CHAPITRE IV
ON oncle ne laissa pas refroidir mes bonnes inspirations; dès le lendemain je fis paille de '^|r^^^ l'école de M. Taperet, à qni ses malins élèves, :par nne simple modification apportée à son nom, 'avaient donné le snrnom significatif de Tapc-roidc, et je pnis vons assnrer qn'il le méritait. l\)ui" ceux de mes lecteurs (pii n'ont jamais vu d école de campagne, je vais entrer dans quehpies détails à ce sujet.
D'abord, je leur profilerai le maître en (pielques mois. D'après ce qu'ils en sauront, ils |t(»urioiil juger des antres: (ih 11)10 (User <nn)ies: à (juelques rares exceptions près, <|iii a ciMum un maître d'école de village, en a connu cent.
M. Ta[)eret ou Tape-roule, connue vous le voudrez, était un bonnne grand de cin(| ])iedscinq ou six pouces (ancien style), ou, pour parler plus légalement, d'un mètre (pia Ire-
92 LES CONFESSIOxXS D'UN ÉCOLIER.
vingts centimètres environ, sec et maigre ; les bras mal emmanchés; les jambes légèrement cagneuses; le torse grêle et voûté, surmonté d'une tête blême toujours mal peignée, qu'oniait au milieu un nez remarqua])lement allongé et agréablement rubicond ; les yeux bordés de paupières dépourvues de cils, mais aussi rouges que le nez : si vous joignez à ce portrait, des mains larges et osseuses qui se nouaient aux phalanges comme des nœuds d'arbres et paraissaient d'ailleurs avoir horreur de l'eau, vous connaître/, à peu près maître Isidore Tape-roide. Son costume était des plus simples : une vieille redingote jadis marron, devenue, par Tusage de dix années consécutives, d'une couleur problématique ; un pantalon garance qui était revenu avec lui du service militaire ; d'énormes souliers, dans le genre de ceux qu'on prête au Juif errant ; un gilet de la même couleur que la redingote, et un long morceau d'élolîe de laine noire tourné autour du cou avec des bouts qui retombaient sur le devant de la chemise, dans le but. sans doute, d'en dissimuler la blancheur toujours douteuse : telle était invariablement la toilette de ce brave homme, assez philosophe pour mépriser le luxe et même la propreté, à ce qu'il paraît.
Au fond, il n'était pas méchant ; mais son caractère val'iait plusieurs fois dans un même jour, selon la quantité de libations qu'il avait faites à Bacchus: car, ainsi que vous avez pu en juger par sa physionomie, c'était un dévot adorateur du Dionysius dAnacréon ; et s'il eût su le latin , je ne doute pas qu'il n'eût gravé en lettres dor. sur le fronton (le sa c;\\c. la phrase du grand comique :
lionum vi)ium lœti/icat cor liominis.
Tant qu'il n'était pas sous l'empire de cette hetifioation., il était supportal)Ie et trouvait même moyen de se faire aimer de ses élèves. Le matin, par exemple, il était à jeun le plus souvent, et l'instrument de notre torture, la palette, que vous ne connaissez, je l'espère, que de nom , reposait presque inolïènsive sur son petit bureau de sapin noir. Mais l'après-midi, après le déjeuner, c'était autre chose : il devenait irritable et quinteux ; sa manie de diriger ses élèves comme un caporal russe ou autrichien conduit ses soldats, avec la schlague ou le knout, prenait des proportions terribles ; la palette n'avait plus de répit, et pour un oui ou un non il procédait à des distril)utions al)usives de férules. Alors nous tremblions, il fallait voir ! et la crainte de mal faire ou de mal répondre nous jetait dans des fautes ([ui nous attiraient précisément ce que nous avions si à cœur d'éviter.
Aussi, avant de rentrer à l'école, à deux heures, on sinterrogeait curieusement : « Le père Tape-roide a-t-il bien déjeuné? (On savait ce que signifiait hicn de jeune.) — Oui. — Alors, merci ! je Hh; l'école, je reviendrai demain. »
Hcaucoup d'entre nous ne IVéipienlaient récole (pic le malin, paire (pie le danger était moins grand.
Va\ hiver, l'école était suivie assez régulic-remciil |tiir une cin([naiitaine d'enfants, environ; et cha((ue lundi, cbacini venait avec ses, livres et sa Itûcbe sous le bras, car les vVvves étaient obligés iU' cbaiill'cr leur salle : pour loulcs les familles, il y avait plus (Tavanlage à roiiriiii à leurs enfants le liois poui' allumer le poêle (pic iYvw |ta\cr le prix
au maître ; le bois n'est jias rare à la campagne, et l'argent l'est souvent.
En été, M. ïaperet n'avait au plus que quinze à dix-huil élèves, les enfants des fermiers très-aisés ; les autres étaient employés par leurs familles aux travaux des champs.
Le maître était payé par la commune, l'éducation aurait donc dû être gratuite à l'école ; mais la rétribution que recevait M. Taperet étant insuffisante pour le faire subsister, il lui était permis de recevoir ce que les familles voulaient bien lui offrir. La plupart des élèves ne lui donnaient rien en argent, mais lui faisaient de temps en temps de petits cadeaux en nature : tel lui offrait aujourd'hui un poulet ; un autre , demain , une couple de pigeons ; d'autres fois, quelques œufs frais, ou un fromage, ou une mesure de farine, une galette, des fruits, une tasse de crème, voire même une bouteille de vin ; il acceptait tout sans façon, tout lui allait.
Mes camarades avaient même remarqué qu'il ménageait davantage ceux d'entre eux qui se montraient le plus généreux ; la palette les respectait presque toujours , ou du moins s'amortissait singulièrement sur leurs mains; il y avait donc émulation de générosité chez les élèves ; ils tournientaient leurs parents jusqu'à la fatigue, atm d'en oblejiir des cadeaux pour M. Ta})eret; et comme ils taisaient, bien entendu, le vrai motif de leur libéralité, les familles l'attribuaient à l'affection des enfants pour leur maître ; M. Taperet passait dans le pays pour être adoré de ses élèves ; singulière adoration ! Quoi qu'il en soit, sa façon dÏMilendre ses intérêts n<' laissait pas <le lui être fort pi-olitalile.
LES CONFESSIONS DTN ECOLIEK. 93
Les plus riches, parmi nous, lui payaient un IVaiic cinquante centimes et même deux francs par mois; ni(»n oncle lui en donnait quinze pour moi seul. Quelle excellente aubaine pour ce brave M. Taperet ! jamais il ne s'était vu à pareille fête ; aussi ne parlait-il de mon oncle qu'avec des expressions outrées d'admiration et de respect ; cpiin/c francs par mois, scmgez donc! Il ne l'appelait jamais que Monsieur le baron ou mon général ; je crois même que s'il l'eût osé il l'eût monseigneurisé . Il avait pom- moi des soins serviles, ne me parlait qu'à la troisième personne et prenait des intlevions doucereuses et mignardes qui me l'ont rire, aujourd'hui (jue je comprends quel ridicule contraste elles devaient oil'rir avec sa nature inculte et sauvage. Pas n'est besoin de vous dire que la palette n'approcha jamais de ma main ; il me la dissimulait même le plus souvent, et quand il m'appelait près de lui pour me faire liie, il l;i cachait dans son tiroir de peur qu'elle ne m'ctîarouchàl. « On voit bien (pi'il est riche, celui-là, murmuraient les autres, il n'y a pas de danger qu'on le caresse avec la palette. » Je le crois bien, quinze francs par mois !
