L'.l)iiiéc lit/croli-p, tome VI, pages Hl el
ment opposé, occuper le même rang. Les deux plus grands capitaines et les deux plus grands poètes tragiques du règne de Louis XIV, avec des qualités différentes, partageront l'encens de tous les siècles. Turenne sera toujours mis en parallèle avec Condé, et Racine avec Corneille.
Homère, Virgile, la Tasse et Milton ont fourni avec honneur la même carrière sans suivre la môme route. Bossuet, Fléchier, Bourdaloue et Massillon sont arrivés à la perfection dans le même genre en prenant des sentiers divers. -
Que d'ouvrages seraient perdus pour la scène , si Molière n'eût osé travailler après Térence, et, après Molière, Regnard, Dufresny, le Sage, Destouches, et tant d'autres comiques agréables qui n'ont rien de commun que le genre dans lequel ils se sont exercés, et dont les écrits sont marqués à un coin particulier de génie et de mérite I
Les plus grands musiciens, les plus grands peintres, les plus grands sculpteurs, les plus grands architectes ont eu des successeurs habiles. Rameau, pour le moins, est assis à côté de Lulli. Si les motets de la Lande enlèvent, ceux de Mondonville enchantent. Pierre, Vanloo, Boucher, etc., seront cités avec les le Sueur, It'S le Brun et les Poussin. Les Bouchardon , les le Moine et les Pigalle ont remplacé les Puget et les Girardon. Soufflot marche à pas de géant sur les traces des Mansard et des Perrault.
La célébrité des grands hommes qui, par leurs talents sublimes se sont élevés avant nous et môme de
notre temps au comble de la gloire, ne doit donc pas plus être un motif de découragement pour nous que ne l'a été pour eux la réputation dont jouissaient quelquesuns de leurs prédécesseurs, que l'on croyait ne pouvoir jamais être égalés.
D'ailleurs, est-on assez sûr de ses lumières, et même de celles de son siècle pour oser affirmer que tel auteur qui est admiré de nos jours, le sera dans tous les temps? Quels éloges n'a-t-on pas prodigués aux Ronsard, aux Balzac, aux Voiture, etc., etc., etc.? A peine les lit-on à présent. Le mépris où ils sont tombés doit nous apprendre à secouer le joiig de cette espèce de fanatisme qui nous attache aveuglément à tel ou tel écrivain.
Patru n'était pas d'avis que la Fontaine fît des fables. Ceux qui voudraient détourner des auteurs modernes d'en faire après la Fontaine pourraient se tromper aussi bien que Patru. Il est vrai que tous ceux qui jusqu'à présent ont tenté le même travail n'ont point eu le même succès; mais, il ne s'en suit pas qu'on ne puisse y parvenir; il y a même de très-jolies fables et de fort bons contes dans des écrivains postérieurs et inférieurs, en général, h la Fontaine, tels 'que Vergier, Richer, Grécourt et même la Mothe, pour ne parler que des morts.
Il est dans les lettres et dans les arts deux écueils également dangereux qu'il faut éviter; l'un est de suivre trop scrupuleusement les écrivains célèbres;
l'autre est de s'en écarter trop hardiment. Toute imitation servile est choquante, et le parti de s'y renfermer est le germe de la médiocrité. On pourrait appuyer ce qu'on avance ici de mille exemples anciens et nouveaux. D'un autre côté, pour ne pas ressembler à des auteurs avoués du public, on donne sauvent dans le bizarre, dans l'extraordinaire.
La Fontaine est naïf; la Mothe veut être fin: il n'est que subtil, pénible, embarrassé. Le rire de la Fontaine est franc et naturel; le rire de la Mothe est contraint et forcé.
il y a donc un milieu h tenir entre l'humble timidité qui copie les excellents originaux et l'audacieuse témérité qui s'en éloigne.
Chaque genre a ses règles auxquelles il faut se soumettre.
La fable demande une naïveté piquante dans le récit, une gaieté philosophique dans la morale, un choix exquis dans les images, une délicatesse singulière dans les réflexions; et ce sont là les qualités heureuses qui ont fait réussir l'apologue dans les .mains de la Fontaine. Mais, ces dons heureux delà nature sont variés à l'intini; ils ont mille et mille nuances différentes, et l'on peut être naïf, enjoué, moral, fleuri, délicat, sans ressembler à la Fontaine.
Ne rencontrons-nous pas tous les jours dans le monde des gens aimables et naïfs, et dont les agréments et la naïveté n'ont pas à beaucoup près le même caractère? Un homme qui se mettrait dans la tète d'être naïf précisément de la même manière qu'ils le
sont, serait à nos yeux un singe méprisable. Il en est ainsi des écrivains. Plusieurs peuvent être naïfs sans avoir la même naïveté, et un auteur qui composerait des fables et qui se proposerait d'être naïf de la même façon que l'est la Fontaine , se rendrait aussi ridicule qu'un homme qui voudrait, en chantant, copier parfaitement le son de voix de quelque chanteur estimé.
