‹ Les confessions d'un écolierChapitre 8 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

[XANT ffiic jo 11 eus que cinq ou six ans, le parc -J^ de Ferrières et la coiiipagiiie de Stop me suf- ^ firent ; mais en grandissant, je sentis le besoin de la société d'enfants de mon âge et je la cherchai; le château était tellement éloigné de tout centre 'habitation que je ne pouvais y rencontrer d'enfants de ma condition ; cela m'était d'ailleurs fort indilîérent et je m'accommodais tout aussi volontiers des petits paysans: entre eux et moi, la diiîérence n'était pas grande. Avec ses idées d'égalité, mon oncle Juniusnc trouvait aucun inconvénient à ce <iue je fré([iientasse les enfants des paysans , fermiers ou journaliers. «Il avait grandi parmi ces gens-là, » répétait-il souvent, ce qui ne l'avait pas enii)éché de devenir pair et maréchal de France; « il n'apprendra pas dans leur compagnie les détours menteurs de la politesse, cela est vrai, ajoutait-il; mais il ap[>ren(lra (|Miine vie

simple, frugale, occupée, est la première garantie de bonheur en cette vie. » C'était toujours du Jean-Jacques

arrange a sa manière.

A six ans, le parc me parut trop étroit; j'entraînai ma gouvernante dans le village voisin ; tantôt je voulais me rafraîchir chez un fermier avec une bonne tasse de lait pur, tantôt je voulais déjeuner chez un autre avec une omelette au lard ou aux fines herbes.

Miss Jenny avait reçu l'ordre de payer partout généreusement mes petites dépenses; c'est vous dire que j'étais bien accueilli partout ; d'ailleurs mon oncle était chéri et , respecté dans tout le pays :n'eût-ce été qu'à cause de lui on m'aurait bien reçu; mais j'avais aussi ma petite part dans le bon accueil qu'on me faisait : ces braves gens me trouvaient drôle etprétendaient que j'étais un bon petit gars. Il n'y avait pas jusqu'à miss Jenny quel'on écoutait bouche béante quand elle racontait dans son baragouin les merveilles de Londres, les richesses de l'Angleterre et les mœurs de ses habitants.

Parmi les paysans dont je fréquentais le plus assidûment la maison , je dois citer le père Fanel, fermier aisé des environs, et un peu plus loin , la famille Duroncher, qui habitait une dé ces masures qu'on appelle un four dans les campagnes, parce qu'autrefois on y avait boulangé. Le père Duroncher n'était qu'un pauvre journalier, mais c'était un digne homme, de mœurs irréprochables et d'une piété solide ; mon oncle qui l'employait de préférence , l'estimait fort et me recommandait particulièrement d'être honnête avec lui.

Le père Fanel avait un lils nommé Pierre, garçon de

sept ans ({ui en paraissait neuf, tant il était fort, hardi et vigoureusement découplé. Malgré sa brutalité, car Pierre était fort brutal, je l'aimais beaucoup, parce qu'il était bon compagnon, toujours disposé à courir, à rire, à jouer, et infatigable au jeu ; c'était ce qu'il me fallait avant tout : après tout, ni mieux, ni plus mal élevé que tous les enfants de sa condition, il appelait chaque chose par son nom le plus cru et jurait à tout propos avec une aisance admirable", les plus gros jurons ( et il en avait une jolie collection à son service! ) découlaient de ses lèvres comme miel. Son père riait de tout son cœur en l'entendant, et se réjouissait dans son orgueil de ce que son fds serait un gars qui ne se moucherait pas du pied. Je n'ai jamais bien compris cette expression, je pense qu'elle signifie dans la pensée de ceux qui l'emploient, un homme qui ne se laisse manfpier d'égards par personne. Le fait est que Pierre était le i)lus querelleur, le i)lus batailleur des enfants du village, il était toujours battant ou battu; mais, il faut lui rendre justice, dans ce dernier cas il ne se plaignait pas et ne pleurait jamais, quelle que fût la rudesse des taloches qu'il eût reçues ; c'était un rude garçon : tous ses camarades, même beaucoup plus grands que lui, le craignaient et radminiienl presque. Je ne le craignais pas du tout; quant à moi, je sentais fort bien que le nom de mon oncle me protégeait contre tous et que ni Pierre ni aucun autre n'oserait maltraiter le neveu d'un généra), jiair de France, maréchal, etc. ; mais j'admirais (raillant [tins la liaidicssc et la force de Pierre, (pie j'étais moins capal)le de liniiler. Je n'ai jamais été, je ne serai jamais, je crois, fort belli-