Quand il caressait mes camarades avec la palette (c'était son mot et il le crovait très-jdaisant), il avait toujours soin de leur crier : «Vous êtes des brutes <ju'on ne peni conduire (pi'asec des cou|)s. » Il a\ail raison: en grnêial c vlaient des brutes, et je ne sais pas connneiil il enl \m les maintenir anlremenl, (|noi(pi'ii lapât bien fort el bien son- \eid ; puis, pour allénner TelVi'l iàebenv <pie ces exeenlions eussent pn produire sin- mon es|)iil, il ajoutait en se tournant \ers moi : « llegarde/. monsieur Artbin-. ce n est pas
avec lui ({u'il faut employer de pareils moyens; il coin- [trend de suite quand on lui parle ; aussi la palette n'est pas faite pour lui, il n'y goûtera jamais. »
Le fait est que je comprenais mieux et plus \ite que mes camarades ; mais il n'y avait pas dans toute l'école un enfant plus turbulent, plus bavard, plus bruyant que moi, et de ce côté, maître Taperet aurait dû avoir au moins la pudeur de ne pas me proposer en modèle à ses élèves; il n'y manquait pourtant jamais. A l'entendre, j'étais docile, doux, tranquille, appliqué ; j'avais toutes les qualités; et si par hasard il me })renait en défaut, malheur à mon voisin : c'était lui qui m'avait dérangé ; il avait beau protester et crier, il recevait la distribution de palettes qui eût dû me revenir de droit. Si moi-même je m'accusais comme le seul coupable, c'est que j'avais un trop bon cœur, je voulais éviter des punitions à mes camarades, tant ce pauvre Taperet était obstiné à voir en moi le modèle de son école ! Décidément mes quinze francs par mois l'aveuglaient complètement.
De là, il arriva qu'en peu de jours je devins insupportaI)le à tous mes camarades , et il n'y avait pas de niches qu'ils ne cherchassent à me faire pour se venger, au risque d'attraper des coui)s ; ce qui ne leur manquait pas.
L n tel système d'extorsion par intimidation était bien vil assurément, et révélait chez notre maître une misérable cupidité qui dégradait en lui le titre d'instituteur et la noble mission (pii en est le partage. Plus jeune, je l'accusais sans pitié ; aujourd'hui je me prends à le plaindre, pensant qu'il avait du subir de cruelles nécessités et des luttes douloureuses a\ec lui-même avantd'étredescenduàcedegréd'abaissement.
La commune me paraît plus l)làmable encore ({ue lui : elle devait assurer une honnête existence à son instituteur , et elle lui donnait trois cents francs par an ! Ce pauvre homme eût-il pu vivre, lui, sa femme et ses deux petites filles, avec cette misérable rétribution? n'était-ce pas le pousser à tirer par toutes sortes de moyens tout le parti i)ossible de sa position ?
M. Taperet avait une assez belle écriture et rédigeait assez facilement une lettre ; il eut pu tirer parti de ces deux petits talents dans le pays, en se chargeant de la correspondance des habitants, qui })Our la plupart étaient incapables d'écrire six lignes lisiblement et surtout intelligiblement; mais on lui avait retiré celte petite ressource. Pour ses trois misérables cents francs , il était chargé de soigner le jardin du presbytère et celui de la mairie ; il faisait, le dimanche, office de chantre à la messe ; dans la semaine, celui de sacristain ; il était chargé de sonner les cloches; enfin, f[uand on avait besoin de ses services à la mairie, il devait tout ({uitlcr pour s'y rendre. Comment résister au découragement dans cette existence pénible dont il ne voyait aucun moyen de sortir ; le découragement l'avait conduit à Tabus de la boisson ; l'ivrognerie l'avait insensiblement abruti : de l;i, son irritabilité, ses extorsions, et toutes les vilenies aux(pielles il se livriiit sans en rougir et comme s'il en eût perdu le sentiment, tant l'impérieuse nécessité de vivre l'avait rudement ployé sous elle !
Quand les coinnumes vuuih-ont avoir des instituteurs honoral)les et consciencieux , elles les traiteront honorablement et conscienciensenicnt.
Si ces réflexions ne justiiîenl pas les vices et les défauts de l'instituteur de Ferrières, elles les expliquent du moins assez pour le rendre moins odieux , et , comme je l'ai dit en commençant, plus à plaindre encore qu'à blâmer.
La classe commençait à 8 heures du matin. On lisait , tant bien que mal^ plus mal que bien, le maître se donnant peu la peine de relever les fautes de ses écoliers et de les leur faire comprendre : où eùt-il trouvé en effet le temps de faire lire individuellement cinquante élèves ; il avait bien la ressource de l'enseignement mutuel, et c'était môme pour lui un devoir de le pratiquer ; mais il faut des moniteurs, et l'irrégularité des élèves l'en eût privé continuellement ; il manquait d'ailleurs de tous les éléments nécessaires à une école mutuelle, et le local qu'on lui avait ouvert ne répondait pas à une pareille destination.
Après la lecture venait l'écriture. Cette leçon se donnait plus mal encore que la première ; tantôt un élève avait perdu son cahier, ou le cahier fini les parents avaient oublié d'en rendre un autre, ou l'on n'avait pas de plumes, ou elles étaient mauvaises ; ceux qui écrivaient se hâtaient de façon à ne pas même former leurs lettres ; le maître les appelait l'un après l'autre à son bureau, écrivait quelques mots entre les lignes , comme rectification, puis renvoyait l'élève à sa place sans autre encouragement s'il avait bien fait , avec quatre ou six, ou huit i»alettes s'il avait mal fait. N'oubliez pas que le nombre des palettes et leur force dépendaient du plus ou moins de générosité du délinquant : si bien qu'après avoir fré(pu'iité lécolc pendant cinq ou six ans , c'était merveille si un garçon piuvenait à écrire à jieu près cor-
rectenieiil ; ou en parlait dans le pays, et M. ïaperet le citait avec orgueil.
Venait ensuite la récitation du catéchisme et de la grammaire française , une dictée d'orthographe pour ceux qui pouvaient écrire sous la dictée ; le nombre en était toujours fort restreint ; enhn , une leçon d'arithmétique fermait la série de nos exercices. Avant de passer outre, je me permettrai quelques mots sur chacun d'eux.
Toutes les récitations se faisaient machinalement. Pourvu qu'on répétât exactement le mot à mot, même quand on n'y eût rien compris, le maître était content et ne se croyait pas obligé d'entrer dans aucune explication, on en tirait soi-même ce que l'on pouvait, c'est-à-dire bien peu de chose , car les enfants ne s'obstinent guère à chercher le sens de ce qu'ils apprennent de mémoire.
La dictée avait lieu de la même manière; M. Taperet appelait à son bureau les élèves les uns après les autres , corrigeait leurs fautes et les envoyait recopier à leurs places, toujours sans les leur expliquer : vous jugez des progrès qu'ils pouvaient faire.
L'arithméti(iue consistait à faire sur son caliier quelqurs règles d'addition, de soustraction, de multiplication, rarcni( ii( de division : il indi(iuait la marche mécanicpic <\v clnupie règle, puis quand on se trompait dans la praticpic. la paUïlte était chargée de faire le surplus.
I^a rouline la plus crasse était, coniiiic on le \oil, en lonic chose, la méthode privilégiée de M. Tajteret : ce (|ni ne l'enqiêchait pas de passer à trois lieues à la ronde ponr un honune très-savant et un excellent maitiv ; (rcdncalion
100 LES COiNFESSIONS D'UN ECOLIER.
proprement dite, pas un mot ; le brave homme eût été sans doute fort embarrassé si on lui eût demandé ce que c'était ; il n'en avait, je crois, jamais entendu parler, et ne se doutait même pas de ce que ce pouvait être.
Il ne s'inquiétait donc jamais d'étudier le caractère de ses écoliers, de rectifier leurs jugements, de combattre leurs mauvaises dispositions, de former leur cœur ; ces choses-là ne le regardaient pas, à son avis, pas plus que les manières, la tenue, le langage, ce qui constitue enfin le savoir-vivre. N'en faisait^il pas encore de reste pour ses cent écus?...
