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Mais j'étais arrivé tout près de lui , iudigué de sa méchanceté et pleurant de voir souffrir Thérèse.
— Oui, tu l'as fait exprèS;, lui dis-je, et tu es un méchant; tiens, voilà pour ta méchanceté ! » Et je lui donnai un rude coup sur la tète, duhàton que je tenais à la main; je ne me connaissais plus; heureusement, j'étais encore trop faihle pour le hlcsser dangereusement ; d'ailleurs, il avait paré le coup, en partie, avec la main; cependant, s'il eût été ainsi fi-appé par un enfant de sa force , il ne s'en fût tiré que la tête ouverte.
■ A peine il se sentit frappé , qu'il hondit sur moi en s'écriant : « Ah ! tu t'avises de me Lattre, toi ; nous allons voir ! tu vas me payer ça ! »
Je me défendis vaillamment : je ne voulais pas paraître lâche devant Thérèse. La lutte pourtant ne fut jtas longue et je tomhais par terre, comme Thérèse accourait pour arrêter les coups de Pierre ; mais elle ne savait pas frapper la honne Thérèse ; elle s'efforçait en vain d'arracher Pierre de dessus moi; il ne la sentait seulement pas, et j'allais prohahlcment payer cher ma vivacité, lorsque ma présence d'esprit me sauva : « Stop ! Stop ! à moi ! à moi 1 Stop ! » criaisjc à haute voix. Au nom de Stop, Pierre, tout elhvué, lâcha ])rise et, se relevant, se sauva à toutes jamhes hors du |>arc : il se rappelait que Stoji avait d'excellents crocs et ne plaisantait pas avec ceux ([ui attaquaient sou jeune mailre. Je me relevai tout meurtri et un œil poché d'un coup de poing.
— • Mon Dieu, Arthur, connue ce méchanl garçon vous a fait mal, s'écria Thérèse, et à cause de moi encore! oh ! je ne me le pardonnerai jamais!... Klle sanglotait en parlant
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ainsi. Bien que je souffrisse beaucoup de mon œil, je ne voulus pas le lui laisser voir dans la crainte de la chagriner davantage, et je m'efforçai même de la consoler.
— Bah! lui dis-je en prenant un air gai, cela ne sera rien, et du moins, il ne sera pas dit que j'aurai laissé battre une bonne petite tîlle comme vous, devant moi, sans prendre son parti et sans la défendre... Allez ! il a reçu un bon coup de bâton et maintenant il ne se frottera plus à moi .
Thérèse sanglotait de plus belle en m'écoutant :
— Vous êtes bien bon et bien courageux, Arthur ; mais cest égal, je ne me consolerai jamais qu'on vous ait fait tant de mal à cause de moi.
— Tais-toi ! ne pleure plus et ne dis rien de cela à }>ersonne, entends-tu? c'est tout ce que je te demande. Je dirai que je me suis cogné bêtement à un arbre en courant après toi . . .
— Mais si l'on m'interroge ?
— Tu diras comme moi.
— Xon : parce que d'abord , ce serait menlir, et ensuile parce qu'il me semble que je dois dire combien vous avez été bon et courageux... c'est mon devoir.
— Alors, va-t'en; je m'arrangerai comme je pourrai.
— Adieu, Arthur... Oh! je n'oubherai jamais ce que vous avez fait tout à l'heure; et je vous en suis bien reconnaissante.
— Allons donc! vcu\-tu te taire? Adieu Thérèse, adieu. J'eus encore le courage de rester debout la regardant paitir
jusqu'à ce qu'elle lut hors du parc ; mes forces étaieiil à l>oul.
LES CUiX FESSIONS D UN ÉCOLIER. 81
le cœur me manquait, il me passa comme un éblouissemcnt devant les yeux .et je tombai par terre sans connaissance.
Quand je revins à moi, j'étais couché dans mon lit, ma gouvernante veillait à mon chevet : sans m'adresser de question , on m'appliqua trois sangsues sous l'oeil malade ; je me laissai faire tout ce qn'on vonlut, sans dire un mot , tant je craignais d'avoir à mentir ou de dire la vérité. Le lendemain , il n'y paraissait plus; je vins le matin rendre à mon oncle Junius mes devoirs accoutumés.
41 m'embrassa avec plus de tendresse que d'hal)itude. « Si je te demandais comment cet accident est arrivé, tu me ferais sans doute un gros mensonge; aussi, je ne te le demanderai pas pour une raison bien sinq)le, c'est que je sais toute la vérité.
— Quoi, mon oncle ?...
— Oui, j'étais à la fenêtre de mon cabinet, de là j ai tout vu sans rien dire ; je voulais te laisser faire et voir comment tu te comporterais. Si tu l'étais conqtorté comme un lâche, je ne l'aurais plus aimé ; car je méprise les JAclics.
— Je liai |)as élr lâche, mon oncle, lis-jc en relesaiit la tête avec une cerlaiiie lierté.
