‹ Les confessions d'un révolutionnaire pour servir à l'histoire de la Révolution de Février (volume 2)Chapitre 8 sur 13 · LES CO> I · texte numérisé non relu

LES CO> I

L’exéculion du traité étant impossible, l’assemblée nationale refusait d’y souscrire.

De deux choses l’une; ou il interviendrait une transaction; ou bien, si les deux partis s’obstinaient, il y aurait une catastrophe.

Aux uns l’humanité, le respect de la foi jurée, le soin de la jiaix ■ aux autres les embarras financiers de la République, les difficultés de la question. l’ineomiaSlence démontrée du pouvoir, commandaient de se prêteràunaccommodemeul. C’est ce qui fut compris,du côté des ateliers nationaux, représentes par lems délégués, mais surtout par leur nouveau directeur Lalanne, et par le ministre des travaux publics Trélat, qui dans ces jours déplorables se conduisit en homme de cœur, et fil son devoir.

Comme celte partie des faits relatife à l’insurrection de juin est restée jusqu’ici fort obscure, que le Rapport d’enquête sur les .d'iaires de juin n’a eu garde d’en faire mention, et que l.à pourtant se révèlela cause de ces sanglantes journées, j'entrerai dmis quelques détails. 11 faut que le peuple connaisse à quels ennemis il avait à faire, et comment s’escamotent les révolutions; il faut que la bourgeoisie sache à son tour comment on exploite ses terreurs, cl quels intrigans font servir ses seiitimens de loyale modération à leur politique exécrable. Les principaux renseigneniens m’ont été fournis parM. Lalanne lui-même, qui m’a témoigné, à celte occasion, une complaisance dont je ne saurais trop ici le remercier.

La Commission exécutive venait de constituer un ministère. Le 12 mai, Trélat est appelé aux travaux publics, département auquel incombait la ciiaige des ateliers nationaux. 11 aperçoit imiiiédiatéuieiil les dangeis de la situation, et clierclio sans retard les nioyciis d’y parer. Des le 17, malgré le trouble apporté parla journée du 15, il institue une commission qu’il chaigo de lui faire un rapjiort sur les ateliers nationaux, et de lui proposer une solution. Ix lendemain 18, cette commission se réunit ; elle délibère sans désemparer pendant la journée entière. Le rapport est rédigé dans la nuit suivante, lu à la commission dans la matinée du 19, discuté et arrêté, dans cette seconde séance, copié et remis sur-le-champ au ministre. Après en avoir entendu la lecture, Trélat déclare qu'il enadopte toutes les conclusions, donne ordre de le faire imprimer de suite ; et d'es le 20, à deux heures, l’imprimerie nationale avait tiré les 1,200 exemplaires destinés à l’Assemblée constituante et aux principales administrations.

La distribution devait avoir lieu le jour même.

Tout-à-coup l’ordre est donné de surseoir à la distribution; pas un exemplaire ne doit sortir du cabinet du ministre, la Commission exécutive en a ainsi décidé. Elle craint que les conclusions du Rapport, que certains principes qui y sont exprimés, le droit au travail entre autres, ne soulèvent dans l’Assemblée nalionale une opposition violente. Depuis le 15 mai, des

passions hostiles commencent à se faire jour ; il ne faut pas leur donner un prétexte d’éclater. Quand l’audace pouvait seule la sauver, la Commission exécutive s’abandonnait à la peur ; l’heure de sa retraite avait sonné.

Arrêté dès le début dans la voie de réforme à la fois prudente et radicale où il s’engageait, le ministre ne se rebute pas. Il cherche au moins à extirper les abus les plu^rians parmi ceux que la Qtmmissiou lui a signalés; mais il ne reçoit du jeune directeur qui avait présidé dès l’origine à la création des ateliers nationaux que des promesses non suivies d’etlet. On eût dit qu’un fatal génie s’acharnait à aggraver ie mal, en même temps qu’il en empêchait le remède. Quelques jouis se perdent ainsi en efforts inutiles. Trélat veut vaincre l’inorlie qu’il rencontre, donner plus d’autorité à ses ordres, s’entourer de plus de lumières; dans ce but, il reconstitue la commission et y fait entrer les adminislrateui's expérimentés qui représentent divei-s départemens ministériels. Cette commission se réunit ie 26 mai, .sous la présidence du ministre; elle appelle le directeur, et reconnaît bientôt (lu’elle n’a rien à attendre de lui. Il est remplacé le jour même.

De ce moment, la Commission des Ateliers na/ionowa:s’établit en permanence ; elle reprend une-à une, modifie, étend ou restreint les propositions qui faisaient l’objet du premier rapport. D’abord elle s’occupe de la réforme des abus ; elle réduit les bureaux qui avaient pris un développemenf excessif; remplace le travail <à la journée par le travail à la tâche; organise, avec le concours des autorités municipales, un contrôle, et du premier coup reconnaît que sur 120,000 noms inscrits, 25;ü00 doivent être raj'és pour double ou triple emploi. Mais toutes ces mesures sont de pure répression; il no suffit pas de réduire peu à pou les cadres de cette grande armée, il faut pourvoir au travail des hommes que l’on congédie. La Commission le sent, et c’est l’objet de son incessante préoccupation.

Elle présente successivement au ministre des propositions spéciales de nature à rassurer les travailleurs sur les intentions du pouvoir. Des cncohragemeus aux associations ouvrières, la colonisation algérienne sur une vaste échelle, une loi sur les prud’hommes, l’organisation d’un s.Ystème de caisse de retraite cl d’assistance, telle est la part qu’elle propose de faire aux légitimes exigences de la classe ouvrière. Des primes à l’exportation, des avances sur les salaires, des commandes directes, une garantie sur certains'objets manufacturés, sont les mesures qu’elle indique en faveur des coramerçans et des industriels. Le bourgeois et l’ouvrier avaient part égale à la sollicitude de la commission i.comme dans sa pensée leurs intérêts étaient solidaires, elle ne les séparait point dans ses projets d’encouragement et de crédit. Elle évalue à 200 millions la dépense totale à réparlir

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entre les divers déparlemens ministériels; mais elle est convaincue qu’il s’agit là d’une dépense l)roducliYC, d’une charge apparente et non réelle, beaucoup moins lourde pour le pays que les conséquences d’un plus lor.g chômage.

Trélat adopte pleinement ces vues. U no s’agissait plus là, en ctfet, ni de communisme, ni d’organisation égalitaire, ni de main-mise universelle de l’Etat sur le travail et les projiriétés. 11 s’agissait simplement de revenir au sialu ijm, (le.rentrer dans l’ornibre, d’où la secousse do février nous avait fait sortir, 'l'rélal c'iorche à faire pénétrer ces idées dans les commissions do l’Assendalée nationale; mais en vain, ün,objecte la pénurie du Trésor ; et l’on no veut pas voir qu’il s’agit do sauver le Trésor lui-mème, en lui rer.dant, par une largo distribution de crédit, ses recettes anéanties. On allecte de ne pas conqirendro (pie tes sacritices faits au travail prolilcnt moins encore à l’ouvrier (ju’au patron, et qu’apres tout la bourgeoisie est encore lit partie la ]ilus intéressée à cette reprise tutélaire du travail. — <( 21)0 millions pour licencier une armée de 100,000 hommes, s’écriait j\l. le baron et calculateur Charles Dupin 1 » — Comme si les 100,000 hommes des ateliers nationaux n’avaient pas été une minime fraction de la classe travailleuse alors sans ouvrage. Alt! si au lieu des travaillcnr,s, il avait été question d’une conqtagnie do clioinin do fer!... — « 200 millions! c’est bien cher! Ce serait une honte d’admettre que, jiour conserver la paix publique, il fallût payer à chacun de vos 100,000 ouvriers une priiiie de- 2,000 fr. Nous n’y consoulirons jamais. Toul au plus pourrait-oii, on pronomyml la disso- JidioU immédiate, donner a chaque liüimnc le salaire de trois mois, soit 100 fr., on toul 10 millions, ce rpii est loin de 200. Aveccetto avance, les ouvriers se rclireraienl sans doute satisfaits. » •

Eldaiis trois mi5is?....deinandail le directeur Lalanno.

Mais il s’agissait bien de raisonner vraiment ! Des clameurs s’élèvent contre tout projet de natitre ci ménager les transilions; onvou'l ex pixir. (hi le dit tout bas d’abord, et l’on se contenle prudemment do faire aux actes du gouvernement une sourde opposition. Mais bientôt on s’enhardit, on se décidé à courir les chances d’une lutte terrible. Celle voix qui ré]Telc incessamment qu’il faut en finir, et qui s’échappe à travers h's portes dos bureaux do l’Assemblée, porledansles masses le tnmhleet l’exaspération. Et cependant les ouvriers, bleu éloignés déjà de celte épo(|ue où ils assignaient un terme de trois mois à l’organisation agricole-induslriellc, consentaient tous à rentrer chez leurs patrons, avec la seule garanlie que leur donnait la nouvelle loi sur les prud’hommes, votée sous l’inttialivo do Flocon, alors ministre du comnierce. — Du travail! un travail utile! loi était le cri que d’une voix unanime poussèrent pendant tout le

cours du mois de juin plus do cent mille hommes.— Om', s'écriait Trélat, dans une dos plus belles inspirations dont ail retenti la tribune française, il faut (/uc l'Assemblée nationale décrète le travail, comme autrefois la. Convention décréta la victoire! Ce noble langage excite le sourire des malthusiens. Eu valu, d’accord av(R! le ministre, le directeur Lalanno vient annoncer, le 18 juin, à une commission de l’Asscmlilée, ei le 20, .au Comilédu Inavail, que l’oii luurlie à une calasiroplie: les oreilles restcut sourdes à la vérité, les yeux se forment à la lumière. Le sort était jete! La dissiilution est résolue; elle s’üxéculera, coûte fpie coûte. A la séance du 23 juin, le ciloyon do Falloux vient lire le raiiporl qui conclut”au renvoi imnuMiat des ouvriers, moycnnaul une iiidcnmilé do eliùiiiage de Irois millions, soit par lioinme environ irenir ■francs!... Tronic francs, pour avoir fondé la llépulili(|uc! Treille francs pour ia rançon du moiiopolc! Troiito fi'aiirs eu écliaiige d’une élornité de misère! Cela rappelle les treille deniers jiayésà.Iudaspour le sang de .lésiis-Clirisl! A celle oil're de treille francs, les ouvriers l'époiiilent par des barrirades.

■l’ai dit CO qui fut fait du coté des ateliers nationaux pour arriver à une conclusion pacifique. .lovais, historien fidèle, donner la contreparlic do ce i-ecil. afin que le lecieur saclic quelles ont élé de part et d’autre les intenlious, quelle pari de responsabilité, revient à cliaciin dans ce lugiiliro drame.

'l’ous mes dociimens sont extraits du Mo-

l’rc.sséd’en finir, le goiivernemcnl, par imo décision minislérielle, eu date du , avait d’aixird oll'erl aux ouvriers de 17 à 2.') ans l’altei'iinlive, ou de wmlraeler des engagemeiis dans l’armée, ou, sur leur refus, do se voir exclus des alcliers nationaux. — I.a famiii^u l’esclavage ; voilà comment les doclriiiaires cti-’ Iciidaioiiî procéder à la dissoliilioii des ateliers nalioiiaux.

Le 21 juin, la Curamissioii exécutive, donne des ordres pour que les eiirùlemcns eommoiiccnt do suilc. «Le public-el les oinricrs » eux-mèmes, dit le Moniteur, rerronl avec i> plaisir (juc par celle mesure on commence enfin » la solution de cette (/rare ipicsiion. l.es ale- 1) liersualiouaux nul été une nécessité inévitable >> l'our quelque temps ; maiiileuaiU ils sont un » obstacle au rélalilissemeiil de l’industrie el » du travail. 11 inqiorto donc, dans ïintcrèt le I) plus pressant des ourriers eu.c-mcmrs, (|ue les » alcliers soient dissous; et nous sommes |)er- » suadés que les travailleurs le com|irendrqnl » sans peine, grâce au bon sens el au palrio- » Usine intelligent dont ils ont fait preuve si » souvent, n

Le 22 juin, le gouvernemeut informe les ouvriers ciue, dans l’état de la législalion, les engagemens ne peuvent être contractés qu’à 18 ans; mais que, pour faciliter la dissolution de

ateliers nationaux, unprojet de décret, en ce moment soumis àrAssembléenationale,a6aisse à 17 ans la limite de l’âge requis pour l’enrôlement vpionfaire. '

L’âge de l’apprentissage devenu l’âge de la conscription! quelle touclianle sollicitude!

quel commenlaire à la théorie de Malihus !

Tandis que la Commission exécutive vaque à ces soins m^ens; que le Comité des travailleur s’ensevelit dans les enquêtes, les rapports, les discussions, les projets, la réaction jésuitique harcèle lé ministre des travaux publics, épouvante l’Assemblée nationale sur les consé^ queiices cmmiiuiiisles du rachat des chemins de 1er, montre partout la main de l’Etal jirête à s’emparer du travail libre et des proiniétés. il. de Monlalembert, otcc l’à-propos le plus perfide, cite le passage suivant du journal la Repiibligite écrit klus l’inspiration de la théorie d’initiative gouvernementale qui dominait alors ;

« Nous ne chercherons pas à tourner la' difficulté ; on ne gagne rien à ruser avec lès gens d’allaires... Oui, c’est de lagucslinnde votre propriété et de cotre société giéil s'agit ; oui, il s’agit de substituer la propriété légitime à la propriété usurpée, la société entre tous les membres de la famille humaine et de la cité politique, à la cité des loups contre les loujis qui fait l'objet de vos regrets. Oui, la remise du domaine public de'la circulation à l’Etat, que vous avez dépossédé, est le premier anneau de la chaîne des questions sociales que la Révolution de I8i8 retient dans les plis de sa robe virile. »

Mais, honnête jésuite, prenez pour l’cxéculion cl l’exiiloitation les chemins de fer tel système que vous voudrez, pourvu que le pays lie soit pas volé, que les transports sc fassent à prix, que les ouvriers travaillent; et laissez 15 République avec la Gazette et le ConslilutionneH...

Mais c’est dans la séance du 23 juin, où, chaque discours, chaque plira.se qui tombe de la tribune, vous fait entendre le ronllement du canon et le roulement de la fusillade, qu’il faut suivre le complot de la coalition jésuilico-justcmiUeu.

La séance débute par un bulletin militaire.

Le piésident informe l’Assemblée que la garde républicaine, marchant avec la garde nationale, vient d’enlever deux barricades rue Planche-Mibray, et que la troupe de bgne a fait plusieurs feux de peloton sur les boulevanls.

Après cette communication, le citoyen Bineau demande la parole pour une motion d’ordre. La veille, à l'issue de la séance, le ministre des travaux publics avait présenté une demaale de crédit de 6 millions pour les travaux à exécuter sur le chemin de fer de Châion à Lyon, aux environs de Collonge. C’est qti’â Lyon comme à Paris, il y avait des massés otivri'eres qui demandaient du travail ; et le

ministre ii’avait pu faire mieux que de ies employer sur cette ligne, dont l’exécution était ar- rêtéé définitivement. Or, le citoyen Bineaii venait objecte!’ que le crédit në pouvait pas être alloué, attendu que la loi de rachat u’élaiit pas votée. Userait irrégulier de commencer les travaux avant d’avoir alloué le crédit.

ïrélat se récrie qu’il ne peut concevoir une telle opposition, puisque, si le rachat u’est pas voté, la compagnie devra rembourser le montant dqs travaux; et qu’en conséquence rien n’empêche d’occuper toujours sur ce point les •ouvriers. Toutefois, sur la motion du citoyeii DuclerC, ministre des finances, la discussion du projet de crédit est ajournée.

L'incident vidé. Flocon, ministre du commerce et de'l’agriculture, monte à la tribune.

Il parle de la gravité des événemens ; il dit que le gouvernement est à son poste ; et, croyant sans doute retenir les masses insurgées en jetant le déshonneur sur l’insurraction, il déclare, bien haut, dit-il, afin que du dehors on l’entende, que les\agitateurs n’ont d’autre drapeau que celui du d&ordre, et que derrière eux se cache plus d’un prétendant, appuyé par l’étranger. U supplie, en conséquence, tous les bons républicains de se sépai’er de la cause du despotisme.

Cette politique malheureuse ne réussit qu’à entlainmer les gardes nationaux sans apaiser les ouvrière, et à rendre la répression plus impitoyable.

La lutte engagée, on no pouvait reculer.

M. de Falloux choisit cet instant pour déposer sur la tribune le rapport relatif à la dissolution des ateliers iiatiouaux, rapport dont les conclusions étaient, ainsi que- nous l’avons vu, connues de])uis deux jours des ouvriers. On peut dire de celui-là, qu’il alluma la mèche incendiaire qui.produisit la conflagration de juin. Envahi, le citoyen Uaynal s’oppose àlalectutc du rapport : Je ne crois pas, s’écrie-il, qu’il g ait opportunité dans le moment actuel. — De toutes parts : iisej.'Itscï/

Et M. de Falloux donne lecture.

Corbon fait observer que le Comité des travailleurs, tout en étant d’avis de la dissolution, avait cependant reconnu que l’on ne devait y procéder qu’apr'es avoir donné aux ouvriers lés garanties auxquelles ils avaient droit; que le Comité avait préparé à celte fin un décret, dont -il fait connaîlre„les dispositions. Le décret est désavoué.

Ici, la discussion est interrompue par une nouvelle communication du président sur les faits d’armes qui se pas.sent au dehors. Il annonce que la fusillade est engagée sur les boulevards; que les barricades s’élèvent dans la cité; qu’une femme du peuple a été blessée à l'épaule. Tout Paris est en armes !

A ces mots, Cretoh, que rien n’arrèle, demande la parole pour faire déclarer l’urgence d’une proposition ainsi conçue :

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« La Commission cxcicnlive déposera dans le plus bref délai possible l’état détaillé de toutes les recettes et de toutes les dépenses elïectuées pendant les cont vingt-sept joura écoulés depuis le 24 février jusqu’au 1" juin 1848. »

C’était le procès fait au Gouvernement provisoire et à la Commission exécutive. Pendant ([u’on la forçait de licencier les ateliers nationaux, le seul appui qui lui restât; pondant (jun, pour plaire it ses ennemis, elle fusillait dans la rue ses propres soldats, et cpie chacun lie ses membres exposait sa vie sur les barrica- (ies, on la traduisait à la barre, on lui demandait ses comptes. Point do temps perdu poulies hommes do Dieu : la Providence les protège. L’urgence est accordée.

La discussion du jirojet do rachat des chemins de for est alors reprise. Le citoyen Jobez a la parole.

