‹ Les confessions de FréronChapitre 48 sur 189 · M .\n}\i'c Htti'-rfi'no. 17^9. tomo TV. pn^os M') ot Mti · texte numérisé non relu

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voulais dire ; je vais, aujourd'hui, vous donner le mot de l'énigme; il est de mon intérêt, peut-être même il n'est pas indifférent pour l'histoire littéraire, que ce secret soit mis au jour.

(( Les philosophes, M. de Voltaire à leur tête, crient sans cesse à la persécution, et ce sont euxmêmes qui m'ont persécuté de toute leur fureur et de toute leur adresse. Je ne vous parle pas des libelles abominables qu'ils ont publiés contre moi, de leur acharnement à décrier ces malheureuses feuilles..., de leurs efforts pour me rendre odieux au gouvernement, de leur satisfaction lorsqu'ils ont pu réussir à faire interdire mon travail, et quelquefois même à me ravir la liberté de ma personne. Malheureusement pour eux, ces nuages, assemblés sur ma tête par le souffle de leur haine, se dissipaient bientôt, et, dans le moment qu'ils se flattaient d'être délivrés d'un Aristarque incommode, je reparaissais sur l'arène, avec l'ardeur d'un athlète, dont quelques blessures, que des lâches lui ont faites en trahison, raniment le courage au lieu de l'abattre.

« Ce n'était pas là le succès que mes ennemis attendaient de leurs savantes manœuvres. Le grand but qu'ils se proposaient était l'extinction d'un journal où je respecte aussi peu leur doctrine détestable que leur style emphatique, où, faible roseau, j'ai l'insolence de ne pas plier devant ces cèdres majestueux. Enfin, désespérés de ne pouvoir faire supprimer ces

feuilles, ils formèrent le projet de les faire tomber; et vous conviendrez, monsieur, quand vous en serez instruit, qu'Us s'y prirent très-habilement pour couronner ce dessein d'une heureuse exécution.

« Le détail de cette anecdote ne vous ennuiera pas.

« Je n'ai jamais fait imprimer une Mgne sans l'aveu de F administration. Je n'ai point quitté la France , pour aller me livrer à la coupable manie d'écrire impunément des horreurs absurdes contre la religion, contre Thonnêteté publique, contre le pays qui m'a vu naître, contre mes compatriotes. Je n'ai point cherché un asile aux extrémités du royaume, afin d'être toujours à portée de prévenir, par une prompte fuite dans une région étrangère, les justes châtiments dus au vil calomniateur, à l'écrivain obscène, au satyrique effronté. Si ma vie s'étend au delà des bornes ordinaires, je ne souillerai point de fiel et d'opprobre les bords de mon tombeau; je n'abuserai point de l'indulgence qu'on accorde au nombre des années, pour me permettre des infamies dont on n'aurait pas fait grâce à ma jeunesse; je ne donnerai point au-monde le spectacle d'un vieillard mécontent, chagrin, jaloux et colère; je ne iïnirai point mes jours dans les tortures de l'envie et dans le désespoir du bannissement, (l'est au sein de ma patrie, au milieu de lacapitale et de mes concitoyens, sous les yeux dis dépositaires des lois de la littéra-

ture, que j'ai pris, que je tiens et que je quitterai la plume, quand ma main tremblante ne pourra plus la conduire ' .

« Un censeur, nommé par le chef de la justice, a toujours mis à mes ouvrages le sceau de son approbation. Feu M. l'abbé Trublet fut chargé, pendant longtemps, de les examiner. Mais, fatigué des plaintes importunes des auteurs qui, sans cesse, lui faisaient des reproches de mes critiques, il m'annonça que son repos ne lui en permettait plus la révision. Je demandai un autre censeur, et, pour le mettre à couvert des criailleries de la tourbe des écrivailleurs, je priais le magistrat qui présidait alors à la librairie, de m'en donner un qui gardât l'anonyme. Le magistrat goûta cet expédient; mais il ajouta qu'il ne fallait pas que je susse moi-même le nom du censeur, afin que, lorsqu'il se croirait obligé de me rayer quelques traits, il fût inaccessible à mes instances pour les lui faire passer. On régla donc que ce censeur ne serait coniui que du magistrat et d'une autre personne que je connaîtrais, à qui je remettrais mes articles, qui serait chargée de les donner au censeur, et de les retirer de ses mains, lorsqu'il les aurait approuvés.

« Je n'eus lieu que de m'applaudir, pendant plusicMrs aimées, de cet arrangement. Mais l'officieux

1. Dans cette esquisse éloquente et rapide. Fréron l'ait de Wjltaire, sans le nommer, un portrait plein de vie et de ressemblance.

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médiateur s'étant démis de cet emploi, un autre, que je connaissais encore, prit sa place. J'ignorais qu'il fût l'ami de mes ennemis : ils lui firent part d'un moyen neuf et admirable, qu'ils avaient imaginé pour dégoûter le public de mon ouvrage : c'était de me renvoyer tous les articles un peu saillants, sans les faire voir au censeur, en me marquant que ce dernier leur refusait son approbation. Cette heureuse idée fut merveilleusement remplie. Toutes les fois que, dans mes extraits, je m'avisais de m'égayer aux dépens de quelque grand ou petit philosophe, le nouveau facteur me les rendait, et ne manquait pas de me dire, d'un air touché, que le censeur ne voulait pas en entendre parler. Je crus qu'on l'avait changé, et que son successeur était dévoué aux philosophes, et peut-être philosophe hii-même.