Il faut obéir à la nature et suivre limpulsion de son génie; il faut avoir la noble ambition de devenir original; il faut conduire soi-même le char de Phœbus et ne point tomber avec Phaéton^.
C'est dans la grandeur des images et dans la vivacité des sentiments que règne la véritable poésie ; voilà le caractère de l'Écriture, et, s'il n'est lidèlement imité par le traducteur, la traduction la déshonore ''.
En général, les Cantiques et les Psauii;es, indépendamment du caractère d'inspiration qui leur est particulier, et malgré l'obscurité de plusieurs passages, seront toujours regardés par les bons juges, non seulement comme les ouvrages les plus propres à élever le cœur vers Dieu et à nourrir la piété, mais comme des morceaux précieux de la grande éloquence , qui est essentiellement l'éloquence des choses, l'éloquence de la pensée et du sentiment'.
1. L'AtDiée littéraire, tome VIII, pages 305 à 310. ■2. Iljid., 1~">7, tome I, page 0:3.
:i. Ibiil., i)ago UH.
Si le goût est nécessaire, c'est principalement dans les éditions des poêles : charger leurs pièces de commentaires, c'est associer le pas tardif et lourd du quadrupède qui mugit au vol rapide et léger de l'oiseau (|ui chante; c'est mêler les eaux, pures d'un clair ruisau limon croupissant d'un marais bourbeux ^
Demandez ii un peintre pourquoi ces petits coups de pinceau dans de grands sujets? à un musicien, pourquoi ces petites grâces dans des images terribles? Ils vous répondront :
— C'est le goût.
Ce qui veut dire proprement la mode, et la mode se prend pour le goût, tant on a peu d'idées de ce dernier ^,
On traite volontiers de méchant tout faiseur d'épigrammes.
Des épigrammes personnelles, où l'on attaque la probité, les mœurs d'un citoyen, sont très-condamnables sans doute, et doivent donner une idée odieuse du caractère de celui qui se les permet. Mais, des épi ■
1. LAjUiée littéraire, tome II, page 19, ■2. I/ji(L, pages 67 et G8.
grammes purement littéraires annoncent plutôt, je crois, la gaieté de l'esprit que la méchanceté du cœur ^
Quand on traduit en vers, c'est plus la force du coloris que l'on cherche que la ressemblance parfaite de l'image; la copie ne rend guère que le feu de l'original. Les grâces, et souvent la vérité restent là. C'est sans doute le suprême inconvénient dans la prose ; mais, la fidélité y trouve moins d'obstacles^
Je suis bien éloigné de penser que les Variantes, c'est-à-dire les différents degrés de perfection qu'un auteur donne à son ouvrage, sont des objets précieux; qu'il faut recueillir avec une sorte de respect et de vénération tous les divers changements que font les écrivains célèbres, pour les comparer ensemble, et que l'étude de cette laborieuse confrontation doit former de grands hommes.
Je crois, au contraire, qu'il faut d'abord envisager le beau, le parfait, parce qu'il frappe bien davantage au premier coupd'œil, toujours suivi de la surprise et de l'admiration, que quand on le voit arriver, pour ainsi dire à pas lents et par succession d'idées.
1. L'Année littcmlrc, pages ll'J et 1 il. ■i. I/jul., pages -211 et 2U.
Que produit pour l'ordinaire tout ce fatras d'observations? L'ouvrage manque son effet; on voit les cordes et tous les ressorts de la machine; il n'y a plus d 'illusion \
Ce n'est point dans ces travaux minutieux qu'il faut observer le développement de l'esprit humain, et suivre la marche de quelques génies privilégiés, mais plutôt dans leurs ouvrages mêmes, en comparant ensemble ceux de la jeunesse et ceux de la maturité du goût. C'est dans cette étude vraiment utile qu'on peut pui.ser des secours certains et des règles sûres pour les imiter, ou du moins pour les admirer avec connaissance de cause ^.
On sait aujourd'hui mieux que jamais, qu'en littérature comme en gouvernement l'Anglais porte tout à l'extrême; il connaît aussi peu les justes bornes du théâtre que celles de la guerre. Outi'é dans l'un et dans l'autre, il prend pour vertu son excès même.
Par quelle espèce de vertige empruntons-nous donc de lui des sujets dont l'imitation même peut devenir contagieuse et funeste à notre scène? Pourquoi se familiariser avec des écrivains dont le mérite est dans l'exagération et souvent dans l'extravagance? On a beau corriger leurs pièces, il y reste toujours un mau-
1. Ceci est encore à l'adresse de Voltaire qui usait largement et abusait des Variantes, dans ses œuvres poétiques.