VA7)née Uttémire, n54, tome VII, p;igos 330 à
à me faire part de leurs remarques, de leurs réflexions, de leurs idées, pourvu (je le répète) qu'Us n'exigent pas que je leur réponde, et que le port de leurs lettres soit affranchi. Ils doivent être persuadés que je ferai toujours une attention sérieuse à leurs conseils, à leurs avis; que j'en profiterai pour la perfection de mon ouvrag-e ; que je les nommerai, lorsqu'ils voudront me le permettre ; que je tairai leur nom, lorsqu'ils l'exigeront.
« Le peu de loisir qui me reste me met encore hors d'état de pouvoir lire les ouvrages manuscrits. . .' C'est me flatter infiniment, sans doute, que de soumettre à mes faibles lumières des tragédies, des comédies, des pièces de vers, des discours, etc., avant que de leur faire voir le jour. Mais les écrivains qui m'honorent de cette confiance trouveront dans Paris des juges plus éclairés et moins occupés.
« Je finis par quelques réflexions sur le travail que j'ai entrepris, et que j'ai le courage de continuer. Il est certain que je me fais beaucoup d'ennemis; je n'en puis douter ; je n'en suis point étonné ; je m'y suis attendu ; et malheur h moi, si je deviens l'ami (le tous les auteurs; ce sera une preuve infaillible que mon ouvrage aura perdu le peu qu'il vaut. Je conçois qu'un censeur littéraire soit haï de ceux (|u'il censure. Mais d'où vient la haine que lui porleiil des personnes (|ui n'ont jamais fait (hM.ivres? Itien n'est phis sini])le encore. Les mauvais auteurs,
qui sont en grand nombre, ont leurs amis, leurs connaissances, leurs coteries, où ils sont bienvenus. Ils déchirent impitoyablement la réputation du censeur qui a trouvé leurs écrits misérables ; il n'est pas là pour se défendre ; et, comme on parle devant des gens qui souvent ne le connaissent pas, ils en prennent quelquefois l'idée la plus odieuse et la plus injuste. Les spectateurs indifférents rient de ces vaines déclamations ; et je sais qu'un jour dans une compagnie, où j'étais peu ménagé par un de ces chétifs écrivains, il se trouva quelqu'un, qui dit à son voisin, assez haut pour être entendu : Cet homme-là est sûrement un Auteur, ou rami de quelque Auteur. Ce propos, plein de raison et de vérité, le couvrit de ridicule, et lui ferma la bouche.
« Je m'imagine (et je me flatte même de le prouver par mon exemple) que l'on peut être bon citoyen en tout sens, et trouver la plupart des écrits de ce siècle .pitoyables. La critique des ouvrages est une opération de l'esprit; le cœur n'y a aucune part. Si l'on était réputé méchant pour dire que telle tragédie est mauvaise, il y aurait en vérité bien des méchants; car tout le monde dit la même chose, .l'aimerais autant, lorsque je suis chez un marchand qui m'étale plusieurs pièces d'étoffe, sur lesquelles je prononce librement : « Celle-ci est passable, <' celle-là est commune, cette autre est fort laide »,
(i2 LES CONFESSIONS DE FRERON.
que ce marchand furieux dît de moi : Voilà un bien ?néchant homme.
« Horace^ que l'on accusait aussi de méchanceté,* a peint le véritable méchant. Que l'on me permette de rapporter et de m'appliquer ses paroles. Sans être doué de ses talents, on peut se trouver dans la même situation que lui, avoir à combattre les mêmes préjugés.
Lœdere gaudes, Inquis: et hoc studio pravus facis. Unde petitum Hoc in me jacis? Est aiictor guis denique eorum Vixi cum guibiis? Absentem qui rodit amicvm; Qui non défendit alio culpantc; solutos Qui captât risus hominûm, famanque dicacis; Fingere qui non visa potest, commissa tacere Quinequit: hic niger est, hune tu, Romane, caveto.
« Vous aimez à mordre, me dites-vous : c'est là « votre étude, votre penchant. D'où vient que vous me « faites ce reproche? Quelqu'un de ceux avec qui j'ai « vécu m'a-t-il peint de ce caractère? Celui qui dé- « chire son ami absent, qui ne le défend pas lors- « qu'un autre en dit du mal ; qui Ncut à toute force « faire rire ceux qui l'entourent, et qui brigue la « réputation de railleur; qui est capable dïmag-iner « ce (|u'il n'a point vu, et de divulguer un secret « qui lui a été confié : voilà ce qui s'appelle un « homme noir; c'est de lui que vous devez vous dé- " lier. C) I{( (mains ! »
<( Le» véritables méchants (et la société en estpleine) sont donc ces gens qui s'étudient à noircir un honnête homme, qui attaquent ses mœurs qui sont pures, sa probité qui est solide, son honneur qui est à l'abri de tout reproche, sa bonté, son humanité, qu'il exerce sans ostentation dans le sein de sa famille et de ses amis. Il semble qu'il soit reçu dans le monde de déchirer, de calomnier, de déshonorer son prochain par ses discours, et que l'on ne puisse pas écrire que Monsieur tel a fait un livre médiocre. Ouelle contradiction !
« Le plaisir malin de critiquer, uniquement pour critiquer, entre si peu dans ma façon de penser, que tout lecteur désintéressé s'aperçoit aisément de mon attention à renfermer la censure littéraire dans les bornes qu'elle doit avoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai point à me reprocher jusqu'ici d'avoir fait périr un seul innocent; et je puis dire, avec vérité, que j'ai sauvé bien des coupables, n'ayant pas voulu instruire leur procès.
" J'ai donc lieu d'espérer que les honnêtes gens, les lecteurs raisonnables regarderont ces Feuilles, non comme des archives de noirceur et de méchanceté, mais comme un Recueil de principes et de remarques, assez justes, en général, sur les beautés et sur les défauts des écrits de nos jours. On m'objectera peutêtre que je prends une peine inutile; que les mauvais auteurs sont incorrigibles ; qu'ils n'en barbouil-
leroiit pas moins de papier ; je yeux le croire. Mais faut-il pour cela laisser prescrire les droits du Goût? C'est un Prince détrôné qui de temps en temps doit faire des protestations*. »
Cette profession de foi , cette déclaration des droits imprescriptibles du goût est digne de celui qui s'tionorait de compter le poëte Malherbe au nombre de ses ancêtres ; même persévérance chez tous deux, et Fréron jusqu'au lit de mort défendit ces saines doctrines, dont quelques moments avant dexpirer, Malherbe soutenait si vaillamment la cause. On sait qu'une heure avant de mourir, après deux heures d'agonie, Malherbe se réveilla comme en sursaut, pour reprendre sa garde dun mot qui n'était pas bien français; et sur la réprimande que lui fit son confesseur de ce qu'il s'occupait encore de pareils soins, il dit qu'il voulait défendre jusqu'à la mort la pureté de la langue française.
Fréron saisissait toutes les occasions de protester énergiquement, au nom de la morale et du goût, — deux principes qu'il ne sépara jamais, persuadé avec raison que l'on ne peut outrager l'une sans offenser l'autre, — contre le trop grand nombre d'oeuvres licencieuses et pitoyablement écrites dont le dix-huitième siècle ne fut hélas! que trop fécond producteur.
En terminant le rapide compte rendu d'un détestable roman, intitulé : l'Infortune Piovençul, il disait :
« Ainsi finit l'un des plus mauvais romans que j'aie lus de ma vie.
— Pourquoi donc m'en rendre compte, me direz-