queux ; mais à part cette réserve de mauvais traitement , mes camarades en sabots ou pieds nus , ne m'épargnaient pas les plaisanteries, les sarcasmes , les rudes propos. Le paysan est, naturellement et des son plus bas âge, ennemi mortel des distinctions sociales; c'est qu'il a le sentiment intime de son utilité et comprend ({uc sans l'agriculture il n'y a de prospérité possible pour aucun État; il est donc la première base de toute société. Le paysan a raison, et les plus grands rois se sont toujours fait une obligation d'bonorer l'agriculture et de traiter d'une façon particulière ceux^'i s'y livrent avec succès; c'est la mère nourricière du genre humain. Enfin, la vie des champs, d'une simplicité primitive, avec ses grands horizons, la contemplation constante de la nature, ses besoins bornés, connnunique au caractère une indépendance, une fierté native qui s'accommode mal de distinctions dont elle ne comprend pas les subtilités; aussi fallait-il voir comme ils me traitaient quand je m'avisais de vouloir faire de la supériorité avec eux. « Tiens, celui-là, disaient-ils d'un air méprisant , croit-il pas ([ue nous serons ses domestiques parce qu'il est un petit monsieur; plus souvent: qu'il aille trouver ses pareils s'il n'est i)as content ! »

En me parlant ainsi, ils augmentaient mon orgueil, car, malgré leur intention, ils avouaient la supériorité de ma condition en avouant qu'ils n'étaient pas mes pareils.

Pour moi, je ne songeais guère alors à cette différence et pourvu qu'ils consentissent à m'admettrc dans leurs jeux, je les trouvais parfaitement mes pareils.

3'avais attiré Pieno au cliàteau pour y partager mes jeux.

Plusieurs fois mon oncle l'avait rencontré dans le parc et lui donnant une petite tape sur la joue , lui avait dit « : Bon- jour, gros garçon, tu déjeuneras avec Arthur cluique fois que tu viendras : allons, amuse-toi bien avec lui , mais ne t'avise pas de le frapper , car tu es plus fort (pie lui , ce serait lâche de ta part ; et puis... et puis... (avait-il ajouté en faisant la grosse voix et les grands yeux) je te couperais les oreilles, vois-tu? » En même temps, il tordait sa grosse moustache blanche ; Pierre en avait tremblé de peur, et depuis ce jour-là, il n'aurait pas osé me donner seulement une chi({uenaude ; puis tous ses camarades êH avaient été instruits : « Vous ne sayez pas ? leur avait dit Pierre , le général m'a juré ([u'il me couperait les oreilles , si je tapais son neveu. » — Et tu crois ça, toi? avait repris un plus grand qui se croyait un Roland, t'es pas encore malin; on dit ça aux enfants pour leur faire peur, mais on ne leur coupe rien du tout... — Oh ! mais c'est qu'il n'a pas Pair bon, quand il se fâche, le général! et j'ai entendu dire qu'il avait tué autrefois un homme rien que pour avoir été regardé de travei's. — Oui , reprenait Pierre et si vous aviez vu avec quelle voix il m'a menacé et avec quels yeux 1 c'est à faire frémir rien que d'y penser, — Et puis, reprit le pi'emier interlocuteur, quand bien nicnic qui n mus coup- }'(i'U pas les oreilles, ee «' s rail pas encore si ainusanl , quand i n vous donnraii qu'ujie volée de coups de can)ie et pour ça, je l' parierais; l'nez! voijez-vous , niesl avis, que l plus sûr est encore de n' pas s'ij fier! »

— Tais-toi! test un peureux.