— Je le sais l)ien, et cela m'a fait plaisir , je ne le le cache j»as; ce|)endanl je iiaime pas non |)lusles laipiiiis. les mauvaises létes...
— Mais, moi M HIC le, je \(ius assure. . .
— Tais-loi donc, puisipie je le dis ipie j'ai assiste d ici a loiile .\olie (|iierelle ; lu as pris le parti du plus l'aiMc contre le plus l'oii : e'«'sl bien, e'esi d aiilaiil niieiiv (pie le plus fort axait tous les loils possibles.
82 LES CONFESSIOxNS D'UN ÉCOLIER.
— N'est-ce pas, mon oncle, qne Pierre avait tort ?
— Oui, cent fois : c'est un méchant et un làclie... puisqu'il abusait de sa force contre une créature douce , bonne et faible, et qui ne lui avait fait aucun mal.. . tu t'es bravement conduit.
— Jenai pasétéle plus fort, interrompis je avec un souj)ir.
— Non, mais tu as eu du sang-froid, de la i)résence d'esprit au mibeudu danger, et tu t'es tiré d'affaire par la ruse à défaut de la force : je t'ai entendu appeler Stop, comme je descendais mettre à la raison ton polisson de camarade. Quand je suis arrivé, la peur de Stop l'avait mis en fuite; j'ai entendu ta conversation avec Thérèse. Écoute bien ce que je vais te dire, mon enfant: c'est bien d'être généreux, c'est bien d'être courageux et de montrer dans le péril de la présence d'esprit; mais il est toujours honteux de mentir, même pour cacher une bonne action à ceux qui ont le droit de savoir tout ce qui nous intéresse. Promets-moi que tu ne mentiras jamais, même par modestie.
— Je vous le promet-;, mon oncle, interrompis-je en lui donnant la main.
Il la prit, m'embrassa tendrement et ajouta :
— Je ne te dirai pas connnent tu dois te conduire avec Pierre. S'il revient te chercher, je veux voir si lu le sentiras. . . Maintenant, va-t'en jouer, et n'oublie jamais rien de ce que je viens de te dire.
Vous voyez, mes chers lecteurs, que je n'ai rien oublié, quoique je n'eusse que sept ans à peine et ({u'il y ait presque dix ans écoulés depuis ce moment. Jamais les paroles que m'ont adressées mes j»arents ou mes maîtres n'ont été
perdues. Au milieu de l)eaucoup de défauts, c'est une de mes meilleures qualités : permettez-moi de m'en féliciter en passant et de vous la souhaiter à tous.
Mon oncle Junius négligeait sans doute beaucoup de m'enseigner les lois de la civilité : je n'avais guère de savoir-vivre, et j'aurais fait une sotte figure au milieu d'enfiints du monde à Paris. Mon instruction était plus négligée encore, puisqu'à sept ans, je. ne savais pas une lettre de l'alphabet, non par insouciance, mais par esprit de système, ainsi que je vous l'ai dit i)lus haut. Mais il ne laissait pas échapper une seule occasion de fortifier mon cœur, délever, d'ennoblir mon âme. Il aimait à me laisser l'honneur de mes bonnes actions qu'il encourageait sans me les suggérer. M'inspirant ainsi une certaine estime de moi-même qui me faisait rougir à la seule pensée de m'avilir par un acte de l)assesse, il dévelop[)ait en moi le sentiment de l'honneur, qui n'est en chaque homme que le sentiment de sa dignité personnelle. A sept ans, j'étais donc un vrai petit rustre pour le langage et les manières, mais un jK'tit rustre d'un cœur noble et d'une âme généreuse. On })eut employei plus mal son temps, convenez-en avec moi.
Bien que charmée des bons sentiments (pie je laissais souvent éclater en sa présence, ma inèic déplorail mon ignorance. Quehpu'lois, elle essayait de nrinsjiiier le goni de l'élude : tantôt, elle m'appfH'tait une lellre dKudoxie (pii a\ail ponriani un an de moins (pic moi, el. se relusanl àme la lire |>onr un momenl. hicli.nl de soule\er mon depd contre moi-même ; une aulre l'ois, a diner. elle promcllail à ma cousine Ions les Ixndions dont elle p(tuiiMil lire les
84 LES CONFESSIOiNS D'UN ÉCOLIEK.
devises : ils me passaient tous devant le ne/, jjieii entendu \ mais j'en étais peu affligé ; habitué à voir satisfaire immédiatement tous mes caprices en friandises, personne n'était moins friand que moi.
Dans cette occasion , le général se fâchait presque toujours: « Vous voulez donc rendre gourmand votre fds, ma chère nièce, lui disaib-il , puisque vous lui apprenez à ne rien l'aire qup dans l'espoir que vous llatterez sa gourmandise? c'est développer volontairement chez lui un défaut à l'abri duquel j'ai pris soin de le mettre.
— Mais il faut pourtant qu'il apprenne à lire , répondait manière.
