I.— Ce qu’est rhomme suivant le matérialisme
lo D'après cette doctrine, les actes de la vie humaine seraient le résultat des actions exercées par des forces exclusivement terrestres sur la matière du corps.
Le matérialiste ne croit ni à Dieu, ni à Fâme.
Il ne reconnaît que la matière et les forces ordinaires de la nature, et il déclare que c’est à l’aide de combinaisons qui s’effectuent entre ces forces et la matière de notre corps que s’accomplissent les divers actes quelconques de nature humaine que nous observons dans notre monde. ' ' ; - •
Et remarquez bien que ces combinaisons entre les forces et notre corps, les matérialistes se gardent bien, — ils ontpeut-être de sérieux motifs pour cela,— de chercher à nous faire comprendre comment elles naissent, se développent et s’organisent. A quoi bon de pareilles recherches, disent-ils ? Il nous suffit de savoir que tout cela s’établit de lui-même dans notre mécanisme corporel, tout à fait à notre insu, et, une fois l’arrangement fait, nous sommes tenus de lui obéir comme l’esclave le plus soumis.
Qu’il y ait quelques actions de cet ordre dans l’être humain, je n’en disconviens pas, et peut-être sont-ce ces actions qui, par un amour immodéré de généralisation, ont entraîné le matérialiste à croire qu’il devait en être de même de tout ce qui se passe dans L’homme.
Il est incontestable, en effet, que notre organisme corporel est constitué de telle manière que, soit que nous le voulions, soit que nous ne le voulions pas, nous sommes souvent tributaires de certaines forces qui se produisent et s’imposent en dehors de notre volonté. Ce sont celles, par exemple, mises en jeu dans l’acte de la respiration ; celles encore de la mastication et de la déglu-
tition, lorsque l’estomac vide attend depuis longtemps de nouveaux aliments; celles qui ferment quelquefois nos yeux, et nous imposent un invincible sommeil ; enfin plus impérieuse est encore la nécessité d’obéir aux forces qui président à l’expulsion hors de notre corps des substances impropres à sa nutrition. Aussi peut-on dire que le matérialiste aurait presque raison, si la mission de l’homme se bornait sur la terre à respirer, à veiller ou dormir, à se mettre à table, ou à entrer, permettezmoi l’expression, dans le sanctuaire du water-closet.
Et cela s’explique sans peine; car une condition de première nécessité, c’est que le corps vive ; sans quoi l’être humain disparaîtrait, et s’occuper de ce qui le concerne deviendrait inutile. Il faut donc que rien ne vienne s’opposer au libre essor des forces indispensables pour que cette vie se maintienne et se poursuive dans les conditions normales qui lui ont été attribuées. Je n’hésite pas, d’ailleurs, à reconnaître qu’à cet égard, puisque tout est matière dans notre corps, le matérialiste a pu faire appel aux forces ordinaires terrestres qui agissent sur la matière, et qui, nous en voyons maints exemples dans les appareils du physicien et dans les creusets du chimiste, tantôt associent entre elles des substances de natures diverses, tantôt les désagrègent, tantôt donnent à des corps solides l’état liquide ou gazeux, et réciproquement.
2o Réfutation de Vassertion précédente. Même dans Vorganisme corporel, il existe d'autres forces que celles dites terrestres : il y a le principe vital.
Mais ici une observation importante se présente, et j’appelle sur elle toute votre attention. Elle consiste, ainsi que je vous l’ai fait observer dans ma première Conférence, en ce que, bien que notre corps soit formé d’un certain nombre de substances en tout et pour tout identiques à celles qu’on rencontre dans la matière brute, il s’en faut que ce corps soit semblable à un minéral par
sa structure, soit intime, soit extérieure, et par ses fonctions. Prenez, vous ai-je dit, un minéral quelconque ; détachez-en une partie, en quelque endroit que vous voudrez de son étendue : cette partie vous offrira presque toujours la même constitution physique et surtout chimique ; ce sera ce qu’on appelle dans la science un corps homogène, c’est-à-dire de même nature dans toutes ses parties. Maintenant faites-en de même sur le corps humain et, à chaque emprise spéciale, vous aurez des constitutions différentes, savoir: celles des muscles, des os, des cheveux, des nerfs, des tendons, etc. Ainsi, dans le premier cas, toujours la même chose, toujours l’homogène; dans le second,toujours des différences, toujours l’hétérogène.
Or, si le physicien et le chimiste peuvent produire à tout instant des corps homogènes, jamais ils n’ont pu parvenir à mettre à jour, avec toutes les ressources de leur laboratoire, la plus petite parcelle d’un corps hétérogène, par exemple un morceau de muscle, de nerf, de cheveu, même dans l’état où se trouvent toutes ces choses après la mort du corps, et à plus forte raison à l’état vivant. Si cependant, comme le prétend le matérialiste, il ne saurait être question, pas plus dans un casque dans l’autre, que des forces ordinaires de la nature, si elles sont seules mises en jeu, comment se peut-il faire, dironsnous, qu’avec ces forces nous puissions, à volonté et de mille manières,produire de la matière brute, et que nous soyons restés jusqu’à ce jour dans l’impossibilité la plus complète d’organiser le moindre rudiment de matière vivante ?
