‹ Les confessions d'un écolierChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ON père désirait vivement un garçon; Dieu , exauça ses vd'ux ; je vins au nioiide à l'expira- ^lion de la première année de mariage de mes parents : ma naissance leur causa une grande joie; ('liez mon père, ma mère, M. de Firzac et le général, elle fut sans mélange, mon oncle Hector ne put s'empêcher de ressentir quehjue jalousie, il n'avait encore qu'une fille, la seconde n'étant née que l'année suivante, et désirait ardemment un tils, mais ses désirs ne dr\ai('iit pas se réaliser. Quant à mon père, sa joie, m"a dit hicii souvent ma mère depuis, sa joie tenait du délire; djuisla suite j'ai puobserver pai' moi-même (piil considérait ma naissance comme le plus grand honluiur ([ue le ciel lui pouvait accorder : dès ce momeul, la supéiiorité <le rorluiie (\(' son frère l'offuscjua beaucou[) ukùus : n'avail-il pas sm- lui nue précieuse supériorité? 11 avait un fils!... il faut rentendic

prononcer ce mot avec un tendre orgueil : « Mon fils ! » Le sentiment qui en dicte l'intonation est bien autrement puissant, bien autrement sympathique surtout que celui de mon oncle, quand il dit « mes terres ou mes châteaux » . Bien plus, je ne retrouve pas la même satisfaction chez lui quand il dit « mesfdles » : on croirait qu'il est intérieurement humilié de ne pouvoir dire « mon fds... » ; et pourtant, mes cousines sont charmantes et il les adore, mais ce sont des fdles... Voilà encore une de ces mille contradictions inexplicables, comme je vous en ai déjà signalé quelques-unes, comme j'aurai lieu de vous en signaler beaucoup d'autres... En vérité, plus j'observe le cœur humain et plus je m'écrie avec le poète anglais : « 0 homme ! composé bizarre d'éléments contraires, qui pourra l'expliquer? » Quoi qu'il en soit, mon arrivée en ce monde eut cela de bon qu'elle rétablit plus tard une sorte d'équilibre entre mon oncle et son frère : et comme après tout, celui-ci aimait sincèrement son aîné, il m'aima bientôt aussi.

Mais d'une autre part que de discussions intempestives souleva ma venue ! Ma mère m"a raconté en riant, et avec cette grâce parfaite qu'elle met à tout ce qu'elle dit, les discussions plaisantes que j'excitai alors, bien à mon insu, comme vous pouvez le croire. Tantôt il s'agissait de savoir si je ressemblerais à mon père ou à ma mère : mon père ne demandait pas mieux que de retrouver en moi les traits de la personne qu'il aimait le plus au monde ; et certes, il avait raison, je n'aurais pas pu être mieux partagé : M. de Firzac prétendait que je serais trop bien pour un garçon. « il no faut pas, disait-il, souhaiter tant de beauté à un honnne.

Presque tous ceux qui sont si favorisés de ce côté s'en font accroire et négligeant les choses sérieuses de la vie, ils deviennent d'une fatuité, d'une fadeur, d'une inutilité insupportable; je lui préférerais la physionomie imposante et martiale du général. » Mon grand-père avait raison aussi . je me serais encore fort bien accommodé de cette ressemblance... Malheureusement aucun de ces pronostics ne s'est réalisé... Je n'ai de ma mère que la couleur des yeux, sans en avoir l'ovale gracieux et l'éclat pénétrant ; j'ai aussi le blond cendré de ses cheveux et son teint; du général, je n'ai rien. Il est d'une taille élevée, d'une force herculéenne, je suis petit et faible ; de mon père, je n'ai que le timbre de la voix; si bien qu'en vérité, il semble qu'une mauvaise petite fée, oubliée au dîner de mon baptême, ait pris un malin plaisir à déjouer tous les vœux de ma famille, pour me donner précisément des dons contraires à ceux que l'on me souhaitait.

Toutefois, tel que je suis, on veut bien ne pas me trouver mal, et cela me suffit ; je tâcherai de m'attirer les sympathies, par mon caractère et mes qualités.