«Quelle que soit la gravité des circonstances, je pense que la discussion doit subir les phases ipi’elle aurait suivies dans un momeni

de calme et de paix.Partisan décidé de

l’exéculion des grands travaux ]iublics jiar l’Elal, je viens pourtant combattre le projet de rachat qui vous est présenté, et appuyer les conclusions de votre commission des fmaaces.»

El pourquoi ce jeune représentant, le plus liCimCle et le plus modéré de tous les réjuiblicainsdu lendemain, vient-il abjurorson oiiilnon avec tant d’éclat?

Ah ! c’est que le Gouvernement avait fail entendre qu’il comptait sur l’adoption du projet de rachat des chemins de fer pour donner un travail utile aux ouvriers, et (ju’on ôtant au fiouverneraont cette ressource, on prenait entre deux feux la Révolution. Les ouvriers demandent du travail! Non, point de travail, dit •lobez, dont la pensée répond à celle de Riuoau.

« Depuis la réunion do l’Assemblée, continue-t-il, toutes les fois qu’on parle des ateliers nationaux, on vous répond par le rachat des chemins de for. Et lorsqu’on dit -. Mais sans ce rachat, vous avez 311 millions.de travaux à exécuter, portoz-y tout ou partie des ateliers nationaux: on répond ; Doimez-nous la loi de rachat. Les argumens sont toujours les mêmes; et, par une coïncidence singulièi-e, il se trouve que ce recensement des ateliers nationaux demandé depuis la réunion de l’Assemblée n’est )/as encore accompli, et que les travaux qui ont été choisis sont tous à la porte de Paris. »

Pure chicane. 11 ne s’agLssait pas des travaux que le Gouvernement avait à exécuter, il en a pour plusieurs milliards; mais dos soumîmes qu’il y pouvait mettre. Or, il croyait que la loi de rachat des chemins do for devant lui procurer et plus d’argent et surtout plus de crédit, cette loi était éminemment favorable à l’occupation des ouvriers.

Le 17 mars, le peuple avait demandé au Gouvernement provisoire l’éloignement des trou-

.pes, et n’avait pu l’obtenir. Le 23 juin, la réaction impose à la Commission exécutive la dispei-sion des ateliers nationaux, c’est-à-dire l’éloignement du peuple : il est accordé sur-lechamp. Il y a toute une révélation dans ce rapprochement.

A peine le citoyen Jobez est descendu de la tribune, ([ue le ministre de la guerre, général Cavaignac, y moule poui- donner de nouveaux renseignemens sur l’insurrection. L’émeute est chassée des faubourgs Saint-Denis et Saint- Martin; elle n'occupe ])lns que les quartiers Saint-.lacques et Saint-Antoine. La garde nationale, la garde mobile, la garde républicaine, la ligne enlin (car toutes les forces dont le pouvoir dispose étaient alors réunies contre lü jieuple), sont animées du meilleur esprit.

Ainsi , c’était <à coups de lusil tpic l’Assemblée nationale payait la dette du Gouvernement Itrovisoire! Eh bienl je le demande. : quels furent les plus coupables, des insurgés de mars, d'avril, do mai, ou dos provocateurs de juin'.’ de ceux qui sollicitèrent le gouvernement, afin d’en obtenir du travail, ou do ceux qui lui jiront dépenser 2,500,000 cartouches pour le refuser?

Mais qu’aurait pu le canon contre l’innocence, s’il n’avait eu le renfort de la calomnie'! A cotte mémo heure où le général Gavaignac faisait part à l'Assemblée de ses dispositions stratégiques,' le maire de Paris, A. Marrasl, écrivait aux municipalités des douze arrondissomens la circulaire suivante; on dirait un édit de Dioclétien.

« Paris, 23 juin 1848, trois heures après midi.

» Citoyen Maire,

1) Vous êtes témoin depuis ce matin des efforts tentés par un pe/ù nombre rie lurhu^x pour Jeter au sein de la po]mlation les plus vives alarmes.

, » Les ennemis de la République prennent tous les masques; ils exploitent tous les m,ailleurs, toutes les difficultés iiroduites par les événemens. » — (Qui donc exploitait la difficulté, si ce n’est ceux-là même qui atlectaieni de s’en |ilaindre le plus'? ) —« Des agens étrangers se joignent à eux, les excitent et les paieni. Ce n’est pas seulement la guerre civile qu’ils voudraient allumer parmi nous ; c'est le pillage, la (Icsorganisulioii .sociale, c'est la ruine de la France qu’ils prépareiïl, et l'on devine dans (|uel but.

» Paris est le siège principal de ces infàme.s intrigues; Paris ne deviendra pas la capitale da dé.5ordre. Que la garde nationale, qui est la première gardietme do la paix publique et ties propriétés'', mmfvame bien que c’est d’elle surtout qu’il s’agit, de scs intérêts, de son crédit, de son honneur. Si elle .s’abandonnait, c’est la patrie entière qu’elle livrerait à tous les hasards ; ce sont les familles et les propriétés gii’elle

io-

laisserait exposées aux- cajamilés les plus affreuses.

» Les troupes de la garnison sont sous les armes, nombreuses et parfaitement disposées. Que les gardes nationaux se placent dans leurs quartiers, aux bords des rues. L’autorité fera son devoir ; que la garde nationale fasse le sien. I)

La proclamation de Senard est plus furieuse encore. Je n’en citerai que ces paroles ; ■

« Es ne demandent pas la République! Elle est proclamée.

» Ui suffrage universel ! Il a été pleinement admis et pratiqué.

» Que veulenyis donc! On le sait maintenant : ils veulent l’anarcliie, l’incendie, le pdlage!... »

Jamais complot fut-il suivi avec une plus implacable persévérance’ Jamais la famine et la guerre civile furent-elles exploitées avec une baÈileté plus scélérate’Et pourtant on se tromperait, si l’on croyait que j’accuse tous ces hommes d’avoir voulu, pour un intérêt de coterie, la misère et le massacre de cent mille de leurs frères. 11 n’y a dans tout ceci qu’une pensée collective qui se. développe avec d’autant lus d’acharnement que chacun de ceux qui expriment a moins conscience de son funeste rôle, et qu’usant de son droit d’initiative, il ne peut subir la responsabilité de ses paroles. Les individus sont susceptildes de clémence-, les partis sont impitoyables. L’esprit de conciliation avait été grand du côté îles Ateliers nationaux -. c’est qu’ils étaient organisés, qu’il y avait des hommes parlant en leur nom et réi)ondant pour eux, Trélat et Lalanne. Le iwrti réaetionnairé, livré à ses fanatiques insShçts, ne voulait rien entendre, parce qu’il n’élàil pas rejjrésenté, et (pi’il agissait sans répondant. Voulez-vous, dans une lutte politique, assassiner votre adversaire, sans encourir l’odieux du crime’ Point de délibération, et le scrutin secret.

Après Cavaignac, Garnier-Pagès, Pâme égarée, la voix pleine de sanglots, vient porter à son comble l’exaltation réactionnaire.—///■««« en finir, s’écrie-t-il (Oui ! oui!); il faut en finir arec les agitateurs! (Oui ! oui! bravo! bravo!)

Le citoyen Bonjean propose qu’une commission soit nommée pour marcher avec la garde nationale et les troupes, cl mourir s'il faut, à leur tête, pour la défense de l’ordre! La motion est accueillie avec transport.

Mauguin demande que l’Assemblée se constitue en permanence. Adopté. Les rapports se croisent, les nouvelles du champ de bataille deviennent de plus en plus graves. Considérant propose d’adresser une proclamation aux ouvriers, afin de les rassurer sur. leur sort, et de mettre un terme à cette gueire fratricide. Mais les parfis sont impitoyables. On ne veut point

de réconciliation; on ne permet pas même à l’auteur de la proposition d’en donner lecture. Elle est écartée par la question préalable. — « Notre devoir est de rester impassibles à notre place, répond le sto'ique Baze, sans délibération avec l’émeute, sans pactisation quelconque avec elle par la discussion d’une proclamation. »

Le sang bouillonne à Caussidière. — « Je demande, s’écrie-tril, qu’une proclamation soit faite, aux flamlieaux, et qu’un certain nombre de députés se rendent, accompagnés d’un membre de la Commission exécutive, dans le cœur de l’insurrection. » — Les cris: A l'ordre! mus parle: comme un factieux! M. le presideni, suspende: la séance! accueillent les paroles du Montagnard. Le ministre Duclei'c, qui- tout à riieure tombera sous les coups de la réaction, traite lui-même cette proposition d'insensée.

Baune se joint à Caussidière. Cris plus nombreux ; Suspende: la séance!

Sur de nouveaux détails fournis par le général Cavaignac, Lagrange revient à la charge. — De toutes parts ; Suspende: la séance !

Enfin le dénouement approche, le mot de l’intrigue est révélé. Pascal Dnprat propose que Paris soit déclaré en état de siège, et tous les pouvoirs remis au général Cavaignac.

Je m’oppose à'iadictature! s’écrie Laraiiit.

Tréveneuc ; La garde nationale demande de fous côtés l’état de siège.

Langlois : C’est le vœu de la population.

Bastide ; Dépêchez-vous; dans une heure rilôtel-de-l’ille sera pris.

Germain Sarrut : Au nom des souvenirs de 1832, nous protestons contre l’état de siège. {Cris: à l'ordre!)

Quentin Bauchart et d’autres veulent ([u’on ajoute à la proposition de Pascal Duprai un article additionnel ainsi conçu : «La Commis- «sion exécutive cesse à l’insiant ses fonctions.)) — C’est une rancune, répond dédaigneusement le ministre des finances Duclcrc. Enfin, on annonce que la Commission exécutive, qui depuis vingt-quatre heures, courant de barricade en barricade, faisait, pour le compte des honnêtes et modérés, tirer sur ses propres troupes, n’attendant pas qu’on la destitue, résigne ses fonctions. Maintenant c’est au sabre à faire le reste ; la toile tombe sur le quatrième acte de la Révolution de Février.

« O peuple de travailleurs! peuple déshérité, vexé, proscrit ! peuple qu’on emprisonne, qu’oii juge et qu’on tue ! peuple bafoué, peuple llétri ! Ne cesseras-tu de prêter l’oreille à ces orateurs de mysticisme,.qui, au lieu do solliciter ton initiative, te parleni sans cesse et du Ciel et de l’État, promettant le salut tantôt par la religion, tantôt par le gouvernement, et dont la parole véhémente et sonore te captive?....

» Le pouvoir, instrument de la puissance collective, créé dans la société pour servir de médiateur entre le travail et le capital, se trouve

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fiiichatné falalemont au capital et dirigé contre ie prolétariat. Nulle réforme politique ne peut résoudre cette contradictioji, puisque, do l’aveu dos politiques eux-mémes, une pareille réforme ii’aljontirait qu’cà donner plus d’énergie et d’exlension au pouvoir, et qu’à moins de renverser la hiérarchie et de dissoudre la .société, le pouvoir ne saurait touclier aux prérogatives du monopole. Le problème consiste donc, pour le.s classes travadlcuses, non à conquérir, mais il vaincre tout à la fois le pouvoir cl le monopnie, CO qui veut dire à faire surgir des en- Irailles du peuple, dos profondeurs dir travail, une activité plus grande, un fait plus puissant qui enveloppe le capital et l’État et ipii les suhjiiguc. Toute proposition de réforme qui nu satisfait point à cette condition n’est qu’un lléau de plus, une verge en sentinelle, 'ririliim vigilanimii, üisaU un prophète, qui menace le prolétariat, n — (Couirndii'lions ccooomù/iies, l'aris, Guillaumin.)

(>.s'lignes, écrites en 18W, sont la propliétie dos événemens que nous avons vus se dérouler on ittiSot lSW. C’est poui- avoir obstinément voulu la révolution |iar le pouvoir, la réforme sociale ])ar la réforme jiolitique, que la révolution de Tévrier a été ajournée et la cause du lirolétariat et dos nalioi'ialités perdue en première instance par toute rEiirope.

Coinhattansde juin! le principe do votre défaite est tians le décret du 2.j février. Ceux-là vous ont altusés, qui vous ont l'ail, au nom du pouvoir, une pi'omesse que le pouvoir était inoapnhle de tenir. Auiincre le pouvoir, c'est-àdire pincer le pouvoir sous la main du peuple parla centralisation séparée des fonctions polilif|nes et sociales ; vaincre le capital jinr la garantie mutuelle de la circulation et du crédit ; voilà quelle devait être la politique de In di'nnocralic. Cela est-il donc si difficile à entendre'?

En mars, en avril, en mai, au lieu de vous orgainser pour le travail et la liherlé, en profilant dos avantages politiques que vous donnait la victoire de février, vous courfiles auGonvorncmonl, vous exigefitcs de lui ce ([uc vous seuls pouviez vous donner, et vous files reculer de trois étapes la révolution. En juin, vicliincs d’un odieux manque de foi, vous ciitos le mallienr de céder à l’indignalion et à la colère : c’était vous jeter dans lu piège qui depuis six semaines vous était tendu. A’otreerreur futd'exiger du ]iouvoir l’accomplissement d’une jironiosso f[u’il UC pouvait tçnir; votre tort, de vous insurger contre la re|iréseulntion nnlionnic et le gouvernement de la iîépuhliquc. Sans doute vos ennemis n'ont pas recueilli le fruit do leur intrigue; sans doute votre martyre vous a grandis ; vous ôtes cent fois plus forts aiijonrd’hni i]ue sous le premier état de siège, et vous pouvez rapjtorler à la justice de votre cause vos succès tdtérieurs. Mais, il faut le reconnaître, puisque là victoire ne pouvait vous donner rien

dé plus que ce que vous possédiez déjà, la facullé de vous concerter pour la production et le débouché, la victoire était d’avance perdue pour vous. Vous étiez les soldats de la République, cela est vrai, et les républicains ne le comprirent pas ; mais les gardes nalionaux étaient aussi les soldats de la République, lessoldalsdo Tordre cl de la liberté. N’accusez jamais de félonie toute une fraction, la plus considérable, du peuple; ne conservez iioint de rancune pour ceux de vos frères trompés qui vous ont combattus. Que ceux-là seulement qui vous ont séduits par des utopies funestes se frappent la poitrine : quant à ceux qui, dans ces jours de deuil, n’ont eu d’intelligence que ])Our exploiter votre misère, je souhaite qu’ils n’abusent jamais assez de ienr pouvoir d’un moment iiour attirer sur leurs têtes de trop justes représailles.

Pour moi, le souvenir des journées de juin pèsera éternellement comme un remords sur mon emur. .te l’avoue avec douleur; jusqu'au 25 je n’ai l'icii prévu, rien connu, rien deviné. Elu depuis (piiir/.e jours représentant du peu- |ile, j’étais cnlié à TAssemhlée nationale avec la timidité d’un enfant, avec l’ardeur d’un néophyle. Assidu, dès 1) heures, aux réunions des Imroaux et des comités, je ne ipiitlais l’Assemblée f[ue le soir, épuisé de fatigue et de dégoût. Depuis que j’avais mis le pied sur le Sina'i parlemenlaire, j’avais cessé d’être en rapport avec les masses ; à force de m’alisorber dans mes travaux législatifs, j’avais entièrement perdu de vue lesalfaires coui'antes. .le ne savais rien, ni do la situation dos ateliers nationaux, ni de la polilicpic du gouvernement, ni des intrigues([ui se croisaient au scinde TAssemliléc. Il faut avoir vécu dans cet isoloir qu’un appelle une .-Assemiilée nationale, pour concevoir continent les Iionnnes qui ignorent le plus complèlemoni l’état d'un pays sont presipietuujourscoux qui le représentent, .le m’étais mis à lire tout ce (|ue le bureau do distribution remet aux représenlans, propositions, rapports, broclmrcs, jusqu’au Monileur et au lliiUrlin des Lois, l.a plupart de mes collcffues de la naucho cl de rexlrêinc gauche étaient dans la"même perplexité d’esprit, dans la même ignorance des faits f|uolidions. Un ne parlait îles ateliers nalionaux qu’avec une sorte d’cll'roi : car la peur du peuple est le mal de tous ceux qui appartiennent à l’autorité; le peuple, pour le pouvoir, c’est Tennemi.’ Chaque jour nous votions aux ateliers nationaux de nouveaux subsides, en frémissant du l’incapacité du pouvoir cl de notre inqiuissaiico.

Désastreux ap])renlissage! L’eltct de ce gâchis représcnlalifoù il me fallait vivre, fut que je n’eus d’intelligence potir rien; (|uc le 23, tliiand Flocon déclara en pleine Irilmne que le mouvement était dirigé jwr des factions politiques et soudoyé par Télranger, je me laissai prendre à ce canard ministériel; et que le24jr demandais encore si Tinsnrrectinn avait bien

réellement pour motif la dissolution des aleliere nationaux!!! Non, monsieur Senard, je n’ai pas été un lâche en juin, comme vous m’en avez jeté l’insulte à la face de l’Assemblée; j’ai été comme vous et comme tant d’autres, un imbécile. J’ai manqué, par hébétude parlementaire, à mou devoir de représentant.

J’étais là pour voir, et je n’ai pas vu; pour jeter l’alarme, et je n’ai pas crié ! J’ai fait comme le chien qui n’aboie pas à la présence de l’ennemi. Je devais, moi élu de la plèbe, journaliste du prolétariat, ne pas laisser cette masse sans direction et sans conseil : 100,000 hommes enréaimentés méritaient queje m’occupasse d’eux. Cela eût mieux valu que de me morfondre dans vos bureaux. J’ai fait depuis ce que j’ai pu pour réparer mon irréparable faute ; je n’ai pas été toujours heureux; je me suis trompé souvent : ma conscience ne me reproche plus rien.

XI, — ®HÎ snis-jc i

Ainsi la Démocratie se consumait elle-même, à la poursuite de ce pouvoir que son but est précisément d’anniiiiler en le distribuant.