Un homme de plus d'élévation dans l'àme aurait cru devoir se dévouer à sa noble mission de faire des hommes et des citoyens, non pour ce qu'il recevait à cette intention, mais parce qu'il est beau de faire le bien et d'être utile à ses semblables, ne dût-on recueillir que de l'ingratitude et des privations en récompense de son dévouement : si les hommes sont souvent ingrats et oublieux, Dieu ne l'est jamais; il nous tient compte des moindres sacrifices que nous nous imposons en vue de le servir et de lui plaire, notre récompense, une récompense magnifique nous attend près de lui. Mais malheureusement, très-malheureusement M. ïaperet ne possédait pas le sens rehgieux, quoique sacristain, bedeau, sonneur de cloches, jardinier du presbytère, tour à tour et simultanément : il accomplissait ses actes religieux aussi machinalement que tous les autres, sans en comprendre la portée et les obligations ; il nen voyait que le côté lucratif.
Qu'on ne se hâte pas de l'accuser trop rigoureusement : c'était un homme connue on en \oit tant, bon au fond ^
disposé au bien, mais abruti par une lutte de tous les jours avec les privations et la misère ; brisé par un travail audessus de ses forces, aigri par les exigences de ceux qui lui donnaient un peu de pain ; il portait la vie comme un fardeau accablant, dont il ne cessait de sentir le poids qu'en y pensant le moins possible ; c'est pourquoi il s'était réfugié dans une vie matérielle et brutale, prenant autant de peine pour immobiliser son intelligence que d'autres en prennent pour lui communiquer de l'activité.
On ne sait pas assez combien les privations et la misère paralysent les intelligences ; quand les gouvernements voudront sincèrement que le peuple se moralise, ils commenceront d'abord par le tirer de cet état de misère, où l'homme contimiellement absorbé par la pensée de subvenir aux besoins de son corps , souffrant dans son corps et ne jouissant que dans son corps, finit par ne plus voir que son corps et oublie qu'il aune âme.
Ces pauvres gens, je vous le dis encore, sont plus à plaindre qu'à blâmer ; ce sont la plupart du temps d'innocentes victimes d'une organisation sociale, funeste autant ([u'absurdc ; ce sont les serfs d'une nouvelle féodalité hypocrite et déguisée, et par cela même plus odieuse que l'ancienne, car on la sent plus qu'on ne la voit ; le peui)le ne sait oii l'attaquer,. tant elle est habile à se revêtir des formes les plus respectées : il se contente de soullViren gémissant , et dans des satisfactions toutes matérielles , chcivlie loubli de ses maux ; la sensibilité esl |ii»iii' lui le plus funeste des dons, elle développe en lui la facullr de mieux sentir ses maux, elle les rend plus durables jtailaivllexioii,
i02 LES CONFESSIONS D'UN ECOLIER.
plus cruels par le sentiment de leur injustice ; c'est par la pensée qu'il soufîre le plus; j'en ai entendu envier le sort des bêtes de somme : au moins, disent ces infortunés, celles-là ne raisonnent pas leurs peines et elles les sentent beaucoup moins : quel est le cheval de travail qui ne préférerait mourir, s'il pouvait juger et comprendre la fatigue qu'on lui impose? Quand ils sont si accablés par l'infortune, les hommes voudraient anéantir jusqu'à leur âme , afin du moins de ne souffrir que dans leur corps : et si cette pensée est un crime, comme on n'en doit pas douter, toujours faut-il avouer du moins que par son imprévoyance, son incurie, son égoïsme, la société le partage bien avec eux. Pitié donc pour leurs infortunes, indulgence pour leurs vices dont la cause est si rarement en eux-mêmes; déplorons avec des larmes amères cet état d'abaissement, où végètent aujourd'hui encore les trois quarts de nos concitoyens , mais gardons-nous de déverser sur eux un mépris impitoyable, gardons-nous de calomnier en eux l'humanité et le Créateur, ainsi que le font niaisement tant d'individus gâtés, endurcis, aveuglés par la fortune.
Grâce aux soins tout particuliers de M. Taperet , et grâce surtout à la forte résolution que j'en avais prise, au bout de cinq semaines je pus, aidé par mon oncle, déchiffrer les lettres que m'écrivait ma mère. En les lisant, je croyais l'entendre ; il me semblait «pie sa voix suave résonnait à mon oreille, je me représentais ses gestes, ses regards, le mouvement de ses lèvres : je la voyais se pencher vers moi pour m'embrasser en me parlant, et je fus si ému, que des larmes silencieuses coulèreul de mes M'U\ sur le papier ([ui
en fut bientôt tout trempé. Oh ! comme je fus récompensé de mes efforts ! comme je me réjouissais au fond de l'àme, comme je sentais mon cœur se fondre et s'épanouir à la pensée que ma mère saurait que c'était pour elle, pour lui plaire que j'avais bravé volontairement les dégoûts de l'école, et comme j'étais fier intérieurement d'avoir fait quelque chose pour elle !
J'emportai avec moi les lettres si pleines de tendresse, si charmantes d'expression qu'elle m'avait écrites, je les serrai précieusement dans un petit bureau à mon usage , que je tenais de mon oncle ; je ne manquai pas un seul jour de me retirer tout seul dans ma petite chambre, je les relisais en les couvrant de baisers ; cette heure que je passais ainsi seul avec les lettres de ma bonne mère, m'adoucissait les ennuis de son absence ; c'était la plus belle heure de ma journée, je ne l'eusse pas échangée contre la plus joyeuse partie de plaisir. — J'ai encore aujourd'hui toutes ces lettres, ainsi que toutes celles que ma mère m'écrivit depuis, pas une n'y manque : quelquefois, je consume une journée entière à les relire pour la centième fois, et je ne puis vous dire quelles douces et pénétrantes émotions je ressens dans cette lecture qui la peint si bien à mes yeux, telle qu'elle fut dans les ditféreutos circonstances un peu importantes de ma vie. Je conseille à tous les jeunes gens de conserver les lettres de leurs parents, c'est un trésor de bons et vifs souvenirs qu'ils amassent ainsi ; en les considlanl de temps à autre, ils se sentiront devenir meilleurs ; ils conq>rendi'(»nt mieux leurs devoirs |»ar la reconnaissance dont ils se sentiront |)énétrés envers les auteurs de" leurs jours.
104 LES COiNFESSIONS D'UN ÉCOLIER.
Je pouvais lire les lettres de ma mère, mais ce n'était pas tout, et quoique fort heureux de ce résultat, je ne m^en contentais pas; je voulais lui écrire aussi, lui communiquer mes pensées et mes sentiments, les regrets que me causait son absence. Je suivis donc avec plus de zèle que jamais l'école de M. Taperet : en ceci comme pour la lecture, il seconda de son mieux ma bonne volonté. Grâce à ses soins vraiment empressés , grâce à quelques bonnes dispositions, quinze jours après avoir lu la lettre de ma mère, je pus lui écrire : mes caractères étaient encore bien informes sans doute et de taille à se lire aisément sans microscope, mais enfin c'était écrit lisiblement et proprement; je la remerciais tendrement de ses bonnes lettres , je lui apprenais que je les avais lues avec un plaisir extrême, et la priais de m'en écrire souvent , lui faisant savoir en même temps que c'était pour l'amour d'elle que j'avais appris à lire en six semaines, et à écrire presque en deux mois. Je me sentais palpiter de joie en pensant à celle que lui causerait cette lettre , et je me sentais bien heureux d'avoir fait quelque chose absolument pour l'amour d'elle.
La réponse de ma mère, où se peignait la tendresse dans ce qu'elle a de plus touchant, le ton qu'elle prit pour me pemdre la satisfaction que je lui avais procurée fut pour moi la plus douce et la plus précieuse récompense ; je sentis dès ce moment qu'elle obtiendrait de moi des miracles, le jour où elle me les demanderait au nom de mon amour pitur elle. Mais si au lieu de perdre sous le rapport du cœur, j'avais sensiblement gagné, il n'en était pas de même à 1 égard de l'esprit, des' manières et du langage ; je n'étais que
trop disposé à suivre en cela les plus mauvais exemples, et ils ne me manquaient pas à l'école de M. Taperet.
Pierre s'était rapproché de moi, en me promettant de ne plus tourmenter en rien la petite Thérèse ; au prix de cette promesse, j'avais rendu mon amitié aii gros garçon. Je m'étais aussi lié avec le fds d'un vigneron du voisinage ; ce nouveau camarade se nommait Jérôme, c'était un petit drôle encore plus déluré que Pierre ; toujours à l'affût des mauvais coups, il savait y entraîner les autres et possédait assez de tact pour se retirer au moment du danger, en laissant payer pour lui ceux qu'il y avait embarqués : il en aurait joué deux comme Pierre, et dix comme moi.