Une autre fois, il s'agissait de régler mon avenir et ma situation dans le monde. Selon M. de Firzac et le général, je suivrais la carrière militaire; à leurs yeux, il n'y en avait pas de plus l)olle et de plus noble. Ma mère s'y opposait naturellement de tout son pouvoir, elle ne voulait pas qu'on lui prît son enfant, pour l'envoyer au carnage; mon père préférait que je reprisse sa charge, et mon oncle ne rêvait rien moins que de me marier avec la iiefilc tille qui lui était née quelques mois pins toi. et de lui laisser

sa charge pour dot ; mais ces rêves ne satisfaisaient pas ma mère ; elle voulait pour moi une carrière oii je pusse acquérir tout à la fois une grande fortune et une grande gloire ; elle ambitionnait les palmes du barreau : puis la

députation, puis , que sais-je encore? Je n'oserais pas

vous répéter jusqu'oii allaient ses aspirations Pauvre

mère! L'homme propose et Dieu dispose.... La nature

ne m'a pas donné le don de l'éloquence, je n'ai rien de l'orateur, ni le sang-froid, ni l'improvisation, ni le geste, ni le physique, ni l'organe ; je ne veux pas être avoué, et mon oncle ayant changé d'idées (il faut l'avouer, le temps ne lui a pas manqué pour cela depuis ma naissance) je ne puis être avoué... mon ambition se borne tout simplement à devenir ingénieur des ponts et chaussées. Heureux encore si j'y parviens !

Autre discussion : ma mère voulait m'allaiter; le médecin s'y opposa formellement ; mon oncle Junius prétendit que les médecins ne savaient ce qu'ils disaient, qu'il était naturel qu'une mère nourrît son enfant, que loin d'affaiblir sa santé, elle la fortifierait en obéissant aux lois de la nature ; mon oncle Junius savait parfaitement comment on conduit les hommes et surtout les soldats ; mais il ne se doutait seulement pas des précautions infinies qu'exige la santé d'une jeune mère, dans les premiers jours de la naissance de son enfant, il savait encore moins comment on élève les Babies. En parlant de la nature, il croyait être sans réplique, et ne s'apercevait pas combien les conditions de la civilisation sont opposées en mille choses à celles de la nature.

Cependant, son influence était teUe dans la famille, qu'on suivit son avis. Deux semaines ne s'étaient pas écoulées, que ma mère était prise d'une fièvre cérébrale et que je dépérissais d'inanition... Alors, il voulut qu'on m'envoyât à la campagne, confié aux soins d'une belle et forte nourrice ; ce moyen était certes raisonnable... mais comme on s'était mal trouvé d'avoir suivi ses premiers avis, on ne voulut pas suivre les seconds, et l'on eut encore tort. Ma mère déclara qu'elle ne se séparerait pas de moi, et prétendit surveiller tous les détails de ma première éducation. Mon père s'enquit donc d'une nourrice sur lieu ; celle qui m'allaita était une digne et brave femme qui eut de moi tous les soins imaginables; mais elle ne pouvait me donner l'air pur et vivifiant de la campagne, si nécessaire à ma débile constitution, encore débilitée par les circonstances que je viens de raconter. Peut-être est-ce à l'indécision de mes })arents, à leur tendresse inquiète sans raison, que je dois la délicatesse de ma constitution.

Je me fortifiai pourtant assez pour qu'on pût songer à me faire baptiser; car mon excessive faiblesse avait dû retarder cette cérémonie religieuse, je n'avais été qu'ondoyé. Mon grand-père fut naturellement mon parrain ; mais il fallait une marraine; grand embarras et discussions nouvelles! celle-ci n'était pas assez riche, celle-là était une connaissance de date tro}) récente ; une autre n'était pas d'assez bonne maison; une quatrième était, an (((ulraire, trop haut placée pour qu'on osât hii en faire la jtroposilion, etc. On [)assa ainsi en revue toutes les dames de la société, sans en rencontier une ([ni réunit les condili<nis