Toutes les fractions du parti étaient tomliées l’une après l’autre : la Commission exécutive destituée, nous en étions aux républicains du lendemain, nous touchions aux doctrinaires. Si l’on ne pan^enait à conjurer ce recul, ou du moins aie renfermer dans la sphère du gouvernement, la ttépuhlique était en péril ; mais il fallait pour cela changer de manœuvre. Il fallait s’étahlirdansl’opiiosition, rejcterle pouvoirsur la défensive, agrandir le champ de bataille, simplifier, en la généralisant, la question sociale; étonner l’ennemi par l’audace des propositions, agir désormais sur le iieuple plutôt que sur ses représentans, opposer sans ménagemens aux passions aveugles de la réaction l’idée philosophique et révolutionnaire de féxTier. fn parti ne se fût point jirêté à cette tactique; elle exigeait une individualité résolue, excentrique ihCme, une âme trempée pour la protestation et la négation. Oigucil ou vertige, je crus que mou tour était venu. C’est à moi, me dis-je, de me jeter dans le tourbillon. Les démocrates, séduits par les souvenirs de notre glorieuse révolution, ont voulu recommencer en 1818 le drame de 1789 : pendant qu’ils jouent la comédie, tâchons défaire de l’histoire. La llépuhlique ne va plus qu’à la garde de Dieu. Tandis qu’une force aveugle entraîne le pouvoir dans un sens, ne saurions-nous faire avancer la société dans un autre? La direction des esprits étant changée, il en résulterait que le gouvernement, continuant à faire.de la.

réaction, ferait alors, sans s’en douter, de la révolution... Et de ma banquette de spectateur, je me précipitai, nouvel acteur, sur le théâtre.

Mon nom depuis dix-huit mois a fait assez de bruit pour que l’on me pardonne d’apporter ici quelques explications, quelques excuses à ma triste célébrité. Bonne ou mauvaise, j’ai eu

ma part d’influence sur les destinées de mon pays : qui sait ce que cette influence, plus puissante aujourd’hui par la compression, peut encore produire? 11 importe donc que mes contemporains sachent ce que j’ai voulu, ce que j’ai fait, ce que je suis. Je ne me vante point : je serais seulement flatté que mes lecteurs restassent convaincus, après lecture, qu’il n’y a dans mon fait ni folie ni fureur. La seule vanité qui m’ait jamais tenu au cœur était de croire qu’aucun homme n’avait agi en toute sa vie avec plus de préméditation,-plus de réflexion, plus de discernement que je n’ai fait. J’ai appris à mes dépens qu’aux instans mêmes où je me croyais ie plus libre, je n’étais encore, dans le torrent des passions politiques auquel je prétendais faire obstacle, qu’un instrument de celte inintelligible l‘ro\idence ([ue je nie, que je récuse. Peut-être l’histoire de mes méditations, inséparalile de celle de mes actes, ne sora-t-elle pas sans profit pour tous ceux qui, quelles que soient lenr.s opinions, aiment à chercher dans l’expérience, la justification de leurs idées; pour les libres lionseiim, qui ne reconnaissent d’autorité dans les choses humaines que celle de la pure raison ; pour les croyans, qui aiment à reposer leur conscience sur le doux oreiller do la foi; pour les hommes d’action enfin, qui, ayant de s’engager dans la carri'ere politique, seraient curieux do connaître où peuvent conduire un génie rigoureux, les démonstrations impartiales et les principes désintéressés de la science.

Je n’ai rien rien à dire de ma vie privée ; elle ne regarde pas les autres. J’ai toujours eu peu d'ê goût pour les biographies, et ne m’intéresse aux aflaires de qui que ce soit.

L’histoire même et le roman n’ont d’attrait pour moi qu'autant ([uc j’y retronve, comme dans notre immortelle révolution, les manifestations des idées.

Ma vie publique commence en 1837, en pleine corruption philippiste.

L’Académie de Besançon avait à décerner la pension triennale, léguée par M. Suard, secrétaire de l’Académie française, aux jeunes franc-comtois sans fortune qui se destinent à la carrière des lettres ou des sciences. Je me mis sur les rangs. Dans le mémoire que j'adressai à l’Académie, et qui existe dans ses archives, je lui dis :

« Né et élevé au sein de la classe ouvrièiv.

lui apiiartenant encore par le cœur et les alVcctions, surtout par la communauté des souffrances ei des x'œux, ma plus grande joie, si j’obtenais les suffrages de rAeadémio, serait de travailler sans relâche, par la philosophie et la science, avec toute l’énergie de ma volonté el toutes les puissances de mon esprit, à l’amélioration physique, morale et intellectuelle de ceux que je me plais à nommer mes frères cl mes compagnons; de pouvoir répandre parmi eux les semences d’une doctrine que je regarde

Ü’ÜN UEVOLUTlONNAlllE. (13

comme la loi tlu monde moral, et, en alteiidaiit le succds de mes efforts, de me trouver déjà, messieurs, comme leur représentant visà-vis de vous. »

Ma protestation, comme l’on voit, date de loin, .rétais Jeune encore, et plein de foi, quand je |)rononrai mes voaux. Mes concitoyens diront si j’y ai élé fidèle, àlon socialisme a reçu- le haptêinc d’une compapicsavante; j’ai eu pour marraine une académie; et si ma vocation', des lon!,demps décidée, avait i)u lléchir, l’oncoura- "emciit que je reçus alors de mes honorables compatriotes l’aurait confirmée sans retour.

.le me mis aussitôt à l’œuvre. Je ne fus point demander la lumière aux écoles socialistes ijui siihsistaieul àcetlcépoqiie,cl (luidéjàcommençaiciità passer de mode; je laissai les hommes (le pai’li et de Journalisme, trop occupés de leurs luttes quotidiennes pour songer aux suites de leurs propres idées, .le u’ai pas connu davantage, ni recherché les sociétés secrètes : tout ce monde me semblait s’éloigner autant du but que je poursuivais que les éclcctiiiucs et les jésuites.

Je commençai mon travail do conspiration solitaire par l’étude des antiipiités socialistes, nécessaire, à mon avis, pour déterminer la loi Ihéoriijueet pratiijue du mouvement. Ces antiquités, je les ti’ouvai dans la Bible, t'n mémoii'e siii- rinstitntinii sabbatique, considérée au point de vue de la moi'ale, de l’hygiène, des relations (le famille et de cité, me valut une médaille de bronze de mou académie. De la foi où l’on m’avait élevé je me iiréciidtais donc, tète baissée, dans la raison pure, cl déjà, chose singulière et pour moi de hou augure, pour avou' fait MoBo philoso|ihn et socialiste, je rc;cevais des applaudisscmeus. Si je suis imdntcnant dans l’erreur, la faute n’eu est pas à moi seul : fut-il jamais séduction i)areillc?

Mais j’étudiais surtout pour réaliser. Je me souciais peu des palmes acadéndquos; je n’avai.s )ias le loisir de devenir savant, encore muins litteraJour ou archéologue. J’abordai de suite l'écunoinie politique.

J'avais pris pour règle de mes jugeniens ipic tout principe cpii, poussé à ses dernières conséi|uunces, aboutirait à une contradiction, devjiit être tenu pour feux cl nié ; et que, si ce princi |)0 avait donné lieu à une institution , l'institution ellc-mèmo devait être considérée comme foctice, comme utopie.

Muni do ce critérium, je choisis iiour sujet | d’expérience ce que j’avais trouvé dans la société de plus ancien, de ]ilus respectable, de plus universel, de moins controversé, la Pro- ' i)riélé. On sait ce qui m’arriva. Après une longue, minutieuse, et surtout impartiale analyse, j’arrivai, comme un algébristo conduit par ses équations, à cette conclusion surprenante : La propriété, do quelque côté qu’on la tourne,

à quelque principe qu’on la rapporte, est.

une idée contradictoire ! El la négation de la

propriété emportant colle de l’autorité, je déduisis immédiateraont do ma définition ce corollaire non moins ]inraduxal : La véritable forme du gouverncinont, c’est l'an-archic. Enfin , trouvant par une démonstration mathématique qu’aucune amélioration dans l’économie de la société ne pouvait arriver par la seule puissance do sa constitution native, et sans le concours et la volonté rétléchie de tous ; reconnaissant ainsi qu’il y avait une heure marquée dans la vie des sociétés, où le progrès, d’abord irrélléchi, exigeait rintervcnlion île là raison libre do l’homme, j’en conclus([ue celle force d’impulsion s|>onlanée ([uc nous appelons Providence n’est jias tout dans les choses de CO monde ; de ce moment, sans être athée, je cessai d'adorer Dieu. — Il se passera fort (|uc vous l’adoriez, médit un jour, à ce jiropos, le ConsthutionneL — J*eut-étre.

Etait-ce maladresse de ma part à manier rinsirumeiit dialectique, illusion produite par cet instrument même et' inhérente, à sa construction; ou pliiiùl, la conclusion que je venais d’exprimer était-elle .‘leulement le premier terme d’une formule que l’état peu avancé de la société, et par conséqiieul de mes études, laissait incomplète l Je uc le sus pas d’abord , et Ile m’arrêtai jioinl à le vérifier. Je crus mon travail assez inquiétant par hii-mème pour miiriler l’attention du |)ublic, et éveiller la solliritnile des savans. J’adressai mon mémoire à l’Académie des sciences morales et politiques : l’accueil' bienveillant qu’il reçut, les éloges que le rapporteur, M. lilanqui, crut devoir'iloimer à l’éci'ivain, me donnèrent lieu de penser que l’Académie, sans prendre la responsabilité de ma théorie, était satisfaite do mon travail, et je continuai mes recherches.

Les observations de .\!. Blanqui n’avaient point porté sur la contradiction signalée par moi dans le priuci|ie de propriété : contradic-

l’apprnprialion des choses, par le travail ou de toute autre manière, conduit naturellement, nécessairement, à l’institution du fermage, de la rente et de l’intérêt, ainsi rpic l’a parfaitement démontré M. 'fhiers, dans sou livre sur la Pnprk'té; tandis iiue d’autre part, le fermage, la rente, l’intérêt, en un mol le prix du prêt, est incompatible avec les lois de la circulation, et tend incessamment à s’annihiler. Sans entrer dans le fond de la controverse, le savant économiste s’était coulcnlé d’opposer à mes raisonneinens une fin de non-recevoir qui eût été décisive, si elle avait été fondée.— «En ce qui concerne la propriété, disait M. Blanqui, la pratique donne un éclàtaut démenti à la théorie. 11 est prouvé, en fait, que si la propriété et illégitime aux yeux de la raison philosolihique, elle est en progrès conslant dans la raison sociale. 11 faut donc, ou que la logiiiuc soit insuffisante et illusoire, ce qui, de l’aveu des philosophes, s’esl vu plus d’une lois; ou

que la rai^u sociale se trompe, ce qui est in- 1 àdmissiblê. » Si ce ne sont pas les propres paroles de M. Blanqui, c’en est du moins le sens.

, j’établis, dans un second mémoire, que les faits avaient été mal appréciés par SL Blanqui ; .que la vérité était précisément l’inverse de ce qu’il avait cru voir ; que la propriété, qu’il di- .sait en progrès, était au contraire en décadence, et qu’il en était ainsi de la religion, du pouvoir, et généralement de toutes les idées qui, comme la propriété, avaient un côté positif et un côté négatif. Nous les voyous dans un sens tandis qu’elles existenl ou se passent dans l’autre : pour en avoir une représentation juste, il faut changer de position, et retourner, pour ainsi dire, la lunette. Et, pour que rien ne manquât à la preuve, je donnais la raison économique de ce phénomcne. Sur ce terrain j’étais sûr de l’avantage ; les économistes, quand il ne s’agit pas d’autre chose que de science, ne croient pas plus à la propriété qu’au gouvernement.

Dans un troisième mémoire adressé à JI. Considérant, je reproduisis, nonsansuu certain emportement, les mêmes conclusions; et j’insistai, dans l’intérêt de l’ordre et de la sécurité des propriétaires, sur la nécessité de réformer au plus tôt l’enseignement de réeouomie politique et du droit. La dialectique m’enivrait ; un certain fanatisme, particulier aux logiciens, m’était monté au cerveau, et avait fait de mon mémoire un pamplilet. Le parquet de Besançon ayant cru devoir sévir contre cette lirochure, je fus traduit devant la Cour d’assises du département du Doubs, sous la quadruple inculpation d’attaque à la propriété, d’excitation au mépris du gouvernement, d.’outrage à la religion et aux mœurs. Je fis ce que je pus pour expliquer au jury comment, dans l’étal actuel de la circulation mercantile, la valeur utile et la valeur il’échange,étant deux ((uantités incommensurables et en perpétuelle opposition , la propriété est tout à la fois illogique et instalile, et que telle est la raison pour laquelle les travailleurs sont do jilus en plus pauvres, et les propriétaires de moins en moins riches. Le jury parut ne pas comprendre grand’ehose à ma démonstration : il dit quec’était maticrescientifiipie. parcoi [i t hors de sa compétence, et rendit en ma faveur un verdict d’acquittement.

Tandis que, seul de mon école, je creusais la tranchée dans le glacis de la vieille économie IKilitique; tandis que P. Leroux, Villegardelle, Vidal, et quelques autres suivaient, dans des directions peu dillérentes,' cette marche savante de démolition, que faisaient les organes de la démocratie? Ce qu’ils faisaient? Hélas! qu’ils me permettent de le leur rappeler, afin que les socialistes ne iwrtent pas seuls la responsabilité des mallieuiî de la Répulilique : ils se livraient à leurs préoccupations parlementaires; écartpt avec o|)stüialiou, de peur d’ef¬

frayer leurs aljonnés, les questions sociales, ils préparaient la mystification de février; ils organisaient par celte négligence volontaire les ateliers nationaux ; ils minutaient les décrets du Gouvernement provisoire, et jetaient, sans le savoir, les foiidemons de la république /tonnête et modérée. Le National, je ne lui eu veux plus, maudissant le socialisme, faisait voler les fortifications de Paris ; la Réforme, forte do ses bonnes intentions, s’en tenait au suffrage universel et au gouvernementalisme de Loiiis Blanc. Ou laissait'eroître fulopie, quand il ('ùt fiiilu l’arracher eu herbe; on dédaignait des écoles qui devaient embrasser un jour le parti tout entier, et, par leurs aspirations au pouvoir, faire réfrograder la Itépublique. Il n’a jias moins fallu que rexjiérience de février poui' convaincre nos hommes d’Etat qu’une révolution ne s’arrête ni ne s’improvise ; je ne répondrais pas cependant qu’ils n’en soient encore ;i accuser, avec M. Lamartine, le socialisme de leur déroule. Quel dommage, en vérité, pour la gloire de ces messieurs, q\ie le iieuple, apià's avoir résigné ses pouvoirs entre leurs inaiiis. ait cru devoir leur demander dos arrhes !

Cependant il ne suffit pas que la critique démolisse, il faut (|u’ello affirme et reconstruise. Sans cela, le socialisme resterait un objet de pure curiosité, alarmant pour la bourgeoisie, et sans utilité pour le peuple. C’est ce'que je me disais tous les jours ; je n’avais jias besoin pour cela des averlissemeiis des utopistes, jias plus que des conservateurs.

Ici, la méthode qui avait servi pour construire, devenait iiupuissaiile pour édifier, l.e procédé par lequel l’esiirit affirme n’est pas le même que celui par lequel il nie : il fallait, avant de bâtir, sorlir de la coiUradicüoii, ci créer une mélbode d’invention révolulioiiiiaire. une philosophie, non plus négative, mais, poin' emprunter le langage de M. Aug. ùmiiü,'positive. La société seule, l’être collectif, peut, sans crainte d’une erreur absolue et immédiate, suivre son instinct et s’aliandonnor à son liiire arbitre ; la raison supérieure qui est en elle, el qui se dégage peu à peu par les manife-siatioiis de la muililude et la réllexion des individus, la ram’eiie toujours au droit chemin. Le philosuplie est incapable de découvrir ]iar intuition la vérité; et, si c’est la société elle^méinc qu'il se propose de diriger, il court risque de niellrc ses vues propres, toujours feutives, à la place (les lois étemelles de l’ordre, el de pousser la société aux abîmes. Il lui faut un guide : or. quel peut être ce guide, sinon la loi du développement, la logique immanente de l’humanité même? En tenant d’une main le fil des idées, et de l’autre celui do fhistoire, je devais, me figurais-je, pénétrer la pensée intime de la société; je devenais prophète, sans cesser d’être philosophe.

Me voilà donc commençant, sous le litre de Création de l’Ordre dans l'Humanité, une non-

D’UN •RÉVOLÜTIONNAEIE.

velle suite d’études, les plus abstruses aux^ (juelles jmisse se livrer l’intelligenco humaine, mais, dans la situation où je me trouvais, absolument indispensables. L’ouvrage que je publiai à cotte occasion, bien ([ue j’aie fort pou de chose à oiv rétracter, ne me satisfait ]ioint : aussi, malgré une seconde édition, me i)araît-il avoir obtenu du public assez peu d'oslimo, cl c’est justice (1). Ce livre, vraie niacliine infernale, qui devait renfermer tous les inslrumens do création et do destruction, est mal fait, et fort au-dessous de ce que j’uurais ]ui |iroduire si j’avais pris le temps de choisir et ranger mes matériaux. Mais, je l’ai dit, je ne travaillais pas pour la gloire; j’étais, comme tout le monde en ce tom]is-ci, pi’cssé d’en linir. L’esprit de réforme était devenu en moi un esprit de guerre, et les cuuquérans n’attenileni pas. Malgré son originalité, mon travail est audessous du médiocre : que ce soit mon clititimcnl 1

'J’üut(îfois, si défectueux qu’il puisse paraître aujourd’hui, il suffit à mou objet. L’important était que je m’entendisse avec moi-mCme :

comme la contradiction m’avait servi à démolir, la Série devait me servir à édilicr. Mou éducation intellccluello était faite. La Cmilinii (le l'nrdre. avait à peine vu le jour, qu’appliquant aussitôt la méthode créalrico,'je cominis

que, pour acquérir l’intelligence des révolutions de la société, la jn-emièro ciiosc à faire était do

construire la Série entière de ses uiuinomies, le Sijsllme do sex (wilrudiclions.

Il me serait difficile do donner .à ceux qui no l'ont |ias lu une idée de cet ouvrage, .l’essaierai loiitclüis, en me servant du langage, aujourd’hui coiiqiris de tout le mondedû teneur de

( 1 ) La lairtio du la Crviilion de l’imlre, h liuiiidlcj’alUaclic !i' plus d'iuinrji'lance, après la uiéllindu sèricllu, osl, cuaiiiic lie laisim, fa liétciiniiuiliüa de; ameepio ii'iidamenlaux, u.i

cotte' ipicutun, et toujours je suis arrivé’.ui liièuie résàllal'. Les calosu'ùs sont le.s luiinrs de la i.iisou, sans iluule : uiais il Ole pareil Inon (liflicilo de ue |i.is auuieilre, d’après liant lui-iuèiii', (100 cos l'oruîcs sont iloiiiim, cl iiuii jias

livres. Car si je parvenais, en quelques lignes, à donner une idée nette de ce que je coiisid'ere comme la véritable méthode économique , il est difficile qu’elle no forçât pas liienlot toutes les convictions.