Un jour, il lui vint en idée de faire l'école buissonnière au détriment des vignes d'un voisin, à môme lesquelles nous devions nous goberger; il nous mit de la partie, Pierre et moi : mais comment me soustraire à la surveillance de miss Jenny qui me conduisait tous les jours jusqu'à la porte de l'école, et ne me «piittait qu'après m'avoir remis entre les mains du maître? Jérôme trouva facilement un expédient ; il consistait à demander à sortir, sous le prétexte de satisfaire un ])esoin naturel, et à me faufiler avec précaution le long des murs jusqu'à la rue, au bout de laquelle Pierre e( Jérôme devaient m'attendre cachés. Quant à eux, la ciiose ne leur offiail |)()iul de diflicultés, puisqu'ils venairui seuls à l'école.
— Mais, avais-je dil, M. Taperet s'a[KMTevra bieulôl de mon al)sence, et alors il le dira à mon oucle(pii nie |>uuira sévèrement.
— Bah! avait répoudu Jévôuie, s"ii a bu, il u'rsl passùr
106 LES CONFESSIOxNS D'UN ÉCOLIER.
qu'il s'en aperçoive, et d'ailleurs, quand il s'en apercevrait, crois-tu qu'il serait assez bête pour le dire à ton oncle ?
— Pourquoi pas ?
— Parce qu'il craindra qu'on ne l'accuse d'avoir manqué de surveillance et qu'on ne te retire, et cela le vexerait trop, vois-tu, parce que tu payes à toi seul autant que dix autres des meilleurs élèves.
On voit que les élèves jugeaient bien à fond leur maître, et ce n'est pas la première fois que je m'en suis aperçu. De plus, ils regardaient ainsi que lui comme les meilleurs élèves, non ceux qui travaillaient le mieux et se conduisaient le mieux, mais ceux qui payaient le plus.
Quant à moi, j'étais parfaitement de leur avis ; j'avais si souvent entendu mon père vanter le mérite et la puissance de l'argent, que je ne doutais pas qu'en effet, puisque je payais dix fois plus que les autres, M. Taperet ne me dût dix fois plus de considération, c'est-à-dire d'indulgence qu'aux auti'es. Cette pensée me décida plus que tout le reste, je l'avoue, et je promis de me réunir à mes deux hons camarades.
J'exécutai avec un plein succès la manœuvre coupable qu'ils m'avaient indiquée si complaisamment, et nous voilà tous trois à vagabonder à travers champs, et nous glissant dans les vignes où le raisin mûrissait à peine, et nous en bourrant de façon à nous donner dix indigestions pour une. J'ignore si mes compagnons goûtèrent un plaisir sans mélange, quant à moi, celui dont je jouis fut empoisonné par mes remords; j'entendais sans cesse s'élever en moi connue une voix sévère qui me disait: « Aillim-. l'action (|uo lu
commets est coupable, tu trompes tes parents et ton maitie ; tu risques d'attirer à celui-ci des désagréments immérités ; te voilà courant seul à travers champs, exposé à toutes sortes de dangers ; enfin, le finit que tu manges, tu le dérobes, car il n'est point à toi, c'est un vol. » Passe pour courir à travers champs, pour jouii' d'une libeité surprise et usurpée, quoique ce fût bien mal ; mais voler ! A peine cette pensée eut-elle pénétré mon àme, que je jetai à terre avec une sorte d'horreur la dernière grappe que je tenais cà la main, résolu à n'en plus toucher une seule. Mes camarades s'en étant aperçus m'en raillèrent :
— Tiens, tu es donc bien difficile, me dit Pierre, je ne le trouve pas mauvais, moi, le raisin au père Durut.
— Je le trouvé très-bon, ma foi, ajouta Jérôme, en cueillant une nouvelle grappe.
— Ce n'est pas non plus parce que je le trouve mauvais que je n'en veux plus manger, c'est parce qu'il n'est pas à moi, qu'on ne me l'a pas donné et que je ne l'ai pas payé.
— Bah ! tu es bien scrupuleux ! crois-tu que le père Durut n'a pas mangé le raisin des autres sans leur permission quand il avait notre âge?
— Et puis, \M3ilà-t-il pas un grand tort que nous hii faisons en lui mangeant quelques grappes? crois-tu pas rpie cela va l'empêcher de vendanger cette année?
— Non; pourtant si tout le monde en disait et en faisait autant, le père Durut ne vendangerait certainement pas.
— Eh l)icn, oui, mais il n'y a que nous qui toucliuiis à sa vigne... allons donc, peureux ! quand je te dis (pie tout le monde on fait autant et (|u"il n y a pas de mal à ca !...
lOR LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER.
Au même instant Pierre aperçut le haut du chapeau d'un garde champêtre :
— Ohé ! nous dit-il à demi-voix, haissez-vous dans la vigne, baissez-vous donc, puis({ue je vous le dis, et plus vite que ça, il y a du danger!...
— Quel danger y a-t-il donc? lui dis-je tout bas, quand nous fûmes tous trois presque couchés par terre les uns contre les autres.
— Chut! tais-toi, me répondit-il, en baissant encore la voix, entends-tu marcher, là, à cinquante pas de nous, tout au plus ?
— Oui : eh bien?
— Eh bien, c'est un garde champêtre, le père Matonin, je le connais, un vieux dur à cuire, et qui nous mènerait tous trois en prison.
— Pourquoi donc ça?
— Est-il» bête, celui-là, reprit Pierre en haussant les épaules et jetant un regard d'intelligence à Jérôme.
— Explique-lui donc ça, Pierre, reprit celui-ci.
— Oui, repris-je avec obstination, explique-moi ça; pourquoi le père Matouin nous mettrait-il en prison ?
— Parce qu'on y met les maraudeurs.
— Qu'est-ce que c'est que marauder?
— C'est faire ce que nous faisons en ce moment-ci : prendre des fruits sur la terre d'un autre.
— C'est donc défendu?
— ]Mon Dieu, qu'il est pourtant bêto ! reprit Pierre en haussant encore les épaules de pitié et dimpatience.
— Tu me disais tout à l'heure que cela ne laisail rien.
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LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER. d09
— Oui: cela ne nous fait rien, à nous, entends bien; mais il paraît que ça fait quelque chose aux autres, comprends-tu la différence? Non, eh bien! alors tu ne comprendras jamais rien.
Le fait est que je ne comprenais rien aux imbroglios que faisait Pierre pour se tirer d'embarras; je ne voyais clairement qu'une chose, c'est que si le garde champêtre nous eût saisis, il aurait eu le droit de nous conduire en prison, et probablement de nous faire payer une amende. Cette observation me confirma dans ma bonne résolution ; je ne mangeai plus un grain de raisin de la journée. Si je l'avais osé, j'aurais même quitté de suite mes compagnons et me serais enfui à l'école au risque d'y subir la colère de M. Taperet. Le reste de ce jour s'écoula tristement pour moi, on n'est pas heureux au milieu même des plaisirs avec une conscience troublée.
Quand, à l'inspection du soleil, Pierre et Jérôme jugèrent qu'il pouvait être cinq heures, ils se dirigèrent chacun chez soi et me conseillèrent d'aller attendre ma gouvernante sur la route de l'école. Mais on ne s'avise jamais de tout, dit avec raison le proverbe, et c'est ici que les habiles combinaisons de mes deux conseillers se virent déjouées.