désirables... Ce fut mon oncle Junius qui trancha la question. « Hé, mon Dieu, dit-il, vous allez chercher Ijien loin ce qui se trouve bien près; que ne priez-vous madame Hector d'être la marraine de son neveu?» L'ouverture fut accueillie à l'unanimité Il fut convenu qu'elle

me tiendrait sur les fonts avec mon grand - père... Restait à faire le choix de mes noms. M. de Firzac s'appelait Maximilien; — je dus m'appeler Maximilien. — Le général se nommait Antoine, mon père voulut, par reconnaissance pour son bienfaiteur, que je portasse son nom, — je dus me nommer Antoine. — Mon père se nommait Arthur, ma mère voulait que j'eusse le même patron dans le ciel ; — saint Arthur dut devenir mon patron... Mais ma marraine s'était vouée à sainte Eudoxie, — il fallait me vouer à saint Eudoxe. — Enfin ma mère, à sa naissance, avait été mise sous l'invocation de sainte Marie, — je devais posséder aussi le droit tout spécial d'invoquer sainte Marie. — Il serait fastidieux de vous reproduire tout ce qui fut dit à cet égard, et les considérations, et les pourquoi, elles parce que, et les susceptibilités qui s'émurent; ce furent encore des discussions interminables, et qui, parfois, tournaient à l'aigre-doux : mon oncle Junius y mit un terme, en déclarant qu'il ne voyait pas pounjuoi je ne posséderais pas tous ces noms à la fois ; cette série patronymique avait lieu autrefois dans les familles les plus aristocratiques : cette longue suite de noms ferait même très-bien, plus tard, sur mon acte de mariage et à la publication de mes bans. Cela avait un certain cachet de haute noblesse. Le général ayant débité cette phrase avec

LES CONFESSIOrsS DUN ECOLIER. Al

un sérieux imperturbable, ma mère et mon grand-père secrètement flattés dans leur faiblesse, admirent son a\is ; mon père trouva la chose assez drôle, il en rit et l'accepta. Je m'appelai donc : Arthiir-Maximilien-Àntoine-Eudoxe-' Marie. En voilà pour tous les goûts : chacun fut content ; seul, j'aurais pu protester peut-être contre cette eniiladc de noms, j'eus le bon sens de n'en rien faire.

Mais j'ai hâte de sortir de ces grands et petits événements de mes premiers jours, ceci soit dit sans métaphore.

Je grandis, sous la direction de la bonne Gertrude, ma nourrice, jusqu'à l'âge de cinq ans, exposé aux soins excessifs de mon père et surtout de ma mère : on ne sait pas assez combien d'enfants sont tués dans cette première période de la vie , par les soins exagérés de leurs parents ; combien vivent , mais étiolés , rachitiques , et ne font jamais que de jeunes vieillards; pour ceux-là, le plus léger courant d'air, la moindre transpiration arrêtée, une fatigue qui ne serait rien pour d'autres , une petite privation , un peu trop de soleil, un froid un peu vif , sont autant de causes de maladies; les voilà gardant le lit ou la chambre, s'abreuvant de tisanes insipides et de médicaments; dans l'âge de la vigueur et de la santé , ils deviennent des clients lidèles du médecin et du pharmacien... Pauvres enfants! qu'assassine une tendresse aveugle ! Et les parents de s'écrier à tout propos : Mon cher enfant est d'une faiblesse de complexion vraiment désolante , je crains bien que nous ne rélevions pas! — Hé! certainement, vous courez ce risque, mais par votre l'uutc... Connnent donc voulez-vous qu'il se fortilie, si vous l'énervez à force de précautions...