Dtuis mes premiers mémoires, allaquaiU de front l’ordre établi, je disais, par exemple : Lu jmpriéle, c’esi le w'i! 11 s'agissait de protester, de mettre pour ainsi dire en relief le néant de nos institutions, .le n’avais jioint alors à m’occuper d’autre chose. Aussi, dans le mémoire oit je déiiionirais, par A plus 15, celte élourdissaiilc pruposiliüu , avais-je soin de protester cuiUre toute conchision cmiiuiuniste.

Dans le Sijslrinc des Cunlnulklinns cconomi- <inrs, ajirès avoir ra|ipe!é et coiifiriné ma jireiiiière délinilion, j’eii ajoute nue toute.contraire, mais fondée sur lies considérations d’iiii autre ordre, qui ne puuvaiciU ni détruire la première argiimenlalioii ni être détruites par elle ; Lu pi-uprièlé, c’esf lu Ukrtc. La propriété, c’est'le vol; la jiropriélé, c’est la liberté ; cosdeux propositions sont égalemeiil démontrées cl siilisisicnl l’uue à côté de l'autre dans le Susièiuo des Coitiritdiclwiis. ,1'opère de même, sur chacune dos categories éconoiiiiijues, la Dirisùm. du (laruil, la Cuneurrence, \'Elul, le Cmlil, la Cmiimunauté, etc.; mon- Iranl tour à tour coimiicnl cliacuue de ces idées, et par Cûuséipieiit cummeiil les iiislilutiuns iju’ellos eiigeiidreiil, oui iiu côté jiosilif et uii côté négatif: cuiiimeni elles douiieiit lieu <à une double série de résultats diaiiiélraleuieiit Ojiposés : et toujours je conclus à la nécessité d’un accord, concilialioii ou syullièsc. La jiropriélé paraissait donc ici, avec les autres catégories économiques, avec sa raison d’eVre cl s;i raison de non-èlre. c’est-à-dire comme éléuieill à double face du système écoiiumiquc et sueiai.

Ainsi exposé, cela a p.aru soithistiquo, cuntradiclqire, eiilaelié d’équivoque et de mauvaise foi. Je vais tàclier do le rendre plus intelligible. eu repreiuuil pour exemple la jiropriélé.

C 5 rtioscs sciisililcs, c’esi un pur mysltcisur ic celle rovéliiltüU ?...

ml à t’esju-il ce (jue l.f (i(;ui(/i((',''la solkUlr

La projn'iélc, considérée dans l’ensemlilc des insliluiiuns sociales, a pour ainsi dire deux comptes ouverts : l'im est celui dos biens ciu’elle procure, et qui décûulenl direclemeiii do sou essence ; l’autre est celui des iiicoiivéniens qu’elle jiroduil, des frais quelle coûte, et qui résullenl, comme les biens, direeteiiieni aussi de sa nature.

Il en est de mémo pour la concurrence, le iiioiiopulc, l’imiiôt, etc.

Dans la propriété, comme dans tous les élé-

rps, tour foni i:Bsii:iiiKi.i,i;s, (luiiiuue non innées un in- Dans la propriété, Comme daiis tous les elului'iv^i; cUcT."ysiclou,^,^;^^^^ mens économiques, le mal ou l’abus est iiisé-

vuir dans les curps imlé|icnilaminenl du catoriiinc, les P‘'rable (lu bien , exacleilieilt CumillC, dans la supposerail c-iic. ro, alors même ipril n’y aurail |ilu’s de Comptabilité Cil partie lloulllc, le doit est illséparablo de Vuniir. Ifuii eiigeiidrc iiccessail'scncc de lu nalnre, cl dévtamcpl é;scnl!clS. s lUa'raiin' ''firent l'aUtl'C. Vouloir supprimer les ailUS de et potnl ipdellc n’est plus mniiiesse''d’en l’airo ati'slrac- i» pi'Upi'iélé, C'cSl la liélruirC eiliC-Ulcmc ; de 11, alors même iiuo, par liypollièsc, ollo itctruil la nature, même que supprimer Uli article flu débit d’ull

niaine et de la Providence : les larliilles ont le commerce, tonte l’indiislrie, et Lienlèl tonte criii à rallidisinc et au sacrilège. Et pourtant l’agriculture; do racheter tontes les propriétés, cette partie des Contradictions n’est pas autre' et de les exploiter administrativement ; decenchose que le catholicisme expliqué par la phi- traliser capitaux et capacités entre les mains do losophie, la réalité substituée au symbole. l’Etat ; puis de porter aux peuples de l’Europe, Qu’est-ce que le catholicisme? le système à la tète de nos triomphantes armées, ce régime niÿst!(/Me des rapports entre Dieu et l’Humanité, gonvcrnemental. ,lo crus plus utile de |iour- La théorie des contradictions abolit ce mysti- suivre clans la retraite mes laborieuses études, cisme : elle fait de la théologie la science posi- convaincu que c’était le seul moyen que j’enssn tivc des rapports entre le Créateur, ou la natu- do servir la Révolution, et bicii sfir cpio ni le

rè, mère de tous les êtres, aima parens rcnim (îouvernement provisoire, ni les néo - Icabon-

7miura, et l’homme, son expression la plus éle- vistcs no me devanceraient, vée, par conséquent son antithèse. Los deux ]iremières livraisons de ce nouveau

La nature, au point do vue dé l’esprit, se ma- travail parurent vers la tin de mars. Elles fu ront

nifestc par un double essor, l’instinct et la rai- à peine remarquées dos démocrates.,l’étais jieu

son. Ce qui caractérise l’instinct, c’est la promp- connu, et mon début devait médiocrement leur titude, l’intuition, la spontanéité, l’infaillibilité; plaire. Pouvaient - ils s’intéresser à nms broce qui distinguo la raison, est la mémoire, la churo dont l’auteur se croyait obligé de chiréflexion, l’imagination, le raisonnement, !’«•- montrer, par les plus hautc's (•nnsid(''i'alions du reur ou Vagabondage, le progrès. Le premier droit public et de l’histoire, la légitimité de esta proprement parler la forme de l’intelli- la Révolution, et puis conseillait an pouvoir de

gcnce en Dieu ; la seconde est la forme de l’in- s’abstenir de toute initiative réformatrice? A

telligence dans l’homme. ([uoi bon ! pensaient-ils, soulever une iiareilhc

C’est dans la société bumaine que l'instinct et controverse? La démocratie n’esl-elle pas snnla raison, se manifestant parallèlement, s’élèvent veraine? Le. Ciouvernement piovisoire ne se à la fois au plus haut degré. Los manifestations fait-il pas obéir? Faut-il tant de raisonnemens de l’instinct constituent te gouvernement de la pour convaincre ceux que le fait accompli tient Providence; les manifestations de la philoso- subjugués! LaRépublicpie est comme le soleil ;

plue le règne de la liberté. Les religions, les avonglo qui la nie!

empires, les poésies et les monumens anciens. Eh bien ! (pi’en disent aujourd’hui les puis-

sontdes créations de la spontanéité sociale, que sans d’alors? Est-il clair à présent que la son-

la raison révise et rajeunit indéfinimcnl. veraincté du peuple, seule cnjiable de li'gitimer

Mais, dans la société et dans l’individu, la une révolution, n’est ni cette violence brutale

raison gagne toujours sur l’instinct, laréllexion qui dévaste les palais, incendie les chàleanx:

sur la spontanéité ; c’est là le propre de notre ni cet entrainement fatiatique (pii. aiirî's avoir

espèce, et qui constitue en nous le progrès. Il fait un 17 mars, un IG avril et un L'i mai, met

suit de là que la Nature en nous semble reculer, le comble à ses bévues par un 10 décembre; ni

tandis que la Raison arrive; en autres termes, l’oppression alternative des majorités |iar losini-

Dieu s’en va, l’Humanité vient. norités, des minorités par les majoritéstOii donc

L’Humanité s’est d’aliord adorée elle-même est la souveraineté, la l'aison du |inupln? La Oin-

comme Dieu ou Nature; elle a commencé en stitutiou consacre sa )jrnpre révision; tons les

Jésus-Christ à s’adorer comme Humanité. Le partis s’appivlent à faire celte révision dans le

mouvement religieux est allé du ciel à la terre : sens de leurs intérêts : monire/.-moi, dans ce

mais la liberté doit abolir toute idolAtric, et conllil d’idées, la volonté, la vraie volonté du

l’homme se réconcilier finalement avec Dieu, pays?

par la connaissance de la nature et de lui- Avais-je donc tort do dire à ces fabricaleurs même. de décrets :

Qu’on rejettecettcpldlosophie,jcne le trouve «Ah! grands politiipies, vous montre-/, le point du tout mauvais : qu’est-cc que cela me poing au capital, et vous voilà prosternés dei'ait? Tiens-je donc si foi-t à avoir des disciples? vaut la pièce de cent sous ! l’ous vonle/. exter-

Mais qu’on en fasse, sous prétexte d’athéisme, miner les Juifs, rois de l’cpo(iue, et vous adorez

un moyen de contre-révolution, c’est ce que je (en jurant, c’est vrai ! ) le Veau d’or ! à’ous di-

• défends à tous cafards, papistes et réformés, à tes, ou vous laissez dire, que l’Etal va s’empa-

peine de représailles. Nous sommes plus forts rer des chemins do fer, des canaux, delà baiel-

que vous, messieurs : prenez-y garde! lorio, du roulage, dos mines, des sels: qn'on

J’avais publié, dès 1816, là partie antino- n’établira pins d’imiujts que sur les riche5,imww/Hc de ce système; je travaillais àla sunthèse, pût somptuaire, inijiijt progressif, irnpùl sur les

quand la Révolution de février éclata. Je n’eus domestiques, les chevaux," les voilures et tous

garde, on l’imagine de reste, de me jeter dans les objets de prix : qu’on réduira, avec le nom-

ce gâchis politico-socialiste où M. de Lamar- bre dos emplois, le chiffre des trailemcns, les

tino traduisait en prose poétique les lieux com- rentes, la propriété. Vous provoquez la dépré-

rauns de la diplomatie ; où l’on parlait de mettre ciation de toutes les valeurs financières, indus-

en associations et en régies successivement tout trielles, immobilières : vous tarissez la soiircq

lie tous les revenus; vous glacez le sang dans les veines au commerce, à l’industrie, et puis vous conjurez le numéraire de circuler : vous suppliez les riches épouvantés de ne pas le rete^ nir. Croyez-moi, citoyens dictateurs, si c’est là toute votre science, hltcz-vous de vous réconcilier avec les juife ; renoncez ,i ces déinonstrations de terrorisme qui font courir les capitaux après la révolution comme les chiens après les sergens de ville. Rentrez dans ce siaiu quo conservateur au-delà duquel vous n’apercevez lien, et dont vous n’aüriez jamais dù sortir; car, dans la situation équivoque où vous êtes, vous ne pouvez vous défendre de toucher à la propriété ; et, si vous portez la main sur la ])ropriété, vous êtes jierdus. Tous avez déjà un pied dans la banqueroute...

B ...Non, vous ne comprenez rien aux clio- , ses de la Révolution! Vous ne connaissez ni son principe, ni sa logique, ni sa justice; vous ne liarlez pSs sa langue. Ce que vous prenez jiour la voix du peuple n’est que le mugissement de la multitude, ignorante comme vous des pensées du jieuple. Refoulez ces clameurs (jui vous envaliissent. Respect aux jiersonnes, tolérance l'/our les opinions ; mais dédain pour les sectes (jui rainjienl à vos pieds cl qui ne vous conseillent.qu’aün de vous mieux compromeltie. Les sectes sont les vip'eres de la Révolution : le ])euple n’est d’aucune secte. Abstenez-vous le jilus que vous pourrez de réquisitions, de confiscations. surtout de législation, et soyez sobres de destitutions! Conservez intact le dépôt de la République, et laissez la lumière se faire toute seule. Vous aurez bien mérité de la patrie. »

Je n’ai point, après les journées de juin, protesté contre l’abusquedes ignoransauraient pu faire de quelques-uns de mes a|)horismes, et renié mes inclinations populaires: le nai pas insulté le lion expirant! Mais je n’ai pas lion jilus attendu aux journées de juin pour attaquer les tenda c le t I le t 1-

nifester mes sentimeiis d’intelligente conservation. J’ai toujoui-s eu, j’aurai éternellement le pouvoir contre moi : est-ce la tactique d’un ambitieui et d’un làchef

Ailleure, faisant le bilan du pouvoir, je prouvais qu’une démocratie gouvernementale n’est qu’une monarchie retournée; je démontrais qu’elle coûterait plus cher que la monarchie, d’apr'es ce principe d’économie élémentaire,. que la condition dans laquelle le produit, eu ^ard àla dépense, est le plus gi-and possible, est celle où le producteuragit seul etsansle concours d’aucun omTier ou employé, et réciproquement; et qu’en toute entreprise susceptible de prendre de l’extension, les frais généraux croissent plus rapidement que le produit et le bénélice.

« La démocratie est l’idée de l’Etat étendue à l’infini : c’est la réunion de toutes les exploitations agricoles en une seule exploitation agri- ■ cole; de toutes les entreprises industrielles en une seule entreprise industrielle; de toutes les

maisons de commerce eh une seule maison de commerce; de toutes les commandites en une seule commandite. C’est, par conséquent, non la décroissance a 1 infini de frais généraux, comme cela doit être sous la République, mais l’augmentation à l’infini des Irais généraux. L’organisation pau l’Etat, poussée à ses dernières limites, aurait donc ce résultat définitif ; tandis que la dépense nationale serait comme 12, la recette serait comme 6. »

Certes, ce n’était pas l’à-proposqui mnnquail à ma publication : mais mes idées avaient le tort d’être à rebours du Jiréjugé. L’en-eur favorite du socialisme aélé jusqu’à présent do croire que la somme des frais, comparalivonienl an jiro'duit, diminue à mesure, que les opérations s’accroissent, et que l’on fait entrer dans l’alelier un plus grand nombre de métiers et d’individus. C’est là-dessus qu’on a bâti tous lesplansde communauté, d’association, d’organisation du travail par l’Etat. Je sonlennis au contraire, d’un côté, que si tous les métiers, manulàclnres, etc., poiivaiGiil être exploités iiar des livivailism-.s iiidépcndaiis les uns des autres, la sonimc totale des frais généraux, dans le iiays , sérail zéro; et que si, au contraire, ou formait de toutes les industries, professions, arts, etc., mie exploitation uuiipic, la somme de ces mêmes frais dépasserait celle des produits de 100 pour 100. ÈvidemmeRl il n’y avait qu’un fou pour avancer de pareilles énormités, àia broflmre n'avail (las le sens commun. Ccl liommc, disaient-ils, a le sang âcre ; il faut qu’il démolisse tout, propriété, communauté, monarcliie et démocratie, Dieu et le diable. 11 n’est pas même satisfait de lui !...

Heureux, Irois fois heureux ceux qui pouvciii être coiitens d’eux-mèmes ! .l’ai eu la jiatieiici'. six moisduranl, d’écouterIc.s financiers de l’Assemblée constüuanlo déclamer conlro lesyslcnie d’organisation du travail par l'Etat ; je n’en ai pas vu un seul faire cotte observation qui l’i';crase, et que j’avais présentée, dès le mois de mars, à mes aveugles coreligionnaires.

Ifinipatiencc me gagnant, je pris le parti di' suspendre ma jmblicaiion, et de résumer, dans un opuscule de (luaranlc pages, mes idées sur le Crcdil. C’est là que je proposai, pour la première fois, et d’une manière affli mativo, d’opérer la Révolution par en bas, en faisant aiqiel à !a raison et à l’intérêt de chaque citoyen, et en né demandant au pouvoir que la notoriété ci rimpiilsioii que lui seul, aujourd’hui, est capable de doiiiiei- à une idée.' Au lieu de système, j’apportais 11110 formule simple,pratique, légale, justifiée par mille exemiiles, à qui il ne manquait, pour faire son cbcmiri, que d’êlre généralisée et mise en lumière.

11 est clair que je ne pouvais être comjiris. Mon projet n’étail rien de moins qu’une déclaralion de décliéancc du pouvoir. Je proposais de créer un précédent qui, s’il réussissait, aurait eu pour conséquence de supprimer peu ii

D’ÜN REVOLUTIONNAIRE. 49

peu toule la machine gouvernementale. L’Etat ii’dtait. plus ripn, l’Etat, avec son armde de 500,000 hommes, avec son million de salariés, avec son budget de 2,milliards ! C’était monstrueux, incroyable. Là démagogie était au pouvoir , le socialisme lui-méme y était représenté. Se pouvait-il qu’avec toutes les forces de la RépuWique, avec l’appui des travailleurs et l’humble soumission des bourgeois, le gouvernement provisoire, des citoyens si dévoués, des patriotes si purs, aboutissent juste à rien? que les trois mois do misfere accordés par le peuple s’écouleraient sans fruit? que tous voulant le bien, tous seraient impuissans à le produire? qu’au contraire, afin de s’empêcher réciproquement de faire le mal, ils se démoliraient l’un après l’autre? Se pouvait-il qu'ayant l’oreiltodu peuple, ils lui laisseraient commettre la faute énorme du 15 mai? qu’en juin ils ne sauraient répondre aux 100,000 hommes des ateliers nationaux que par des coups de fusil? qu’une Constitution pleine d’équivoques serait votée malgré eux, presque sans eux? qu’on décembre, un neveu de l’Empereur, sans qualité, sans litre, sans fortune, se ferait élire président de la Képuljlique, à cinq raillions et demi de majorité, contre les Lcdru-Rollin, les Cavaignac, les Lamartine? Non, non 1 j’étais un utopiste, un frondeur, un mécontent. 11 fidlait garder intact le pouvoir, que le peuple avait conquis en février, et s’on sorvir pour son bonheur, comme la royauté s’en était servie pour sa corruption.

Vinrent les élections d'avril. .l’eus la fantaisie do me ]iûrtcr candidat. Dans la circulaire (|uo j’adressai aux électeurs du Doulis, sous la date du 3 avril 1848, je disais :

« La question sociale est posée : vous n’y échapperez pas. Pour la résoudre, il faut dos lionmies cpii unissent à l’extrême do l’esprit radical, l’exlrêine de l’esprit conservateur. Travailleurs, tendez la main à vos patrons; et vous, patrons, ne repoussez pas l’avance do ceux qui furent vos ouvriers. »

Lorsque je m’exprimais ainsi, l’influence démocratique était encore dans toute sa force. Je n’ai pas attendu un revirement do fortune pour prêcher, comme but et signification du socialisme, la réconciliation universelle.