Le matérialiste, toujours très-libre dans ses allures, ne se fera pas faute sans doute de passer à pieds joints sur l’objection. Mais nous, qui sommes moins lestes que lui, nous croyons d’autant plus nécessaire de nous y arrêter, que les indications du bons sens le plus élémentaire n’ont pas assez de voix pour nous crier que si, avec ces forces de la nature qui nous permettent de faire de la matière brute, nous ne pouvons produire le plus mi-
nimeéchantillon de matière vivante, c’est que,sans doute, il intervient autre chose que ces forces dans la compo.sition de cette dernière, et nous allons voir que le bon sens n’a pas tort.
Ici, permettez-moi de me récuser, non pas pour éluder la question, mais pour recourir à une intelligence plus autorisée que la mienne, à un observateur aussi habile que persévérant, à Claude Bernard, qui a projeté les plus vives lumières sur les phénomènes de la vie du corps humain, sur cette science qu’on appelle la Physiologie. Il est vrai que l’illustre savant ne s’est pas borné, comme le fait le matérialiste, à jeter à tort et à travers des assertions plus souvent erronées qu’exactes. Rien de ce qu’il a annoncé n’est sorti de sa bouche sans être justifié. Depuis l’éclosion d*un germe venant à la vie jusqu’à son complet développement, jusqu’à là mort, il a tout scruté, tout suivi avec un art admirable, avec un immense talent, qui, il faut le dire, est le privilège exclusif de quelques élus. Or à quelles conclusions est-il parvenu ? C’est ce que je vais maintenant vous faire connaître.
On se ferait une idée très-inexacte de ce qui se passe dans le développement d’un germe, si, comme je l’ai entendu dire bien souvent, l’on s’imaginait que l’être qui sera le résultat de ce développement existe d’ores et déjà tout formé dans le germe, tout agencé, pourvu de toutes ses parties, mais en très-petites dimensions et comme une sorte de miniature vraiment microscopique ; si ensuite, partant de cette première idée, on supposait que le développement consiste uniquement à voir ce petit corps grandir de jour en jour, restant toujours semblable àlui-même, prenant incessamment plus de taille, plus d’étendue, mais conservant invariablement, depuis la conception jusqu’à la naissance, les mêmes formes, les mêmes proportions, les mêmes organes. S’il en était ainsi, tout étant ordonné et combiné dès l’origine, il ne serait plus question que de donner à ce germe des augmentations successives de matière, suivant une forme unique et déjà créée, et l’on pourrait à la rigueur compren-
dre que, dans cette hypothèse, exclusive de toute idée organisatrice pendant la marche, un travail aussi simplifié eût pu être confié aux forces ordinaires de la nature.
Mais ce n'est pas ainsi, àbeaucoup près^ que les choses se passent, et il s’en faut que, dans l’acte du développement d’un germe, tout se réduise à de simples apports de matière qui se superposent sur un type réellement existant dès l’origine. Avant qu’un membre, qu’un organe soit formé, il est d’abord indiqué, non pas dans tous ses détails, mais seulement par quelques traits principaux ; ce n’est que plus tard et peu à peu que le progrès se fait par l’apport successif des autres traits secondaires qui doivent compléter l’organe.Enfin il y a des parties qui subissent trois et quatre transmutations très-nettement accusées, avant d’être mises en possession de la forme et des fonctions qui formeront définitivement le caractère spécifique et typique de l’être auquel chaque germe donne naissance.
« Nous voyons, dit Claude Bernard, apparaître dans )) l’évolution une simple ébauche de l’être, et cela avant » toute organisation. Les contours du corps et des or- » ganes sont d’abord simplement arrêtés. Aucun tissu » n’est primitivement distinct; toute la masse n’est indi- )) quée que par quelques points de repère^ Mais dans ce )) canevas vital est tracé le dessin idéal d’une organisa- » tion encore invisible pour nous, et qui a assigné d’a- » vance à chaque partie, à chaque élément, sa place, sa » structure et ses propriétés. Dans les parties où doivent )) être des vaisseaux sanguins, des nerfs, dès muscles, des » os, on voit peu à peu se former des globules de sang, » des tissus artériels, veineux, musculaires, nerveux et )) osseux. L’organisation ne se réalise pas d’emblée; elle » ne se perfectionne que par gradations élémentaires, » dont le fini dans les détails devient de plus en plus )) élevé. »
Je ne saurais vous donner une idée plus claire et plus
précise des diverses phases par lesquelles passent certains organes, pendant l’évolution, qu en voüsfaisantconnaître les remarquables observations consignées dans les ouvrages de Claude Bernard sur la formation du cœur.