« Ce tyran invisible (car je m'en prenais à lui seul de ce genre inouï de persécution) n'admettait que les articles qui n'avaient aucun sel. Ceux qu'il rejetait, il fallait les remplacer par d'autres que j'étais obligé de faire à la hâte, et vous jugez bien, monsieur, que mou travail se ressentait de cette précipitation

" Ce cruel manège a duré près de quatre ans. Enfin, j'y soupçonnai quelque mystère. Il ne me paraissait pas naturel qu'il y eût , en France . un censeur assez déraisonnable pour condamner des critiqnes. t|uelquefiiis un peu vives à la vérité, mais

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toujours renfermées dans les bornes prescrites. Je confiai ma pensée au magistrat, sage, honnête, intègre autant qu'éclairé , qui , sous les ordres de M. le chancelier, veille aujourd'hui sur le département de la librairie. Il daigna m' écouter avec intérêt, et promit de me rendre justice. .Te lui laissai tous les articles qu'on avait impitoyablement proscrits. 11 les fit passer à mon censeur, accompagnés d'une lettre par laquelle il lui demandait pourquoi il ne les avait pas approuvés.

« Le lendemain le censeur rapporta ces articles au magistrat, en hii protestant que jamais on ne les lui avait envoyés, que c'était pour la première fois qu'il les avait lus, et qu'il n'y trouvait rien qui lui parût devoir en empêcher l'impression. Je saisis cette circonstance pour solliciter que Ton me permît de connaître mon approbateur et de hii adresser moi-même mes ouvrages : ce qui me fut accordé.

(' Il y a deux ans, monsieur, que mes entraves sont brisées, et vous avez pu vous apercevoir que, depuis cette époque, ces feuilles sont faites avec plus de soin ; car je ne vous dissimule pas que je les négligeais, dégoûté par tant de traverses. Mon censeur actuel est un homme de mérite, instruit, juste, impartial, qui ne tient à aucune secte, cà aucune cabale, <\ aucune coterie. Cet éloge serait en pure perte pour son amour-propre, s'il en était susceptible, puisque le public ignore son nom. et qu'il n'est sn

que du magistrat et de moi. Ainsi l'on ne me soupçonnera pas de vouloir le séduire ; il connaît, d'ailleurs, ma faconde penser; il sait que, s'il pouvait m'échapper quelque trait de satyre odieuse et personnelle, je serais le premier à lui rendre les plus vives actions de grâce de l'avoir effacé. Aidé de ses conseils et plein de confiance dans son équité, je suis bien déterminé, dusse -je essuyer de nouveaux orages, à continuer mon travail n\ec l'honnête liberté que j'ai recouvrée.* Tant que le rtouvernement jugera convenable de tolérer mes efforts, ils seront employés à venger la raison, la vérité, le goût, des atteintes que leur portent le faux bel esprit et la fausse philosophie du jour'. »

Furieux de voir leurs complots déjoués, les ennemis de Fréron eurent recours à un autre moyen de ruiner son Année littéraire, en faisant courir, au commencement de Tannée t773, le bruit de la mort de son auteur. Peut-être s'imagine-t-on que la haine de Voltaire va se trouver satisfaite après celte pertido invention; on se trompe, et voici de .quelles injures le palriarclie de Ferney accueille cette nouvelle :

« On nous annonce que Fréron vient de mourir; c'est une terrible perte pour les btilles-letlres et la probité. On dit que tous les écrivains des charniers, Clément à la tète, se disputent cette belle place, lillc n'en était point une. elle l'est devenue. La méchanceté l'a rendue très-lucrative. Jimagine qu'il ne serait pas mal qu'on prévint M. leChan-

J. L'Aii/iri' /iffrrriirr, M'rJ. tomo I. pages ^ :"i H.

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celier; il ne voudra pas déshonorer à ce point la litlcralure'. »

Clément avait publié des Lettres à Voltaire^, sur les principaux ouvrages poétiques de ce despote de la littérature; le philosophe, iodépeudamment du torrent d'injures qu'il répandit sur son censeur, lui donna le surnom d'Indément. Voltaire redoutait de voir Clément succéder à Fréron au privilège de V Année lilténnre; il en fut quitte pour la peur. Mais Fréron , dans quelques pages trèsremarquables d'accent et de vues, fit, à la même époque, le tableau le plus vrai de la littérature d'alors, en dévoilant les menées et les intrigues des sophistes, en même temps que leurs complots contre l'ordre religieux et moral. Ce tableau semble achevé d'hier, tant il nous retrace la lactique de la bohème actuelle, ~ digne fille et naturelle héritière des traditions de sa mère, la philosophie du dixhuitième siècle.

Nul n'aura de I'e?prit liors nous et nos amis,

Voilà le mot d'ordre de cette dangereuse et immense franc-maçonnerie dont Voltaire était le chef, et dont nous \ oyons découler les excès et les périls de la littérature de notre temps. Ces pages sont donc du plus haut intérêt: ces révélations n'ont jamais été faites avec autant d'énergie que par Fréron, qui jugeait les ennemis de la religion, des lois et de tout frein social avec une sagacité merveilleuse que jamais rien ne put mettre en défaut, — ni les menaces, ni la prison, ni les avances tlatteuses de Voltaire, armes si perfides pour tous les esprits qui en subirent l'atteinte empoisonnée.

Le correspondant auquel il s'adresse n'est qu'un être de raison, comme nous lavons déjà dit; c'est aux hommes

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