— Mais s'il mange un peu plus un jour que l'autre, il a une indigestion. — Oui, sans doute; parce qu'il a eu des indigestions deux ou trois fois, par suite d'une cause étrangère à la nourriture qu'il avait prise , vous avez attribué cette indigestion à Fexcèsde nourriture, et, dès lors, vous lui avez mesuré les morceaux , sans vous apercevoir que vous rendiez son estomac paresseux et incapable d'une nourriture fortifiante : et votre enfant s'étiole... A qui la faute? rendez-lui graduellement une nourriture plus substantielle ; ne craignez pas d'arriver à lui servir une bonne tranche de viande rôtie, un bon doigt de vin, et en moins de trois mois, vous verrez ses yeux se ranimer, les couleurs de la santé refleurir sur son teint, ses mouvements reprendront de la souplesse, son intelligence de la vivacité; il vivra, aujourd'hui il végète.

— Mais si je le laisse aller tant soit peu au froid, en hiver, il s'enrhume. — Oui, sans doute, il s'enrhumera, une fois , deux fois, dix fois; à chaque fois, vous le soignerez, et quand il sera guéri, vous le renverrez jouer avecla neige et la glace. La douzième fois, il ne s'enrhumera plus, je vous en réponds. J'en ai fait l'expérience sur moimême.

— S'il fait une course un peu longue, il est courl)aturé le soir. — Il est courbaturé? mais comment donc ne le serait-il pas? Dans la crainte d'une courbature, vous lui défendez tout exercice un peu violent, exercice d'ailleuis naturel, nécessaire, indispensable à son âge; si bien, (|u'en résultat de vos précautions })révenlives , vous alro|thie/ chez lui le système musculaire et vous le rendez incapable

de tout mouvement énergique. Faites-lui faire aujourd'hui un peu d'exercice, demain , un peu plus... le jour suivant davantage... et ainsi de suite pendant trois mois; et alors vous serez ravi de le voir sauter, courir, gambader, lutter avec avantage contre les enfants de son âge , et soutenir sans inconvénients des courses, des marches, des fatigues dont la pensée seule vous eût fait pâlir trois mois plus tôt. « Les cléments, les conditions extérieures de la vie la plus pénible, sont loin d'être aussi dangereux pour les enfants, que se l'imaginent la plupart des mères ; mais la faiblesse de leur éducation, en les débilitant, leur crée des dangers, là même où il n'en existait pas. » Telles étaient les paroles que répétait souvent M. Noizol, l'un de mes instituteurs, à qui j'ai conservé le plus d'estime et de reconnaissance. Et combien il avait raison!

Cent fois par jour, ma mère s'inquiétait de moi : n"a-t-il pas trop chaud, n'a-t-il pas trop froid, est-il assez couvert, nel'cst-il pas trop, a-t-il assez mangé, n'a-t-il jias trop mangé, a-t-il assez promené, n'a-t-il pas trop promené, at-il bu assez, n'a-t-il pas troj) bu? Que vous dirai-jc ? Celte sollicitude, louable en elle-même^ me resserrait dans un cercle toujours plus étroit de soins (pii m'atrophiaienl par leur continuité ; les actes de ma vie les plus iiHhfîérciils vn eux-mêmes étaient soumis à un tel système d'examen, (pie la nature s'en trouvait à la fin cruellement fi-oissée, et j'en soutirais plus que tant d'autres enfants d'un abandon pivsque entier; ceux-là du moins, la nature vient à leur aide et, après tout, c'est une bonne mère.

La bonne Gertrude, i)lus sinq)le et plus contianle dans la

Providence, essaya bien souvent de timides objections fjuc ma mère repoussa comme un blasphème contre la tendresse maternelle : la conséquence de ce système fut qu'à l'âge de quatre ans, j'en paraissais deux et demi à peine, tant j'étais petit et faible, pâle, languissant et chétif. Mon oncle Hector jetait sur moi des regards de compassion, et se consolait en admirant ses deux fdles, dont la forte complexion et la brillante santé confirmaient si bien la supériorité du système tout différent qu'il suivait pour leur éducation.

M. de Firzac blâmait assez ouvertement les tendresses funestes de sa fille, mais elle lui répondait par des larmes et le réduisait aussitôt au silence. Par une conséquence qu'on pourrait dire logique, plus j'allais m'afîaiblissant, plus la sollicitude inquiète de ma mère s'accroissait ; elle en était venue jusqu'à épier ma respiration, jusqu'à compter les pulsations de mon cœur... Avais-je monté l'escalier en courant, des gouttes de sueur perlaient sur mon front, ma respiration se précipitait; et ma mère, alarmée aussitôt, de reprocher à Gertrude de m'avoir laissé monter trop vite, de ne m'avoir pas évité cette fatigue en me portant.

