de tout sacrifier à son pays menacé. Le mérite de l'aviation ser^ de rendre plus facile, plus compréhensible, le devoir de la soUdarité entre peuples. Nous aimerons tous les peuples, mais notre peuple, c^lui dont la lumière a baigné notre ber-
ceau a le même droit à la vie et à la liberté que les autres. Et notre devoir reste de faire respecter cette vie et cette liberté, si elle est menacée.
L'aviateur travaillera à la fusion des patries dans Funité mondiale, non par la suppression de l'idée de patrie, mais par l'anoblissement de cette idée, par sa purification si j'ose dire. Mais tant qu'il y aura des belliqueux, cela n'empêchera pas chaque peuple de se grouper autour des couleurs nationales.
Les juifs religieux attendent encore le messie. Ce messie est un symbole ; c'est la science qui affranchit les intelligences, élève les cœurs, rapproche les hommes et les patries dans la même fraternité. L'aviation est un des facteurs de cette œuvre ; tout ce qui diminue les distances, tout ce qui permet aux hommes de se rencontrer plus souvent et de se connaître mieux est une préparation à la paix universelle.
La paix ne va pas contre les patries.
Elle donne aux frontières la grâce et la souplesse d'un long ruban tendu entre les peuples, tandis que la guerre marque ces
mêmes frontières de ces mottes de terre, à souterrains dangereux, qui sont les fortifications de la guerre moderne.
L'esprit des combats n'a pas créé l'idée de patrie. Il l'a simplement déformée : d'un sentiment affectueux, il a fait un instrument de haine. Les drapeaux serontils de moins nobles signaux parce qu'ils ne porteront plus les taches de sang pour voiler les couleurs nationales ?
Ecoutons, à ce sujet, la lyre accordée -du poète des grands accords :
Depuis six mille ans la guerre Plaît aux peuples querelleurs, Et Dieu perd son temps à faire Les étoiles et les fleurs.
Les conseils du ciel immense, Du lys pur, du nid doré, N'ôtent rien à la démence Du cœur de l'homme efi"aré.
Les carnages, les \'ictoires.
Voilà notre grand amour, Et les multitudes noires Ont pour grelot le tambour.
La gloire, sous ses chimères Et sous ses chars triomphants Met toutes les pauvres mères Et tous les petits enfants.
Notre bonheur est farouche ; C'est de dire : Allons ! Mourons !
Et c'est d'avoir à la bouche l.a salive des clairons.
L'acier luit, les bivouacs fument.
Pâles nous nous déchaînons ; Les sombres âmes s'allument Aux lumières des canons.
Et cela pour des altesses Qui, vous à peine enterrés, Se feront des politesses Pendant que vous pourrirez,
Et que dans le champ funeste Les chacals et les oiseaux Hideux iront voir s'il reste De la chair après vos os !
Aucun peuple ne tolère Qu'un autre vive à côté.
Et l'on souffre la colère Dans notre imbécillité.
C'est un Russe! Egorge, assomme!
Un Croate! Feu roulant.
C'est juste. Pourquoi cet homme Avait-il un habit blanc?
(vclui-ci, je le supjjrimc, l'^t m'en vais le Cd'ur serein Puisqu'il a commis le crime De naître à droite du Hhin !
Rosbach ! Waterloo ! Vengeance !
L'homme ivre d'un affreux bruit N'a plus d'autre intelligence Que le massacre et la nuit.
On pourrait boire aux fontaines, Prier dans l'ombre à genoux.
Aimer, songer sous les chênes, Tuer son frère est plus doux.
On se hache, on se harponne, On court par monts et par vaux, L'épouvante se cramponne Du poing au crin des chevaux.
Et l'aube est là sur la plame !