— Moi!... Moi!... un peu icun !

— Oui : toi! t'est un peureux!...

— Eh ben , à la première occasion ous qui viendra nous asticoter, j'vas lui fiche des giffes... paries-tu?

— Oui : je parie.

En etîet , le lendemain, celui qui avait parié, vint exprès me taquiner; je n'étais pas très-patient et je lui répondis bientôt des choses peu agréables; il me frappa... mais je fus vengé aussitôt , non par le général qui n'apprit le fait que plus tard, mais par Stop, mon brave compagnon (|ui ne mv ({uittait pas. Stop, me voyant attaqué, sauta sur le petit rustre, le terrassa, et toujours bon dans sa colère même, le foula sous ses larges pattes, non avec la précaution dont il usait avec moi , vous pouvez le penser ; puis, comme s'il eût compris à qui il avait affaire, il se contenta de déchirer à belles dents le fond de sa culotte , ne lui permettant de se relever qu'en montrant en plein aux spectateurs pris d'un fou rire , ce qu'au théâtre Séraphin un mal appris nomme l'horloge , dans le fameux dialogue du Pont cassé.

Le petit matador gagna son pari , mais il perdit ses chausses, fut battu par son père en rentrant au logis, et n'eut pas les rieurs de son côté.

Depuis ce jour, je n'eus plus rien à craindre : la terreur qu'inspiraient aux gamins les grosses moustaches du général et surtout les crocs luisants de Stop me protégèrent suflisamnient. Quand je jouais avec eux , leur première condition était celle-ci : « Dis donc iH'tit. ton gios chien n'en es! pas. hein?... » et pour que je pusse jouer aACc eux . miss .Icmiuv avait la complaisance de tenir Stop en laisse en les prévenant

pourtant qu'elle le lâcherait sur le premier qui me ferait quelque méchanceté; mais la leçon donnée à l'un d'eux profita à tous : je pus me mêler avec eux sans danger.

Toutàl'heureje vousai donné , exprès pour que vous puissiez enjuger, unpetitéchantillonfort adouci de leur langage ; leurs manières n'étaient pas plus civilisées : l'un se mouchait avec les doigts, moyen prompt et peu dispendieux , je le veux bien , mais fort dégoûtant ; un autre se croyant plus poli , se mouchait sur sa manche ; celui-ci vous éternuait au visage ; celui-Là passait grossièrement devant tout le monde , devant les personnes les plus respectables, sans ôter son bonnet ou sa casquette , sans même demander excuse ; tous se plaisaient dans la saleté , dans la boue , dans la poussière ; ils avaient constamment les mains et la figure d'une malpropreté repoussante ; ils semblaient avoir horreur de l'eau, horreur des brosses, horreur des peignes, horreur de tout ce qui sert à la toilette. Parlaient-ils d'un homme âgé, c'était le père un tel... , d'une femme respectable , la mère une telle..., n'épargnant àpcrsonnc les sobriquets sots ou impertinents qu'ils se prodiguaient entre eux... Jean était surnommé caliborguon, parce qu'il avait le malheur <le loucher; Jacques traînant un peu la Jauilic dioile, il ne répondait plus (ju'à lappellalion de iruiiKird: .losepli portant ordinairement une casquette de loutre, on l'avait affu])lé du surnom de bonnet à poil. Us avaient voulu me surnommer crapoussin, parce que j'étais un des plus jeunes et le plus faible de complexion ; mais je m'étais révolté , menaçant de Stop, le premier qui me donnerait cette grossière épithète, et, grâce àStop, j'avais conserNc mon nom (rArllun-.

