‹ Les confessions d'un révolutionnaire pour servir à l'histoire de la Révolution de Février (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · X. — 23-36 juin : Itéaciioii Cnrnigiiac · texte numérisé non relu

X. — 23-36 juin : Itéaciioii Cnrnigiiac

Si pourlant, persistez-vous à me dire, le Gouvernement provisoire avait été conqiosé d’élénicns plus homogènes, d'hommes plus énergiques; si Barbés et Blanqui au lieu de se faire opposition avaient pu s’entendre ; si lesélcctions avaient eu lieu un mois plus tût; si les socialistes avaient dissimulé quelque temps leurs ihéorics; si... si... si... etc. ; avouez que les choses se fussent passées d’une tonte autre manière. LeGouvernemontprovisoireaurait achevé on quinze jours la Révolution; l’Assemblée nationale, toute formée do républicains, aurait combiné, développé son œuvre; nous n’aurions eu ni 17 mars, ni 16 avril, ni 15 nuii; et vous, historien subtil, vous on seriez pour votre théo¬

rie de l’impuissance du pouvoir, et do l’incapacité révolutionnaire du gouvcrnomeul.

Raisonnons donc; et, puisque les faits abondent, citons des faits. Le 17 mars, le 16 avril, le 15 mai ne vous ont pas convaincus : je vais vous raconter une histoire qui vous donnera à rélléchir. îlais auparavant, sachons un pou ce que c’est que l’hisloire.

Il y a doux manières d’étudier riiisloire; l'une que j’appellerai la méthode prorûleiuielle, l'autre, qui est lit méthode philosoplmiue.

La première consiste à rapporter la cause dos événemens, soit à une volonté snpérienrc dirigeant de haut le cours des choses, et cpii est Dieu : soit à une vulonlé hnmaine momentanémeiil placée de manière à agir sur les événemens par son libre arbiire, comme Dion. Cette inélhudi.( n’exclut pas absolument tout (h'ssein, toute préméditation systématiepa.' dans l’hisfoiia', ; mais CO dessein n’a rien de nécessaire, il pourrait être à chaque iiislant révoqué au gré(io son .lulcur : il déjiend (jntièremont do la détermination des liersonnagos, et delavolontésouvoraincdeDieu. De même que Dieu, suivant les théologiwis, aurait pu créer une infinité do mondcsdill'érensdu monde actuel ; tlo même la Providence aurait pu diriger le cours des événemens d’une infinité d’autres manières. Si, |iar exemple, Alexandrele-Grand, au lieu de mourir à trente-deux ans. avait vécu jusqu’à soixante; si César avait été vaincuà Phàrsalc; si Constantin n’était pas allé s’établir à Bysancc;' si Charlemagne n'eût i)as fondé ou consol idé le pouvoir temporel dos papes ; si laBastille ncs’était pas.laissé prendre le 14 juillet, ou qu’un détachement de grenadiers eût chassé du Jeu de paume les représentans dit liouplo, comme firent ceux de Bonaptirlo à Sl- Cloud; n’est-il pas vrai, demande l’historien providentiel, que. la civili.sation aurait pris un autre cours,,quc le catholicisme n’aurait pas en le même caractère, et ([u’ÎIenri V ou Louis X Vil

On voit qu’au fond celle théorie n’est pas autre chose ipio celle du hasard. Ce que le croyant nomme P[invn)E.\CE, le sceptique l’appelle l’onTc.xE ; c’est tout un. Fieschict Alibaud, croyant par le régicide hilter le triomphe de la déihûcratie ; Bossuet, rapportant l’iiistoire universelle a l’établissement de l’Eglise calholi(|ue, apostolique et romaine, étaient de la même école. En fait de science historique, il n’y a pas de dill'érence entre le pyrrhonisme absolu et la plus profonde superstition. Celle politique du dernier règne, sans système malgré son pomjieux verbiage, politique do bascule et d’expédions, vaut, au fond, autant tpie celle de Grégoire ML C’était uneroutinequisuivait, comme le catholicisme, son développement dans une cécité profonde, et sans savoiroù elle aboutirait.

