Ihid., tome VII, page
de' l'humanité, les mêmes quant au fond, se présentent sous une forme particulière dans chaque individu, et que les mœurs de la société changent dans chaque siècle et sous chaque règne.
Les plus grands maîtres ne peuvent saisir toutes les couleurs, ou, si l'on veut, toutes les nuances des passions, ni toutes les révolutions des mœurs. Les bornes de leur esprit, quelque étendu qu'il soit, de leur vie, quelque longue qu'on la suppose, de leurs connaissances, à quelque degré qu'elles soient parvenues, ne leur permettent pas de tout voir et de tout peindre.
C'est donc une erreur de penser que les sujets dramatiques soient épuisés. J'en citerais un grand nombre, auxquels on n'a pas encore touché, et ceux -mêmes qui sont déjà bien traités pourraient l'être de nouveau avec succès. Par exemple, je ne serais point étonné qu'on fit des comédies excellentes du Misanthrope, (\(i ï Avare, du Joueur^ du Distrait^ etc., autres que celles de Molière et de Regnard, parce qu-e ces caractères varient à l'infini, et qu'il serait difficile de trouver seulement deux hommes qui fussent misanthropes, avares, joueurs ou distraits de la même façon.
Il en est amsi de la morale qui embrasse tant d'objets, et Ton pourrait nous donner vingt Écoles des femmes, toutes bonnes, quoique ditïérentes, parce que les femmes ont plusieurs devoirs à remplir ^.
Grâces aux lumières du siècle, il faut aujourd'hui, 1. L Année littéraire, 1758, tome VI, pages 263 et 261.
254 l'ES CONFESSIONS DE FRERON.
avant que de se produire dans le monde, avoir acquis les principes de toutes les connaissances. Dans une conversation ordinaire, même chez les personnes du grand monde, après avoir parlé de rubans, de dentelles, de robes, d'équipages, après avoir médit de tous les gens qu'on connaît et de ceux qu'on ne connaît pas, on agite gravement une question de métaphysique, de physique, de philosophie, de goût ou de littérature, qu'on discute légèrement, et qu'on décide de même.
Cet abus d'universalité dans les études rend le commun des hommes moins étrangers aux sciences et les savants plus rares. On sait de tout, et l'on ne sait rien.
Pour se conformer au goût dominant, les auteurs ont multiplié les dictionnaires, les abrégés ^
Je crois qu'on ne peut écrire supérieurement en prose qu'on ne se soit exercé à faire dos vers. En effet, l'habitude qu'on a prise ii chercher des tours heureux, des cadences sonores, des expressions nobles et relevées, à se rendre compte de chaque mot, de chaque idée, de chaque phrase, à rejeter les termes bas, à substituer une expression à une autre, ii chercher des idées, de belles images, à peindre, à exprimer les passions, etc., répand une grande harmonie dans le style, et est seule capable de le rendre noble, sublime, hardi cl varié ^.