— Soit, mais il n'y a pas encore de temps })erdu , le désir lui en viendra un beau matin. »
Ce beau matin vint en effet. La santé de ma mère l'obligea à faire le voyage des eaux de Plombières ; son absence devait durer deux ou trois mois ; je fus d'une tristesse accablante pendant la première semaine qui suivit son dé[>art . Mais quelle fut ma joie quand un jour m'appelant ]»ar la.fenétre de son cabinet, mon oncle me dit : « Arthur ! monte Vite, voici des nouvelles de ta mère! » A ce mot , je devins tout pâle et, grimpant rescalier quatre à quatre, j'arrivai devant mon oncle tout palpitant d'émotions.
— Maman se j)orte-t-elle mieux, mon oncle? ([uc dit-elle pour moi?
— Je n"eii sais rien, mon ami.
— Y(uis n'a\('/ donc pas lu sa lettre?
— X(tn , mon ami. clic l"esl adressée; la Noici encoi'e toute cachetée; lien^. prends-la.
LES CONFESSIONS D'UN ÉCOLIER. 8r»
J'avançai la main en hésitant , puis m'assevant sur les genoux dvi général : « Voulez-vous me la lire, mon oncle?
— Non, répondit-il en souriant sous ses grosses moustaches blanches ; j'ai promis à ta mère, à son départ , de ne pas te lire ses lettres.
— Oh ! mon oncle , mon bon petit oncle ! . . .
— Oui, tu es bien gentil , mon petit Arthur, bien câlin . surtout quand tu veux obtenir quelque chose ; mais j'ai promis, et jamais, entends-tu bien, Arthur, poursuivit-il en reprenant tout son sérieux, jamais je n'ai ni;ni(pié à ma parole : il n'y a que les hommes sans honncui" (jni manquent à leur parole. »
Je connaissais le général: quand il parlait (riionneui', c'était fini; il ne transigeait jamais avec ce senliiiiciil-là. .le baissai la tête et je laissai tomber quelques larmes sur la lettre que je tenais à la main.
— Tu pleures, Arthur? reprit sévèremeid mon oncle; tu saiscombienje méprise les entants (pu" jdeurent sans un juste motif. Pourquoi pleures-tu?
— Parce que je suis malheureux ; j'aime lanl ni.i i»elile maman et je ne puis savoir ce (pTelle nie dil dans cellt! lettre...
— A qui la faute?
Je baissai la tète encore plus bas el pleurai nn peu pins sans répondre, ])uis relevani le iront :
— Est-il bien difficile <ra|)pren(lre à lire, mon oncle?
— Non, certes, puis((ue tous les entants sa\ent lii-e à si\ ans et souvent nu"^me à cin([.
— Kst-ce liien lonu?
86 LES CONFESSULXS DUS ÉCOLIEK.
— Non, puisque l'on voit souvent des enfants apprendie à lire en un mois ou six semaines.
— Quoi ! dans un mois je pourrais lire les lettres de ma chère petite maman?
— Oui , si tu le voulais bien.
— Je le voudrai , mon oncle . je le voudrai.
— FJi ])ien , dès demain . tu peux commencer avec ta gouvernante.
— Non , mon oncle, pas aNcc ma gouvernante.
— Pourquoi donc? quel est ce caprice?
— Ce n'est pas un caprice, mon oncle, mais je travaillerais mal avec elle : elle m'a trop laissé prendre Ihahitude de faire mes volontés.
— Je suis bien aise que tu recoiniaisses de toi-même, combien la docilité est nécessaire à un enfant; tu vois qu'il. est bon d'être soumis à une personne raisonnable et de souffrir son influence.
— Oui, mon oncle, je le reconnais bien aujourd'hui : un enfant n'a pas assez de volonté par lui-même pour le bien ; il faut qu'il y soit aidé par les grandes personnes, et ])uis, il me semble que j'aurai plus de cœur à étudier, si je suis au milieu dautres enfants (jui étudient : leur exemple m'encouragera.
— Ce ((ue tu dis est encore fort juste : veux-tu aller à l'école?
— Oh ! oui , mon oncle, je vous en prie.
— Quand ?
— Demain, sil vous plail.
— Ta vivacité me charme; à demain (l(»nc. Je vais aller
m'eiilendre avec M. Tapcrel, le inaitre décole du villa<.'e.
C'est ainsi ([lie par tendresse pour ma mère , je me flécidai à subir l'ennui de l'étude et à devenir un des nombreux disciples de M. Taperet avec lequel nous allons faire connaissance dans la deuxième partie de mes Confessions.
Mon oncle Junius avait eu raison, ce me semble, d'attendre ce moment. J'allais faire de moi-même et par un nolile motif ce que tant d'enfants ne font qiie par contrainte , au milieu des dégoûts, et sous l'empire de punitions qui leur font prendre l'étude en horreur : il est vr;ii que la faute (;n est à eux seuls ; mais en sont-ils moins mallieureux?