La méthode philosophique, tout en reconnaissant que les faits particuliers n’ont rien de fatal, qu’ils peuvent varier h l’infini, nu grc des volontés qui les |irodnisenl, les cnn-

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. sidère tous cependant comme dépendant de lois générales, inhérentes à la nature et à l'humanifé. Ces lois sont la pensée éternelle, invariable de rhistoire : quant aux faits ijui les traduisent, ils sont, comme les caractères d’écriture qui peignent la parole, comme les vocables qui eiqiriment les idées, le côté arbitraire de l’histoire. Ils pourraient être indéfiniment changés, sans que la pensée immanente qu’ils couvrent en souffrît.

Ainsi, iwur réjwndre à l’objection qui m’est faite, il était possible que le gouvernement pro- ' visoire fût composé d'autres hommes ; que Louis Blanc n’en fit point partie ; que Barbés et Blanqui ne vinssent pas compliquer de leur influence rivale une situation déjà si complexe ; que la majorité de l’Assemblée nationale fût plus démocrate : tout cela, dis-je, et bien d’autres choses encore étaient possibles; les événemens auraient été tout diti'érens de ce que nous les avons vus ; là est le côté accidentel, fadice, de l’histoire.

Mais la série révolutionnaire au milieu de laquelle le monde moderne est engagé, série qui résulte elle-même des conditions de l’esprit humain, étant donnée, plus un préjugé, admis par tout le monde et combattu en môme temps pai- tout le monde, d’après lequel c’est à l’autorité constituée sur la nation de prendre l’initiative des réformes et de diriger le mouvement, je dis que les événemens qui devaient s’en déduire, quels qu’ils fussent, heureux ou malheureux, ne pouvaient être que l’expression de la lutte qui s’engagerait fatalement entre la tradition et la Révolution.

Tous lès incidens auxquels nous avons assisté depuis février tirent leur signification de cette double donnée. D'un côté, une révolution économique et sociale, qui vient, si j’ose ainsi dire, à heure militaire, s’imiwser à la suite de vingt révolutions antérieures, politiques, philosophiques, religieuses; de l’autre, une confiance irrélléchie, suite des mœurs féodales, à l’initiative du gouvernement. Encore une fois, la Révolution de février pouvait avoir une autre péripétie, d'autra acteurs, des rôles ou des moft’/'s dilVérens. Le spectacle, au lieu d’être une tragédie, pouvait n’être qu’un mélodrame : le sens, lanioralitéde la pièce restait lemême.

. D’après cette conception philosophique de l’histoire, les faits généraux se classent, s'engendrent l’un l’antre avec une rigueur de déduction que rien dans la sciences positiva ne surpasse ; et comme il at possible à la raison d’en donner -la philosophie, il est possible à la prudence huiriaine d’en diriger !e coursi Dans la théorie providentielle, au^contraire, l’histoire n’est plus qu’un imbrc^Iio romanesque, sans principe, sans raison, sans but; uii argument pour la superetition comme pour l’athéisme, Je scandale de l’aprit et de la conscience.

Ce qui entretient la foi à la Providence est la confusion involontaire des lofs de la société

avec la accidens qui en forment la mise en scène. Le vulgaire, apercevant une certaine logique dans les faits généraux et rapportant à la même source la faits de détail, dont il ne découvre ni le but ni la nécessité, puisqu’en effet cette nécessité n’existe pas, en conclut une Volonté providentielle qui règle souverainement les petites choses comme les plus grandes, le contingent et le nécessaire, corafce'dit l’école : ce qui est tout simplement une contradiction. Pour nous, la Providence en histoire est la même chose que la révélation surnaturelle eh philosophie, l’arbitraire dans le gouvernement, l’abus dans la propriété.

On va voir, dans l’événement que j’ai à raconter, tandis que la démocratie, d’une part, et le parti conservateur, de l’autre, obéissant aux mêmes passions, s’eltorcenl avhc une ardeur égale d’exercer sur les événemens une pression favorable à leurs idées, l'histoire se dérouler suivant ses lois propres avec la précision d'un syllogisme.

