L'Année littéraire, ibid., pages 123 à
2. N6 à Saint-Malo, en 1715, mort en 1759, Duport du Tertre fut un des collaborateurs de Fréron à V Année littéraire.
3. Comédie en prose, en un acte, tombée à la première représentatiorr. — Vovez V Année littéraire, 1751, tome V, pages 65àG8.
84 LES COXFESSIONS DE FRÉROX.
« tomber. Voici les propositions qiie je suis chargé
« de vous faire. On voudrait que vous lussiez atten-
" tivement la Créole, et que vous lui rendissiez
" plus de justice pour le style: car V auteur est per-
<< siiadé que ce petit ouvrage n est point du tout mal
« écrit. On vous permet, d'ailleurs, de relever les
« défauts que vous apercevrez dans la contexture de
« la pièce. En un mot, pourvu que vous conveniez
« de la bonté du style, on vous laisse liberté entière
(■ sur le reste. A. ces conditions, la critique en ques-
« tion, qui est déjà toute prête, ne paraîtra point.
" Voici ce qu'on m'a chargé de vous proposer. Le
« chevalier de la Morlière viendra ce matin chez
" moi, pour savoir quel parti vous voulez prendre.
t< Je vous souhaite le bonjour.
(( De Tertre. »
« J'ai répondu sur le champ, monsieur, que je priais M. le chevalier de la Morlière de me dispenser de lire la Créole: que c'était bien assez de l'avoir vu représenter: que j'étais incapable de trahir ma conscience, en disant que cette pièce était bien écrite, pour éviter une critique qui, probablement, le serait mal; que je n'étais point homme à dire le contraire de ma pensée, quand même la critique en question serait bien bonne, bien littéraire, comme il est très-possible d en faire une: que je me rétractais volontiers, lorsqu'on memontraité\ idemmentque jem'étais trompé ;
mais que je croyais avoir raison, par rapport au Style de la Créole; que j'en étais bien fâché pour M. le chevalier de la Morlière; que je souhaitais de tout mon cœur qu'il eût, une autre fois, plus de bonheur, et qu'il fît un ouvrage mieux imaginé et mieux écrit ; queje serais le premier à l'applaudir; qu'au reste, je ne craignais point la foudre de ce petit Jupiter ' . »
Il n'est pas indifFérent de savoir ce que c'était que la Morlière, d'abord mousquetaire, puis — on ignore à quel titre, — chevalier de l'ordre du Christ, en Portugal. Chef de claque de Voltaire, organisateur de cabales, il se crut propre à tenir une plume et publia le petit roman licencieux d'Â7igola, qui n'était pas de lui, mais du duc de la Trémouille, dans les papiers duquel on le trouva après sa mort. Les essais dramatiques de la Morlière sur les théâtres français et italien, furent mal accueillis. Enfin il eut la maladresse d'oser entrer en lice contre Fréron, en publiant un libelle intitulé : Le contre-ipoison des feuilles, ou Lettres sur Fréron (1734, in-12 2,) Pour comble d'ignominie, il fut le premier homme de lettres assez vil pour encenser \gs vertus et les talents de la Du Barry, dans un livre intitulé : Le Royalisme, ou Mémoires de Du Barry de Saint- Aunez et de Constance de Cezelli sa femme; anecdote héroïque sous Henri IV; dédié à Madame la comtesse Du Barry (1770). Il dut à sa dédicace l'honneur de souper avec cette fameuse courtisane.
1. L'Année littéraire, 1754, tome V, pages 214 à 216. — 18 septembre 1754.
2, C'est probablement cet ouvrage qui a été repi-oduit sous le titre de : Antifeuilles ou Lettres de madmne de "" sur quelques jïigements portés dans V Année littéraire de Fréron, 1754, in-12. — C'est le libelle dont il est parlé dans la lettre de Duport Du Tertre à Fréron.
Accablé sous le poids des épigrammes et du mépris universel, la Morlière mourut à Paris, en 1785, dans le plus profond abandon K
Voilà un des hommes de lettres dont Fréron s'était fait un ennemi juré; on sait quel souci il prenait de la colère de tels insectes. Croirait-on, après cela, qu'on ait osé lui reprocher de ne parler dans ces feuilles que de personnages de cette trempe!...
« Il m'est revenu, monsieur, que l'on me faisait un reproche auquel je suis extrêmement sensible. On m'accuse de ne parler que d'écrivaiileiirs, généralement réprouvés, des Boisp..., des SelL..^ des Mail. . . , des Chév ..., des la Morl. . . , etc ; de ne prendre que des victimes mille fois immolées par le public lui-même; de ne remuer, en quelque sorte, que des cendres éteintes ; de n'oser consulter le dieu du Goût dans les entrailles des auteurs vivants , c'est-à-dire des grands auteurs, des auteurs de réputation; de redouter leur crédit et de me taire prudemment, surtout par rapport aux ouvrages de l'Académie française. Il est vrai, monsieur, que j'en ai laissé passer quelques-uns sans vous en rendre compte. Mais n'attribuez point mon silence à des raisons politiques. Je sais trop que l'honneur, autant que l'amour des arts, gouverne cette illustre Compagnie, et que
1. Voyez dans les Mélanges de littérature publiés par Suard, en 1801 : Des npplmulissements au théâtre, les Lettres II et III au Trunck-Maker, tome I, pages 341 à 352. Elles contiennent une piquante et peu édifiante biographie du chevalier de La Morlière.