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Depuis, je n'ai retrouvé que chez les hommes de la dernière classe du peuple , cette manie de donner des sohriquels, et l'on pourrait à ce seul signe reconnaître les gens sans éducation.

Ajouterai-je qu'ils étaient d'une odieuse brutalité entre eux, toujours prêts à se donner un coup de pied ou \\\\ coup de poing, à se prendre aux cheveux, pour un oui ou pour un non? Vous en savez assez pour juger du reste de leurs mœurs et de leurs habitudes ; je ne vous tiendrai pas plus sur des détails qui n'ont rien d'agréable en eux-mêmes. Aucun de vous, je l'espère , mes chers camarades, n'a besoin qu'on lui donne des leçons de politesse et qu'on s'efforce de lui inspirer le dégoût des mœurs grossières en lui en plaçant le tableau sous les yeux ; où auriez-vous pris ces habitudes déplorables? vos parents ne vous laissent pas, je le suppose au moins, fréquenter les polissons de la rue , et vous êtes en cela plus heureux que moi , car mon oncle Junius n'y trouvait aucun inconvénient. «Cela se rectifiera de soi-même plus tard » disait-il quand miss Jenny essayait de me séparer de ces sociétés ; «bah! il n'ypasde mal qu'Arthur vive un peu avec ces braves gens-là ; en connaissant les qualités cachées sous ces grossières envoloppes, il apprendra à ne pas mépriser le peuple, et je ne veux pas qu'il le méprise, car j'en suis, moi, du peuple, et son père aussi et son oncle aussi. » Que répliquer à cela? miss Jenny ne pouvait que gémir et me plaindre.

Cependant, j'adoptais insensiblement le langage et les mœurs de mes compagnons, de Pierre surtout que je tVé( jueutais ]>lus assi<hMnent que les autres. Connue il avait mon

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admiration, je mettais ma gloire à l'imiter ; je prenais ses inflexions de voix , ses locutions triviales et jusqu'à ses gestes. Beau modèle! n'est-il pas vrai? Je jurais déjà très-bien, je savais faire le pied de nez, jeter la poudre aux yeux par derrière, tirer la langue ou singer le joueur d'orgues, presque aussi bien que mon ami Pierre Fanel : il était très-content de moi et je ne l'étais pas moins de moi-même. La première fois que mon oncle m'entendit sacrer et jurer, il ouvrit de grands yeux, puis trouvant la chose plaisante, à ce qu'il paraît, il partit d'un fou rire ; après quoi, il prit son air grave , tordit sa longue moustache comme pour dissimuler un sourire et me défendit de jamais jurer dorénavant; la défense fut accompagnée de réflexions aussi justes que sages, mais il fallait commencer par ne pas rire. La première impression était produite ; je pensai que cela n'était pas si affreux, puisque d'abord mon oncle n'avait pu s'empêcher d'en rire et je continuai à jurer sur tous les tons, me contentant de m'observer en sa présence.

Mon père, ma mère et le reste de ma famille ignoraient complètement le changement qui s'était opéré en moi. Javais assez de bon sens pour comprendre qu'ils goûleraienl peu mes petits talents. D'ailleurs, la présence de ma mèi'c agissait si puissamment sur moi, (pie devant elle je ne savais plus (jiie hii dire combien je l'aimais; involontairement et sans calcul, je me métamorphosais en sa présence , et je trouvais pour hii parler des motsel des gestes charinanls. .le com})renais instinctivement cond)ieii toute rudesse, toute grossièreté, étiiit opposée à sa nature si élégante, si noble, si choisie, et combien elle en serait blessée ; or, je pouvais

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commettre toutes sortes de sottises, mais la pensée que jalfligerais ma mère m'eût arrêté tout court au milieu de mes plus grands écarts.