Le Gouvernement provisoire avait garanti, de la manière la plus formelle, le droit au travail. Cette "arantie, il l’avait donnée en vertu de sa prétendue initiative, elle peuple l’avai t acceptée comme telle. L’engagement avait été pri.s de part et d’autre de bonne foi ; combien d’hommes, en France, au 24 février, même parmi les adversaires les plus acharnés du socialisme, auraient cru impossible à un Etat aussi fortement organiséquele nôtre, aussi abondamment pourvu de ressources, d’assurer de l’ouvrage à quelques centaines de mille de travailleurs^ La chose paraissait si facile, si simple; la conviction à cet égard était si générale, que les plus réfractaires au nouvel ordre de choses se fussent trouvés heureux de terminer à ce prix la Révolution. D’ailleurs, il n’y avait pas à marchander : le peuple était maître, et quand, après avoir porté le poids du jour et de la chaleur, il ne demandait pour honoraires de sa souveraineté que de travailler encore, le peuple pouvail à juste titre passer pour le plus juste des rois el le plus modéré des conquérans.

'trois mois avaient été donnés au Gouvernement provisoire pour faire honneur à son obligation. Les trois mois s’étaient écoulés, et le travail n’était pas venu. La manifestation du 15 mai ayant apporté quelque désordre dans le.s relations, la trailetirée par le peuple sur le gouvernement avait été renouvelée ; mais l’échéance approcliait, sans que rien donnât heu de croire que la traite serait payée.

—Faites-nous travailler vous-mêmes, avaiejil dit les ouvriers au gouvernement, si les entrepreneurs ne peuvent reprendre leur fabrication.

A celle proposition des ouvriers, le gouver; nemenl opposait une tripléfin de non-recevoir:

— Je n’ai point d’argent, disait-il, et par conséquent je ne puis vous assurer des salaires ;

Je n’ai- que faire pour moi - môme de vos

produits, et je ne saurais à qui les vendre ;

Et quand bien même je les pourrais vendre, cela ne m’avancerait absolument de rien , parce que, par ma concurrence, l’industrie libre se trouvant arrêtée me renverrait ses travailleurs.

— En ce cas, chargez-vous de toute l’indusdrie, de tous les transports, do l’agriculture meme, reprirent les ouvriers.

— Je ne Iq^tuis, répliquait le gouvernement.

Un pareil régime serait la communauté, la servitude absolue et universelle, contre laquelle jiroteslc l’iramensc majorité des citoyens. Elle l’a prouvé le 17 mars, le 16 avril, le 15 mai ; elle l’a prouvé en nous envoyant uné assemblée composée aux neuf dixiémes de partisans de la libre concurrence, du liiire commerce, de la libre et indépendante propriété. Que voulezvous que je fasse contre la volonté do 35 millions de citoyens, contre la vôtre, ô malheureux ouvriers qui m’avez sauvé de la dictature le 17 mars?

— Faites-nous donc crédit, avancez - nous des capitaux, organisez la commandite de l’Etat.

— Vous n’avez point de gage à m’offrir, observait le gouvernement. Et puis je vous l’ai dit, tout le monde le sait, je n’ai point d’argent.

— C'esl à l’Etal de donner crédit, non de k recevoir ! on nousl’a dit, et nous ne l’avons point oublié. Créez un pa])ier-monnaie ; nous l’acceptons d’avance et le ferons recevoir aux autres.

— Cours forcé! assignats! répondait avec désespoir le gouvernement. Je puis bien forcer le paiement, mais je ne imis forcer la vente ; votre jjapier-monnaio tombera en trois mois sous la dépréciation, et votre misère sera pire.

— La Révolution do février ne signifie donc rien! se dirent avec inquiétude les ouvriers. Faut-il que nous mourions encore pour l’avoir faite?

