L'AfVii'r litlérnhe, 17".."), tomo T. paçrt^s 3 à
VOUS, monsieur? Pourquoi ne pas parler de quelque bon livre, de quelque ouvrage solide qui prête à l'instruction ou à l'agrément ?
— Vous avez vos raisons, monsieur, et je les trouve très-judicieuses; mais j'ai les miennes aussi, et je me flatte qu'elles ne vous paraîtront pas mauvaises.
« 1" Si l'on ne tenait registre que des bons livres, nous manquerions bientôt d'occupation, mes confrères les journalistes et moi : dans le cours d'une année il paraît tout au plus en France une douzaine d'écrits véritablement estimables.
« 2° Quand je conmience à lire un livre nouveau, je ne sais s'd sera bon ou mauvais ; quoique les premières pages me rebutent souvent, je continue et j'achève, parce qu'U serait contre l'équité de prononcer sans avoir tout lu; j'espère toujours rencontrer quelque endroit, quelque morceau passable qui m'engage et m'autorise à tempérer la critique. Si mon attention est trompée, est-il juste, monsieur, que la peine d'avoir lu une brochure détestable, souvent un mortel in-4°, me devienne tout à fait inutile, et que j'aie recours à d'autres ouvrages qui peut-être ne vaudraient pas mieux? Il me serait impossible de remplir l'engagement que j'ai pris de vous écrire avec exactitude tous les deux ou trois jours. C'est bien la moindre grâce que vous puissiez m'accorder, que de me permettre de vous dire un mot des
misères qui me passent par les mains, pour me dédommager du temps que j"ai perdu, et perdu si ennuyeusement. Tous devez, d'ailleurs, vous être aperçu de mon attention à rendre ces articles extrêmement courts : ainsi, vous lisez en cinq ou six minutes ce qui m'a coûté une matinée, et souvent deux jours entiers de lecture.
« 3° Comme vous êtes dans le goût de lire les brochures nouvelles et quelquefois d'en faire l'empiète au hasard, n'est-ce pas un service que de vous prévenir contre toutes celles qui vous feraient regretter un loisir et un argent qui auraient pu être mieux employés?
« 4° Enfin , ce sont précisément ces sortes de livres qui fournissent des exemples abondants de mauvais goût, d'indécences scandaleuses, de style ridicule, de plates imaginations, et il est essentiel, selon moi, de les faire sentir aux auteurs euxmêmes, aux jeunes gens, et à un certain ordre de lecteurs ; aux premiers, pour les punir, et pour leur ôter, s'U est possible, la manie de faire part au public de leurs ineptes et grossières conceptions ; aux seconds, pour les rendre plus sévères sur les premiers pas qu'ils hasardent dans l'Empire des Lettres, et pour leur persuader combien il est facUe et honteux de fabriquer de ces tissus d'ordures et d'extravagances, tels que sont la plupart des misérables romans dont nos quais sont infectés ; aux troisièmes
pour tacher de les dégoûter de ces lectures insipides et dangereuses qui corrompent la pureté des mœurs et du goût, et pour leur inspirer, s'il est possible, l'amour de la saine et solide littérature. Ils ne sauraient se figurer l'avantage qu'ils procureraient aux sciences et à la nation , le bien qu'ils se feraient à eux-mêmes, s'ils se tournaient du côté de la raison, et s'ils ne cherchaient que les livres véritablement utiles. Qu'ils rougissent en voyant que c'est pour eux qu'on fait paraître tant de brochures insipides : eux seuls enhardissent et multiplient cette fourmilière de petits écrivains, qui feraient tout autre chose, s'ils n'étaient sûrs d'un certain débit de leur papier barbouillé'. »
A d'autres reproches, non moins graves, Fréron répondait :
« Je ne me suis jamais piqué d'être encyclopédiste, persuadé qu'un homme qui sait tout ne sait pas grand'chose. J'ai même prévenu . . . que, par rapport aux ouvrages qui traiteraient d'arts étrangers à la littérature, tels que la peinture, l'architecture, la sculpture, la musique, etc., j'aurais l'attention de consulter les maîtres les plus habiles et les plus exempts de partialité : c'est ce que j'ai toujours fait 2. »