‹ Les confessions de FréronChapitre 53 sur 189 · Fréron avait alors cinqnante-tiuit ans · texte numérisé non relu

Fréron avait alors cinqnante-tiuit ans

2. Ce quatrain, signé M. D. L. S. d^ins VAlmanach des Muses, 1773, page 147, porte, au lieu de : l'ignorance (correction proposée par Fréron), de l'orgueil littéraire, auquel l'auteur avait substitué l'imposture; les trois choses sont également vraies. — Voyez Y Année littérairp. 1773, tome VIT. page 228).

officier chargé d'avertir tous les jours les rois, à leur réveil, qu"au milieu de leur vaine gloire et de leurs flatteurs, ils n'étaient que des hommes, M. Fréron n'a pas craint de prendre sur lui cet emploi à l'égard du héros de la littérature. « Il n'est donc pas étonnant que M. de Voltaire, plus despote dans le monde littéraire que ces monarques orientaux,

Qui, de l'Asie esclave oppresseurs arbitraires, Pensent ne bien régner qu'en étranglant leurs frères,

se soit déchaîné avec tant de fureur contre Fréron. Possédé de tout temps de la manie de dominer, d'établir des lois, de prescrire des règles, de réformer le goût, de subjuguer les talents, de dégrader les mérites, d'assigner les rangs, de renverser les dogmes, d'assujétir les esprits, d'exclure les suffrages, de devenir, en un mot, l'Alexandre du monde littéraire, il a trouvé dans le journaliste un Callisthène qui lui a dit constamment : Non, vous n'êtes pas nn dieu. Le héros s'est fâché ; Jupiter a tonné. Mais, en riant de ses foudres, on lui a dit comme Lucien : Jupiter, tu te fâches? donc tu as tort. Non-seulement on a dit à ce Jupiter: «Tu as tort, » mais on l'a prouvé ; et, s'il eût été sage, il n'aurait pas fourni de quoi le prouver encore.

« M. de Voltaire a voulu passer pour inventeur, et M. Fréron a fait connaître ses plagiats.

« M. de Voltairea voulu passer pour critique, et M. Fréron a démontré ses bévues.

« M. de Voltaire a voulu passer pour le premier de nos poêles et de nos orateurs, dans un ouvrage qu'il avait publié sous le nom d'autrui, et M. Fréron, après l'avoir démasqué, l'a remis à sa véritable place.

<( M. de Voltaire a voulu passer pour bon poëte épique, et M. Fréron a fait voir que do bcuix vers ne suffisaioiit pas pour mériter ce titre.

'• M. i]r Viiltnirt' a voulu [uiso-r pnur jr plus Lir.ind <lf

LKS CONFESSIONS DE FRKRON. Ib.i

nos tragiques, et M. Fréron a fait voir qu'il était bien audessous de Corneille et de Racine.

« M. de Voltaire a voulu passer pour bon comique, et M. Fréron, appelé par lui tant de lois bâtard de Desfontaines, l'a fait reconnaître plus évidemment \)ouv bâtard de Thalie.

'( M. de Voltaire s'est vanté d'avoir porté le flambeau de la vérité dans l'histoire, et M. Fréron a fait voir qu'il n'y avait porté qu'une lanterne et même une lanterne sourde.

« M. de Voltaire s'est érigé en réformateur, et .M. l'^réron l'a réformé lui-même.

" M. de Voltaire a voulu être théologien, et M. Fréron lui a appris son catéchisme.

" M. de Voltaire a voulu enfin parler de tout, et M. Fréron, toujours intrépide, l'a suivi partout, a répliqué atout et s'est moqué de tout'. »

Il n'y a rien à ajouter, rien à retrancher à ce parallèle, où Fréron est on ne peut mieux apprécié, d'un bout à l'autre

En dépit des menées des ennemis de l'éminent critique, sa veuve réussit à sauver de la ruine l'Année littéraire, dont le privilège lui fut conservé.

Stanislas Fréron, à la mort de son père, avait vingt ans; il fut le continuateur ou plutôt le prête-nom du recueil, car il n'eut ni les talents ni les principes de son père*. Les véritables auteurs de cet écrit périodique, après la

1. Sabatier de Castres, né en 1742, mort en 1817, auteur du ToUeau pliilosophxque de l'esprit de M. de Voltaire, 1771, \n-H° et in-12; réimprimé sous le titre de Vie polémique de Voltaire, ou Hixtùire de ses proscriptions, par G y, Paris, Dentu, 180î!, in-S".