Le IG avril vint mettre à néant ma candidature. Apr’es'" cette déplorable journée, on ne voulut plus entendre parler do radicalisme extrême-, on préféra tout eompromettre on se jelant dans Yexlréme conservalion. Je voudrais savoir de mes honorés compatriotes ce qu’ils pensent avoir gagné à écouler leur prévention égoïste? Qu’est-ce que le juste-milieu de l’As^ semblée constituante a produit? Qu’cst-ce que l'absolutisme de la Législative produim?... Nos Moniaçpwns tournent au rouge; dans doux ans, les paysans crieront, d’un bout à l’autre de la catholique et moharehique Franche-Comté :

l'ine ta Républiqne dcmocralique et sociale!

Candidat évincé, publiciste sans lecteurs, je

dus me rabattre sur la presse. — On me dit tous les jours : Faites des livres, cela vaut mieux que des journaux. J’en conviens : ynais les livres, on ne les lit pas; et tandis que l’auteur de la Philosophie positive, M. Auguste Comte, réunit à peine à ses cours deux cents fidèles, le Faubourien, le PèreDuchêne et la Vraie République mènent le pays.■\''ousconsumezdixans de votre vie à faire votre in-octavo; cinquante amateurs l’achètent, puis vient le journaliste qui vous jette dans son tombereau, et tout est dit. Les livres no servent plus qu’à l’apprentissage du journaliste : le plus haut genre en littérature, dans notre siècle, c’est le premier-Paris, c’est le feuilleton.

Les journées des 17 mars et 16 avril, les malheureuses affaires de Risquons-'l’out et de Kohl, l’agitation produite dans les départemens |)ar l’envoi des commissaires, les déclamations sans portée des clubs, etc., etc., m’avaient éclairé sur les tendances rétrospectives des révolutionnaires do février. Combattre ces tendances, faire rentrer la Révolution dans sa véritable route, fut l’objet principal du Représentant du Peuple. Nous nous attachimes surtout, mes collaborateurs et moi, à faire comprendre que les propriétés n’étant plus indépendantes, grâce précisément à la séparation dos industries, et tirant toute leur valeur de la circulation, la Franco actuelle, (pioique plus riche, no pouvait, comme rancionne, supporter dix ans d’état révolutionnaire; que la Révolution de février ne ressemblait point à collo do 89-92; qu’il fallait abandonner les vieux orreraens, mettre de côté les utopies, et entrer au plus vite dans le positif des questions. Inutiles efforts! Uo Représentant du Peuple véùhtint qu’un .succès d’estime : il conquit sa place au soleil do la publicité ; mais quoi qu’il eût prévu, il n’eut pas le crédit do rien obtenir, do rien empêcher.

Ce fut vers cette époque que j’entrai eu rapport avec M. de Girardin. Cet éminent écrivain no me démentira pas, aujourd’hui surtout que sa théorie de l’impôt établit entre nous tant do points communs : il approuvait mes,idées sur le crédit; mais, suivant ses inclinations d’homme d’état, et n’attendant rien que île l’autorité, il se refusait à toule initiative venant du peuple. — Une heure de pouvoir, disait-il, vaut mieux que dix ans de journalisme. Ces mots révèlent le secret do la' politique et des oscillations de M. de Girardin.

Par ses théories administratives et financières, M. de Girardin est un pur socialiste : ou dirait même qu’il a emprunté à Pierre Leroux L’idée de son ministère trine et un. Pour M. de Girardin la question économique est tout, la politique fort peu de chose. S’il fait grand cas du gouverneraenl, il est sceptique quant à la forme : peu lui importe la souveraineté du peuple ou le droit divin, pourvu qu’en résultat le gouvernement fasse les af-

fai^res de la nation. Mais cette indifférence polîtkme' n’aUbfé point'en'M.’ dç, Girafdin l’esiirit ' gbùvérpèmènfal f 'Joiis cé' rapport, il marche de poiir avec le 'conimùriisme aüssi bien qu'avec^ la doctfiné. ' iVnssi, comme' il ne cherèlie point ce qüë veut là raison générale, mais seu- Ierapnt'ce"qui paraît' plus probable et le me'nlbur'comme initiative'du ppiivqir, et que lés'dôrihécs dii' problbine cbangéhl sans cesse, iVarrive,' malgré la prudence et la ^btilitéde l’écrivain,'qù’ir retombe toujours en quelque contradiction, soit avec lés faits, soit avec l’opiiiiori du jour, soit avec lui-mémo."

J.’ai cru un mornent, après l’élection du 10 décembre, quéM. do Girardin, arrivant avec son piptégé aux affaires, allait nous donner une démonstration éclatante dé sa tjiéorio. gouvernemehtàlé,'qui, au fond, n’est que lathé'prie cômih’unautàjré. 'Pourquoi Louis Bonaparte n’a-t^il pas fait niinistfc d,es finances M. de Girardihl Lafévolution eût été commencée par en haut M. de Giràrdin aurait accompli ce,qiie voulaient Blajiqdi, B.arbés, Louis Blanc, ce que supposaient les ateliers nationaux. Pourquoi, dis-,ie, aujourd’hui encore plus que sous le ministère de Mi Guizot, M. dé Girardin se retrouyel-iirantagonislo du pouvoir'? Hélas! c’est que, M. de Girardin est un homme à idées réyolutionnairés, et que M.M. Thiers,Barrot,Falloux, Changarnier, etc., né veulent pas plus de la révolution pour le gouvernement du 23 décembre, c[uclc Gouvernement provisoire et la Commission exécutive n’eii avaient voulu poür cux-mCines, qiie Louis-l'hilippo et Chailes X n’en avaient voulu. C’est, que le bourgeois, pas plus que le paysan et l’ouvrier, n’entend qü’on, le révolutionne.

Quand je songe à tout ce que j’ai dit, écrit, publié depuis dix ans sm- le rôle de l’Etat dans, la société;;sur la subordination du pouvoir et l’incapacité révolutionnaire du gouyernemont, je suis tenté de croire que mon élection, en [juin 1848,a été l’elfet d’une méprise de la part, du peuplé. Ces idées datent en moi de l’époque; de mes])remibresméditations; elles sont contemporaines de ma vocation au Socialisme.

L’élude et l’expérience lés ont développées; elles m’ont constamment dirigé dans mes écrits et ma conduite ; elles ont inspiré ioiis les actes dont je vais rendre compte : il est étrange qu’avec la garantie qu’elles présentent, et qui est la plus haute qu’un novateur puisse offrir, j’aie pu paraître un seul moment, à la Société que je prends pour juge et au Pouvoir dont je ne veux pas, un adversaire redoutable.

XII.—31 jiiillci: IVoiivcUc inaiiifcstnlion (la So'cihlisinc. '

Je reprends mon récit au point oU je l’ai laissé avant cette digression.

L’insurrection vaincue, le général dictateur Cavaignac se hôte de déposer les pouvoirs'qui )ui avaient été conâfei'VÀîîs^blée hatiohal'é

.maintient l’était de, siège, nomrqe l,e général priisidént du' conseil et chef dii,'ppùxqir exécutif, e^le charge, decOmpo,éérün tninistbi;o. Les journaux socialistes sont suspendus ; le jlejiréserîtant du Pm^le est d’abord 'rii&agé; mais côhiiné, an lieu çle crier ayeç les ’Brennus de la réhctmii, tllalheur aux mineii's l îl's’avisqde prçp,die leur défense, il ne taidé pas. à sulur.le sort do ses conli;brès. Lès conseils de guerre s’ehipa'reiit des malliè,urèux que la. fusillade a épargnés. Qu.elqu.es hommes de la veille, tels que Bastide, Marie, ’yàulahelle, sont conservés. Mais la copieur du gouvernement pâlit bientôl; rârrivée iin pouvoir de, MAI. Senai'd, Yivieh, Diifauré, annonce, qu’aux républicains, de la -veille' sucebdent, décidément lès, républicains du lendemam.

C’était lâ conséquence logique, j,’ai presque dU'légitime, de la victoire de YOrdrç la ga.uché n’éii proteste pas tnoins coiitre.çeito reslauratioii d’une politique qu’on croyait à jamais entèrréo sous les payés de février. Les partis ne pourraient-ils donc mettre dans leur stratégie plus de, franchise,? lloprochor à un‘adversaire de poursuivre le fruit de son succès, c’est défendre au général victorieux de profiter de la victoire. Puisrjue, grâce au fanatisme gouvernemental, la civilisation est comme la barbarie, un état de guerre, il n’y a législation, constitution, théorie, expérience qui tienne,liant , que nous nous battrons pour le pouvoir, les ; vainqueurs ne manqueront, pas de prétextes ' pour opprimer les vaincus;' les hommes d’état ; trouveront'des raisons de renier leurs principes, et, tout le, monde jura toujours raison.—Je suis ; vaincu, tuez;-moi, disait Barbbs à ses juges,

! apres le coup de main du 12 mai 1,839. C’est : tout ce que la Montagne aurait dù répondre, en Uaoùt l84,8, à Cavaignac, et en juillet 18,49, à ’ Louis Bonaparte.—Nous sommes vaincus, faites, usez de votre fortune, et ne disputons pas. Souvenez-vous seulement qu’il est des retours aux choses d’ici-bas, et qu’à l’occasion nous ferons comme vous!

C’est contre ce fatalisme brutal, qui fait tourner sans fin la société dans un cercle de décejitions et de violences, que j’étais résolu de lutter. La tâche était immense : quel serait mon plan d’opérations?

Il faut, me dis-je, ftdre. tourner à fiavantage de la Révolution la contre-révolution clle-mème, en la poussant à son paroxisme, et l’épui- ' sant par la peur et la fatigue.

Il faut apjîrendre aux vainqueurs de juin qu’ils n’en ont pas fini, comme ils supposent; que rien n’est même comméncé, et què l’unique fruit qu’ils aient recupilli de leur vic- , toire est un surcroît de difflciiliés.

Il faut relever le moral des travailleurs, vengerThisurrèctiqu de juin dès calomnies de la réaction; poser, avec iin Jàffoublemèht d’énergie, avec une sorte dè.'fèrrorisme, la, question sociale; l’agràndir éncofc, cu.la.tjenclàul, tradi-

D'UN R'ÉVÔlÜTÏÔNtoE.

ol.

lionnelle et euïopéè'n'n'e; consolider la Révolütion, éii forçant îëà conservateurs à faire eüxmômes de la déniocratie pour la défense do leurs privilèges, et eh rejetant, par ce inojeh, la inonafchie sur un plan secondaire.

n faut vaincre le pouvoir, en no lui deniaudânt rien ; prouver le parasilisnio du capital, on le su'ppléaht par le crédit; fonder la liberté des individus en organisant l’inilialivo des masses.

11 faut, en un mot, une deutérosc de l’iilée l■cvolutidunail■o, une nouvelle inanifcstation du socialisme.

A Dieu ne plaise fiu'c je veuille grandir mou l■()lc ! je raconte mes rêves, .lésais comiheh peu la pensée d’un hoiinne p'ese dans les résolutions lie la société; Je suis inoi-mômoune|)rouvcvivante do la lenteur avec laquelle l’idoo pénétre la masse. Mais, en faisant suivre le réoit de mes méditations socialistes de celui do mes actes politiques, je ne fais que continuer la même histoire, riiistoiro d’un penseur en- Iraîné malgré lui daiis le somnambulisme de sa uali'on. Et d’ailleurs, passer de la spéculaliou a l’action', ce n’est poinUchaiigcr de rùle : agir, c’est toujours penser; dire, c’est faire, dicium, facium. 11 n’y n pas do dilfércncc à mes yeux entre l’aUlour qui médite, le législateur qui propose , le journaliste qui écrit, et l’homme d’Etat cpii exécute. C’est pour cela que je demande la permission de parler de ce que j’ai l'ail, comme si je parlais encore do ce que j’ai écrit : ma coiid'uite et mes idées n’ayanl |ioui' objet que la llévcluli'on, ce sera toujours parler de la Révolution.

Puis donc, contiiuiais-jc, que l’Étal, par la nature de son principe, est contre-révolutionnaire; que la seule initiative légitime est celle du citoyen, et t[uc le droit de proposition appartient à tous, proposons quelque chose, non pas au gouvernement, il le repousserail; mais à l’Assemblée nationale, mais au iiays.

Itévéloiis, s’il se peut, à la société, une de ses idées latciitcs; mohtrons-lui, cominç eu nu miroir, (|uelf[uo chose de sa propre conscience. D’abord elle reculera d’épouvante, elle se reniera, se maudira : il faut s'y atlendrc. A chaiiuo fois que l’humanité ac([lnert une plus haute révélation d’clle-mème, elle se fait horl'ciir. r.’est-à-dire que cette horreur, ces malédictions de la société s’adressent, non pas à elle, mais aux révélateurs. Qu’importe I Si nous étions de loisir, nous pourrions avoir rcénurs aux précautions oratoires, tirer l’idée eu longueur, solliciter pour elle les intelligences candides; nous dissimulerions, nous déguiserions do notre mieux l’alfreux paradoxe. Mais le lomps presse :,U faut en finir.' Là vérité crue est ici la meilleure, la médication homœopa- Ihique la seule rationnelle. Le scandale et la haine produiront le mémo effet C[uo l’adoration et l’amour : et qu’estrce que la haine’ encore l’aniour. Ahstfaclioii faite de la personne, que

fidt h l’a conscience, à l’enlendelnénl, quoccs eh'fàns prennent celui qui leur iiarle 'pour le m'onstrcdelaperditionoupoUr t’ange du salut, si le réBidlat est identiquement le même'?

Mais que proposer? l’occasion ne larda pas à s’oil'rir.

A'ussilht après les journées de juin, le Ueprésenlanl du Peuple s’était mis 'tà déchii'cr le voile sanglant dans lequel cherchaient à s’envelopper les auteurs cl provocaleurs de la calaslrophc ; il avait pris fait cl cause pour les meurtriers: en mémo temps, il jetait çà et là des idées économiipics. Dans un article sur le terme, daté du

H juillet, article (pu amciia la .suspension du journal, il osa direipic lesévénemens accoihplis depuis février consliluaient pour l'imnienso majorité des locataires un cas de force majeure, dont ils pou.vaient légilimement se prévaloiipour obtenir une réduction el un ajouriiemenl. La cause de force majeure, résultant du fait de

. invention qui fût pro-

I trouve dans tous les

î’Elal, ii’élait point ui pre à l’écrivain ; ou

suites. Mais

e pri

liste : les

la propriété, et jc fus s comme prêchant la spulialii ^Jl ue^m’édail plus piss

iZ^pnVoSnou'fimmcién ur;/ciirc dcekiréc, — on vi.i Comité des (înanccs.

Qii'csl-ce ipic le Comité

'5 finaii

On y remaripiait alors M.M. 'fluors, lierryer, Diivergier de llauraniic, Léon Faucher, !!a.siial. Ilouin, üoudehaux, Ihiclerc, llarnier-l’agis. Ferdinand do Lasleyrie, etc. Pierre Leroux, qui s’y fil inscrire en même temps qiic moi, y vint une fois, et ne reparnt |ilus. — Ce sont des imbéciles! nie dit-il. — Cela u’élail pas juste, quant aux personnes; mais profoudémenl vrai, quant au Comité.

Ce que jc reproche au Comité des tinance.s,

;st de n’avoir jamais su faire autre chose que de iioinlcr les articles du budget; c'est qu'avec toute leur érudition, les honorables représentans qui le composent en font moins, puurl’aménagement de la fortune publique, ([ue les coimnis du ministère.

Le Comité des linances n’a jamais eu de Ihiairie, ni del’impèl, ni des salaires, ni de l’argeiil, ni du commerce, extérieur, ni du crédit et de la circulation, ni de la valeur, ni do rien deeequi doit faire la science d’un Comité des linances. Le Comité des finances n’a jamais pu venir à bout d’im projet pour la refonte des monnaies de hit- Inn. .\ en juger d’a|n'ès les discussions du Comité sur col objet, il faudrait croire que la création do celte espèce de monnaie aélé un iirodi.gc du génie économi([uc, lequel n’a pus’accomplir sans une inlluence surnaturelle. Le Comité di.’s Ihianccs conçoit très-bien la possibilité d’augmenter ou dihiiuuer les impôts, et, jusqu’à certain point, d’en varier les espèces: il ne se

posera jamais la question de ramener lesimpdts, qui sont le revenu de l’Etat, à une forme unique. L’unité de l’impôt, réclamée par le bon sens populaire, est pour lui la pierre philosophale. Le Comité des finances est'systématiquement opposé à toute innovation en matière de crédit public : tout papier de circulation, quel qu’en soit le gage, est invariablement pour lui un assignat; comme si le billet de banque, dont Icgagespécial estl’argent, commesil’argentluimeme n’était pas assignat! Il suffirait, en effet, de décupler ou centupler la masse du numéraire, pour que, l’argent étant réduit, par son abondance même, au dixième ou au centième de sa valeur, les billets de banque perdissent immédiatement crédit. Or, il n'en serait pas autrement de 50 milliards de billets hypothéqués sur une valeur double ou triple de propriétés ; les propriétés pourraient garder leur valeur, que les billets n’en auraient aucune. Qu’est-ce donc qui constitue le papier de erédit, et qui le distinguo de l’assignaft Qu’cst-ce qui fait que l’argent lui-môme,'accepté en tout paiement, est le signe de toutes les valeurs? Le Comité des finances l’ignore.

Le comité dos finances ne connaît qu’une chose ; s’opposer àtouteinnpvation. Car, comme il nesaitpas mieux laraisondecequiexislq,que la raison de ce qui pourrait être, il lui semble toujours quele monde va erouler: il est comme un homme qui verrait à travers son corps le jeu de ses organes, et qui tremblerait, h chaque instant de les voir rompre. Si le comité des finances avait vécu du temps de Sésostris, il aurait arrêté l’humanité à la civilisation égyptienne. Non seulement il ne fait rien ; il ne permet pas que les autres pensent, il ne supporte pas qu’on discute le stalu quo, fiit-ce même pour le conserver. M. 'fliiers est le philosophe de cet immobilisme, M. Léon Faucher en est le fanatique. Le premier se contcnlc de nier le mouvement; le second ferait brûler; s’il pouvait, ceux qui l’affirment. M. Tliiers, inyslifié autant que M. Guizot, par la Révolu-. tion de Février, regrettant peut-être de no s’être pas immédiatement rallié à la République, a son amour-propre à venger. M. Léon Faucher, fustigé parles verges socialistes, renégat du socialisme, a son apostasie à expier, ses haines à assouvir.

C’est devant ce triliunal que je devais comparaître et développer ma proposition ; Etrange proposition, il faut en convenir, pour un comité des finances.

Le CRÉDIT, leur disais-je, au point de vue des relations privées, est tout simplement le prêt ; au point de vue des relations sociales, c’est un mutuellisme, un échange.

De cet échange, naît la circulation.