Le Gouvernement provisoire, no pouvant ni organiser le travail, ni donner crédit, du reste routinier comme tous les gouvernemens, avait espéré qu’avec du temps et do l’ordre il l'amènerait la confiance, que le travail se rélablirait do lui-même, qu’il suffirait en attendant d’offi'ir aüx masses ouvrières, qu’on ne pouvait abandonner h leur détresse, une subvention alimentaire.

Telle fut la pensée des ateliers nationaux, pensée toute d’humanité et de bon désir, mais éclatanti^veu d’impuissance. Il eût été pénible, dangereux peut-être, do dire brusquement à ces hommes qui avaient cru un moment à leur prochaine émancipation, de retourner à leurs ateliers, de solliciter de nouveau la bienveillance de leurs ]iatrons ; cola eût été pris pour une trahison envers le peuple, et jusqu’au 15 mai, s’il u'élait pas gouvernemenl, le peuple était roi. Mais d’un autre côté le gouvernemenl provisoire s’était bientôt aperçu qu’une renovation économiipie, telle qu’il l’eùt fallu pour donner satisfaction au peuple, n’était jioint

affaire d’Etat; il avait éprouvé que la nation répugnait à cette méthode révolutionnaire ; il sentait de plus en plus que ce qu’on lui avait proposé sous le nom A'orçjanisation du irmiH, et qu’on avait cru si facile, lui était interdit. Ne voyant pas d’issue à ce labyrinthe, il avait pris le parti de rester dans l’expectative, et, en même temps qu’il provoquerait de son mieux la reprise des affaires, de nourrir les ouvriers sans travail, ce dont personne assurément ne pouvait lui faire un crime.

Mais, i(f çncore, le gouvernement se berçait de la plus fatale illusion.

Le parti doctrinaii'e, rallié au parti absolutiste, parlait haut depuis la débâcle du 15 mai. (l’était lui qui régentait le gouvernement et l’Assemblée, et qui, do la tribune et par scs journaux, donnait le mot il’ordre à la France, républicaine si vous voulez, mais surtout conservatrice. l’cudant que les démocrates, à force de presser le iiouvoir, étaient en train de le perdre, les doctrinaires, poussés iiarlcs jésuites, s’apprêtaient à le ressaisir. L’occasion su montrant favorable, ils ne pouvaient la laisser éclia)iper.

Les adversaires du gouvernement prétendirent donc que le rétablissement de l’ordre, et par suite le retour de la confiance, était incompatible avec l’existence des ateliers nationaux: que si l’on voulait sérieusement laire renaître le travail, il fidlait commencer par dissoudre ces ateliei's. En sorte (pie le gouvernement SC trouvait enlacé (fini double cercle, acculé en face d’impossibilités géminées, suit qu’il voulût procurer du travail aux ouvi-iers, ou seulement leur donner crétlit, soit qu’il désirât les renvoyer chez eux, ou se décidât pour un temps à les nourrir.

La réaction se montrait d’autant plus intraitable, qu’elle pensait, non sans raison, que les ateliers nationaux, comptant alors plus de 100,000 hoiri'sics, étaient le boulovart du Socialisme; que colle armée une fois dispersée, on aurait bon marché et de la démocratie, et de la 'Commission exécutive; peut-être pensaient-ils (|u’on pourrait, avant de discuter la Gonstitution, en finir avec la République. La iiartie était belle : ils étaient décidés là suivre leur chance, et à profiler de leur fortune. Cos hommes, si chatouilleux à l’endroit de la banqueroute quand il s’agit de leurs rentes, étaient prêts à violer la promesse faite au nom du pays par le Gouvernement provisoire, à faire banqueroute aux ouvriers du travail garanti, et, au bosoiti. à soutenir cette banqueroute par la force.

'folle était donc la situation :

Comme prix de la Révolution de février, et en conséquence do l’opinion cpie l’on avait de la qualité du pouvoir, il avait été convenu entre le Gouvernement provisoire et le peuple, (pe celui-ci se démettait de sa souveraineté, et (|u'en irrenanlle pouvoir, IcGouvernements’engageail à garantir, sous trois mois, le travail.

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