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CHAPITRE YIII

Histoire

1. Qualités nécessaires à l'historien. — II. Mérite des histoires généi-a!cs cl des abrégés. — II [. Le roman dans l'histoire. — IV. Du ton dogmatique. — V. De la vérité historique. — VI. Importance des mémoires. — VII. Danger de l'abus des abrégés. — VIII. L'historien est un témoin. — IX. But moral de l'histoire. — X. Des lettres. — XI. L'histoire d'Angleterre. — XII. L'histoire romaine. — XIII. De la réhabilitation. — XIV. Des pièces originales. — XV. Utilité delà lecture de l'histoire. — XVI. Des parallèles. — XVII. Élendue de l'histoire.

Les beautés neuves et originales font le prix et le succès des ouvrages de poésie et d'éloquence. Il n'en est pas ainsi de l'histoire. Elle n'obtient nos suffrages, que lorsqu'elle nous présente des faits exacts et curieux, avec des dates sûres. Les grâces du style et tout l'art de l'historien ne sont que des ornements accessoires.

Peu d'auteurs sont en état de manier un sujet historique, de fondre habilement tous les faits, de les enchaîner avec un art imperceptible, et de leur donner ce tissu, ces ligaments, si je puis m'exprimer ainsi, qui forment un corps, dont tous les membres se rapportent. La nature et le goût observent les mêmes règles. C'est la justesse et la proportion qui produisent les beautés physiques, morales et littéraires.

Doit-on regarder comme un historien un écrivain dont le bel esprit secoue le joug importun des préceptes ; qui nous donne de faibles esquisses paur des portraits achevés, des maximes d'écran pour de profondes réflexions, des transitions cavalières pour le nerf et la vivacité du pinceau.

' Il est encore bien difficile de tenir un juste milieu par rapport à la manière de raconter. L'un a le style maigre et décharné; l'autre le surcharge de trop d'embonpoint.

Les poètes songent à s'immortaliser eux-mêmes, plutôt que les héros qu'ils chantent. C'est Homère, Virgile et Voltaire que nous admirons, beaucoup plus qu'Achille, Énée ou Henri IV. Le contraire doit arriver dans une histoire bien faite. Il faut que le lecteur soit occupé des actions et des personnages, sans penser à l'historien'.

Un auteur qui donne au public Thistoire générale d'un pays, justifie ordinairement dans sa préface ces énormes compilations de grands et de petits faits, dont il a formé son ou\Tage. Son intérêt est de persuader qu'on ne peut bien savoir l'histoire d'un royaume, sans entrer dans les plus petits détails, sans rapporter les actions les plus communes des personnages qu'il introduit. Il trouve de la sécheresse dans tous les abrégés, et il pré-

1. Lettres sur quelques écinfs de ce temps, tome I. pages 20 et 21.

leiid qu'ils n"ont été imaginés par les écrivains que pour favoriser leur paresse et pour fomenter celle des lecteurs.

D'un autre côté, consultez les avertissements des faiseurs d'abrégés historiques, vous les verrez se déchaîner contre les grands corps d'histoire, qu'ils relèguent impitoyablement au fond d'une bibliothèque monastique. Ils sont toujours indignés contre ces prolixes érudits, qui, non contents de faire l'histoire immense d'un empire, font celle des provinces; ils craignent que bientôt chaque ville et peut-être chaque bourgade n'ait son historien.

Ces déclamations sont outrées de part et d'autre. Les abrégés ont leurs avantages, et il est bien agréable pour les personnes que des occupations importantes empêchent de se livrer à une étude longue et pénible, d'acquérir une connaissance suffisante d'une nation, sans .'■tre obligé de lire une vingtaine de volumes in-folio ou in-quarto.

Mais je ne pense pas pour cela qu'il faille proscrire les grandes histoires. J'avouerai même que je ne serais pas fâché que l'on ht celle de chaque ville et de chaque bourgade. Il y a toujours à profiler dans ces sortes de collections; ce n'est même qu'avec le secours de toutes ces histoires particulières qu'on vient à bout de composer une bonne histoire générale d'un royaume; coBime ce n'est qu'à la faveur des caries multipliées que la géographie peut se perfectionner.