« A l’origine, dit-il, le cœur n’est qu’une simple vési- » cule, qui ne bat que modérément, comme la vésicule » qui sert à la circulation dans le corps des aninaaux ap- » pelés 2Vi/wsozVes/mais cette vésicule s’allonge bientôt et » bat avec rapidité. La partie inférieure reçoit le fluide » sanguin, tandis que la partie supérieure lance le sang » en vue d’une respiration encore très-incomplète: c est » alors un vrai cœur de poisson. Plus tard, ce cœur reçoit )) un mouvement combiné de torsion et de bascule, qui )) ramène en haut sa partie inférieure, et en bas celle de » dessus; avant que le mouvement de bascule soit com- » plet, l’organe représente un cœur à trois cavités : un » cœur de reptile. Enfin, quand le naouvement est achevé,
» l’organe possède les quatre cavités du cœur des ani- » maux supérieurs et de l’homme. »
C’est à la suite de ces recherches, si palpitantes ^ d intérêt, que le célèbre physiologiste reconnaît et déclare qu’il y a dans l’évolution un fonctionnement raisonné imposé à la matière vivante et mobile. S’il est vrai que chaque acte de l’organisation vitale est tributaire en particulier des forces terrestres ordinaires, il n’en est plus ainsi ni de leur succession dans le temps, ni du choix des lieux où ils s’accomplissent, ni de leur enchaînement, ni surtout des résultats qu’ils mettent à jour. H y a, déplus, une force organisatrice de la vie dans la matière, il y a cette force qui change la matière brute en matière vivante et àlaquelle nous donnons le nom de principe vital; « car il est clair, dit en terminant Claude Bernard, que » cette remarquable propriété évolutive, en vertu de la- » quelle l’œuf produira tantôt un mammifère, tantôt un oi- » seau, tantôt un poisson, n’est ni de la physique, ni de la » chimie. »
Le matérialisme pourra continuer de soutenir qu il n y
0 , copôndant (][ug cgIbi dcins 1 g dGVGloppGDiGiit d'un gorniG* mais la sciencG la moins contGstéG, vous venez de Te voir^ nous démontre qu’il n’est pas possible qu’il n’j ait pas autre chose. Et comment n’en serait-il pas ainsi? Ne fautil pas qu’à des propriétés, des états, des effets différemment variés, il y ait des causes différentes aussi. Au reste en matière de physiologie, et, bien que ce soit la science de prédilection du matérialiste, puisqu’elle s’occupe essentiellement de la matière du corps et de son fonctionnement, Claude Bernard a péremptoirement clos le débat par la déclaration suivante, aussi courte que catégorique : « En physiologie, a-t-il dit, le matérialisme ne con- » duit à rien et n’explique rien. »
Peut-être cet exposé de recherches scientifiques aurat-il un peu fatigué votre attention. Essayons de nous distraire un instant, sans abandonner notre leçon. A cet effet, consentez à me suivre dans un atelier de confection pour habillements. Nous entrons d’abord dans une vaste salle envahie par de nombreux ouvriers, tous occupés à tirer le fil et l’aiguille. Nous passons dans une seconde, puis dans une troisième salle, et nous y voyons exactement les memes choses; de sorte que, si nous étions tout aussi superficiels, tout aussi peu réfléchis que le matérialiste, nous dirions résolument que tout l’art de la confection consiste à coudre. Mais, me fait observer une de mes voisines, je remarque que les étoffes qu’on assemble sont, les unes en soie, les autres en laine, d’autres en fil* je remarque, en outre, qu’il y en a de diverses couleurs^ Il faudrait donc croire que la couture, si elle agit seule en matière de confections, possède la propriété d’imprimer à l’étoffe du vêtement fabriqué sa nature, sa qualité, sa couleur. Cela doit résulter sans doute, répondis-ie à mon interlocutriee, des différentes manières de planter 1 aiguille et de tirer le fil. Après une petite moue, indiquant clairement qu’on n’admettait pas le plus petit mot de mon explication, je repris : « Ne vous émouvez pas » pour si peu; vous allez voir que, si la couture est réel- » lement suffisante à elle seule, elle aura à accomplir » bien d autres merveilles encore. »En ce moment, quel-
nues ouvriers se levèrent, tenant à la main les objets nu’ils venaient de terminer. Ma voisine, toujours trèsattentive, après avoir jeté un coup d’œil sur ces objets :
« G’est prodigieux, me dit-elle, toutes les formes sont » différentes; l’un tient un pantalon, l’autre un habit ;
» celui-ci une robe de chambre, celui-là un gilet. Vous » allez prétendre encore, fit-elle avec un sourire moqueur,
» que tout cela dépend de la maniéré de planter 1 aiguille » et de tirer le fil ? » — Non, répondis-je ; je ne vous » donnerai pas une explication si sottement matérialiste,
D et vous allez voir que, si la couture est nécessaire, in- >x dispensable, pour faire une confection, ce travail, très- » mécanique et à peu près matériel, est loin d’être suf- » fisant. Vous allez comprendre que, venant en sous-or- > dro, il est dirigé par une volonté, par une intelligence j> supérieure, qui préside au choix des étoffes et des couli leurs, qui conçoit les formes prévues, qui détermine » les coupes et les assemblages propres à les réaliser, qui combine, en un mot, toutes choses, de manière que » la couture, esclave soumise à ses indications, réalise le » bon et l’utile, suivant des conditions arrêtées d’avance, Ti qu’elle peut même ne pas'connaître ; tandis que, livrée i> à ses seuls instincts, quelque laborieux qu ils fussent, » il ne sortirait de ses mains que de stériles difformités.
» Entrez dans cette salle, dis-je à mon interlocutrice, en » lui ouvrant la porte de l’atelier du coupeur, et vous y » trouverez la preuve complète de mes affirmations. » Insister davantage auprès du lecteur serait inutile. Celuici a parfaitement compris, d’une part, que la couture est ici le représentant du travail obéissant des forces terrestres dans les œuvres de la nature ; que, d’autre part, le coupeur est le principe ordonnateur qui dirige et commande toutes les actions 5 qu enfin les combinaisons qui produiront tantôt un gilet, tantôt un pantalon, tantôt un habit, ne sauraient être ni celles du fil, ni celles de 1 aiguille, puisque les premières doivent toujours etre préalables et que les secondes sont toujours consécutives.