Comme je ne veux inspirer à mes lecteurs que des idées justes, après leur avoir montré Pierre Fanel, je dois leur faire connaître Thérèse Duroncher : l'un était la représentation du peuple sous ses mauvais côtés ; l'autre en était le type dans ce qu'il a de plus noble ; il faut les connaître tous les deux pour savoir ce que le peuple contient de fâcheux et de louable.

Thérèse Duroncher avait huit ans à peine ; mais elle n'en paraissait que sept tout au plus , tant elle était mince , mignonne et délicate dans sa petite personne ; elle avait de beaux yeux noirs, expressifs, et qui peignaient la douceur , la bonté, la sensi])ilité de son âme ; elle aimait tendrement sa mère, plus tendrement peut-être encore son père ; celuici disait un jour à mon oncle devant moi, qu'elle ne lui avait jamais causé d'autres chagrins, que ceux que lui avait donnés sa débile santé.

Thérèse ne s'exprimait pas plus élégamment que les autios enfants du village, mais elle ne prononçait jamais un mot grossier; si son langage était simple, il était du moins convenable envers tout le monde, et respectueux envers les personnes à qui elle devait du resjiect. Généralement aimée })arce qu'elle était aimable, elle savait reconiiaître l'affection qu'on lui témoignait. Enlin, on ne la voyait point vagabondei' à travers les champs ou jouer sur la place avec les autres petites fdles; elle préférait demeinvr chez, elle à aider sa mère dans les soins du inéna*ie, ou à lire, car The-

rèse savait lire depuis l'âge de six ans. La maîtresse d'école la chérissait comme sa propre fdle, le curé en faisait l'éloge à qui voulait l'entendre, et toutes les mères de l'endroit la proposaient en modèle à leurs enfants.

J'aimais beaucoup Thérèse Duroncher : elle m'avait conquis par son extrême douceur , comme Pierre par sa force et sa hardiesse ; je l'aimais mieux que Pierre, car pour elle, je devenais complaisant au point de faire toutes ses volontés, tandis que pour rien au monde, je n'eusse cédé à Pierre en quoi que ce fût : c'est que je craignais la domination de celui-ci , et que je sentais fort bien qu'en lui cédant une fois c'était encourager sonpenchaid au despotisme, et il est certain que je ne [xtuvais éviter de tomber sous son absolutisme qu'en le combattant sans cesse. Au conlniire, je pouvais me soumettre sans danger auv fantaisies de Thérèse : elle comprenait aisément combien mes concessions étaient volontaires, elle savait qu'elle ne pouvait en obtenir de ma part qu'autant que je le voulais , et elle m'en avait de l'obb'gation. De mon côté, je me rendais très-exactement compte de noire situation respective, el j<; m'y plaisais, Irour vanl du cbaiine ;i mériter la reconnaissance de Tbérèse, certain d'ailleurs de replacer la supérioiilé de num (-(Mé , dès que je le voudrais.

Thérèse, guidée en cela par un sentiment de délicatesse, usait toujours de l'iidluence que je lui laissais prendre sur nu)i, ])oui' mempèclier de me livrera mes caprices souxeni blâmables, et pour obtenir de moi des concessions tout à mon avantage. }fiss Tlicirsc, en réalité, me gouxcinail plus cl niienv que ma (jotui-iicss miss .Imnij. (les clioscs-la se

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voient fort souvent, et c'est pour cela qu'on doit apporter tant de précautions dans le choix des petits [compagnons qu'on donne aux enfcuits.

Thérèse et Pierre éprouvaient l'un pour l'autre une antipathie instinctive que je m'explique aujourd'hui : l'une représentait le bien, l'autre le mal, deux principes contraires, conséquemment hostiles ; ils évitaient de se rencontrer dans le parc. Pierre ne laissait pas échapper une occasion de nuire à Thérèse dans mon esprit ; il cherchait à la rendre ridicule, il me faisait rire à ses dépens; je riais de Thérèse, mais je voyais la jalousie de Pierre, et j'en riais aussi en moi-même ; son manège n'aboutissait à fin de compte qu'à m'inspirer plus d'estime pour ma petite compagne, plus de mépris pour lui. Plusieurs fois, il avait poussé la colère en me parlant d'elle, jusqu'à prétendre la battre, la première fois qu'il la rencontrerait ; je m'étais toujours élevé contre les méchantes intentions de Pierre, jurant que je prendrais la défense de Thérèse et que je me brouillerais entièrement avec lui.