Il était cin([ heures cl demie ; l'école était fermée ; Pierre s'était trompé d'une demi-heure : ([ue faire pourtant? j'étais là, seul, dans la rue ; la bouche béante devant la porte de l'école, faisant une triste mine et ne sachant (pie résoudre : ma punition commençait ; après avoir passé une heure environ dans une attente sans but, je me décidai à preiulre le chemin du château; j'arrive et trouve la grille
fermée; je sonne, pas de réponse ; je sonne encore, même silence ; je sentais déjà les pleurs me monter aux yeux ; à la troisième fois seulement, le père Rossignon, le portier, paraît à sa fenêtre et me crie d'une voix rude, « Qu'est-ce que c'est? allez vous-en... on n'ouvre pas ici aux- vagabonds, » puis cela dit, il referma brusquement la fenêtre et me laissa dans le silence et dans la solitude.
— Mais je ne suis pas un vagabond, répondis-je en pleurant, c'est moi Arthur, Arthur Giroval, vous savez bien, père Rossignon, ouvrez-moi, je vous en prie, ouvi-ez-moi !
Je pleurais en parlant ainsi, mais ma voix et mes pleurs se perdaient dans les airs ; personne ne répondit.
Voyant l'inutilité de mes efforts de ce côté, je me dirigeai vers les écuries qui avaient une petite porte sur la campagne, et j'y frappai.
— Qui est là? me cria à travers la porte la grosse voix de Jean le palefrenier.
— Moi ; c'est moi, Jean.
— Qui, vous? ce n'est pas un nom, cela.
— Moi, Arthur, vous savez bien.
— Quel Arlhur? j'en connais cinq.
— Arthur Giroval, le neveu du général.
- — Allons donc; est-ce possible, ça? vous seriez avec votre gouvernante, et vous n'auriez pas besoin d'entrer [)ar les écuries ; vous n'êtes qu'un petit menteur et un mendiant (|ui espère m'attendrir pour trouver un gîte ici cette luiit ; allez, allez, petit vagabond, nous ne recevons pas vos pareils.
— Jean, je n(ius en prie, mon l)ou Jean. ouM't/.-incii: je
LES CONFESSIONS D'UN ECOLIER. i 1 1
vous dirai tout ; vous savez bien , Jean , que je ne vous ai jamais fait de peine, et vous paraissiez m'aimer.
— Écoutez, me dit Jean tout bas à travers la serrure ; c'est vrai que je vous aime, mais je ne peux pas désobéir au général ; il m'a défendu de vous ouvrir, sous peine d'être chassé; s'il savait seulement que je vous ai dit cela, il serait furieux ; mais j'ai pitié de vous, et je ne veux pas vous laisser passer la nuit à la belle étoile ; allez-vous-en demander l'hospitalité au père Duroncher, en lui racontant ingénument votre faute : c'est un bon et brave homme qui vous aime bien, il vous aidera à la réparer.
— Merci, mon bon Jean, merci ; je vais suivre votre conseil : mais c'est bien cruel tout de même d'aller coucher chez ini étranger, et par pitié encore, et dans une vilaine chaumière, quand on a une si jolie chambre et un si bon lit!
— Que voulez-vous, M. Arthur, quand on a fait la sauce il laut la manger.
Que répondre à cela? rien : c'était juste. Je compris que M. ïaperet avait instruit mon oncle de mon escapade , et je savais aussi que celui-ci serait inflexible : je pris, accablé de tristesse, le chemin de la maison du père Duroncher.
Thérèse était sur la porte, occupée à raccommoder des ])as il son père : en me voyant, elle quitta tout et s'élança à ma rencontre.
— C'est vous, M. Arlbur; (piel bonheur! el votre gouvernante, où donc est-elle?
^ Ma gouvernanle ! elle est bien tranquillement dans
sa chambre et se prépare sans doute à se coucher dans un ])on ht ; elle est bien heureuse, elle !
— Ah ! mon Dieu, de quel ton vous me dites ça ; on croirait que vous avez pleuré ?
— Je crois bien, que j'ai pleuré ! et si je ne me retenais, je pleurerais encore.
— Que vous est-il donc arrivé ?
— On me laisse à la porte du château ; mon oncle a défendu à tout le monde de m'ouvrir.
— Mais vous avez donc bien fâché votre oncle ?
— Oui, Thérèse, oui ; j'ai fait une grande sottise : je savais bien que je faisais mal, et cette idée-là m'a tourmenté toute la journée ; mais je ne savais pas encore si mal faire.
Je racontai alors de point en point ma fuite de l'école,
mes excursions dans les vignes, mon retour et tout ce qui
s'en était suivi : « Si votre papa ne me reçoit pas cette nuit,
je serai obligé de coucher par terre à la porte de quelqu'un !
' m'écriai-je en finissant avec des sanglots mal comprimés.
— Papa vous recevra, M. Arthur; oh ! pour ça, j'en suis sûre ; mais il faut bien lui raconter tout ce que vous avez fait, et il en aura beaucoup de peine.
— Eh bien ! Thérèse, évitez-moi cette peine-là; diteslui ce que je viens de vous raconter, et vous pouvez ajouter que j'en suis très -fâché, très -repentant, et que cela ne m'arrivera plus.
Thérèse lit ma commission et plaida ma cause avec toute la chaleur que lui pouvait insjnrer son bon cœur; du dehors je pouvais distinguer la voi\ et les objections que hii fit son père, car il ne me parut pas y mettre toute la facilité
que javais espéré; enfin, sa femme s'étant unie à Thérèse pour intercéder en ma faveur, le père Duroncher se laissa fléchir et vint me chercher à la porte, où j'étais resté tout honteux n'osant pas entrer.
Je ne puis vous dire quelle fut mon humiliation pendant ce colloque, et comhien je souffris dans mon orgueil : moi, le fils d'un notaire très-riche, le neveu d'un agent de change millionnaire, le petit-neveu d'un maréchal, pah- de France, réduit à implorer un asile comme le dernier mendiant ! Voilà donc oii m'avait réduit ma désobéissance : la petite satisfaction de me voir un jour indépendant, me mettait dans la dépendance d'un pauvre journalier. Oh ! j'avais le cœur bien gros, je vous assure, et je me promis bien de ne plus jamais m'exposer à de pareilles humihations : elles n'étaient pourtant pas encore terminées.
En m'abordant, le père de Thérèse avait un visage aussi^ triste que sévère : — Vous avez commis une grande faute, me dit-il, et je ne sais pas si je fais bien en vous évitant d'en subir toute la peine, ainsi que paraît l'avoir vouhi h; général ; on doit laisser généralement les enfants acquérir de l'expérience à leurs propres dépens, c'est la seule (jui jM'ofite en laissant des souvenirs profonds : mais ma peh'te Tliérèse m'a imploré pour vous au nom de la protection (]ue vous lui ave/, accordée un jour contre un méchant enfant ; je ne veux pas la priver de ce moyen de vous i)rouver sa reconnaissance : entrez donc sous mon (oil |)(»ur cette nuit ; demain nous verrons ce qu'il conviendra de faire i)our réparer votre faute et apaiser la juste colère de votre oncle. Mais je dois vous en prévenir, je n'ai (piun lit
4 1 i LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER.
de paille à vous offrir dans un coin du grenier, voyez si cela vous arrange ; quant à votre souper, il se composera, comme le nôtre, d'une assiettée de soupe et d'un morceau de lard.
Je n'étais pas gourmand ; cependant, je l'avoue, le souper dont on m'offrait la perspective n'avait rien qui me séduisit. Toutefois, comme je n'avais rien mangé depuis midi que des raisins verts plus propres à aiguiser la faim qu'à la satisfaire, j'obéis à la voix de mon estomac qui me criait qu'il valait encore mieux souper ainsi que de ne pas souper du tout. Je remerciai donc en acceptant la soupe et le lard du père Duronclier ; mais il n'en fut pas de même du lit de paille : je me révoltai intérieurement à l'idée d'être couché comme un chien, et je fis sans doute une grimace trop significative, car Thérèse me comprit , et, re- .gardant son père avec des yeux suppliants :
— - Gomment veux-tu, petit père, que M. Arthur couche sur de la paille ; c'est si dur ! et puis il n'y est pas habitué, il s'en faut; j'ai vu son petit lit: si tu savais comme il est joli et moelleux !
— Eh bien , il fallait que M. Arthur ne fît pas le vagabond, il aurait retrouvé ce soir son lit si joli et si moelleux : quand on aime la vie de vagabond, il faut shabituer à ses inconvénients.