Lorsqu’on effet l’on considère la société dans son ensemble, 011 voit que la circulation se réduit à l’opération suivante : Un certain nombre de citoyens fiiit àla société, représentée par les

fermiers, l’avance de la terre, ce sont les propriétaires ; — une autre catégorie de citoyens fait à la même société, représentée parlesconimerçans et industriels, l’avance de capitaux et de numéraire; ce sont les banquiers et capitalistes ; — une troisième fait à la société, représentée par l’Etat, l’avance ou dépôt do ses épargnes, ce qui constitue la dette publique ; ce sont les rentiers;—le plus grand nombre, à défaut de terres, de maisons, de capitaux ou d’épargnes, fait à la société représentée par tous les citoyens, l’avance de ses services : ce sont tous les travailleurs.

Il est entendu que les créanciers de la société propriétaires, capitalistes, travailleurs, sont, aussi bien que les fermiers, les commerçans et l’Etat, des représentans delà société.

Mais il est évident que la société qui reçoit est le mêmeêtre moral quolasociétéqui prête : d’oü il suit que ce que le propriétaire nomme affermage, le banquier escompte, le capitaliste commandite, l’usurier prêt, etc., ramené à une formule générale, est échange, ou comme disent les théologiens muluum, mutualité, La môme opération, considérée au point de vue de l’intérêt privé et de'l’intérêt social, prend tour à tour un caraefere différent : ici elle est le prêt, distingué suivant les espèces; là clic est la réciprocité, le crédit.

Le mouvement ou transport de valeurs, des citoyens les uns aux autres, qui résulte de cet échange, est donc la circulation, la grande fonction économique de la société. Los conditions spéciales auxquelles donne lieu cet échange, créent pour chaque espèce do créancier cl de débiteur un système particulier de rapports, dont la science constitue, suivant le point de vue où on l’envisage, féconomie domeslif|ue ou l’économie sociale. Au point de vue do l’économie domestique, le jiropriétaire prête sa terre moyennant fermage; le capitaliste, scs fonds, moyennant rcale banquier fait l’escompte, sous, déduction d’intérêt ; le commerçant prélève un bénèjice; le courtier, une commission , etc. Au point do Vue de réconomir sociale,-les services des citoyens ne font(|uc s’échanger les uns contre les autres, suivant une règle de proportion, qui constitue leur valeur relative : la retenue n’existe pas.

La circulation vient-elle à s’arrêter?

Cela veut dire que le rentier, pour une cause quelconque, refuse d’avancer ses fqnds à l’Etal, et vend même à perte ses créances ; — que le banquier refuse d’escompter les valeurs des négocians; — le capitaliste, de commanditer l’iiidustriel, et de prêter au labourem’; — le commerçant de se charger de marchandises, sans garantie de débouché ;-— le fabricant, de pro- (luirc sans commandes ;— que le propriétaire, incertain de ses rentrées, ne peut plus soutenir ses dépenses, et que l’ouvrier sans travail ne consomme plus.

Pour rétablir cette circulation suspendue.

1)'(JN REVOLUTIONNAIBE.

que faut-il? une chose très-simple : c’est que tout le monde, d’un commun accord, et par une convention publique, fasse ce qu’il faisait auparavant d’un consentement tacite, et sans s’en rendre compte.

Or, cette reprise volontaire et raisonnée des relations économiques peut s’elfectuer de raille mambres, qm toutes aboutiront au même résultat. Le gouvernement de juillet, aprbs la révolution de 1830, en a donné un exemple ; la Commission desateliers nationaux, dontj’ai rapporté le projet à l’occasion de l’insurrection de juin, en fournissait un autre. En voici un troisième qui a le mérite de les généraliser tous, en suppléant les transactions ordinaires par un équivalent.

. Que le créancier de l’Etat, au lieu de consentir un nouvel emprunt, que l’Etat ne lui demande pas, abandonne, à litre de dégrèvement ou contribution, 1 p. 100 sur ses rentes; — que le propriétaire, au lieu de fournir à la l)opulation agricole de nouvelles et meilleures terres', ce qui n’est pas en son pouvoir, fasse remised’une partie des fermages échus;—que le banquier, au lieu de recevoir à rcscomnlc les valeurs dont il se méfie, ce qui serait à lui d’une trop grande imprudence, réduise sa commission et son l’intérét ; — que le travailleur, pour contribuer en ce qui le concerne à l’effort général, au lieu de travailler une demiheure de plus par jour, ce qui dépasserait peutêtre la mesure de scs forces, laisse à l’entrepreneur un vingtième de son salaire : il est clair f[uc dans tous ces cas le résultat obtenu par le second mode de crédit-sera le môme que celui qu’on aurait obtenu par le premier. La circulation s’accroîtra de tout ce dont chac|ue débiteur aura obtenu décharge de la pai't du créancier.

Comme la mesure, |iour arriver au plus haut degré d’efficacité et de justice, doit atteiinlre tous les citoyens, rentiers, cajiitalistes, propriétaires, fonctionnaires, commerçans, industriels, ouvriers, etc., sans exception, il s’ensuit :

1“ Que, par la généralité du crédit donné et reçu, il s’établit jtour tout le monde une compensation, et que, chacun contribuant au sacrifice , ])crsonne ne perd rien ;

2" Qu’au contraire, plus le crédit augmente, en d’autres, termes, plus le loyer ou salaire, tant des capitalistes, propriétaires et entrepreneurs que des ouvriers, diminue, plus la société, et par suite l’individu, s’enrichit.—Baisse de salaire pour une même quantité de travail, ou augmentation de travail pour un môme salaire , c’est même chose. Or, le chitfre du salaire étant l’expression du dividende revenant à chaque citoyen sur la lotalité'des produits, et cette totalité, comme on vient de dire, étant accrue, il en résulte que baisse générale dos salaires équivaut pour chacun à augmentation de richesse.

Ajoutons que le système proposé exigeant le

concours et la participation de tous, implique par cela môme conciliation générale. Les citoyens apprennent à agir collectivement, non à se faire la loi et à s’oxiiloitcr. Les haines de classe .s’éteignent dans cotte initiative des masses, au lieu de s’exalter par la dispute du pouvoir. On désapprend la tyrannie; on se fortifie, par une transaction féconde, dans la liberté.

Tels étaient les principes sur lesquels la i)roposition que j’avais à développer était conçue. Quant aux détails et à l’application, on pouvait h volonté les modifier <à la convenance des intérêts. La mesure des transitions était abandonnée à la sagesse deJ’Asscmblée.

Il fut impossible aux économistes-financiei's du Comité d’y rien com]irendi’e. Ils s’obstinaient à juger les alfaires de la société sur les apparences dos relations privées, ne concevant pas que les phénomènes économi(|ue5, vus ch; haut en bas, sont exactement l’inverse de ce qu’ils semidont, vus de lias on haut. — Vous ne nous ferez jamais comiircndro , disait M. Thiors, comment plus le iiropriétaire abandonne de son revenu, plus il gagne, et comment plus le travailleur perd de sou salaire, plus il s’enrichit ! —Sans doute, répondais-je : tant que vous refuserez do faire la balance èntre ce qu’il paie d’une main et ce ([u’il a à recevoir de l’autre ! — On était décidé a nier, et l’on niait. On chicanait sur des chilfres, on ergotait sur le tiers et sur le quart, comme si. dans une proposition de cette nature, f[ui avait Itour butd’introduirc dans l’économie publitine un nouveau princi]ie, do donner à la société conscience do scs opérations, au lieu do l’abandonner passivement à sa routine patriarcale.

les chilfres n’avaient pas été la chose la moins essentielle, .l’avais beau dire qu’il ne s'agissait là ni d’impôt sur le revenu, ni d’impôt progressif; qu’à mes yeux, l’impôt sur le revenu'était ou un mensonge ou une chimère, et que c’cl.'til pour y échapper (jue je proposais une loi d’exception, par laquelle chacun devant faire, liendant trois ans, un léger sacrifice sur son salaire ou revenu, la situation générale étant sauvée et la fortune publiipie accrue, il serait facile d’aviser pour l’avenir. On m’accusait di; prêcher le vol, on disait que je voulais prendre à la propriété le tiers do son revenu. Bref, ma proposition fut déclarée scandaleuse , immorale , afisurde, àltenlaloire à la religion, à la famille et à la propriété. Et aujourd’hui encore, toutes les fois qu’il est question d'imposer le, revenu , chose qui n’est jamais entrée dans ma cervelle, contre laquelle je n’ai jamais cessé de protester énergiquement, et que je renvoie à la responsabilité,de ÏIJI. Garnier-Pagès, Léon Faucher, Goudehaux, Passy cl autres économistes : on ne manque pas do dire que ce projet d’impôt est renouvelé de ma proposition. ' ■

Tant de mauvaise foi ou do crétinisme au-

i)’ÜN MYOtyTONf^AlRE.

faut, si l’on persiste à demeurer dans l’ancien état de choses, ou compter avec là classe ouvrière, c’est-à-dire lui voter sçn budjet, à prélever exclusivement sur le revenu, sur le plus pur de la propriété ; il faut lui créer toute une administration, lui faire sa part dans l’État, la rcconhaître comme pouvoir nouveau dans la Constitution; ou bien.organiser, suivant la loi de Malthus, la suppression des bouches inutiles. Pas de milieu à cela ; le suffrage universel, désormais indestructible, est une contradiction à Ja suljordiriation du travaü au capital. Sortez du principe inuluelliste, de la révolution par le concours et la solidarité des citoyens, vous n’avez plus, sous une démocratie inéluctable, d’autre alternative que celle-ci ; la taxe du ]irotélariat, ou le meurtre du pauvre; le ])arlage du revenu, ou la jacquerie.

A dater'aussi du 31 juillet, je devins, suivant l’expression d’un journaliste, riiomme-ierrcitr. ■le ne crois pas qu’il y ait jamais eu d’exemple d’un tel déchaînement, l’ai été prCché, joué, chansonné, placardé, biographié caricaturé, blâmé, outragé, maudit; j’ai été signalé au mépris et à la haine, livré à la justice par mes collègues, accusé, jugé, condamné par ceux (pii m’avaient tlonné mandat, suspect à mes amis politiques, espionné jrar mes collaboralours, dénoncé par mes adhérens, renié par mes co-rcligionnaircs. Los dévots m’ont menacé,' dans des lettres anonymes, do la colère de Dieu; les femmes pieuses m’ont envoyé des médailles bénites; les jjrostituées et les fonyits m’ont adressé des félicitations dont l’ironie obscène témoignait des égaremens de ,1,'opinion. Des pétitions sont parvenues à l’Assemblée nationale pour demander mon expulsion comme indigne. Lorsque Dieu permit à Satan dé tourmenter le saint homme lob, il lui dit : le te l'abandonne dans son corps et dans son ;1mc, mais je te défends de toucher à sa vie. La vie, c’est la pensée, l’ai été plus maltraité que lob : ma pensée n’a cessé d’être indignement travestie, l’ai été, pendant un temps, le théol'icien du vol, le panégyriste de la prostitution, l’ennemi personnel de Dieu, l'Antéchrist, un être sans nom. Ce que j’avais prévu arrivait ; comme le pécheur, en recevant le corps de lésus-Christ, mange et boit sa condamnation, la société, on calomniant les socialistes, se condamnait elle-même; elle brûlait ses idoles.

Il m’a été donné, par l’etfci de circonstances que je n’avais point provoquées, do remuer à une profondeur jusqu’alors inconnue la conscience de tout un peuple, et de faire sur la société une expérience comme il ne sera peut-être jamais, donné à un philosophe d’en tenter une seconde. Cette race, me disais-je, si sceptique, si libertine, si corrompue, croit-elle à son Dieu cf h son âme'? a-t-elle une idée de la loi morale? que pense-t-elle de la famille et du mariage? Ce monde sonsualiste, avide, que dit-il, doAs '?nn fov intérieur, de là théorie ûiilitairc ?

, Ces malthusiens, qui ne veulent ni se priver de la jouissance ni eti accepter les produits, sontils des disciples doFourier ou de Saint-Simon? à qui croient-ils le plus, de la passion ou du libre arbiti-e? Ces voltairiens sont-ils aussi fermes qu’üs paraissent dans leur incrédulité ; ces boutiquiers aussi féroces, dans leur égo'is-' me?... llelas! pendant qu’ils exécraient en ma personne le soi-disant apôtre de leurs abominations, je leur appliquais avec lionhcur le mut de Louis XIV sur le duc d’Orléans : Ce sont des fanfarons de vices! Oui, cette société licencieuse et sacrilège tremble à l’idée d’une autre vio; elh' n’ose pas l'ire de Dieu, elle croit qu’il faut croire à QcnQL-E chose! Ces adultères se révoltent à l’idée de la polygamie communautaire; ces voleurs publics sont les glorificatours du travail. Le catholicisme est mort dans tous ces cœurs : le sentiment religieux y est plus vivant que jamais. La continence les afflige : ils adorent la chasteté. Pas une main qui soit pure du bien : d'autrui : tous détestent la doctrine do l’intérêt.

, Courage, ô mon ûnle, la Franco n'est pas perdue; les puissances de l’humanité palpitent sous ce cadavre ; elle va renaître de ses cendres : j’en fais serment sur ma tête, vouée aux dieux infernaux!...

Chargé, comme le bouc émissaire, dos iniquités d’Israël, je m’étais tint un sto'icismo qui n’allait point à mon tempérament : c’était par là que la vcndclla propriétaire d(!vait m’atteindre. D’ailleurs, l’esjièce de dictature que je m’ét cif t I à l’opinion,

ne pouvait rester sans châtiment. Le 31 .juillet, en poussant, malgré elle, la nation dans le socialisme, j’avais pris une résolution plus grave que celle d’Iluber, prononçant, le 15 mai, de sa seule autorité, la dissolution de l’Assemblée nationale. En avais-je le droit ? Estil de CCS inslans, dans la vio d’un peuple, où un cito\-en puisse légitimement penser et agir ]K)ur tous, disposer souverainement de leur conscience et de leur raison? .le ne puis l’admettre; et je porterais contre moi-même une condamnation irrémissible, si je croyais que je fusse tout-à-fait libre, lorsqu’à la même tribune où Iluber avait prononcé, mais sans succès, la dissolution de rAssomblée, je prononçais, avec une certitude absolue, la dissolution de la société. ÎMon excuse est dans cette rép(jnso que je fis sans réllexion à l’un de mes inleri'U])tcur3 • Qaaiid je dis Kois Je m'identifie avec le prolétariat; et <juand Je dis vols, /e vous identifie avec kl classe bourgeoise. Ce n’était plus moi qui parlais à la tribune, c’étaient tous les travail-

Quoi qu’il en soit, dans le courant d’août 18à8, arriva la demande d’autorisation de poursuites contre Louis Blanc et Caussidière. Paris était en état de siège; les conseils de guerre procédaient au jugement sommaire de 14,000 inculpés. Des milliers de faniilles parlaient pour l’Algérie ; on les envoyait, poussées par la

détresse, ignorantes du climat, engraisser pour de futurs possesseurs le sol africain de leurs corps] Mais ce n’était point assez : il fallait atteindre la démocratie socialiste dans ses représentons; la justice rétroactive des doctrinaires commença. Louis Blanc et Caussidière, accusés d’avoir pris part à Yallenlal du 15 mai,

f )lus, d’avoir préparé les journées de juin, fuient ivrfe au parquet. Le général Cavaignac se lit gratuitement le ministre de ces rancunes, et présenta lui-méme la demande d’autorisation.

On me réservait quelque chose de pis. Les charges n’ayant point paru suffisantes pour m’englober dans le procès, la commission d’enquête essaya de me tuer par la dillaination. Quentin Bauchartme représenta, dans son rapport, admirimt fi-oidement, le 26 juin, sur la place de la Bastille, la sublime horreur de la canonnade.

En entendant de ma place ce travestissement de mes paroles, je faiblis un instant, et ne pus retenir un cri d’borreur. « Je in inscris en faux contre le rapport; » ces paroles échappèrent de ma poitrine indignée. Mais je me calmai vite, et me renfermai plus que jamais dans mon silence. Le trait était lancé ; la haine allait s’en emparer, le colporter, le commenter ; toute protestation devenait mutile. Se non è cero, è ben trcrado : un an après, Montalemberl, faisant sa tameiise déclaration de guerre aux idées, le lépétait encore. L'n garde jialioual, qui m’avait vu vei'scr des larmes au moment où j’accompagnais à rilôtol-de-Ville le corps du général Négrier, happé d’une balle à quelques jias de moi, vint m’ollrir de déposer de ma sensibilité. Je remerciai ce brave homme, et fis la même réponse au témoignage spontané de quelciuesmis de mes collègues, qui avaient été à même de juger de ma"contenance pendant l’insurrection. A quoi bon protester’ Que prouvent donc, en ce siècle de comédiens, un geste eiiergi([ue, un regard passionné, une voix émue? Me fallait-il descendre de ma dignité de calomnié, pour prendre le rôle d’alisous '? Et quand les insurgés de juin étaient traités de brigands et d’incendiaires, nepouvais-je endurer qu’on me prit pour le Néron de la bande ? Jésuites, faites votre métier : entre vous et nous la guerre est à outrance. Fussiez-vous trente-six millions, nous ne vous pardonnerons pas.

Louis Blanc et Caussidière firent une longue défense ; à leur place, j’aurais défié l’Assemblcie. Je n’ai pas besoin de dire que je volai avecla Montagne sur toutes les questions : mais Dieu m’est témoin que je u’ai pas écoulé un mot des deux plaidoyei-s. Est-ce que, depuis le 22 février 18i8, il existe, en France, des délits politiques? Est-ce que tous les principes , tous les droits, toutes les notions sur le pouvoir et la liberté ne sont pas aujourd’hui confondus? Est-ce que ni Louis Blanc et Caussidière, ni leurs fanatiques accusateurs, ont jamais su ce qu’ils faisaient? Dites que Raspail et Blanqui furent des mé-

contens ; Barbés, Sobrier, Huiier, des étourdis ; Louis Blanc un utopiste plein d’inconséquence • dites que les insurgés de Juin eurent le tort de céder à une effroyable provocation ; à la bonne heure ! Ajoutez que le Gouvernement provisoire se montra en tout d’une imbécillité rare, la Commission exécutive d’un aveuglement stupide, le parti réactionnaire d’un égoïsme infernal, l’Assemblée nationale d’une mollesse désespérante : je passe condamnation. Mais des conspirateurs! des hommes coupables d'attentat politique ! en France! depuis la Révolution !... Vieux relaps! commencez donc par recjuérir contre vousmémes; vous avez mérité vingt fois les pontons et le bagne.

XHI. — 5Î seplcinSH'C. Progî'ès dn socS.t-

lisme : CoeiTcrsiora tic lit ülouiaguc.