Ou a donc des obligations réelles à ces écrivains laborieux qui se consacrent par goût ou par état à ras-

sembler les événements d'une province, d'une ville, d'une église, d'une abbaye, etc.

Il n'y a qu'un bel esprit supertlciel qui puisse jeter du ridicule sur ces occupations utiles à la patrie, avantageuses aux beaux esprits -eux-mêmes, qui souvent puisent dans ces doctes archives la matière de quelques morceaux historiques, qui les font briller dans le mondée

Pourquoi voyons-nous presque tous les jeunes gens débuter dans la littérature par des romans ?

C'est que c'est le travail qui flatte le plus leur paresse et leur vanité. Pour produire de pareils ouvrages il ne faut que donner l'essor à son imagination, et laisser couler librement de sa plume tout ce qui s'offre à l'esprit. On s'épargne des études épineuses, des recherches ingrates, des réflexions laborieuses : en un mot on est dispensé de lire; et il est aussi difficile de bien lire que de bien écrire; en sorte que l'on peut assurer dans un sens qu'il y a très-peu de Français qui sachent lire et écrire,

Quelques faiseurs d'histoires ont adopté le genre commode des romanciers. Ils se contentent d'assembler quelques faits généraux, sans ordre et sans discernement, qu'ils surchargent de prétendues maximes d'Etat, de leçons de politique, profondes en apparence,

h. Lettres sur qtcelrjues écrits de ce temps, tume IV, pages 277 à 279.

puériles en effet, et de portraits de fantaisie, tracés avec autant de justesse et de vérité à peu près, que le sont les traits du visage dans les estampes des empereurs romains et de nos anciens rois ' .

Un historien qui raisonne sans cesse a certainement le ton dogmatique, et ce ton ne convient point à l'histoire. Ce sont les faits et non l'écrivain qui doivent instruire le lecteur^.

Un esprit froid est ordinairement plus judicieux qu'un génie plein de chaleur. Il combine, il examine, il discute avec plus de patience et de solidité; les études les plus épineuses ne le rebutent pas; il est plus occupé de chercher et de trouver la vérité (c'est là l'essentiel dans l'histoire) que de la charger d'ornements; il met aussi plus d'ordre, de liaison et de clarté dans la distribution des faits \

Les mémoires particuliers réj)andent un grand jour sur l'histoire ; ils nous dévoilent les raisons des plus grands événements, et nous sommes souvent bien

1. Lettres sur quelques écrits de ce temps, tome I, pages 'itâ et 350.

2. L'Année littéraire, 17.5.J, tome V, page 185. .]. I/jid., 1755, tome IV, page 1!U.

étonnés de voir combien sont petites les causes qui les ont produits.

L'historien politique qui se tourmente pour combiner les circonstances, et le chercheur d'anecdotes qui s'égare dans des routes écartées, prennent donc une peine inutile, et il y a de quoi rire de les voir s'épuiser en raisonnements et en conjectures : ils font en histoire ce qu'on fait en philosophie; ils bâtissent des systèmes, au lieu d'attendre que le temps perce les nuages obscurs qui couvrent la vérité.

C'est une folie que de prétendre bien savoir l'histoire d'un monarque régnant; on ne voit que les faits principaux et extérieurs: les ressorts qui font mouvoir la grande machine dun État se dérobent aux yeux des contemporains.

Nous sommes bien mieux instruits que ne l'étaient nos pères des motifs et des actions publiques et privées de Louis XIV; et nos neveux, à leur tour, auront une connaissance plus étendue et plus parfaite que nousmêmes du règne de Louis XV. On écrit encore plus aujourd'hui qu'on ne le faisait du temps de Louis XIV, et il y a peut-être mille gens au fait de ce qui se passe, occupés à écrire des mémoires domestiques qui ne verront le jour que longtemps après que nous l'aurons perdu'.

Ou se plaint avec raison de l'usage qui s'est établi

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