Mon père, sérieusement alarmé enfin, avait voulu changer le cours des choses; mais ma mère avait tellement répété qu'on me tuerait, qu'une mère savait mieux que jtersonne ce qui convenait à son enfant, que mon père, reculant devant ses supplications, avait pris le })arti de garder désor-^ mais le silence.

tJh seul homme dans la famille pouvait sauver mon existence évidemment menacée ; c'était le général, vous l'avez déjànonuué. Souvent il s'était interposé auprès de ma mère;

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,a résistance devenait impossible, le Général m'empprla résol;

mais sans succès, si bien que me voyant dépérir de jour en jour, il vint un beau matin déclarer tout simplement qu'il m'emportait à son château, où m'attendait une gouvernante anglaise.

Ma mère résista de tout son pouvoir et supplia mon père de lui venir en aide ; mais celui-ci ne voyait pas sans quelque secrète joie la démarche de mon grand-oncle : il battit en retraite, en disant à sa femme de se tirer d'affaire avec le général. La résistance devenait impossible, et malgré ses cris et ses larmes, le général m'emporta résolument sur ses bras, me plaça à côté de lui dans sa voiture qui l'attendait dans la cour, me donna sa montre et ses breloques à ravager pour calmer mes larmes : car je pleurais, bien entendu, d'avoir vu pleurer ma bonne mère ; et fouette, cocher ! nous voilà sur la route de Ferrières.

Le voyage se fit fort bien, mon oncle Junius en fut quitte pour donner à l'horloger sa montre dont je cassai le grand ressort et pour quelques poils de sa moustache blanche que j'arrachai sans façon.

En arrivant au château, je fus remis entre les mains d'une grande femme sèche, maigre, osseuse et jaune; c'était miss Jenny Herbeault, ma gouvernante anglaise. Je la [)ris d'abord en aversion : car elle ne ressemblait guèic à ma mère, et ses cheveux dun blond hardi, ses yeu\ lileu faïence, ses grands bras, ses mouvements roides et anguleux, sa voix de crécelle, et surtout ses dents larges comme des palettes ({ui, selon le type de beaucoup de fenuiu-sdesa race, s'avançaient hors desabouche et Uii (luimaicnl (iiidque chose de canin, tout cet ensemble me repoussa et met-

fraya. Ses bons soins, car elle justifia pleinement les espérances de mon oncle Junius, m'apprivoisèrent insensiblement ; bientôt je jouai avec elle, et bientôt aussi j'en fis mon soulTre-douleur : car elle était d'une patience et d'une bonté adorables. — Personne ne s'entendait mieux qu'elle aux soins matériels qui conviennent aux enfants. A quelque heure du jour que je demandasse à manger, elle m'armait aussitôt d'une énorme tartine de beurre ou de confitures ; plus de sucreries, peu de fruits, plus de crudités, mais des viandes fortes et rôties, du bon vin ; le matin et le soir, elle me plongeait dans un bain froid et m'y tenait une demiheure ; après cela, elle me suivait dans le parc, où je passais la plus grande partie du jour à courir dans les allées, à me rouler sur les gazons avec Stop, un magnifique épagneul que mon oncle avait ramené avec lui d'un voyage en Espagne. Nous faisions en vérité d'admirables parties, Stop et moi ; il fallait voir comme il me roulait sur Iherbe en me foulant avec une intelligente précaution sous ses grosses pattes, aboyant de sa plus forte voix et fixant sur moi des yeux luisants comme s'il allait me dévorer; puis, venant aussitôt me lécher la figure et les mains, en me laissant le rouler à son tour, et me coucher à plat ventre sur lui, en travei*s de son corps. C'était une bonne bête, intelligente et dévouée que ce gros Stop, le compagnon assidu de ma première enfance : il est mort de vieillesse et je ne puis me souvenir de lui sans attendrissement. Si jamais j'ai un enfant, je lui donnerai pour compagnon et pour gardien en même tenqis un animal de cette bonne et belle race; ce sera pour Ini un camarade sans danger, toujours complaisant, toujours de

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bonne humeur et qui ne lui gâtera pas le caractère; au contraire.