Le général Cavaignac, en prêtant les mains à l’accusation de Louis Blanc et de Caussidière, était tombé dans la même faute que la Commission exécutive, lorsqu’elle avait repoussé par la force des baïonnettes la demande des ateliers nationaux ; il s'était tué dans ses auteurs. Désormaisil apparaissait que la réaction, clans laquelle tout le monde pouvait se vanter d’avoir trempé les mains, depuis le président du Luxembourg jusqu’au président de l’état do siège, ne s’arrêterait tp’au point Ic.plus reculé de "la ligne révolutionnaire. Il pouvait être Imnoralile de la combattre encore; mais, jusqu'à ce qu’elle fût parvenue à son terme, tous les el’forts qu’on ferait pour la retenir ne serviraient qu'à la précipiter.

Un événement inattendu m’apprit bientôt cçue nous ne touchions pas à la fin de notre apocalypse : je veux parler de la conversion de la Montagne. Disons d’abord ce qui la détermina.

Apres les journées de juin, la seule clioso qu’il y eût à làire avant de rien entreprendre, était de relever le drapeau socialiste, de ranimer l’opinion et de discipliner les esprits. Le socialisme n’avait été jusque là qu’une secte, moins que cela, une pluralité de sectes : il ne s’était point assis au banc[uet do la vio politic[ue. Il fallait en faire un parti; nombreux, énergique, défini. Le courant réactionnaire nous portait en arrière : il fallait déterminer un contrecourant d’idées radicales qui nous portill en avant. Les haines s’envenimaient entre les classes : il fallait donner le change aux passions redoutables du peuple, en discutant avec lui les questions économi([ues; le détourner de l’émeute, en le faisant entrer comme acteur dans les luttes pai'lementaires; exalter sa patience, en lui montrant la grandeur de la Révolution, l'intéresser à cette attitude pacifique, on la lui présentant comme son unique moyen de salut, en lui apprenant à philosopher même sur sa mis'ere.

L’entreprise avalises dangers. D’un côté, en posant la question révolutionnaire dans sa gé-

D'UN REVOLUTIOMAIRE.

iiéralil(5 et sa profondeur, la vdaclion allait crier alarfno et ajtpeler sur les novateurs do nouvelles persécutions; d’autre part, eu prôcliant, à travers une polémique airdcnto, le calme et la patience, nous nous exposions à passer pour des ondormours et des traîtres : il y allait de la popularité du socialisme. Jlais les inconvénieus étaient balancés par dos avantages. Tant que le socialisme respecterait l’ordre et se tiendrait dans la légalité, la réaction en serait pour scs grognemens et son impuissance; tant quêtes hommes d’action de la ilémooratio n’auraient pas de sj'stbme, que leur poliliqucso renfermerait dansses souvenirs et se bornerait à pourchasser le gouvernement, ils rcslaicnt convaincus, par leurs propres actes, do n’etre que des doctrinaires déguisés, et Icni's déclamations tombaient par leur insignitiailce.

On pont dire c|u’à ce moment la direction des esprits était an premier occupant, l’as u’élait bc-soin d’une liante politique, ni de longs discours. Il suffisait do se mnnlrer, de tenir tète à la réaction, poui' avoir derrière soi la nwsso. La moindre opposition, même légale et pacifique, était citée comme trait d’audace : il y avait tout profit <à suivre celte marche. I.e succès fut si complei, qu’on fut tout suipris un jour, à l'Assemblée nalionale, d’enlondro le minislre Dufaure rendre témoignage .à l’esprit d’ordre, de paix, de loyale discussion, qui animait les banquels socialistes, .l’y gagnai, pour mon comjite, de devenir suspect aux montagnards. scandalisés do me voir si bien avec le goiivcrnement. Cclto sus|ncion me poursuit encore.

Le Socialisme avait représenté la Révolution aux élections de juin : il fil les élections du 17 septembre. Quand tout se réunissait pour récrascr, 70,000 hommes se levaient à son appel pour protester contre la victoire de juin, et nommer Raspail représentant. C’est dans les bureaux du Peuple que le comité électoral démocratique tint ses séances. Contre une réaction immodérée, la démocratie prenait pour drapeau son organe le plus énergicpio. La Alonlagne, dans cotte éclalaulo innniféslalion du Socialisme, no figura que comme alliée. -

De CO moment, il fut avéré pour tout le monde que la situation politique était changée. I.a f[ucstion n’était plus entre la monarchie et la démocratie, mais bien entre le travail et le capital. Les idées sociales, si longtemps dédaignées, élaient une force ; par celte raison, tandis qu’elles soulevaient la haine de ceux-cij elles devaient exciter l’amhition de ceux-hà. A i|noi sert, en ellcl, de se dire démocrate, si l’on n’csl pasdupartidu peuple? Or, le iinrt'i jiopnlaire était maintenant le parti socialiste; ceux qui d’abord avaient méconnu la réalité du socialisme, songèrent dès lors cà s’en approprier la puissance.

.l’arrive à une époque qui, dans cotte morvoillouse légende, fut pour le Sorialisine une véri¬

table tentation de saint Anloiné. .Moins lionreux ou moins avisé rpic le solitaire de la Thébaide, il se laissa prendre aux charmes de la sirène ; il lui en coûta cher, comme on verra.

.l’ai dit que jusqu’en octobre 18'i8, sept mois après l’inauguration d’une république faite au nom des idées sociales, la fraction la plus avancée du jiarti démocratique, celle que représentaient, ti l’Assombléc nationale l’ex- Irêinc gauche, et dans la presse la Réforme, s'était tenue, à l’égard du .socialisme, dans une réserve extrême : elle n’avait pas fait son prononmncnl. Si elle préconisait Robespierre, clic n’acceptait pas Babœuf. ^'i l’éloquence et le gouverncmcntalismo de Louis Blanc, ni les manifestations réitérées du prolétariat n’avaient pu entraîner le néo-jacobinisme ; depuis février il no consiilérait qu’avec inquiétude et méfiance ce f(uo pendant 18 ans il avait refusé de voir.

fnévènement décisifpouvait seul Icfairesorlir de sa tradition et de son essence ; les élections du 17 septembre, le harupiet du faubourg Poissonnière, déterminèrent ce monvemont. Le iieiqilo, il n’élail pins possible de le nier, allait au socialisme ; il fut décidé (|u’on SG déclarerait socialiste.

.Mais en adhérant au socialisme, dans cpiel inconnu ,se jelait-on? quel serait le symbole du parti si bi'ii'squcmenl transfiguré? qui se chargerait de faire la [trnfession'de foi? tpie changerait-on, qu’ajonlerait-on aux idées anciennes? quelle modification le parti apporterait-il a sa politique?

Un système social, cosmologiipie, théologique, industriel et agricole, est chose qui ne s’improvise pas d'uif trait de plume. Ajirès Saint-Simon et Fouricr, il ne restait rien à glaner dans le champ de la fantaisie; et ne réforme pas qui vent la religion, la philosophie cl l’économie sociale.

Entreprendre une crititpio savante et profonde. procéder méthodiquement- à la découvei-le des lois sociales ; cclasuppo.scdclongnes éluiles, une habitude de l’abstraction, un eslu’it calculateur, peu compatibles avec la passion l'évolutionnaire des démocrates.

Accepler une théorie toute faite, entrer en masse dans une école, comme on entrait dans le socialisme, c’était se mettre à huiueue d’une secte : la dignité du parti ne le iiermetlait pas.

En y regardant do plus près, les montagnards auraient compris (|u’ils n’ayaienl rien de mieux à faire que de rester ce qu’ils étaient, cl peine de n’élrc rien du tout ; ils auraient vu qu’un parti ne se modifie iws au gré do ses chefs, el suivant les convenances d’une poliliquo du moment; loin ue la. us se seraient convaincus que la distinction des ptirlis étant donnée par la constilulion même de la société, ils no peuvent se fondre qu’en cessant d'exister, el qn’en conséquence la seule qnes-

lion pour eux est celle-ci, être ou ne pas être, la vie ou la mort.

LaMontagne pouvait-elle consentir à s’absorberdans le socialisme, ouse contenter d’en prendre la direction et de le gouverner dans le sens de sa poUtique? voilà ce que les montagnards, avant de se déclarer, auraient dû se demander. Or, s’ils se fussent ainsi posé la question, ils se seraient dit, que de ces deux alternatives, la première n’était point dans leur cœur, et la seconde échappait à leur capacité; ils auraient laissé le socialisme à lui-méme, comme, après février, les doctrinaires avaient laissé les républicains, et, fidèles à lenr ancienne ligne de conduite, ils auraient attendu les événemens.

Cette politique était sans contredit la plus sage; car, ou le socialisme, livré à lui-même, périrait bientôt par la contradiction, le ridicule et l’impraticabilité de ses utopies; et alors la Jlontagne, non compromise, ressaisissait l’intluence. Ou bien le socialisme parviendrait à s’établir d’une maniéré pratique et positive; et, dans ce cas, la Montagne conservait encore sou initiative en le prenant sous sa protection. Elle n’avait pas l’iioimeur de la découverte, il est vrai; mais elle avait l’avantage, bien autrement iraiiortaiit pour un corps poliliqtic , de la certitude. Du reste, rien ne l’obligeait à manifester enveis le parti socialiste ni malveillance ni sviiipatliie : il lui suffisait de rester neutre.

L’impatience des radicaux ne pouvait s’accommoder de cette prudence. On fit comme d’habitude : on prit une résolution, dictée, ce semble, par la sagesse, mais qui accusait l’impuissance la (dus déplorable. On voulut avoir un socialisme à soi, faire le triage des utopies en vogue, et l’on aboutit, chose facile à prévoir, à un juste-milieu.

Qu’on n’essaie pas de le nier : la Montagne, faisant, sans le savoir, de l'éclectisme démocratique et social, devenait tout simplement doctrinaire. Son prétendu socialisme, qu’il ne tint pas à moi d’empêcher, ne fut qu’un mensonge, mensonge de bonne foi. assurément, mais mensonge funeste, dont- les auteurs ne pouvaient manquer d’êire victimes. C’est ce que les montagnards auraient bien vite aperçu, si la passion gouvernementale qui les possédait ne leur eût fait complètement illusion.

La résolution sociale est le but. avaient-ils dit longtemps avant février ; la révolution politique est le moyen. Donc, concluaient-ils, c’est à nous, ipii sommes avant tout des hommes politiques; à nous, qui continuons la tradition de 93, et qui avons fait la République en février, de fonder le vrai socialisme par l’initiative du gouvernement; à nous d’absorber dans notre syntli'ese toutes les écoles diveigentes, en saisissant, avec le gouvernail politique, le gouvernait économique.

Ainsi, la Montagne, toujours guettant le pouvoir, reprenait en sons-œuvre les idées de

Babœuf,.de Louis Blanc, des communistes et absolutistes de tous les siècles; elle proclamait, plus haut qu’on n’avait fait avant elle, la nécessité d'imposer par en haut la Révolution, au lieu de la proposer, comme je le voulais, par en bas.

Ce n’est pas moi qui pouvais être dupe de ce revirement, dont personne ne découvrait alors les contradictions doctrinales, et que je déplorais de toute mon âme, pour l’avenir de la Montagne non moins que pour celui de la Révolution. Le socialisme de l’extrême gauche n’était, à mes yeux, qu’une fantasmagorie dont je reconnaissais toute la sincérité, mais dont j’estimais' la valeur à néant. On allait, selon moi, provoquer une recrudescence de la réaction, en recommençant sur une plus grande échelle les tentatives du 17 mars, du 16 avril, du 15 mai. Après avoir trois fois échoué dans ses tentatives, le parti radical s’apprêtait à engloutir avec lui, dans une dernière déroule, le socialisme. La conversion des montagnards n’avait pas, h mes yeux, d’autre signification.

Une divergence aussi radicale de principes et de vues ne pouvait manquer de se traduire eu une guerre de plume, et bientôt en une rivalité de partis. C’était certes le moindre des inconvéniens: et j’étais homme à l iraver, s’il était besoin, la colère aveugle des montagnards, comme les malédictions beaucoup plus consciencieuses des malthusiens.

Mais de sérieuses considérations me retenaient.

Le parti montagnard apportait au socialisme une force immense. Etait-il politique de la rcpousserl

En se déclarant socialiste, il s’engageait ii’révocablement, il engageait avec lui une portion notable de la République. Il répondait d’ailleurs au vœu du peuple, qui avait proclamé le premier la fusion eiî nommant la Ucpublit/iie démocratique et sociale. Le socialisme, doublé de la démocratie, imposait à la réaction. Fallait-il négliger cet avantage'?

Si le programme des montagnards laissait tout à expliquer et à définir, par cela même il réservait tout : or, le Socialisme n’avait rien produit qui s’imposât avec l’autorité des masses; de quel droit aurais-je repoussé les éclectiques, quand je n’acceptais que sous bénéfice d’inventaire les dogmatiques?

La conversion en masse du parti de la Montagne, mettant à néant les petites églises, pouvait môme être regardée comme un progrès. La catholicité de la Révolution était fondée, bien que son dogme ne fût pas'défini; et quelle notoriété, quelle puissance allait" apporter aux idées sociales, à fur et mesure qu’elles se produiraient, l’alliance d’un parti énergique, organisé, qui formait la portion la plus active de la démocratie?

Telles étaient les réflexions dont j’étais assié-

Ü’ÜN KEVOLUïIOiNNAIRE.

gé, et qui se trahirent plus d’une fois dans la polémique du Peuple, du 19 octobre au 23 décembre. Dans celte situation inextricable, je me sentais arracher mon libre arlnlre; la dialectique la plus savante ne me servait plus de rien; l’influence politique, l’action providentielle, malgré inoi m’emportait. Du reste, les discussions avec les organes de la Montagna était peu faites pour m’éclairer. Les raisons se croisaient, mais sans se répondre; elles subsistaient les unes à côté des autres, elles ne s’entre-détruisaient pas. Les deux partis, ne pouvant ni s’entendre ni vivre désunis, devaient se battre. C’est la solution de tous les conllils, q uand les adversaires ne se comprennent plus. Quelques personnalités se niêlbreni à la lutte...

Les chefs de parti oublient trop souvent qu’ils ne sont quedcs héraulsd’armcs, parlant au nom de leurs comraetlans, et que leur premier devoir est de se considérer réciproquement comme dos personnages sacrés, .le ii’ai pas été plus qu’un autre exempt de passion et de violence; surpris à l’improvisto, j’ai payé largement le tribut à l’humaine faiblesse. J’ai cru même remarquer alors,la philosophie me le pardonne!

que plus la raison acquiert en nous do développement, plus la passion, quand elle se décliaine, gagne on brutalité. 11 semble alors que l’auge et le IjipMo, dont l’imion intime constitue notre humanité, au lieu de confondre leurs attributs, vivent seulement de compagnie. Si c’est là que nous mène le progrès, à quoi sert-il?...

Dévoré d’inquiétudes, j’attendais avec impatience le résultat de l’élection de décembre qui devait faire cesser toutes les dissidences. Dans l’intervalle la Constitution fut volée : je doistlirc la part que j’y ai prise.

.\IV. — 4 nOTcmbvc : la CoEisfiliilioH.

Le 4 uovembro 1848 fut votée dans son onseinble la Constitution. 769 représenlans assistaient à la séance : 739 votèrent pour, 30 contre. Sur ces 30 voix protestantes, il y en avait 32 de démocrates-socialistes, 14 de légitimistes. JI. Odilon Barrot, chef actuel du ministère, s’était abstenu.

Le jour même du vole, je crus devoir expliquer, dans une lettre insâ-ée au Moniteur, les inotifs qui m’avaient déterminé. Voici cette lèllre :

» Monsieur le rédacteur,

» L’Assemblée nationale vient do proclamer la Constitution, aux cris prolongés de ; Lire la Républùiue!

a J’ai pris part aux vœux de mes collègues pour la République ; j’ai déposé dans l’urne un billet bleu contre la Constitution. Je n’eusse pas compris comment, Rans une circonstance aussi solennelle, et après quatre mois de discussion, je pouvais m’abstenir ; je ne comprendrais pas,

après mon vole, qu’il me fût permis de ne point m’expliquer.

» J’ai volé contre la Constitution, non point par un vain esprit d’opposition ou d’agitation révolutionnaire , parce (lue la Constitution renferme des choses que je voudrais ôter, ou que d’autres no s’y trouvent pas que j’y voudrais mettre. Si do pareilles raisons pouvaient pi-ovaloir sur l’osprit d’im représentant, il n’y aurait jamais de vole sur aucune loi.

» J’ai volé contre la Constitution, parce que c’est une constitution.

» Ce qui fait l’essence d’uuo constitution,— je veux dire d’une constilulioii politique, il no peut être question d’aucune autre, — c’est la division de la souveraineté, autremenl din', la séparation des iiouvoirs en rieux, législatif et exécutif. Là est k; principe et rossonco de tonte constitution politique; liorsde là, il n’y a plus do constitution, dans le sens actuel du mot, il n’,y a t|u’une autorité souveraine, faisant des lois, et les exécutant par ses comités et .ses ministres.

» A'ous ne sommes point accoutumés à une telle organisation de la souveraineté; dans mon opinion, le .gouvernement républicain n’est pas autre cho.se.

» Je trouve dotic qu’une constitution, dans une républiqtic, est chose iiarl’ailcment inutile; je pense que le provisoire que nous avions depuis huit mois, pouvait Ir'es bien, avec uti |iuu plus de ré.gularité, un peu moins de respect pour les traditions monarchiques, èti'c. rendu détînitif; je suisconvaiticu que la Constitution, ilont le premier acte sera de créer une prési- <lonce, avec scs préro,natives, ses ambitions, ses coupables espérances, sera plutôt un péril qu’une garantie [lour lantierie.

» Salut et fralertnté.

>>P.-J.PilOLI)llOX,

)i Repn'sciituiil de la Seiiif.

n Paris, 4 novembre 1848. ■>

Celte lettre suffit pour le législateur ; le publiciste doit à ses lecteurs de |dtis amples exiilications. Nous sommes si infatués de pouvoir, nous avons été si bien monarchisés, nous aimons tant à être gouvernés, que noiis ne concevons plus la possibilité de vivre libres. Nous nous croyons ilémocrales parce (pie nous avons renversé quatre fois la royauté Uéréilitaire ; quelques-uns, allant jusqu’il nier la présidence élective, sauf à rassembler ensuite les pouvoirs dans une Convention dirigée, par un comité de salut public, se croient parvenus aux colonnes d’IIorcule du radicalisme. Mais nous uc voyons jias qu’obstinés à cotte idée fixe de Gouvernement, nous ne sommes, tous tant qui nous faisons la guerre pour l’exercice du pouvoir, que des variétés d’absolutistes!