3o Si, comme le prétend le matérialisme, toutes les forces qui agissent sur Vhomme sont indépendantes de lui, celui-ci cesse d'être
responsable et ne mérite pas plus d'être récompensé que puni.
Les forces qui président à raccomplissement des actes humains, quels qu’ils soient, dit le matérialisme,ne sont pas d’une espèce particulière, d’une provenance différente de celles qui s’agitent autour de nous dans notre monde, de celles qui dirigent la marche de tous les phénomènes que nous vojons se produire à tout instant, de celles enfin à qui tout obéit dans les régions matérielles. Non ; ce sont, au contraire, ces mêmes forces, indépendantes de nous, que nous subissons sans leur commander, qui font partie du domaine général de la nature, et qui ne sont nullement individualisées et spécialisées pour les besoins particuliers et exclusifs de Têtre humain. Ce sont celles, par exemple, qui mettent l’air en mouvement, qui font couler l’eau sur les terrains en pente ; qui nous donnent la pluie, la grêle ou la sécheresse, qui alternativement obscurcissent l’atmosphère ou lui laissent toute sa pureté, qui nous communiquent la chaleur et la lumière ou qui nous en privent ; celles qui font marcher la locomotive ; celles encore qu’on appelle électricité, qui, tantôt fulgurent dans Tair et tantôt mettent en circulation les dépêches dans les fils télégraphiques. C’est tout cela, dit le matérialiste, qui agit à sa manière dans les corps humains et qui est l’unique cause de tous nos actes.
Vous concevez sans peine combien une telle supposition serait commode pour tout innocenter. Que pourriezvous, en effet, dire et faire contre un individu qui, après avoir commis les plus grandes scélératesèes, vous ferait observer que son corps peut avoir été mis en activité dans cette circonstance, mais qu’il n’a été en réalité qu’un instrument, et que ce sont les forces de la nature qui l’ont conduit, par une impulsion irrésistible, à commettre telles ou telles actions dont, par conséquent, il ne saurait
être responsable. Dans cette manière de voir, il faudrait admettre que Thomme est une véritable machine; qu’il ne reçoit que des impulsions et qu^il n’en prend pas par lui-même; que, par conséquent, il ne mérite pas plus une récompense pour avoir bien fait, qu’une punition pour avoir mal agi. Tout dépendra des forces qui l’ont influencé, et sur lesquelles il ne peut rien; tout dépendra de l’énergie de ces forces qui lui sont étrangères, et qu’il ne peut pas par conséquent maîtriser. Et, en effet, dans cet ordre de considérations, est-ce que vous avez jamais pensé à complimenter un moulin à vent parce qu’il tourne et produit du travail quand il fait du vent, et à lui reprocher d’être un paresseux,bien qu’on ait déployé toutes ses ailes, quand il ne fait pas un souffle d’air ? Est-ce que vous avez jamais eu Tidée d’adresser des félicitations aux eaux de la rivière, lorsqu’elles sont assez abondantes pour arroser vos prés et vos légumes, et de les regarder comme coupables, soit lorsque, dans leurs débordements, elles font périr vos récoltes et ravagent vos terrains ; soit lorsque, dans les sécheresses, elles diminuent au point de ne plus donner satisfaction aux plus urgentes nécessités de la vie ? Eh bien ! vous ne devriez pas vous conduire autrement vis-à-vis de l’homme si, comme l’affirment les matérialistes, il n’est qu’une machine fatalement soumise à l’influence de forces qu’il subit et ne commande pas. Tant mieux s’il arrive qu’il fait bien, tant pis s’il fait mal ; quant à lui, il est moralement irresponsable.
Vous conclurez de ces observations, sans qu’il soit nécessaire d’insister sur ce point, que, si tout cela était vrai, il deviendrait complètement impossible à l’humanité de vivre en société, et qu’il serait aussi ridicule de récompenser ce que nous appelons les actes de courage, de dévouement, de vertus de toute espèce, qu’injuste d’infliger un châtiment au vol, à l’assassinat, à tous les actes que nos lois désignent comme des crimes. Car l’Jiomme, dans ce système, n’accomplirait pas plus les uns que les autres par suite de sa volonté, mais parce que des forces, sur lesquelles il n’a aucune prise, l’envahissent, s’imposent à lui et le subjuguent.
Quant à savoir pourquoi nous sommes les esclaves de ces forces, pourquoi elles mettent en mouvemennt, tantôt la totalité de notre corps, tantôt quelques parties seulement ; pourquoi elles nous agitent et nous surexcitent en certains moments, et nous laissent parfaitement tranquilles dans d’autres, c’est ce que les matérialistes ont toujours négligé de faire, plus empressés qu’ils sont d’affirmer que d’expliquer.