2. Insouciant et dissipé, Stanislas Fréron ne s'occupait que de ses plaisirs, et laissait le travail à Royou et à Geoffroy. C'était ainsi qu'il passait sa vie, lorsque la Révolution arriva. Ni la reconnaissance qu'il devait à la famille royale, ni les conseils, ni l'exemple de ses deux oncles, ne purent le contenir; il se jeta dans le parti révolutionnaire avec une fureur telle, qu'il devint lémule

mort de celui-ci, furent l'abbé et l'avocat Royou, ondes maternels du jeune Fréron, et le professeur Geoffroy depuis si célèbre au feuilleton du Journal des Déba/s, sous le premier Empire. A ces noms, joignons encore ceux de l'abbé Grosier, de Dumouchel. Hérivaux et autres hommes de mérite qui, de 1776 à 1790, époque à laquelle ce recueil cessa de paraître, lui conservèrent la réputation que lui avait si justement acquise son fondateur ^

Quelques mots sur les principaux rédacteurs de V Année ïittérave, après la mort de Fréron, et continuateurs de ses doctrines, ne seront pas sans intérêt; ils compléteront l'histoire de l'œuvre et de la vie même de l'éminent critique, auxquels est consacré cet essai autobiographique.

L'abbé Royou, né vers 1741, à Quimper, embrassa l'état ecclésiastique, et vint à Paris, où il remplit, plus de vingl ans, la chaire de philosophie au collège de Louis-le-Grand, d'une manière brillante. Devenu, en 1776, l'un des rédacteurs de VAnnée littéraire, il y publia des articles non moins remarquables par une logique rigoureuse et pressante que par un style vif et élégant. Il s'éleva fortement contre les principes do la Révolution, en signalant le danger de leurs conséquences. Le courage avec lequel il combattit les révolutionnaires, tantôt par une dialectique pressante, tantôt par l'arme du ridicule, ne pouvait manquer de l'exposer à leur vengeance. Sans cesse en butte à de nouvelles dénonciations, il fut frappé d'un décret d'ac-

de Marat. Il fut un des premiers à demander la mort de Louis XVL dont il vota l'exécution dans les vingt-quatre heures. On le chargea de plusieurs missions dans les départements; et c'est de cette époque surtout que date son épouvantable célébrité... Nommé enlin sous-préfet do l'un des arrondissements de Saint- Domingue, il dut, malgré son opposition, sy rendre en 1802 ; mais, il mourut peu de temps après son arrivée, dans un âge peu avancé.

1. La collection complète de VAtméc liitih-aire forme environ 290 volumes in-12, dont 18.3 sont dus A la plume de Fréron.

ru^atioii. Déjà malade, il accepta la retraite que lui ofîrait uu ami, et il y mourut le 8 juillet, 1792, à l'âge de cinquante ans. Homme instruit et laborieux, il avait l'âme ardiînte, le cœur sensible, et il aimait à rendre service.

iSé aussi à Quimper, en 174fj, l'avocat Royou, frère de l'abbé de ce nom, coopéra avec lui à V Année littéraire; ce fut vers 1700 qu'il épousa la fille de Fréron, lequel, de son côté, avait épousé la sœur* de celui qui devait un jour être son gendre. Pendant tout le temps qnc dura la collaboration des deux frères, nul ne la soupçonna. Une conformité parfaite de style et d'opinions, une égale habileté à lancer le sarcasme, une égale persistance à combattre les doctrines nouvelles ne permirent jamais de distinguer auquel des deux frères appartenait tel ou tel article du journal.

Il mourut à Paris, eu i 828.

Geoffroy, né à Rennes, en 1743, élève des Jésuites dans cette ville d'abord, puis à Paris, au collège de Louis-Ie- Grand, le plus célèbre de ceux qui étaient dirigés par ces illustres religieux, il fut destiné à l'enseignement chez ses premiers maîtres. L'anéantissement de cet ordre le livra à lui-môme, et dès lors il se voua à la littérature.

En 1776, à la mort de Fréron, les héritiers et successeurs de ce critique fameux, cherchant un écrivain qui put soutenir la réputation de V Année littéraire, jetèrent les yeux sur Geoffroy, il ne trompa point leur espoir. Tous les articles dont il enrichit ce recueil, dans le cours de quinze années qu'il y travailla, sont solides, judicieux et remarquables par d'excellents principes de philosophie, de morale et surtout de littérature.

1. Voyez, ci-api-ès, dans l'Appendice aux Confessions de Fréron, • l'histoire du mariage du célèbre critique racontée par lui-même; ces documents ne nous étant parvenus qu'assez tard, nous n'avons pu les insérer dans le cours de notre essai autobiographique où, d'ailleurs, ils auraient peut être fait quelque longueiu-. Un appendice leur convenait donc mieux.

15(J LiiS CONFESSIONS L>E l'RKUoN.

>'ou^ lie le suivrons pas au Journal des Débats, où son rôle fut si brillant. Tout en se livrant au travail qu'exigeait cette leuille, il avait entrepris de ressusciter YAnnée littéraire. 11 en publia , avec l'abbé Grosier , trente-six numéros formant- six volumes in-12, en l'an IX : ils n'en donnèrent que neuf numéros l'année suivante. — Geoffroy mourut en 1S14.