tous les membres qui la composent sont incapables de chercher à nuire à un citoyen, parce qu'il écrirait que tel discours, prononcé dans leur lycée, n'est pas de son goût. Ils sont à la tête de la République des lettres ; c'est à eux d'y veiller, d'y faire observer les lois, et de laisser sacrifier sans pitié leurs enfants, pour le salut de la patrie, à l'exemple du grand Brutus. Eh! que deviendrait notre Parnasse, si le despotisme s'y introduisait, si la tyrannie de quelques citoyens anéantissait la liberté, si quelque impétueux Sylla s'emparait du souverain pouvoir !
« Croyêz-Yous, monsieur, que si j'étais sensible à tout ce qu'on peut dire ou faire contre moi, je me permettrais de critiquer les auteurs mêmes qui vous paraissent les plus méprisables? Vous lisez tranquillement, dans votre province, les lettres que je vous adresse ; vous y voyez que je dis librement qu'un tel a fait une mauvaise tragédie ; qu'un autre a donné au théâtre une comédie vide de sujet, de sens et de style; que celui-ci a composé un roman, dédaigné par les femmes de chambre mêmes; celui-là, des Esprits où il n'y en a point, etc. : tout cela vous paraît la chose du monde la plus simple.
« Yous n'entendez pas les cris de tous ces petits auteurs; vous ne voyez pas toutes les tracasseries qu'ils cherchent à me susciter; vous ne savez pas qu'ils s'attroupent et qu'ils s'associent, pour forger de plats libelles contre moi; vous ignorez (je crois
cependant vous l'avoir déjà dit) que Floiise veut du bien à Damon, qui a été le précepteur de son fils ; que Célimène ne peut se dispenser d'accorder sa bienveillance à Mopsiis, qui a fait des vers pour elle, le jour de sa fête et le premier de l'an ; que Clorinde soutient nécessairement Tircis qui lui a dédié un livre, et qui lui a dit de jolies fadeurs dans son Épître dédicatoire, etc.
« Tenez à Paris, monsieur, vous serez témoin de toutes ces misères ; vous y verrez les plus chétifs rimailleurs avoir un parti ; et vous serez peut-être surpris de mon intrépidité. Je m'étourdis sur tous les dangers ; si j'y pensais sérieusement, je ne sais si je serais aussi tranquille.
« L'exemple de Boileau est digne de remarque. Rappelez-vous que les Colins, les Pradons, les Pelletiers, les Bonnecorses voulurent lui ftiire un crime d'État d'avoir dit, en parlant de son siècle, ce siècle de fer. Ils en portèrent des plaintes très-graves. J'ai quelquefois peur aussi que les dignes successeurs de ces grands génies ne donnent une interprétation odieuse à quelque mot innocent qui pourrait m'échapper. Mais les lumières et l'équité du gouvernement me rassurent; on se moqua des accusateurs de Boileau, qui, quoique satyrique de profession (ce qui rst plus fort que d'être critique) était hautement protégé par le monarque et par ses ministres ; on l'irait étralcmeiit des imbéciles imputations de
mes ennemis. Ils ne manqueront pas de relever ce propos, et de' s'écrier que je me mets en parallèle avec Boileau\ j'en suis bien éloigné; ce n'est point moi qui me compare à Boileau; ce sont eux que je compare aux Cotins, aux Bonnecorses, etc. ; je les crois aussi bons écrivains et aussi bonnes gens'. »
Vannée littéraire venait d'accomplir sa première année; dans V Avertissement qui ouvre ia seconde, Fréron s'excuse vis-à-vis du public, de ne lui avoir donné — l'année précédente,— que sept volumes, au lieu de huit qu'il avait annonces. « Je croyais, — dit-il, — pouvoir satisfaire à cet engagement; mais, n'ayant commencé qu'à la fin de février, il m'a été im])ossible de le remplir. Il n'en sera pas de même de cette année t755, et les huit volumes seront complets.... »
« A l'égard des Lettres pour tout... objet relatif à mo!i ouvrage, je supplie tous ceux qui me font l'hoimeur de me les écrire, de ne pas s'offenser s'ils n'ont de moi aucune réponse. Je sens toute l'impolitesse de ce procédé ; mais il m'est impossible d'agir autrement. Mes travaux périodiques ne me le permettent pas ; et d'ailleurs, quand je ne serais pas aussi considérablement occupé que je le suis, je ne trouverais jamais assez de temps pour répondre au grand nombre de Lettres que je reçois toutes les semaines. Je n'en invite pas moins tous mes lecteurs