Certes, je comprends que, dans certains cas, les forces que je viens d’énumérer puissent produire sur le corps de l’homme d’inévitables eifets. Qu’ainsi, un vent violent qui abat un arbre puisse renverser un homme ; qu’une rivière torrentielle qui déplace de gros blocs soit susceptible d’entraîner notre corps. Je comprends encore que la chaleur, qui brûle le bois et le charbon, puisse nous brûler aussi ; que le froid, qui transforme l’eau en glace, gèle quelquefois notre sang; qu’enfin la foudre des orages, qui brise les rochers, qui fend les plus gros arbres, qui renverse nos maisons, puisse nous frapper de mort. Je conçois, dis-je, que toutes ces forces, quand elles sont naturellement en jeu dans l’air, dans l’eau, sur la terre, agissent sur notre corps, comme elles agissent sur tous les objets matériels qui nous entourent. Mais tout cela, remarquez-le bien, constitue un ordre spécial de phénomènes.Car toutes ces attaques contre notrecorps se font en dehors de nous et malgré nous, contrairement à notre désir, en dépit de notre volonté ; de cette volonté dont le matérialisme ne sait pas expliquer l’origine ; qu’il prétend être un effet, ou, pour mieux dire, une simple illusion et non pas une cause, dont cependant chacun de nous sent palpiter les énergies et les indépendances dans les profondeurs de sa conscience. Oui, dans les circonstances que je viens d’énumérer, je reconnais et je comprends que f’homme n’est qu’une machine; qu’il est tout à fait passif, puisqu’il est obligé de subir des effets qui lui répugnent, qu’il redoute, qui mettent sa vie en danger.
Mais ce que je ne conçois pas aussi bien, c’est que, lors-
que tout paraît très-calme dans la nature, lorsque les forces semblent reposer et dormir, il nous suffise de vouloir ^onv que celles-ci ne cessent jamais de pousser la complaisance jusqu’à nous venir constamment en aide, juste au moment où nous avons besoin d’elles. Ainsi, la fantaisie me prend-elle d’écrire, il se trouvera de suite une force qui, sans que je sache d’où elle vient, mettra mon bras et mes doigts en mouvement pour ouvrir l’écritoire, pour prendre la plume, pour la tremper dans l’encre, et tracer sur le papier telles lettres, tels mots, tels chifires qu’il m’aura convenu d’j inscrire, mais pas d’autres. Si j’éprouve le besoin de manger, des forces se mettent aussitôt à mon service, qui m’aident à m’asseoir à table, à prendre le couteau, la cuiller, la fourchette, à mettre les aliments dans ma bouche ; puis, par un changement subit de manœuvre, font mouvoir mes mâchoires pourbrojer et diviser ces aliments, et enfin poussent ceux-ci dans les profondeurs de l’estomac. Ai-je besoin d’aller d’un lieu dans un autre, voilà que des forces s’emparent tout de suite de mes jambes, les poussent avant l’une après l’autre, et les font ainsi mareher, non pas au hasard, mais juste dans la direction et le chemin que je dois suivre. Me plaît-il, quand je suis en route, d’aller moins vite, ces forces ralentissent leur action. Suis-je pressé, toujours dociles etobéisâantes, elles me mettent sans hésiter au pas de course. Enfin ai-je, au contraire, l’intention de rester tranquillement assis, ces forces, parfaitement et à tout instant informées de ce qui se passe en moi, cessent d’agir et observent, avec la plus scrupuleuse, la plus édifiante attention, le repos le plus absolu.
Avouez tous avec moi que ce serait chose étonnamment merveilleuse, de la part de ces forces, que cette complaisance si générale, si universelle ; car ce qu’elles font pour moi, elles le font pour tout le monde : cette complaisance si bien instruite de nos divers besoins, cette soumission si exacte et si rapide, cette habileté si ingénieuse à nous prodiguer tout ce qui doit nous donner satisfaction. Avouez que ce serait un vrai prodige que
cet accord si ponctuel, si correct, existant, d’une part, entre la mise en activité de ces forces et les modes variés, mais toujours opportuns, de leur fonctionnement, et, d’autre part, la nature spéciale des besoins auxquels notre volonté désire qu’il soit complu sans retard. Car on aura beau ergoter, — et c’est en ce point que se concentre tout l’intérêt de la question, ■—il sera toujours impossible de faire abstraction, chez l’être humain, de la puissance d’une volonté qu’il sent être libre et indépendante ; volonté déterminatrice souveraine de toutes ses actions, indicatrice d’un principe agissant et automoteur qui ne se trouve que chez lui ; que, par ce motif, on est autorisé à considérer comme distinctif de l’espèce animale, et, par suite comme fort différent de ceux qui peuvent se trouver dans les autres œuvres de la création. Ne trouvez-vous pas que, si toutes ces choses se passaient commele prétendent les matérialistes, elles nous donneraient des preuves non équivoques et très-puissantes d’une intelligence résidant hors de nous, qui, devinant notre pensée, viendrait incessamment se mettre à notre service pour la réaliser?Mais alors, en vérité, ne serait-on pas en droit de se demander s’il n’aurait pas été plus sage, plus raisonnable, au lieu d’attribuer cette intelligence à des forces qui nous sont étrangères, de la décerner à l’homme lui-même, à qui seul elle doit profiter? Hâtons-nous de dire, et nous allons vous l’expliquer tout à l’heure, que c’est bien ainsi que les choses ont été organisées
40 he matérialisme n’établit aucune distinction entre les causes qui déterminent chez Vhomnie des effets de nature, soit matérielle et mécanique, soit spirituelle et intelligente. Ce sont toujours les forces terrestres qui produisent indistinctement les uns et les autres-
Jusqu’à présent, nous nous sommes borné à ne parler que d’une seule des catégories d’effets qu’on remarque dans l’être humain, celle qui se rapporte aux divers mouvements de son corps et qui sont d’une nature dans laquelle la matérialité joue un rôle à peu près exclusif.