— Mais, petit père, puisqu'il en est si repentant et qu'il a promis que cela ne lui arriverait plus
— Eh bien , alois il ne sera plus exposé à coucher sur la paille ; que puis-je faire à cela? je n*ai pas de lit en réserve; je lui olVre ce que j'ai.
— Mais, pèi'e, si lu le voulais, je lui céderais mon lit pour cette nuit ; je ne suis pas douillette, moi, tu le sais, et je n'en dormirai pas moins bien, tandis qu'il ne pourra pas dormir et sera bien mallieureux.
— Dame ! cela te regarde et lui aussi ; s'il accepte ta proposition, je ne m'oppose pas à ce que tu la mettes à exécution.
Cette parole réveilla toute ma fierté : je compris qu'il serait honteux à moi d'accepter le sacrifice de cette bonne petite fdle, et je m'écriai en lui saisissant les mains, tandis que des pleurs d'attendrissement coulaient de mes yeux :
— Non, Thérèse, je n'accepterai pas que tu couches pour moi sur la paille ; pourquoi souffrirais-tu le mal que tu n'as pas mérité ? Moi , je n'ai que ce que je mérite ; et, comme me le disait Jean tout à l'heure, « quand on a fait la sauce , il faut la manger. » Je suis encore trop heureux que votre père veuille bien m'accorder un abri pour cette nuit.
Ces paroles plurent sans doute au père Duroncher, car je vis un éclair de satisfaction passer sur son visage ; je compris ({ue j'avais bien agi, et cette pensée ne contribua pas peu à me donner du courage. Quelques mots du père de Thérèse achevèrent de me fortifier dans ma bonne résolution.
— C'est bien, mon enfant, ce <|ue vous venez de dire, ajouta-t-il en me posant sa forte main sur l'épaule : oui, il faut s'accoutumer de Ijoinie heure à savoir subir avec résignation les conséquences de sa conduite ; c'est une sorte
ilQ \.K^ CuJNFESSiONS D UN ECOLIER.
d'expiation qui nous réconcilie avec nous-mêmes, qui nous fortifie contre la tentation et nous apprend à n'y plus tomber
— Pourtant, papa voulut murmurer Thérèse.
— Mais, mon ami objecta la mère.
— Non, reprit avec plus de force le père, je ne vous écouterai pas ; conservez à cet enfant le mérite de sa bonne inspiration en la lui laissant accomplir; d'ailleurs, on ne meurt pas pour une nuit passée sur la paille ; il y a bien des malheureux qui se trouveraient heureux d'en avoir autant; enfin, il faut qu'un homme soit homme et s'apprenne dès l'enfance à subir, sans en souffrir, les incommodités de la vie; on est riche aujourd'hui, qui sait si on le sera demain ; il est donc utile de connaître par expérience certaines privations, afin de n'en pas trop souffrir quand elles se présentent.
C'était un homme sensé, que ce père Duroncher ; et cette façon , un peu stoïque peut-être , d'élever les enfants me paraît aujourd'hui beaucoup plus convenable et surtout beaucoup plus sage que celle qui consiste à énerver leurs corps et leurs esprits dans la mollesse : un homme élevé par le père Duroncher eût été certainement un homme, tandis que la plupart de nos jeunes gens de famille, aujourd'hui, ne sont que des femmelettes.
Le souper se passa assez bien; je fus même étonné de trouver un goût fort agréable à la soupe aux choux et au lard du journalier : c'est que l'appétit est le meilleur des cuisiniers. La seule chose qui m'etTarouchàt un peu c'était de manger avec une cuillère et une fouirhetle de fer : le mai-
tre de la maison s'aperçut de l'impression que je ne pus dissimuler, car il me dit en souriant :
— C'est l'argenterie des pauvres gens, cela, mon ami ; mais heureusement le fer bien étamé n'offre aucun inconvénient, et il a de plus le grand avantage de ne pas attirer les voleurs; enfin, vous saurez au moins comment on vit sous le toit du pauvre : c'est encore un bon enseignement, si plus tard, quand vous serez homme, vous vous le rappelez.
Je ne répondis rien à ces paroles, dont je ne comprenais alors que vaguement la portée, mais je sentis en moi-même le désir d'obliger cette bonne famille et de lui rendre la vie moins pénible ; j'ai eu le bonheur d'y parvenir plus tard et de lui prouver ma reconnaissance.
Après souper , on me conduisit au grenier , où le père Duroncher étendit deux bottes de paille. A peine fut-il parti que Thérèse entra doucement, tenant d'une main un oreiller et de l'autre une couverture.
— Vous ne refuserez toujours pas cela, Artbur, me dit-elle avec une grâce charmante ; d'abord je ne me sers jamais que de mon traversin, et dans ce temps-ci on a bien assez d'une couverture.
Je sentis que je devais accepter ; agir autrement eût été d'un mauvais caractère ; c'eût été témoigner une roideur qui eût fait perdre à mon bon sentiment une partie de son mérite.
— Merci , lui dis-je , ma bonne Thérèse , merci . j'accepte.
— Ab ! Iinit mieux, me dit-elle en frappant ses deux
mains rime contre l'autre dans un mouvement de joie naïve, je craignais que vous ne me refusiez; maintenant, ce n'est pas tout : j'ai apporté un mouchoir de nuit, il faut que vous me laissiez vous le mettre; vous verrez (juc je saurai bien m'y prendre.
Il fallut encore accepter ; je m'assis donc sur ma paille pour que Thérèse pût plus aisément tourner le fichu autour de ma tète, ce qu'elle fit avec beaucoup de soin, en arrangeant coquettement les boucles de mes cheveux. Je ne pouvais m'empècher de sourire, malgré ma tristesse, en suivant ses mouvements, où la gentillesse de son âge se mêlait à une tendresse presque maternelle.
Ensuite, elle voulut, malgré ma résistance, défaire mes brodequins ; elle avait senti que je ne saurais pas m'acquitter seul de ce soin, qu'on m'avait toujours évité jusque-là ; j'aurais été fort emprunté sans son secours, et elle me rendit un véritable service. J'avais beaucoup marché et mes pieds s'étaient gonflés dans mes bottines , je souffrais beaucoup ; j'aurais sans elle passé une bien mauvaise nuit.
Ensuite, elle se mit à genoux près de moi et nous répétâmes ensemble notre prière ; jamais, je crois, je ne l'avais dite si cordialement : Taccent pénétré de ma petite gouvernante, son recueillement, réagissaient sur moi et je priais Dieu dévotement. A la fin de la prière, elle improvisa quelques mots dans lesquels je priais Dieu de me rendre les bonnes grâces de mon oncle et de me pardonner la faute que j'avais commise ce jour-là.
Enfin , elle me montra à envelopper mes pieds dans la couverture, j)our les protéger contre le contnct de la paille.
et à en rouler une partie sous moi. Quand elle me \it aussi bien couché que possible, la tête bien posée sur l'oreiller :
— Là, voilà qui est fait, dit-elle avec un geste de satisfaction ingénue ; vous êtes tout à fait gentil comme ça ; maintenant, bonsoir et dormez bien.
Puis se penchant vivement sur moi, elle m'embrassa au front, absolument comme miss Jenny avait l'habitude de le faire, et elle se retira en ajoutant :
— Si vous êtes indisposé, ou si vous avez besoin de quelque chose, vous n'avez qu'à m'appeler ; ma chambre est là, en bas de l'escalier du grenier; j'ai le sommeil très-léger, je vous entendrai tout de suite... A demain.
Quelle bonne petite fille, et comme son cœur lui inspirait naturellement une prévoyance et des prévenances au-dessus de son âge ; c'était une enfant bénie du ciel. Je l'ai revue depuis, et je l'ai trouvée encore meilleure et plus dévouée. A l'âge de quinze ans, elle était l'honneur et la joie de sa famille ; tout le monde dans le village l'aimait et la respectait comme le bon ange du pays; tous les pères la proposaient pour modèle à leui-s hlles ; toutes les mères, et même les plus riches , la désiraient pour épouse à leurs iih : c'est qu'une femme comme Thérèse est le plus précieux des trésors.