. Mais Pierre était une de ces tètes de fer qui accomplissent quand même leurs volontés , et pour cela ne reculent devant rien. Il ne me parla plus de Thérèse, et je pus croire qu'il avait abandonné ses projets: il n'en était rien, il y songeait plus que jamais ; seulement, il attendait sournoisement rinstant de les mettre à exécution. Cette occasion ne tarda pas à se présenter, ainsi qu'on va le voir.

Un matin , à l'heure où je n'étais pas encore descendu dans le parc , il vint. Le concierge le connaissait comme le compagnon le plus assidu de mes jeux ; il le laissa entrer.

Il se glissa le long des charmilles et s'y tint caché. Peu de temps après, Thérèse se présenta, s'assura d'un coup d'œil que Pierre n'y était pas ; ne le voyant pas, elle entra avec assurance ; Pierre la laissa s'avancer dans le parc et dépasser même l'endroit oii il se tenait caché ; (dors il sortit cl, l'appelant par son nom: « Tiens, dit-il, d'un air étonné, c'est toi, Thérèse! Eh hen, tant mieux, nons allons jouer ensemhle en attendant Arthur. »

Se voyant pour ainsi dire tomhée dans un piège, Thérèse pfdit et se trouhla , puis elle voulut s'enfuir du coté de la grille...

— C'est ça, courons, lui cria Pierre, c'est moi qui vais t'attraper ! . . .

Mais la pauvre petite, sachant hien à qui elle avait aiïaire, s'était arrêtée :

— Laissez -moi, dit -elle toute tremhlante à Pierre, je ne veux pas jouer avec vous !

— VA pourquoi ça? tu es donc hien princesse? est-ce que tu crois (pie je ne te vaux pas ?

— Je ne dis pas cela et je ne le pense pas; je sais Mcii que vous êtes le fds d'un riche fermier, et moi je ne suis (pic la fdle d'un pauvre journalier : mais num [)c\v ma dciêndii de jouer avec les garçons du village.

— Tu joues Lien avec Arthur.

— Ce n'est pas un garçon du village.

— Ah ! c'est ça : tu joues avec lui }mrce (jue c'est nu petit monsieur, et nous, tu nous méprises.

— Je ne méprise i)ersomie, mais les autres gaieons (uil des jeux trop forts i»our moi ; j'en ai peur.

76 LES CONFESSIONS D'UxN ÉCOLIER.

— Voyez donc cette mijaurée ! Es-tu de vei re pour craindre qu'on ne te casse en te touchant î... D'ailleurs, ce que tu dis n'est pas vrai : ton père ne t'a pas défendu de jouer avec moi; c'est un mensonge.

— Je ne sais pas mentir.

— Non! lu te gênes; c'est pour m'humilier que tu prends des airs méprisants avec moi ; mais je ne veux pas qu'on m'humilie : veux-tu jouer tout de suite ou je vais te donner des taloches ! ah ! mais ! . . .

Ne sachant plus que faire pour éviter les brutalités de Pierre, Thérèse prit le parti de ruser avec lui ; la ruse est la seule ressource de la faiblesse opprimée.

— Eh bien, lui dit-elle, espérant par là gagner sans danger l'heure où je descendrais, eh bien, à quoi allons-nous jouer ? voulez-vous que nous fassions de petites corbeilles avec des petites branches flexibles? j'en fais souvent avec Arthur; il les trouve très-jolies.

— C'est possible; mais moi, je n'aime pas les jeux à rester assis.