Mais il en est d’autres bien plus remarquables, bien plus importants, qui n’ont presque rien de matériel dans leurs manifestations, qui, à l’exception de l’homme et des animaux, ne se rencontrent nulle part dans la nature et sont d’essence purement spirituelle ; ce sont, par exemple, ces etfets, ces entraînements attractifs, si souvent irrésistibles, en vertu desquels nous sommes poussés à sympathiser avec nos semblables, à leur venir en aide, à leur porter secours quand ils sont malheureux, à les protéger s’ils sont menacés ; ce sont les sentiments d’affection qui unissent entre eux les deux sexes: ceux de protection et d’amour des parents pour les enfants ; ceux de reconnaissance que les enfants éprouvent de leur côté envers les auteurs de leurs jours; ce sont ces joies et ces douleurs que nous ressentons à la vue du bonheur ou des souffrances de ceux qui nous sont chers ; ce sont enfin ces pensées, ces réflexions, ces facultés de raisonnement, qui nous donnent les moyens fructueux d’étudier, de nous instruire, de communiquer avec nos semblables, de les comprendre, d’apprendre ce qu’ils savent, de leur transmettre à notre tour ce que nous savons, de parvenir à la connaissance des lois qui régissent le monde physique ei le monde moral, de nous approprier, en un mot, de nous assimiler tout ce qui, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, peut constituer un élément de progrès pour l’humanité.
Eh bien ! quelque différence qu’il y ait entre cette dernière catégorie d’effets qu’on observe dans la vie humaine et celle qui n’a pour objet q^ue la manutention de la matière, quelque contrastées que soient en nous les impressions produites soit par les uns, soit parles autres, le matérialiste veut qu’à de si prodigieuses diversités dans les actes corresponde une invariable uniformité dans les causes, et que les transitions, presque incroyables, qui nous font passer de nos conceptions les plus éthérées à nos agitations les plus matérielles, aient unemême source, une même impulsion, unemême origine. Ainsi, sachez-le bien, qu'il s’agisse des sentiments d’amour qui vous attachent à une compagne bien-aimée, ou de l’insipide tra-
vail qui consiste à tourner la manivelle d’une machine ; qu’il s’agisse de l’essor des tendresses maternelles pour Tentant ou de l’ouverture peu sentimentale d’un fossé dans un champ; qu’il soit, enfin, question d’étudier la marche des astres, les lois de l’électricité ; de constituer en un mot les sciences, ou bien du vulgaire cassage des pierres destinées à l’entretien des routes, c’est toujours invariablement par les mêmes forces que vous serez poussés, dirigés, subjugués. Il n’y a pas à cet égard de difierence entre le soufle inspirateur des plus purs accents de la poésie, et celui qui engendre les horribles miasmes de la décomposition cadavérique.
Tels sont les sophismes que de vicieuses et perfides intelligences voudraient substituer à l’honnêteté instinctive des consciences humaines. Mais, pour faire réussir de tels projets, il faut autre chose que de banales et négatives paroles. Sans doute les cœurs pervertis ne demandent pas mieux que de ne pas écouter la voix de la raison, car elle leur conseillerait la pratique du bien, et ils ne vivent que pour le mal; pour le mal qui, quelque monstrueux qu’il soit, est tout excusé d’avance dans le système matérialiste; — ce qui, pour le dire en passant, nous donne une idée suffisamment exacte du personnel d’élite avec lequel s’y opère le recrutement.—-Mais tous les hommes ne sont pas pervers. Dieu merci, et, chez ceux qui aiment à entendre la cloche de la justice, la raison ne se soumettra pas facilement aux objurgations du sophisme ; car, ce qu’il faut à la raison, ce sont des preuves satisfaisant tout au moins la conscience^ lorsque, d’ailleurs, on n’a pas désappris à en écouter la voix. Or^ même sans sortir du domaine matériel, qui est cependant pour vous, matérialistes, le plus habituel, le plus facile, le plus pratiqué, il ne vous est pas possible de produire une seule justification. Prenons, par exemple, un des faits les plus simples, celui de la double existence de la matière brute et de la matière organisée, si différentes Tune de l’autre par leur état physique, par leur composition chimique, par leurs ressorts dynamiques.
Depuis les temps anciens de la philosophie grecque, vous avez mille et mille fois répété que, malgré de si formidables discordances, ce sont les mêmes forces qui préparent et conservent Tune et l’autre ; les mêmes forces qui tantôt donnent un développement, toujours obligatoire, à la matière organisée et vivante; tantôt oublient, avec une imperturbable constance, de rien développer dans la matière brute. Or, du plus petit rudiment de toutes ces choses, et après trois mille ans de réflexions, ou peut-être d’absence de réflexion, vous n’avez rien démontré. C’est qu’en effet, ce ne doit pas être une petite tâche que celle qui consiste à expliquer comment on doit attribuer la même origine :
A ce qui est homogène dans toutes ses parties, et à ce qui ne l’est dans aucune ;
A ce qui est toujours invariable, et à ce qui évolue incessamment;
A ce qui èst dans l’impossibilité de se mouvoir luimême, et à ce qui possède une puissance de locomotion toujours autonome, toujours variée.
Fatalité ! direz-vous. Fatalité, soit, si ce mot doit épargner à vos amours-propres l’aveu de votre ignorance.