Oh ! J'admire en vérité Qu'on puisse avoir de la haine Quand l'alouette a chanté. (1)
Oh non ! La patrie n'est pas naturellement ce qu'on nous l'a faite. Elle ne doit pas être un haras où on élève les jeunes hommes, comme des chevaux pour les couises de tau-
(i) Les Chansons des Rues et des Bois.
reaux. La patrie que conservera la paix, c'est la terre des ancêtres, le sol même où réside l'ombre des aïeux. Le retour à la conception antique de la patrie avec agrandissement moderne sera le bienfait de la paix par l'aviation.
La patrie redeviendra le jardin mortuaire de ceux qui eurent même langage, même développement poétique et artistique, mêmes combats dans le passé. Car l'amour de la paix ne doit pas nuiie aux souvenirs de la gloire. Les pacifistes de la conquête de l'air mesureront de haut, mais salueront comme des reliquaires sacrés, les champs de batailles, ossuaires immenses de ceux qui furent les héros de l'ancienne civilisation.
Romulus, fondateur légendaire de la patrie idéale, eut de la patrie une plus poétique et plus humaine conception que les belliqueux modernes. Quand il eut tracé l'enceinte de Rome, il enfouit une pelletée de la terre albine dans le foyer commun. Le Gapitole nouveau fleurit ainsi idéalement sur la terre des ancêtres.
Cette forme antique de la patrie a une culture et des traditions que renouvellera la patrie future, la patrie sans cliquetis d'armes ni ronflement de canons.
L'idée de conquête a quelque chose de féroce et de candide contraire à l'idée naturelle de patrie, si vraiment la patrie est 1'
Abime oà la poussière est mêlée aux poussières^ Où sous son père encore on retrouve des pères^ Comme Vonde sous Vonde en une mer sans fin.
Si la patrie est la terre des ancêtres, elle ne peut pas être agrandie par la guerre : comment ajouter à une terre sacrée la terre qui porte des hommes descendants de ceux qui firent mourir les ancêtres ?
La Patrie, c'est la communauté de race, la communauté de sang, la communion d'idées par la même parole. C'est aussi la communauté des lois, si les lois sortent de la coutume et ne sont pas l'œuvie du tyran. Mais la patrie, ce n'est pas, ce ne sera jamais l'idée barbare de massacre et de vol qui est l'idée de la guerre.
Il y eut jadis, dans la guerre, un élément héroïque et mystique propre à charmer l'imagination des peuples. Mais la guerre moderne, la guerre savante a supprimé l'héroïsme personnel. Les armées ne peuvent plus se décimer qu'à des distances où les troupes ennemies ne s'aperçoivent pas. Le général moderne peut être poussif ou piedbot pourvu qu'il sache apphquer la mathématique à l'art de donner la mort. L'aérostation vient heureusement bouleverser ces beaux plans du massacre invisible. Du haut de sa nef légère, l'aviateur voit les ruses de la mathématique et rend suranné le plan moderne des tueries scientifiques. L'aviateur triomphant rendra la guerre, non pas inutile, mais impossible.
La décadence des civilisations, ce soleil couchant des sociétés, plus beau que leurs sanglantes aurores, transforme toujours les notions admises.
L'excès de conquête mena l'Empire romain à la naturalisation universelle, destructrice de la patrie naturelle. Caracalla proclama tous les habitants de l'Empire citoyens lomains. Quand il y eut des Romains
noirs, d'Afrique ; des Romains jaunes, de Syrie ; des Romains brûlants, de Lybie ; des Romains glacés, de la Frise, il n'y eut plus de patrie romaine.
De même, notre société en décadence, ce qui veut dire en suprême épanouissement, cherchait un moyen de modifier les patries. L'aérostation vint, et cette conquête de l'air impose de nouvelles lois, des lois pacifiques à la terre maintenant dominée.
C'est ici la lutte entre las palmes, les trophées, le laurier aux temps des vainqueurs, et les larmes des fiancées, des mèrps, des petits enfants. Le vol calme, doux et silencieux de la nef aérienne triomphera du vol éclatant et sanglant des victoires.
Saluons la, cette nef nouvelle des ondes les plus légères.