Grâce à ses bons soins, à ses douces paroles, grâce aussi à la conscience que j'avais d'avoii- biLMi agi en refusant de la priver de sou iil. je m'endormis plus promptement que je ne l'aurais espéré, et goûtai, jusqu'à sept heures du matin, un repos parfait ; je n'ai jamais, je crois, mieux dormi.
Le lendemain en m'éveillant , je retrouvai près de moi ma petite gouvernante ; elle me demanda si j'avais bien dormi, et fut enchantée de ma réponse. Comme la veille, nous fîmes notre prière du matin ensemble: puis elle procéda à ma toilette , me mit mes bottines, qu'elle avait pris soin de cirer en se cachant de ses parents ; me montra comment il fallait me laver la figure et les mains ; ce ne fut pas une petite chose, je vous assure ; je m'étais toujours laissé faire et ne savais comment m'y prendre. Elle rit beaucoup de mon embarras.
— Qu'est-ce donc, disait-elle en riant, qu'un petit garçon qui ne sait rien faire de ses mains? vous voulez donc ressembler à ma poupée, qui se laisse habiller et déshabiller sans s'aider en rien ? Voyez pourtant ce que vous deviendriez le jour où vous seriez obligé de vous suffire à vous-même.
Je comprenais fort bien la leçon qu'elle me donnait tout en riant, et je n'en perdis pas un mot.
Ensuite elle me brossa la tête et arrangea mes cheveux tout en désordre, puis brossa avec soin mes habits, ipie la poussière de la paille avait ternis : en sortant de ses mains, on aurait cru que je sortais de celles de miss Jenny , tant j'étais propre et pimpant.
Dès cinq heures du matin , le père Durondier jnu'tait pour son travail ; sa femme restait seule maîtresse à la maison; elle était beaucoup plus faible que lui , vi je meii aperçus à mon déjeuner qui se composa d'une bonne tasse de lait pur et d'un petit pain bien tendre.
Je remerciai avec effusion la bonne femme de ceth^ attention.
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Ah ' lia WoLis voila petit vagabond, me dit mon oncle.
Aussitôt après déjeuner, Thérèse me prit sous le bras et m'emmena du côté du château. La route se fit silencieusement : je redoutais de paraître devant mon oncle , on le conçoit aisément.
La grille du château était ouverte, on nous laissa passer sans difficulté. Thérèse demanda la première à parler à mon oncle ; que lui dit-elle ? je ne sais, mais elle sut probablement trouver des paroles éloquentes pour adoucir sa sévérité, car elle revint me prendre par la main pour me conduire auprès de lui, en me glissant à l'oreille ces mots : — N'ayez pas peur ; il était bien en colère, mais je l'ai apaisé en lui racontant ce qui s'était passé ; il a ri, il ne vous grondera pas beaucoup.
— Ah ! ah ! vous voilà , petit vagabond , me dit mon oncle en me voyant; je vous pardonne pour cette fois; d'ailleurs vous avez payé votre sottise ; mais ne vous avisez plus d'aller courir les champs, ou bien je vous ramènerai avec cela.
Il me montrait du doigt une grosse cravache dont il se se servait quand il montait son grand cheval de bataille, les jours de revue.
Je me sentis frissonner en la regardant ; le général faisait toujours ce qu'il disait, et je ne doutais pas qu'il ne me ramenât ainsi tandxnn- battant, si je recommençais. Pourtant il ne m'avait jamais frappé, si légèrement que ce fût, mais aussi il ne m'en avait jamais menacé. Or, le général avait pour principe de ne jamais faire les choses à moitié ; je ne l'ignorais pas, et je pouvais prévoir aisément que le jour où il m'administrerait une correction elle serait complèle.
Cette menace m'impressionna moins, cependant, qne la conviction qu'elle me donna du profond mécontentement du général ; il fallait qu'il eût été bien grand pour l'amener aune pareille manifestation, lui qui était la bonté même, et qui blâmait ouvertement les parents qui employaient de pareils moyens pour corriger leurs enfants de leurs défauts.
— Vous n'aurez pas besoin de cela , mon oncle , je ne suis pas un chien, lui dis-je avec une certaine roideur dans la voix et dans le geste ; je suis fâché de vous avoir fait de la peine et je ne recommencerai plus.
— C'est bien, repartit le général avec un sourire que lui arracha le petit air crâne que j'avais pris pour lui parler; au fond il était content, j'en suis sur, de la fierté que je lui témoignais. C'est bien, je l'aime mieux ainsi ; je préférerai toujours te voir céder à la voix de la raison plutôt qu'à la force ; cependant , tu sais ma manière de voir là-dessus : quand un enfant est assez peu raisonnable pour ne pas obéir aux bons conseils, aux ordres de ses parents, quand il se conduit comme un animal têtu et rebelle , mon avis est qu'on doit le contraindre à la soumission, comme on y contraint les animaux, par la violence. Si tu veux être traité en créature raisonnal)le, conduis-toi raisonnablement pour ton âge. Ainsi voilà qui est bien entendu, ne te frotte pas à recommencer, ou gare la cravache !
Ceci, cher lecteur, n'était pas du Jean-Jacques Rousseau, vous le sentez bien; mon oncle révélait, par ces paroles, l'homme d'action, habitué à une obéissance passive et qui s'irrite de toute infraction volontaire à ses ordres. Avait-il lort. avnit-il raison? je laisse le i^i'obiènio à résou(b(' aux
personnes qui se mêlent d'éducation. Si j'en de\ais croire ma propre expérience, je penserais pourtant qu'une fois en passant , et venant bien opportunément , celte énergie ne laisse pas que d'avoir de l)ons effets , surtout auprès d'un enfant qui n'a jamais encouru un tel châtiment : il se révolte intérieurement, moins encore à la pensée de la douleur qu'à celle de la honte , et il prend soin de ne pas mériter la punition dont on l'a menacé.
Tel fut du moins l'effet que produisirent sur moi les paroles de mon oncle. Bien malin eût été celui qui, à partir de ce moment, m'eût entraîné à faire l'école buissonnière.
— Avant d'en finir avec ton escapade, reprit mon oncle, et pour n'en plus reparler après, veux-tu me dire comment cette belle idée t'est venue à l'esprit?
— C'est Pierre et Jérôme, qui m'ont entraîné, mon oncle ; je vous assure que sans eux l'idée ou le désir ne m'en seraient jamais venus.
— Tu crois peut-être rendre ta faute plus légère en la faisant partager à tes camarades: détrompe-toi: (oui à l'heure, Arthur, je n'étais qu'indigné contre loi, luaiiilcnant je suis tenté de te mépriser,. , On l'a oiili-aiiié, dis-lu? qu'est-ce donc qu'un enfant doué d'un caractère assez mou, assez faible pour se laisser entraîner, pour subir l'influence d'autres enfants connue lui et avouer par là leur su})éri(trilé? Que ne doit-on pas craindre d'une lelle faiblesse? Aujourd'hui, tu t'es laissé entraîner à faire l'école buissonnière : qui m'assure que dans huit joui's, tu ne te laisseras pas entraîner à voler ?
124 LES COMESSIOiNS D'UN ÉCOLIER.
— Oh! mon oncle...
— Ne te récrie pas si fort ; car tout à l'heure je te prouverai que c'est précisément ce que tu as fait, et tiens, je vois cà ta rougeur, à ton embarras, que ta conscience te reproche précisément d'avoir pris ce qui ne l'appartenait pas.
— Une seule grappe, mon oncle, je vous assure, et encore je l'ai jetée presque entière, quand j'ai pensé que ce n'était pas à moi, puisqu'on ne me l'avait pas donnée et que je ne l'avais pas payée.
La vérité a des accents auxquels on ne se trompe pas.