Toutefois sachons faire quelques concessions à nos adversaires. Ne soyons pas excessif à ce point d’exiger la justification des choses elles-mêmes telles qu’on les conçoit ou que du moins on les affirme. Bornons-nous aux plus simples, aux plus immédiates impressions qu’elles exercent sur nous, abstraction faite de toute profonde analyse, et recherchons si les saisissements et les pensées de l’homme sont de même nature, en présence de la matière brute et de la matière organisée.
Que vous diront les rochers arides, entassés les uns sur les autres comme pour escalader le ciel, dans des contrées désolées et solitaires? Que vous inspireront les
horizons presque inaccessibles, mais toujours sableux, du désert? Les uns et les autres vous parleront d’une immense puissance qui jadis s’est abattue sur le globe,qui a laissé partout des traces inetfaçables de ses prodigieuses énergies ; mais qui, enchaînée depuis de longs siècles dans les entraves du repos, ne peut vous offrir, pour le temps présent comme pour le temps à venir, que les. stériles
et monotones perspectives d’un immuable passé. Là, et
éternellement, ce qui est, et ce qui sera, c’est ce qui fut. Et, tout en étant frappé d’admiration à la pensée de ce que durent être les intenses propulsions delà dynamicité d’autrefois, votre cœur attristé ne pourra que donner un regret aux immobilismes d’aujourd’hui.
Mais lorsque, la scène changeant, vous voyez la graine germer, la plante sortir de terre, l’arbuste se couvrir de fleurs, l’arbre développer son feuillage ; l’oiseau traverser l’espace, le papillon faire briller ses écrins aux feux du soleil; lorsque, joie suprême, le nouveau-né vient prendre sa place sous le toit de la famille ; oh! alors, votre cœur, ému à la fois par les souvenirs et les contrastes du passé, par les réalisations du présent, par les espérances de l’avenir, sent qu’il possède en lui les successions de la vie dans toute leur plénitude; il comprend que cette vie est l’œuvre, incessante dans sa marche autant que diversifiée dans ses phases, d’un progrès qui nous suit pas à pas, qui nous développe et nous instruit; qui aujourd’hui nous apporte un nouveau bienfait, qui demain nous apprendra comment se résout une espéi’ance, comment s’est réalisé ce qui hier encore n’était qu’un devenir.
Ah ! c’est que, d’un côté, les impassibles inerties de la stagnation régnent en despotes sur cette matière brute, sur cette charpente du globe qui a été créée fixe, et qui, par destination, tant que durera le régime actuel de notre planète, doit rester immuable dans ses juxtapositions et dans ses formes; qui n’agit sur l’homme que par un seul de ses sens, celui de la vue ; par un seul sentiment, celui d’une réelle mais froide admiration pour ces
actions si puissantes dupasse, éteintes aujourd’hui. C’est que, d’un autre côté, dans la matière organisée, s’étalent les multiples et séduisants tableaux des évolutions vitales, toujours variées, toujours émouvantes, toujours instructives ; charmant les sens, faisant battre les cœurs, colorant la vie ; donnant à la pensée la force, et à l’âme humaine l’intuition d’une existence toujours désireuse de savoir ce qu’elle sera demain, et par conséquent éternelle .
Et maintenant ne retardons pas davantage la conclusion, car d’autres sujets réclament notre temps. Nous nous bornerons donc à demander aux matérialistes comment ils conçoivent que la Physique et la Chimie peuvent s’y prendre pour nous imposer des impressions si diverses, si peu nombreuses dans un cas, si multipliées dans l’autre, même sans sortir du domaine de la matérialité. Ces deux sciences, à l’exemple de certaines natures féminines, auraient-elles quelquefois leurs nerfs ? Ont-elles leurs jours sombres et leurs jours gais ? Mais n’insistons pas, je le répète ; la question est posée. A quand la réponse ?
A la suite de ces consciencieuses recherches, nous croyons pouvoir nous considérer comme autorisé à affirmer que les prétentions matérialistes ne sont appuyées sur aucune preuve, qu’elles ne consistent qu’en de pures suppositions, manquant complètement de base. Et, puisqu’il n’y a pas d’exemple direct ou indirect que les forces dites terrestres aient jamais produit des effets intelligents, puisqu’il n’existe à cet égard que les gratuites affirmations d’une hypothèse dont nous serions heureux de penser que la création doit être attribuée à un simple travers d’esprit, les naturelles inspirations du bon sens le plus ordinaire ne nous indiquent-elles pas que c’est en dehors de ces forces et dans des puissances de tout autre nature qu’il faut chercher la source et la cause nécessaires d’un fait aussi remarquable, aussi exceptionnel, aussi bien spécialisé, quant au lieu de sa production, que celui de l’intelligence humaine ? C’est ce
qu’ont pensé les spiritualistes. Mais, avant de présenter l’exposé de leurs opinions, nous avons à nous expliquer sur quelques autres conséquences de la doctrine matérialiste.