Apollon moderne, l'aviateur a la pérennelle beauté du dieu de la lumière et du laurier.
L'aviation est un culte, puisqu'elle a ses martyrs, et volontaires, et subHmes.
Le gui que les prêtres d'Odin cueillaient avec la seipe d'or, le gui des heureux pré-
sages est séant pour être placé sur Ja tombe des aviateurs, victimes de la foi nouvelle.
Les arts aussi vont être transformés par l'aviation.
Les architectes feront autre chose que la maison de Diomède, ou le petit hôtel avec remise à automobile.
L'économie des villes sera transformée.
La voirie de l'air aura ses lois, ses arrêtés, sa police ; mais combien différents des règlements actuels.
L'aérostation mettra de la vie et de la laison dans un art qui stagne et radote.
Les pions du beau auront plus de peine à courber les jeunes artistes jusqu'au niveau de leur imbécilité ; les pieds plats de tous les arts seront souffletés par les ailes de l'aéroplane.
Plus doux que l'automobile, le véhicule de l'art respectera par contre les chefsd'œuvre de l'architecture ; le Panthéon de Rome, la Notre-Dame de Paris ne seront plus ébranlés par la trépidation des véhicules chers au XX® siècle naissant. Les tombeaux de la Voie Appienne ne seront plus injuriés par les potences ridicules du système Trooley.
C'est en infini respect du passé, en seul mépris des gardes-charnpôtres de la médiocrité, que l'aviation nous portera, les bras tendus, vers la terre promise de la Beauté non nouvelle, mais renouvellée. Il ne sera plus nécessaire, pour embellir les cités, de percer de stupides rues à travers les maisons pleines de grâce et de souvenirs. Il sera inutile de faire choir les arbres centenaires pour élargir les routes. Les cités ne seront plus violées par la brutalité des ingénieurs. Les affiches sordides ne déshonoreront plus les beaux paysages, à moins que les agents de publicité n'arrivent à souiller, de leurs réclames, les nuages passant !
Vraiment, la conquête de l'air secondera la révolte des artistes indépendants, et protégera les œuvres d'art laissées en signets sur les grandes pages de la terre, par les siècles. Elle conciliera les deux grandes lois : la foi en l'avenir, l'admiration du passé !
Laurent Tailhade, poète trop rare, a prévu les sentiments nouveaux dans sa ballade pour l'exaltation de la sainte Pitié :
Vieux pèlerin aux jambes mutilées, Courbe la tête et vois grandir le soir ! Le crépuscule obombre les allées Où ta jeunesse, en riant, vint s'asseoir En des boscpiets de myrtes et d'azalées, Près de grands lys aux parfums d'encensoir Les Ij's sont morts. Les roses diffamées, S'échevelant au gré du vent moqueur, Pleurent le deuil des lointaines aimées. Avant que soient les ténèbres fermées, Cherche un autel où suspendre ton cœur !
Les Thalestris et les Penthésilées, Nymphes d'orgueil que tu crus émouvoir, Et ce laurier des victoires ailées.
Ton rêve, meurt dans la nuit sans espoir. Une hideur sort des plèbes foulées Comme le vin qui gicle du pressoir.
Sous le talon assassin des armées Par qui le dol tortmeux est vainqueur.
Le sang humain exhale ses fumées Et, réjoui par la sombre liqueur.
Le prêtre boit à lèvres enflammées :
(Cherche un autel où suspendre ton cœur !
Aux cicux amis où s'en vont les galées. Sur la mer blonde et verte, pur miroir. Partent aussi nos amours esseulées.
Rires, baisers d'antan, frais reposoir Des jeunes bras, lèvres ensorcelées- Qui nous dictaient le rythme et le devoir.
Novembre hurle et geint sous les ramées î Voici l'automne et sa morne langueur!
Dans un linceul de regrets, embaumées, Triste et menant le funéraire chœur, Le chœur plaintif des s(curs et des anxées. Cherche un autel où suspendre ton cceur !