Adieu donc les bonbons, les sucreries, les gâteaux, les tisanes, les mille précautions funestes dont j'étais entouré chez mes parents ; me Yoici vivant en plein air , respirant tout mon soûl l'air chaud et l'air froid, m' exposant presque sans précaution au soleil, vivificateur de la nature entière; me voici grandissant avec la jouissance de mes mouvements, dans la plénitude de la liberté.

Le général, voulant que ma mère appréciât mieux la différence qui devait résulter des deux systèmes d'éducation, avait exigé qu'elle fût un mois sans me voir. Ce mois dut lui paraître un siècle, elle obéit pourtant. Mais quelle fut sa joie en me retrouvant déjà changé et fortifié , au ])(»iiil d'être méconnaissable ! Quelle fut sa surprise, surtout (piami miss Jenny, dans son baragouin anglo-français, lui eut raconté mon éducation dans tous ses détails! Si elle les eût connus un mois plus tôt, elle en eût frémi, et nulle autorité n'aurait pu m'arracher à son amour inquiet ; mais il n'y avait plus à trembler, il n'y avait plus d'objections à faire : j'étais là devant elle, les joues colorées, l'œil brillant, les lèvres vermeilles, déjà plein de force et de vivacité. Ma mère avoua qu'elle s'était trompée, et mon oncle, à sa grande joie, triompha sur toiUe la rujnc, selon son expression favorite.

11 avait trop bien réussi, pour qu'on songeât à m'cnlever à ses soins. Il fut déclaré ({u'il me conserverait jusqu'à l'Age de huit ans; nia complexion serait assez, l'orlc alors pour que je pusse sans (langer rentrer dans la maison |ia-

ternelle; ma mère viendrait plusieurs fois par semaine passer une après-midi au cliàtcau, et tout le temps des vacances. Cet effort dut coûter beaucoup à son cœur; mais de quels sacrifices une mère n'est-elle pas capable, quand il s'agit de son enfant !

Je restai donc sous la tutelle de mon oncle et j'atteignis ainsi l'âge de six ans; j'étais devenu fort, hardi, vigoureux ; je grimpais aux arbres comme un jeune chat ; supportant sans m'en apercevoir des courses qui eussent épuisé un autre enfant; mangeant comme un ogre les beefsteaks et les roastbeefs que me présentait miss Jenny.

C'eût été fort bien si le côté moral de mon éducation eût été aussi soigné que le côté physique, mais il n'en était rien. Sous la conduite d'une gouvernante anglaise depuis deux ans, je ne savais pas dix mots anglais et encore je ne les prononçais que pour me moquer d'elle. Chaque matin , elle ne manquait pas de m'éveiller en me disant : « Awahcl mvcikcl» Je lui répondais en bon français: «Je veux dormir, laisse-moi tranquille ! » Si elle persistait en me disant : « Pray my dcar boy, it is l'nncs to vise, je lui répli([uais toujours en bon français : «Tum'ennuies» , et elle se mettait à rire, la bonne créature, tout en reprenant : « OA.'» et il fallait l'entendre prononcer cet oh l avec ces intonations significativesqui n'appartiennent qu'aux Anglaispur sang. «0/< / will you kccp your touguc you liltlc rascal, you are nol a gond boy »... et je m'éveillais en riant de ces sous auxquels je trouvais toujours un air nouveau d'étrangeté. Puis, connue elle était fort pieuse, elle ne manquait jamais de me l'aire croiser les mains, en reprenant : « yoir, say yourjmiycrs »... (M je

répétais les paroles l'une après l'autre en les prononçant tout de travers, bien entendu. — Alors elle me conduisait à mon oncle, en lui faisant une ample révérence accompagnée inévitablement de cette phrase : « Goodmorning, mijlordjiow i.s it ivith your lordship to day ? There is ijour lillle nephexv ; he is in good health, god bless, iam so satisfœd ivilh him, «