— Allons, tant mieux, tant mieux, reprit mon oncle avec satisfaction, ta faute en est moins grande. Mais écoute bien, et retiens mes paroles... Il n'y a rien à espérer, rien à faire d'un homme capable de se laisser entraîner: on ne peut jamais compter sur lui; on ne s'appuie que sur ce qui résiste. J'aime mieux celui qui fait le mal par sa propre volonté ; au moins, c'est un signe qu'il sait vouloir, et le jour où il lui conviendra d'appliquer au bien cette volonté, ce sera un brave et digne homme à qui l'on pourra se fier ; de celui-là, on peut faire quelque chose, de l'autre, rien : à Tàge de trente ans, ce sera encore un enfant qu'on fera bien de mettre en tutelle. Me comprends-tu, Arthur?
— Oui, mon oncle, vous aimeriez mieux que jenfrainasse les autres, plutôt que de me laisser entraîner par eux.
— Juste, tu y es; cela ne m'empêcherait pas de te corriger de la bonne façon ; mais je serais moins humilié jiour toi, moins Irisic. moins in(|iiiet de ton avenir.
LES C0ML55lUiNS D UN ECOLIER. 125
— Je vous promets, mon oncle, que je ne suivrai jamais les mauvais conseils des autres.
— Ni leurs mauvais exemples?
— Ni leurs mauvais exemples non plus, mon oncle.
— Allons, je suis content de toi ; ta faute te profitera, je l'espère, et j'espère aussi que tu auras du caractère.
— Je tâcherai, mon oncle.
Je reconduisis Thérèse jusqu'à lagrille du parc et je lembrassai en la quittant après l'avoir remerciée cordialement. Je remontai aussitôt auprès du général.
— Mon oncle, lui dis-je, en tournant autour de lui, je voudrais bien vous dire quelque chose.
— Eh bien? que signifie ce préaml)ule? est-ce que je t'ai jamais empêché de me dire tout ce qui passe par ta petite cervelle?
— Non, mon oncle, mais c'est que je n'ose pas comme les autres jours, à cause de... à cause de...
— A cause de quoi? reprit-il avec impatience.
— A cause de ce que j'ai fait hier.
— Puisque je ne t'en parle plus, est-ce à toi de me le rappeler?
— Vous m'avez donc pardonné tout à fait , mon oncle ?
— Pour qui me i)rends-tu, aj<»ula-l-ii en me regardaiil de (lavers; ciois-(uf[ue jeme laisse entraîner, moi 1 ^achele, une fois [kiui- loiilcs, je n'agis al)sohiment ({ue d"a[>rès ma propre impulsion; tu as fait une sottise hier; je t'en ai ])uiii vn U) laissant couiir le ris(pie de e(tiielier à la belle étoile; lu as appris (|u"il ne fais;iil |»as bon nie désoiicir: In
t'es repenti ; je t'ai pardonné, en t'avertissant de ce qui t' arriverait en cas de récidive; j'ai fait ce que j'avais à faire ; j'ai dit cequej'avais àdire. Je n'aimepas à répéter les mêmes choses, c'est fini, n'en parlons plus.
Soit dit en passant, mon oncle était bien ainsi qu'il laffirmait : il ne disait jamais les choses qu'une fois ; tous ceux qui l'entouraient y étaient si bien habitués qu'on était tout oreilles quand il parlait. Selon son expression, c'était un bénéfice tout clair de peines et de temps pour lui, et pour les autres : quand il pouvait se faire comprendre par un geste ou un regard, il n'employait pas d'autre langage et ses inférieurs n'en obéissaient que plus vite. C'était bien toujours et en toutes choses l'homme énergique, précis, actif, avare de son temps et de ses paroles, le général formé à l'école de Napoléon.
Cette manière d'agir, très-bonne avec les hommes, est excellente avec les enfants : quand on appelle trop longtemps leur attention sur le même objet, ils nentendent plus; les reproches verbeux les blasent, sans les atteindre ; quelques mots saisissants, bien martelés au moment opportun, les frap})ent beaucoup plus et leur laissent un souvenir vivace ; il ne faut pas non plus leur laisser prendre l'habitude de faire répéter les ordres qu'on leur donne, ils y attachent moins d'importance, et leur intelligence s'accoutume à fonctionner nonchalamment ; je n'ai jamais ol)éi si promptement à personne qu'à mon oncle. Au ton ({uil venait de prendre, je sentis qu'il ne voulait plus qu'il fût question entre nous de ma sottise de la veille.
— Je voulais vous exprimer le bonheur (jiie j'aui-ais de re-
coniiaitre les l)Oiités qu'on a eues pour moi chez le père Duroncher.
— C'est un l)on sentiment : tu possèdes en pièces de cinq francs quinze ou vingt francs, veux-tu les leur envoyer?
— Oli ! non, mon oncle, ils s'en otfenseraienl : ils ne demandent pas l'aumône et ne m'ont certainement pas accueilli dans l'espoir d'en être payés.
— Tu as raison, et je ne te donnais cette idée qu'afin de voir si tu en sentirais l'inconvenance : tu l'as sentie, j'en suis heureux ; que veux-tu faire ?
— Thérèse est très-pieuse, je voudrais lui envoyer le joli petit livre de messe que vous m'avez donné; elle n'en a qu'un très-laid ; je suis sûr qu'elle recevra le mien avec plaisir.
— Je le veux bien ; mais crois-tu qu'il soit convenable de le lui envoyer 'l
— Non, mon oncle, j'ai eu tort ; j'irai avec miss Jenny le lui porter moi-même demain, si vous le permettez.
— Je ne demande pas mieux.
Tels furent pour moi les résultats de mon école buissonnière. Mes complices ne furent pas si heureux; en revenant chez eux, j'a|)pris qu'ils avaient reçu de leurs pères ce que l'on a|>i>elait chez M. Taperet une bonne volée.
Le lendemain, en effet, accompagné de ma gouvernanle, je poi'lai mon pclil Hvre de messe à Thérèse; elle eu fut enchantée et m'en remercia comme si elle n'eût jamais rien fail |>(tur moi : je vous dis (pie c'était un ange.
« A quelque cliose malheur esl l)on », dit la sagesse des nations: j'en lis l'expérience au grand étonnemcut et aussi à la grande joie de ma gouvernante. A luu'lir de ce jour,
je fis soir et malin mes prières avec attention ; j'appris à me chausser, à me déchausser, à me laver, à m'iiabiller moi-même ; je ne voulais plus être semblable à la poupée (le Thérèse, qui ne s'aidait en rien.
En apprenant ce changement, mon oncle en fut ravi et m'en demanda la cause ; il rit beaucoup quand je la lui racontai, et répéta gaiement : « A quelque chose malheur est bon. »
Une dernière lettre de ma mère vint effacer presque jus- ([u'au souvenir de ma faute et des chagrins qu'elle m'avait attirés.
Dans cette lettre, ma mère me remerciait tendrement de mes progrès, comme si elle eut dû seule en percevoir tout le fruit. Les mères sont ainsi : à voir leur conduite avec leurs enfants, on croirait que tout ce que ceux-ci font de bien s'adresse à elles-mêmes. Elle m'annonçait en outre que le lendemain elle aurait la joie de m'embrasser pour ma récompense.
Ainsi donc, le lendemain, j'allais revoir ma bonne mère, ma mère si tendrement chérie, j'allais la revoir après trois mois de séparation ; j'allais entendre de sa bouche les doux éloges, les charmantes appellations dont ses lettres étaient pleines. A cette pensée, mon cœur palpitait àmétouffer; cette nuit, qui me séparait encore de ma mère, me sembla interminable; je dormis mal, je me réveillai dix fois, croyant la ^(lil•, l'entendre, la serrer dans mes bras! Enfin, l'aurore vint dissiper les ténèbres; enfin, le soleil parut sur l'horizon ; enfin, le mouvement se fit autour de moi : enfin une chaise de poste roula, au milieu du feu (rarlilice (pie le
poslilloii luoduisait avec sou fouet ; euliu, celait ma
mèvii !
Sa préseuce ayaut apporte uu uotablc cliangenieut daus ma destiuée, ce sera, s'il vous plait, aiui lecteur, le sujet du cinquième chapitre de mes Confessions.