Qu’est-cequ’une constitution politique?

l’nc société peut-elle subsister sans cotistitution poliliqiic?

LES CaXFESSIOiNS

Que i^tlrpns-nous à la place d’uue constitution politique?

Telles sont les questions que je me propose de résoudre, en nioins de mois peut-être qu’il ii’en faudrait a d’autres seulement pour les esposer. Les idées que je vais produire sont vieilles comme la démocratie, simples comme le suffrage nuiversel ; je n’aurai d’autre mérite que' (le les systématiser, eu y mellani un peu de suite cl d’ordre. Elles n’en paraîtront pas.moius une révélation, une utopie de plus, même à nus démagogues, dont la plupart, prenant leur main droile pour leur main gauche, n’ont jamais su tirer de la souveraineté du peuple autre chose que la dictature.

Je distingue en toute société deux esii'eces de constitutions, l’une ([ue j’appelle la constitution SOCIALE, l’autre, qui est la conslitulion puhhqiic : la premi'ere, intime à l’humanité, liliérale, progressive, et dont le progr'es consiste le plus souvent à se débarrasser de l'a seconde, essentiellement arbitraire, oppressive et rétrograde.

Disons d’altord ce qu’est la couslilulioii sociale : nous comprendrons mieux ce que sont les constitutions politiques.

Moïse avait placé en tête de ses lois, comme nous l’avons fait en tête do notre derni’cre Constitution, un préambule avec uue déclaration sommaire des droits de l’homme et du citoyen. Ce préambule et cette déclaration, adojilés depuis par toutes les nations chrétiennes, et qui forment la première pièce de lem-s annales, sont connus de tout le monde sous le nom de i>èc.i-

Ün Dieu, d’aliord, une religion, un culte; en second lieu, rautorité des Pbra et Anciens; troisi’ememeiit, la défense de se rendre justice à soi-même, et. conséquemment, rinstitution d’une justice publique: enfin, le res]icct de la famille, du mariage, dé la propriété, de la foi jurée : voilà toute la constitution de Moïse, constitution si simple, qu’on ne saurait concevoir la dureté de cervelle d’une race qui, pendant plus de mille ans, mit toute son énergie à lui substituer l’idolâtrie et l’esclavage. Le peuple juif ne voulait pas de la lilierté; et, comme nous l’avons dit plus haut, le tort de Moïse fut de vouloir l’atlranchir malgré lui.

Après, viennent les lois qui r’eglent dans le détail les solennités de la religion, les cérémonies du culte, les attributions, moitié médicale, moitié policières et religieuses des prêtres (on ne séparait point alors le spirituel du temporel; religion et société étaient S3'nonymes); la police mmiicipale, les peines,‘tous'les intérêts, en un mot, que soulève chacun des principes posés dans le Décalogue. 11 li’y a rien dans tout le Pentateuque qui ressemble, de près ou de loin, à une Sépardtion des pouvoirs, à plus forte raison à des lois prétendues organiques, ayant pour objet de définir les attributions des

pouvoirs, et de mettre enjeu le syst'eme. Jloïse n’avait aucune idée d’un premier pouvoir, dit législatif; d’un second, exécutif; et d’un troisième, bâtard des iexiximlves, ordre, judiciaire. Les con jlits d'attributions et de juridictions ne lui avaient point révélé la nécessité d’un Conseil d'L’tat; encore moins les dissensions politiques, résultat inévitable' de la mécanique constiluiionuelle, lui avaiont-olles fait sentir riraportance d’une haute cour. L’idée eonslilutionnclk était restée lettre close pour le grand législateur ; c’est après quatre siècles de réaction du peuple contre la Loi ([u’on la vit pour la première fois apparaître en Israël, et cclaprécisément afin de motivei’ l’élection du iircmier roi. Jusqu’à ce moment, l’idée de conslitutinu liolitique, homologue dans la race arabeàccllc de royauté, avait été raonlréo au peuple plutùl comme une menace que comme un pi’Ogrès.

« Voici quel sera le statut roya/, «la Conslilutiondu gouvernement, avait dit Samuel, lorsque les délégués du peuple vinrent lesommcrde leur sacrer un roi. Remarquez cela : c'est le prêtre qu i donne l’institution au roi ; chezlouslcs peuples, même en révolte contre le sacerdoce, le pouvoir est de droit divin, o II prendra vos fils pour » en faire des conscrits, et vos tilles pour on » liiire des cantinières et des grisolles. Et quand » il se sera fait une force, il mettra des impôts » sur les [lersoimes, sur les maisons, les meu- 1) blés, les terres, le viii, le sel, la viande, les B marchandises, etc., afin d’enlretenir ses sol- B dats, de payer ses employés et ses maîtresses.

B Et vous sei'oz ses serviteurs. »

C’est en ces termes que Samuel, d’après .Mo'ise, exjiosait la constitution politique; et tous nos publicistes , depuis l’abbé Syeyèsjusqu’à M. (le Cormenin, sont d’accord avec lui. .Mais que peut la raison contre l’orgueil et l'égoïsme ï La constitution polititiue, c’est-à-dire la royauté, n’élail-ce jias, d’abord, le gouvernement , et par conséipient des honneurs et des sinécures? ?ï’était-cc pas le monopole, l’usure, la rente, la grande propriété, par conséquent l’exploitation de l’homme par l’homme, le prolétariat? A”étnit-ce pas, enfin, la liberté dans l'ordre, comme dit Louis Blanc, la.liberlé entourée de piques et do llèches? ’l’out le monde eu voulait donc ; les Phéniciens, les Anglais de ce temps-Ià, en jouissaient depuis longtemiis ; comment le peuple juif, qui sc disait lui aussi le Jlessie des nations, comme nous autres Français, Polonais, Hongrois et Cosaques, car il paraît que c’est une manie, nous avons la vanité de nous le dire, serait-il demeuré en arrièi'o de scs voisins? En vérité, il ii’y a rien de nouveau sous la soleil, jias mêmc'le constitutionnalisme et l’anglomanie.

Ce qui fait l’essence d’une constitution politique, c’est donc, ainsi que je le dis dans ma lettre au Moniteur, la Séparation des pouvoirs, c’est-à-dire la distinction dè deux natures dans le gouvernement; la nature législalke, et la na-

U'I/iN llEVOLÜÏlOiNlSAlKE. G1

lure exéoilive ; comme eu Jésus-Chrisl, Dieu el homme tout ensemijle : il est surpreuiint qu’au fond de notre politique, nous trouvions louiours la théologie.

Par cette distinction, le gouverncniont, créé à priori pour le peuple; le gouvernement qui devrait être rinstrumcnt et l’organe du peuple, est placé au-dessus du peuple : il est son maître, sou tyran. Aussi, quand la Conslitution dit, arlicle 19 : La séparation des poiinirs est la première condilinn d’un gouvernement libre, elle a loule à fait raison pour ce qui est de la liberlé du prince, présiduni, ou directeur, je n’y fais |)ns de dilférenco ; mais pour ce qui est do la liberté du pays, elle se trompe du tout au tout : la séparation des pouvoirs est la promibre condition de l’oppression du peuple.

Mais comment s’est,établie celle idée de séparation de pouvoir, aujourd’bui démontrée radicalement fausse et impraticable'? Car loule erreur a sa souœe dans une diflicullé qu’il faut résoudre; et toute inslitulion ou consliluiiun mauvaise peut être considéi'éo comme une solulion iirdvisoire de celle difficulté. Cliercliuns donc encore, en dehors des mii'ages de l’orgueil et de la cupidité, l’origine pratique de ia séparation des iiouvüirs.

A quoi bon, disaient il y a un au queliiues bomnies notables de la Consliluanlo, à quoi bon une constilution? Quelle peut éire l’utililé lie cette distinction do pouvoirs, avec ienrs prorogatives, ieurs conllits, leurs ambilions et ious leurs périls? Ne suffit-il pas d'une Assemblée ipii, expression des besoins du pays, fait des lois, el, par les ministres (|u'ellu choisit dans son sein, les exécute?

Ainsi parlait entre autres, l’honorable M. Valette (du Jura).

Et les partisans dn régime constitutionnel leur répondaient, d’après llousseau :

La séparation des pouvoirs a sa 'source dans la centralisation elle-même. Sans objet dans un lictilElat, où l’assemblée des citoyens iieut intervenir quotidiennement dans les alfaires publiques, elle est indispensable cliez une nation do plusieurs millions d’hommes, -forcés, par leur nombre même, de déléguer leurs pouvüii's à dos représentans. Elle devient alors une garantie de la liberté.

Supposez, en elfet, tous les pouvoirs concen- Irés dans une assemblée unique, vous n’aurez fait qu’augmetiler les périls do la liberlé, en lui enlevant ses dernibres garanties. Le gouvernomont [tar l’assemblée sera tout aussi redoutable que par do ])rincc, et vous aurez la responsabilité de moins. L’expérience prouve même que le despotisme des assemblées est cent fois pire que l’autocratie d’un seul, par la raison (|u’un être collectif est inaccessible aux consi- (lérations d’humanité, de modération, de respect de l’opinion, etc., qui gouvernent les individus) Si dpnc l’unité de pouvoirs que vous préconisez et l’absence de constitution politique

n’ont d’autre effet que de remi)lacer le gouvernement d un president responsable par le gonverneinent d’une majoiité irresponsable, le.s conditions dn pouvoir restant d’ailleurs les mômes, qu’aurez-vous avancé? No-vaut-il pas mieux diviser l’autorité, faire do l’un dos pouvoirs le contrôleur do l’autre, donner la liberté d’action à l’exécutif, maison lo rendant responsable devant le législatif? Donc, ou la séparation des ])ouvoirs; ou bien, avec la centralisation, point do iiberté.

Acetteobjoclion la démocratie n'a jamais fait do réjionse sérieuse. Cola n’a rien d’étonnant ; ceux i[ui la rcprésenlonl ont toujours été aussi gouvornemontalislos tpre les doclrinaii'es. Aussi la!tépubliquodémocrati(pie,laUépubliquo.sans distinction do pouvoirs, n'a-t-elle jamais paru aux esprits non iirévonus cpi’nne mystification |)0lili([ue, un véritable oscamotage do la liberlé. Et j’avoue, pour ma part, qn’étaid donnée la nécessité orsamsoo d une conlralisalion comme la nôtre, dans la([uclle toutes lo.s'facultés sociales convergent en un contre uniipio, initiateur et dominateur souverain, je préfère, el tle beauconp, au gouvernement absolu et irresponsable d’une convention, le gouvernenieiil séparé cl responsable d'une présidence; el au gouvernement d’une iirésidence élective, celui d’une l'oyauté conslituliunnelii>.

Pas do milieu, .selon moi, avec la cenlralisalion telle ipi’on l’a faite, el ipie radicaux, doctrinaires el absolutistes lacomprennenliou bien il faut revenir à la Charte de 1830, modifiée selon le besoin du jour; ou ii faut chercher quelque chose que lu démocratie n’a |iüint encore défini, dont laConvention n'a pas ou l’idée claire, el que railleur du Contrat social a coinplèleinenl méconnu, i[uand il a osé dire ([lie la liberlé des citoyens.était en raison de la petitesse des Etais, cl que dans une Uépiiblhiue d’une aussi grande élenduo que la Erance, le gouvernemenl par la centralisation ilcvcnani toujours plus fort, la liberté serait néecssairemenl toujours moindre.

Constatons donc, avant d’aller |)lus loin, ce double fait : la séparation des pouvoirs, jirincijic de loiiles les Gonstilulions poliliiiiies, e.sl une institution d’essai, que l’expérience déclare hostile à la liberté, mais que le besoin de centralisation, dans un grand pays, a paru généralement aux auteurs dedroil publicrendre nécessaire. Otez la séparalion des pouvoirs, l'éipiilibrc consliluliôimel, vous avez le despotisme dos assemblée ; ôtez la centralisation, la llépubliquc n’csl plus une, vous tomiioz dans lu fédéralisme. Üua cru trouver àcellecontradiction un moyen terme dans la monarchie eonstiluliomiellé. Ce système, mis h l'épreuve, a donné pour résultat la corruption: il a péri comme jamais gouvernement n'aviiit péri, non pas sur le champ .ilo bataille, mais dans un egoûl.L’accord de la liberté avec la centralisation, tel est, à côté du probl'emc, social, le pro-'

LES œXFESSlONS

D’UN REVOLUTTONNAIHE. 63

(Ira donc créer de nouveaux impôts, écraser la propriété pour fournir une subvention au prolétariat. Organisera-t-on un sj'stème de retenues sur les salaires? Alors, ce n’est plus l’Etat, ce ne sont plus les propriétaires et capitalistes gui assistent; ce sont les travailleurs qui s’assistent les uns les autres ; l’ouvrier qui travaille paie pour celui qui ne travaille pas, le bon pour le mauvais, l’économe pour le prodigue et le débauché. Dans tous les cas, Passistance devient une retraite pour l’inconduite, une prime à la paresse ; c’est le contrefort de la mendicité, la providence de la misère. Le i)aupérisme, devient ainsi chose constitutionnelle; c’est une fonction sociale, un métier consacré par la loi, payé, encouragé, multiplié. La taxe des pauvres est un argument' au désordre contre les caisses d’épargnes, caisses de retraite, tontines, etc. Pendant que vous moralisez le peuple par vos institutions de prévo.yancc et de crédit, vous le démoralisez par l’assistance. Encore une fois, je ne veux point agiter ces questions délicates, oii l’abus se mêle partout au bien et h l’utile, oii la justice n’est que passe-droit. Je demande quelle peut être la moralité; l’efficacité, la durée d’une institution qui a pour principes, d’un côté l’envie, et de l’autre la haine? d’une inslilution qui constate l’antagonisme de deux castes, et qui semble figurer dans la Déclaration des Droits et des Devoirs comme la pierre d’attente d’une guerre sociale?

J’ai contribué, sans l’avoir vouiu, à faire rejeter de la Constitrftionle droit au travail,— et je ne regrette point d’avoir épargné à mes collègues, à mon pays, ce nouveau mensonge, — par une réponse que je fis à M. 'l'biers, au comité des finances. Donnez-moi le droit au Irueail, lui disais-je, et je vous abandonne le droit de propriété. Je voulais indiquer par là que le travail modifie incessamment la propriété, de môme que la propriété modifie incessamment le droit social, en sorte que la garantie du premier pouvait être, ni plus ni moins que la garantie de la seconde, le signal d’une réforme romplète dos institutions. Mais ce ne fut pas ainsi qu’on prit la chose. Mes paroles furent regardées comme une menace à la propriété; et je n’étais pas d’humeur à donner d’autres explications. Dès ce moment, les conservatcurs se promirent que le travail serait protégé, mais non pas garanti: ce qui, à leur point de vue, semblait assez juste, puisqu’ils ne garantissaient pas davantage la propriété. Us crurent'faire merveille et épuiser les finesses de la tactique, en faisant passer, « défaut de travail, i.e droit A l’assist.vnce, un non-sens à la place d’une impossibilité. N’aurais-je donc pas pu dire à CCS aveugles :Eh! donnez-moi le droit à l'assistance. et je vous abandonne le droit au travail?.... Alors, en haine du droit à l’assistance, devenue pour tous les esprits aussi périlieuse cpie le droit au travail, il aurait fallu se rabat¬

tre sur une autre garantie, ou ne rien accorder du tout, ce qui était impossible. Et comme, à chaque proposition de la philanthropie conservatrice, j’aurais pu reproduire toujours le même argument, et cela à l’infini, j’étais sûr, si je l’eusse voulu, de faire rejeter jusqu à l’idée même de constitution.

Il en est, en effet, de tous les élémens politiques et économiques sur lesquels repose la société, comme du droit au travail et du droit à l’assistance : ils peuvent tous se suppléer l’un l’autre, parce qu’ils se convertissent, se transforment, s’absorbent incessamment l’un l’autre, parce qu’ils sont théoriquement contradictoires.

Âccordez-moi la r/ratuité de l'enseignement, disais-je dans une autre occasion, et je vous abandonne la liberté de l'enseignement.

De même, aurais-je pu dire encore, accordezmoi le droit au crédit, et je vous quitte, du même coup, et le droit au travail, et le droit à l’assistance.

Accordez-moi la liberté des cultes, et je vous liermets d’avoir une religion de l’Etat.

Accordez-moi la faculté de révision, et j’obéis, à tout jamais, à la Constitution.

Accordez-moi l’exercice à perpétuité du suffrage universel, et j’accepte d’avance tous les produits du suffrage universel.

Accordez-moi la liberté de la presse, et, plus hardi que vous, qui interdisez la discussion des principes, je vous permets de discuter le principe même de la liberté.

La société, chose essentiellement intelligible, repose tout entière sur ces oppositions, synonymies , ou équivaiences, qui toutes rentrent les unes dans les autres, et dont le système est infini. Et la solution du problème social consiste à poser les dil’férens termes du problème, non plus en contradiction, comme ils apparaissent d’abord aux premières époques de formation sociale, et comme la Constitution de 18'i8 nous les présente, mais en déductiov : de telle sorte, par exemple, que le droit au travail, le droit au crédit, le droit à l’assistance, tous ces droits dont la réalisation est impossible ou dangereuse sous une législation antagoniste, résultent succossivemcnt'^irun droit déjà établi, réalisé, non douteux, tel ipie serait, je suppose, le droit de libre concurrence; et, an lieu de rencontrer les uns dans les antres autant de pierres d’achoppement, y trouvent leurs plus solides garanties.

C’est notre ignorance profonde de ces transformations, en même temps que notre incurie républicaine, qui nous rend aveugles sur nos moyens et nous fait désirer sans cesse d’inscrire dans le texte de nos constitutions et de porter au catalogue de nos lois, des garanties qu’il n’est au pouvoir d’aucun gouvernement de nous donner, qu’il dépend de nous seuls d’acquérir.

Qu’est-il besoin, à présent, d’ajouter que le dualisme des pouvoirs, joint à la concen-

LE? CONTESSfON?

ration des fonctions dans une autoritc unique, que le sulTrage universel est établi, elle tourne •it un obstacle de plus .à la réalité du droit à niais sur place. Auparavant elle croupissaii

assistance? En effet, c’est le pouvoir evécutif dans sa léthargie ; maintenant elle a dos ver-

pii assiste, mais c’«t le pouvoir législatif qui tiges. Serons-hnus donc plus avancés, plus li-

jaie. Essayez, pour voir, d'obtenir de l'As- clies et plus libres, quand nous aurons fait un

s'inidé'e natiiinnle une stirclinr£:e lie 200 mil- million ih' pirouettes?...

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