5® Un dernier mot sur les moralités du Matérialisme
Nous avons eu occasion, dans ce qui précède, de nous expliquer sur l’action dissolvante et inévitable que les idées matérialistes exercent sur l’état de société ; et l’on a pu comprendre que, si l’application de ces idées pouvait se faire dans toute leur étendue, dans leur navrante réalité, les principes de toute législation ne reposeraient plus sur aucune base rationnelle. Et, en etfet, par sa nature, l’homme étant essentiellement contraint et, par conséquent irresponsable, il serait contre nature aussi de légiférer, c’est-à-dire de réglementer quoi que ce soit de ce qui peut être permis, de ce qui ne doit pas l’être. Dans un monde où tous les actes sont obligés, j’admets la déclaration du laisser faire ; mais comment comprendre celle du facultatif? Le Code général des nations serait ainsi singulièrement simplifié et pourrait se réduire à ces quelques mots: « L’homme, étant une ma- D chine constamment soumise à des forces qui lui sont ï complètement étrangères, ne saurait être appelé à ren- » dre compte d’aucun de ses actes.» Quant au résultat final de l’un quelconque de ceux-ci, il devrait toujours être ramené à une pure question de mécanique; et la seule distinction à faire entre l’assassin et la victime, c’est que les forces impulsives du premier pour attaquer ont été supérieures à celles de la seconde pour se défendre. Ceci constaté, l’incident serait clos et l’enquête terminée. Guillotinez les forces, si vous voulez ; niais gardez-vous de toucher à la main qui n’a fait qu’obéir aux lois de la nature.
Mais, ô souverains pontifes du sophisme I il ne suffit pas de s’enfermer dans un cercle pour devenir inattaquables ; encore faut-il que le cercle ne soitpas vicieux.
Examinons ce qu’il faut penser du vôtre. Yous n’avez pas sans doute la prétention, parce que vous vous appelez matérialistes, d’être seuls dirigés par des forces irrésistibles, et de posséder ainsi, seuls, le privilège de l’irresponsabilité. Et moi aussi, et d’autres encore, beaucoup d’autres, une grande majorité même, sommes poussés comme vous, comme tous les hommes, par des forces qui font de nous leur jouet. Seulement il arrive que, tandis que, de votre côté, les impulsions de ces forces paraissent déterminer de préférence la violence, le vol, l’assassinat,—ce que, au point de vue de votre doctrine, je me borne à constater sans le blâmer; — de notre côté, des impulsions d’une autre nature nous conduisent involontairement et invinciblement à regarder comme fort déplaisants ces mêmes violence, vol et assassinat. Bizarreries, direz-vous, pures bizarreries ! Ce n’est pas à coup sûr impossible ; mais, que voulez-vous? toutes les tendances, tous les goûts, vous le savez aussi bien que personne, sont dans la nature. En outre, ces sataniques impulsions nous obligent, et je ne saurais en vérité vous expliquer pourquoi, à pourchasser, à traquer, à emprisonner, à frapper même de mort, ce qui alors nous fait exactement rentrer dans votre cas, les auteurs des susdits actes, qui cherchent chez vous domicile et protection. Tout cela, d’ailleurs, se passe le plus naturellement du monde, de votre côté comme du nôtre. Il n’j a en effet, ici, d’autres êtres agissants que les forces naturelles que nous ne pouvons empêcher, ni les uns ni les autres, et, quant à la conscience et à la volonté humaines, il a été assez dit et prouvé qu’elles ne sont que des fictions.
N’allons donc pas, à ce sujet, évoquer des idées de haine, de vengeance, d’extorsion, de cruauté. Chimères que tout cela et pathos l Restons dans le vrai, dans le naturel, et résumons-nous en proclamant sans hésiter ce grand principe de mécanique terrestre à l’usage de l’humanité militante, principe qui me paraît irréprochable quant à la logique, et qui pourrait en même temps servir d’oraison funèbre au défunt, savoir : que l’homme qui est tué par un autre agit três-rationnel-
lement en succombant sous des forces qui^ sont supérieures aux siennes. Cet ordre du jûur, éminemment conciliateur, puisqu’il fait Féloge de la victime sans porter atteinte à l’honorabilité de 1 assasin, disons mieux, cette recette, puisque tout doit se ramener à des questions de mécanique, pourrait etre complétée par ce corollaire, que, si les forces en présence étaient égales, il devrait y avoir coup double. Mais je n’insiste pas .sur ce détail, faisant observer que le cas de la parfaite égalité des forces ne peut se présenter que fort rarement.
Je demande grandement pardon au lecteur d avoir fait passer sous ses yeux toutes ces débauches du sophisme ; mais, pour lui faire apprécier l’arbre, il fallait bien qu’il en goûtât les fruits. Portons-nous maintenant sur une scène moins vaste, et recherchons ce que le matérialisme entend faire de l’homme au point de vue de ses sentiments d’amitié, d’amour, de famille.
Si, comme le prétend la doctrine matérialiste, la vio de l’homme n’est autre chose que le résultat d’un assemblage de forces et de matières exclusivement terrestres, assemblage dont ni la raison d’etre ni les moyens deformation ne nous sont indiqués ; assemblage au sujet duquel nous ne savons rien, si ce n’est qu’il n a pu etre ni créé ni organisé par cette Intelligence souveraine que nous appelons Dieu, attendu, dit-on, que Dieu n existe pas ; s’il en est ainsi, dis-je, la mort qui désassocie ces éléments les fait rentrer dans,la masse commune terrestre, et, comme ils y rentrent dépourvus de ces combinaisons particulières qui seules, aux yeux de la doctrine, constituent le mécanisme de la vie pensante,nous sommes bien obligés d’admettre que vie, corps et pensée, sont irrévocablement détruits du même coup.
Mais alors à quoi bon chercher à rendre méritoire une vie éphémère, dispensée d’ores et déjà de comparaître devant le tribunal de l’avenir, et dont tous les actes iront s’ensevelir dans les profonds abîmes du néant? La seule logique admissible, dans ces.elrconstances^, n’est-ce pas