Quand le général était de bonne humeur, il ne manquait pas de lui répliquer : « Ayez l'obligeance, chère demoiselle, de me dire cela en français pour mon avantage particulier et celui de cet enfant. » Alors miss Jenny, montrant ses larges canines dans un vaste sourire , reprenait aussitôt avec une parfaite docilité : « Mon seigneur, je limais donné à vô le bonne matin, et je havais demandé vô, comme votre seigneurie il était ce jour... Puis, je havais adjouté : je présentais hà vô le népliieu, il hétait en bonne santé par lé grâce de Diouetjé hélais sou ffisammente satisfait havec /«/...» Presque aussitôt il ajoutait en parodiant son accent : « Mon cher miss, je remerciais vô beaucoup, très-fort; mon santé, il hétait bonne ce jour; et je hétais content vous hétiez satisfait du petite néphieu à moà ! » — Puis , il riait à gorge déployée avec sa bonhomie toute militaire, je riais encore bien plus que lui , et ma patiente governess faisait comme nous. . . Qu'arrivait-il de là? C'est qu'à la première occasion , imitant mon oncle, je répondais en parodiant miss Jenny: « Oh l Je né hétais pas contente dr vô. . . Je voulais aller moà dans le garden malgré le défense de vô! n Et rcNccllciile créature me suivait dans le jardin par la pluie ou |t;ir le, froid, sans plus se fâcher avec moi (pi'clle ne se IVuliinl avec mon oncle.

Elle avait tort; c'était de sa part une autre sorte de faiblesse , mais qui présentait presque autant de danger que celle de ma mère.

Il est nécessaire que les grandes personnes habituent les enfants à les respecter, à tenir compte de leurs paroles et à ne jamais traiter légèrement leurs conseils ou leurs ordres.

Miss Jenny n'avait presque aucun empire sur moi ; je riais de ses défenses ou de ses ordres, car le général lui avait tant de fois répété qu'il ne voulait point qu'on me tourmentât , qu'à l'exception des choses qui eussent pu compromettre ma santé ou ma vie , j'étais à peu près libre de faire tout ce qui me passait par l'esprit ; miss Jenny ne savait prendre un ton d'autorité et me forcer à l'obéissance , que dans le cas que je viens de dire.

A six ans, je ne savais donc rien, absolument rien, pas la première lettre de l'alphabet, pas même, je crois, mes prières, à l'exception de quelques lignes que ma mère m'avait ai)prises. Je courais, je buvais, je mangeais, je dormais, voilà tout. Mon oncle qui avait lu, je crois, Jean-Jacques Rousseau dans sa jeunesse , qui dans tous les cas en avait entendu parler, et qui sous la première révolution l'avait vu glorifier comme un des plus illustres apôtres de l'émancipation des hommes, mon oncle, le général, prétendait suivre ses princi])es avec moi et me donner une éducation philosophique.

Tel est pourtant le sort des grands hommes : ils ont travaillé pour le bonheur de l'humanité , et leurs contemporains leur ont décerné la palme du génie; dès loi's leur nom seul fait autorité. Mais les hommes sont négligents et in-

souciants , ils lisent rapidement leurs écrits ou même souvent se contentent d'en entendre parler par des gens aussi peu instruits qu'eux-mêmes; insensiblement les vérités proclamées par le génie , s'altèrent , bientôt on leur attribue des erreurs grossières ; ces erreurs se propagent et s'augmentent, et les sophismes les plus dangereux s'abritent sous l'autorité de leur gloire qu'ils profanent.

Mon oncle Junius croyait sincèrement m'élever d'après le système de Jean-Jacques et il en était à cent lieues.

