Labbé Le Blanc
2; Opuscules de Fréion, tome l, pages 40:< à 4u.j.
Stanislas et Marie avaient compris de bonne heure le danger des doctrines de Voltaire et de la secte encyclopédie, puissamment encouragées par madame de Pompadour, le maréchal de Richelieu et le duc de Choiseul. Fréron se donna pour mission de combattre le philosophisme en lattaquant avec ses propres armes, — l'ironie et le persiflage, et de plus, une érudition variée et de boa aloi.
Sa devise, fort belle, et dont tous ses écrits firent flotter à leur tèt£ le noble étendard, fut ce vers de Martial :
Parcerc personis, dicere de viliis.
« Égards pour les personnes, la vérité pour leui*s méfaits, » — c'est-à-dire leurs écrits subversifs de la religion, de la morale, de la politique et du goût dans les lettres comme dans les arts.
Mais, pour ne pas braver inutilement le courroux des puissants complices de Voltaire cl de ses adhérents, nonseulement Freron ne signa pas d'abord son nom, — il voulut encore, afin de se déguiser davantage, — que ses letlrcs parussent venir de l'étranger. Ainsi, sur douze volumes dont se compose son nouveau recueil, commencé le ]<''■ janvier 1749, les trois premiers portent les rubriques de Genève et d'Amsterdam; au quatrième, il indique Genève et Paris ; au cinquième, Londres et Paris ; enfin, à partir du sixième, il signe M. Fréron, et au neuvième, il fait suivre son nom de ses divers titre» académiques : de la S'iciété roijulc et littéraire de Nancy, et de l'Académie des belles-lettres de Montuuban.
lue ingénieuse allégorie sort de prélude à sa première lettre :
'< La (Iritiqiio m'appariit dernièrement en songe, einiroiinée d'une foule de poêles, d'orateurs, d'historiens et de romanciers, .l'apen/us dans une de ses
mains un faisceau de dards, dans l'autre quelques branches de laurier. Son aspect, loin d'inspirer la crainte, inspirait la confiance aux plus ignares amants des savantes sœurs. Ils osaient l'envisager d'un œil fixe, et semblaient défier son courroux. La déesse indignée faisait pleuvoir sur eux une grêle de traits. Quelques écrivains, dont la modestie rehaussait les talents, obtenaient des couronnes; plusieurs recevaient à la fois des récompenses et des châtiments.
« Cette vision, monsieur, m'a fourni l'idée de ces Lettres, où l'éloge et la censure seront également dispensés. Je me bornerai à quelques fruits du Parnasse, fertile contrée qui n'est point soumise à l'ordre des saisons, et qui trop souvent produit sans culture. Ne serait-ce pas cette docte montagne, toujours en travail, qui aurait fait imaginer à Ésope sa fable si connue? Quoi qu'il en soit, j'entre en matière ' . »
En peu de temps ces nouvelles feuilles eurent un débit prodigieux. Les amis même de Voltaire les lisaient avec avidité; jusque-là que madame du Deffand, l'amie de l'irascible ' philosophe, en faisait ses délices, et donnait à Fréron la ' première place dans son estime, — l'auteur de la Hunriade devant se contenter de la seconde-,
1. Lettres sur quelques écrits de ce temps, 1749, tome I, pages 3 Pt 4. — Lettre L (Paris, 1" janvier 1749.)
■i. Lettre de D'Alombert à Voltaire (Paris, 4 octobre 1764.) — Vuvez Œuvres de Voltaire, édition Ueucbot, tome LXIL page 31.
■26 LES CONFESSIONS DE FRÉrJn.
Cependant pour donner plus de variété à ses feuilles, Freron cherchait à avoir des correspondants; à ce sujet, il écrivait le 25 juin 1749, à l'anonyme qui était censé le lire, à Genève.
« Je n'aurais jamais pris avec vous, monsieur, rengagement pénible de vous faire connaître les productions de notre Parnasse, si je n'avais compté sur les secours des gens de lettres. Ils doivent s'intéresser au succès de cet ouvrage, dont le but est de faire briUer le flambeau qui a guidé les grands maîtres, et d'éteindre ces feux-follets qui égarent la plupart de nos. écrivains. Je les invite à m' adresser quelques écrits de leur façon, soit des lettres sur la littérature en général, soit des pièces fugitives d'un bon goût et d'un genre toléré, soit de courtes dissertations sur des points curieux, soit des remarques sur nos livres modernes, soit des réflexions sur mes propres censures.
« J'aspire bien moins à Ihunneur d'instruire qu'à l'avantage d'être instruit; et je ne m'ofi'enserai jamais des critiques qu'on pourra faire des miennes, pourvu que l'on me traite avec la même politesse et la même équité dont je suis résolu d'user envers tous les auteurs; sans acception et sans exception de qui que ce soit ' »
MiiiMioiilel, dont une criti(|iie de sa tragédie de Dcnys 1. Li'Nrrs sur iiiiflijiip.f ixrils, etc., tonic T, pages 104 et 103.
le Tyran^ avait paru dans les lettres de Fréron, fut le premier et le seul parmi les amis de Voltaire à lui répondre; sa lettre est assez impertinente, — à n'en juger que par le commencement et la fin, — le milieu n'étant qu'une défense passablement prétentieuse des endroits faibles signalés par Fréron :
« J'ai lu. monsieur, avec beaucoup d'attention le premier cahier de vos Lettres sur quelques écrits de ce temps. Vous voulez que je vous en dise mon avis : je vais vous satisfaire avec la même impartialité et les même- égards dont vous faites profession.
« La littérature a besoin d'un ouvrage tel que vous l'avez conçu ; soit pour conserver la pureté du goût, soit pour imposer silence à tous ces criailleurs, qui sont à l'affût des nouveautés pour répandre dans le public leurs impertinences vénales. .Je ne doute pas que le ministère ne tolérât un censeur . qui aurait fait ses preuves de goût, de probité et de lumières, et vous me paraissez capable de remplir ces conditions. Mais permettez-moi de vous dire que votre essai, d'ailleurs bien écrit, et plein de traits ingénieux, nous laisse encore quelque chose à désirer. ,Je n'en prends pour exemple que l'extrait de Denis le Tyran.
« L'auteur a dû être sensible à vos éloges, mais il a dû être surpris de quelques-unes de vos critiques.