— Eh bien , je vais courir après vous.

— Non, tu ferais semblant de ne pas pouvoir m'attraper. C'est moi (pii vais courir après toi; comme ça , je sei-ai sûr que tu courras de toute la force, et gare à loi si tu ne vas pas assez ^ite , je saurai Ijieii te pousser.

Thérèse avait bien peur, car elle comprenait qu'il allait lui arriver quelque malheur; cependaid elle chercha encore un moyen de l'éviter.

— Mais Pierre, vous coure/, bien j)lus t'orl ([ue moi; je serai t rop vite attrapée, si vous ne me donnez pas beaucoup d' avance .

— Je t'en donnerai tant que tu voudras, mais pas du côté delà grille...

C'était justement ce que Thérèse voulait, espérant se sauver chez le portier.

— Mais papa, dit-elle en pK'urant , papa m'a détendu de dépasser jamais les taillis.

— Tu mens encore ; allons, sauve-toi de suite par là, ou gare les taloches ! . . .

— Laissez-moi heaucoup d'avance alors!... réponditelle en s'éloignant dans le sens (ju'il lui montrait.

— Prends vingt pas.

— Oh ! ce n'est pas assez.

— Prends trente pas...

— Ce n'est pas encore assez... vous courez si vite, vous Pierre.

— Allons, y es-tu?

— Non : je veux quarante pas...

Et elle en preniiit cinquante , espérant avoir assez d'avance pour échai)per au mauvais garçon j)ar un détour cl gagner la loge du portier. Mais elle n'a\ait \)itë assez conq)té sur la rapidité de Pierre.

— Tu y es, n'est-ce pas, lui dit-il? je fai laissé [)rcndre plus de ciniiuanle pas d'avance sur moi; tu \ es?

— Oui, lui répondit Thérèse en s'enl'uyant à tontes jauihes derrière un taillis... oui, ]'\ suis!...

J^^lle se croyail sauvée; ((uand loul à coup Pierre. ;ni lien de suivre les allées, se jette à IraNcrs le taillis au ris(piedt" se déchirer la ligure et les mains, et regagne ainsi tonte I avance (piil lui a\ail donnée...

— Ce n'est pas de jeu ! ce n'est pas de jeu î disait la pauvrette en se précipitant à toutes jambes vers la grille du parc.

— Sauve-toi ! sauve-toi ! lui criait Pierre en riant , et à chaque seconde, il gagnait un pas sur elle... sauve-toi! ou tu ne risques rien !

Il approchait toujours davantage. Thérèse le sentant si près d'elle , jetait des cris i)ercants. « Maman ! Maman I Arthur! Arthur! » criait-elle.

Je descendais précisément l'escalier du parc, tenant à la main mon cerceau et mon bâton. Tout absorbé dans ses projets de méchanceté, Pierre ne m'avait pas vu; il se rapprochait de Thérèse ; au lieu de se contenter de la toucher légèrement à l'épaule, ainsi que cela doit se faire, il la poussa si brutalement que ma douce petite compagne tomba sur le sable ; sa tête porta , et elle se releva le visage ensanglanté et pleurant à chaudes larmes. Pierre riait : « Tiens, disait-il, tu ne tiens donc pas sur t'es jambes; bah! ce ne sera rien ; je vais balayer la place ! » En même temps, avec son bonnet, il feignait de nettoyer l'endroit où elle était tombée... « Maintenant, » reprit-il, « il n'y a [»lus de danger; nous pouvons recommencer!

— Non! non! vous êtes un méchant; papa le disait bien , et je le vois.

— Moi ! un méchant! est-ce (pie je lai fait e\[»rès! vastu te taire bientôt et ne pas me dire des sottises, parce (pie tu ne sais pas courir !

— C'est vous qui m'y avez forcée ; je ne le voulais pas ; vous l'avez fait exprès pour me faire du mal.

' — Tu en as menti . je ne l'ai pas fait exprès.

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