Oli donc avait-il vu que le philosophe genevois conseillât aux parents de ne point accoutumer leurs enfants au respect des choses saintes, à l'obéissance, à l'ordre, au travail? Jean-Jacques repousse l'usage du despotisme, mais non l'autorité; il veut, par des moyens sagement combinés, que l'enfant en reconnaisse l'utilité , l'excellence , et vienne, conduit par la raison, se ranger sous ses lois ; il veut que le jugement s'exerce avant toute autre faculté , pour qu'un jour toutes lui soient subordonnées; mais oîi donc a-t-il dit aux familles : « Vous abandonnerez votre enfant à lui-même ; la nature seule en fera un homme honnête , dévoué à ses devoirs, éclairé, sensible, raisonnable? » Pour s'exprimer ainsi, il savait trop bien (jue la nature, livrée à elle-même, ne fait que des sauvages.

Pauvre Jean-Jacques ! Pauvres grands hommes, combien vous devez souffrir dans votre immortalité des sottises que l'on vous impute si gratuitement ! N"élait-cc donc pas assez d'avoir, durant votre vie, été calomniés par vos ennemis? faut-il que vous le soyez encore après votre mort, par ceuv (jui se disent vos admirateurs et vos amis?...

Le général y allait de bonne foi. « Laissons cet enfant se déployer dans sa liberté , » disait-il à miss Jenny quand celle-ci hasardait quelques observations timides; «sa raison et son cœur se développeront tout naturellement avec le temps; et comme il n'aura jamais été froissé pur personne , son caractère sera doux, bon et généreux. Les enfants que l'on contrarie dans leur première enfance contractent quelque chose de dur et d'amer; par Thabitude d'obéir passivement, ils perdent le sentiment de leur dignité ; ils deviennent lâches, menteurs et dissimulés. »

Ces idées de mon grand-oncle étaient mêlées de vrai et de faux. Il est bien vrai qu'il est jjon , autant que cela se peut, sans inconvénient, de démontrer aux enfants la raison des ordres qu'on leur donne : l'obéissance alors s'apf)uie sur l'inteHigence ; mais, comme il se présente une foule de circonstances où il est matériellement impossible de leur démontrer la raison des ordres qu'on leur donne, soit parce que cette raison est au-dessus de leur portée, soit parce qu'on n'en a pas le temps , il est nécessaire de les accoutumer à obéir d'abord , quitte à leur en démontrer le motif ensuite, s'il y a lieu.

Il est certain que personne ne s'opposant à mes caprices, je n'avais pas besoin de me cacher pour les accomplir, je n'étais donc pas dissimulé ; je n'avais peur d'être grondé ni puni, je n'étais donc pas lâche; et comme je n'avais rien à cacher, je n'étais pas menteur. Mais étais-je franc, courageux, sincère? non assurément; car ces vertus ne méritent ce nom qu'autant ([uo leur pratique offre quelque danger, et je n'en avais aucini à courir. Lcprcniier vicedemon

éducation était donc de n'exercer mon âme qu'à des vertus négatives, s'il était permis de se servir de ce mot; c'était tout au plus l'absence de vices, mais ce n'était pas la vertu.

Mais ce n'était pas même l'absence du mal; car je devins, contrairement aux prévisions de mon oncle, égoïste, exigent, impérieux et méchant; enfin, sous Tinfluence de dame nature , je pris bientôt toutes les allures d'un petit polisson et d'un mauvais garnement. Et puis un jour, attribuant généreusement ses erreurs à Jean-Jacques, mon oncle n'eût pas manqué de dire avec amertume : « Fiez-vous donc aux philosophes ! ils vous développent en phrases sonores de magnifiques théories ; mais essayez un peu de les mettre en pratique, et au lieu des bienfaits qu'ils vous promettent, vous ne tarderez pas à vous voir assaillis des plus tristes malheurs; utopistes! utopistes! que de maux vous doit l'humanité !

Ainsi n'eût pasmanqué de parler mon oncle, si l'on m'eût laissé grandir sous sa direction imprudente; et moi, je répète encore en finissant ce chapitre :

« Pauvre Jean - Jacques Rousseau ! Pauvres grands hommes! »

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