L'abbé Grosier, habile critique, était né à Saint-Onier, en 1743, et, comme Geoffroy, il fut élevé chez les Jésuites. Il vint a Paris, et Fréron se l'associa comme collaborateur à son Année littéraire. Grosier se déclarait ainsi, dès son entrée dans la carrière des lettres, contre la philosophie régnante, surtout contre Voltaire, et il se rangeait parmi les défenseurs de la religion et des idées monarchiques. Toute sa vie, fidèle à ses opinions, il conserva toujours, même au milieu des plus grands désastres, l'espoir de les voir triompher. Il travailla pendant cinq ans à V Année littéraire; au bout de ce temps, il cessa de coopérer à ce journal pour se livrer tout entier à la publication du grand ouvrage historique qui a illustré son nom'. Mais après la mort de Fréron, la famille de ce célèbre critique supplia l'abbé Grosier de vouloir bien accepter la rédaction de VAnnée littéraire. C'est alors qu'il s'associa pour collaborateurs l'abbé Royou et Geoffroy. Sous la plume de Grosier, ce recueil qui, après la mort de Fréron, avait perdu un grand nombre de ses abonnés, acquit une nouvelle vogue. Plus de vingt ans après cette époque (en 1800), Grosier voulu ressusciter VAnnée littéraire interrompue depuis de longues années; on a vu, plus haut, ce que devint ce projet.

L'abbé Grosier mourut en 1823.

Il y a peu d'exemples d'un recueil aussi vaillamment poursuivi pendant plus de cinquante ans, — à partir» de la publication des Lettres sur quelques éci'its de ce temps,

l. Hi.stoiie yéncruli: de la Chine.

fondées par Fréron, qui lui-même succédait à Falibc Desfontaines , son maître , qu'il surpassa bientôt sans le faire oublier. Chacun d'eux eut en effet son originalité propre, qu'il est intéressant et, mieux encore, utile de constater en terminant cette rapide étude sur Fréron et ses feuilles.

Au commencement du dix-huitième siècle, époque où parut l'abbé Desfontaines, les anciens principes du goût commençaient à s'altérer, les auteurs s'agitaient pour s'ouvrir de nouvelles routes, et cette fermentation universelle annonçait une révolution prochaine dans l'empire littéraire.

Critique judicieux et sévère, il combattit avec les armes de la raison et du bons sens ces larmoyantes comédies qu'on s'efforçait d'accréditer sur notre scène. Il fit sentir le ridicule de ce néologisme dont quelques écrivains plus hardis que sensés défiguraient déjà la langue française; il dévoila les manœuvres de certains auteurs tragiques, qui, à l'aide de quelques situations forcées, de quelques décorations imposantes, faisaient réussir des pièces monstrueuses, pleines d'absurdité et d'invraisemblances.

Fréron, avec autant de discernement et de sagacité, mit dans ses critiques plus de légèreté, de sel et d'élégance. Avec quel courage ne résista-t-il pas seul, pendant un grand nombre d'années, aux entreprises de quelques novateurs conjurés contre le bon goût : avec quel succès ne réfuta-t-il pas les systèmes pernicieux des Eucyclopédistes. De sanglantes persécutions furent le prix des services signalés qu'il avait rendus aux lettres. Car c'est toujours lorsque la critique devient utile et même nécessaire qu'elle est le plus en horreur. Il semble que Taniour-propre des auteurs s'augmente en raison de leur médiocrité. Lorsque le plus grand nombre des gens de lettre est intéressé à ce que le public se trompe, un critique qui veut le désabuser est regardé comme l'ennemi commun.

On n'a i)eut-ètrc jamais prodigué avec moins de choix

i[u"aujourd'hui les louanges les plus outrées et les plus iadécentes; jamais Tadulation et la basse flatterie n'eut été plus communes.

Où est donc la critique? que fait-elle? — Elle s'endort lâchement au sein des loisirs dorés mais honteux que lui font ceux qui ont intérêt à ce qu'elle garde le silence.

Ah ! Desfontaiues, Fréron, Geoffroy, vous avez bien fait de mourir avant de voir le temps de déchéance où nous vivons; le plus mince auteur critiqué par vous était un aigle au prix de nos prétendues sommités littéraires, qui ne sont grandes et acclamées par la tourbe des sots, que parce que la critique a cessé de faire entendre ses arrêts, dont vous fûtes les éloquents, — les derniers organes!

Malheur! trois fois malheur à un siècle qui n'a pas de juges littéraires ! En proie à tous les attentats qui blessent la morale, le goût et le style, il va au gouffre où disparaissent sans retour les hommes et les choses d'un temps de décadence, — le néant.

LE SECOND MAKIAGE DE FREKON

On ne sait rien de la première femme du célèbre critilique, et — sur la seconde,— on serait réduit à bien peu de faits, si un Breton, un compatriote de Fréron, M. du Chatellier n'eût découvert, il y a quinze ans, d'intéressantes lettres de l'auteur de l'Année littéraire, qui font connaître cet épisode de sa vie, en même temps quelles révèlent chez le rude polémiste un cœur ouvert à tous les sentiments qui constituent l'homme de bien.

M. du Chatellier nous a communiqué ces lettres, pleines d'une charmante bonhomie et , usant largement de la permission qu'il avait consenti à nous octroyer avec un empressement exquis, nous y avons puisé à pleines mains'.

Mais, laissons d'abord la parole à M. du Chatellier; voici en quels termes il nous initie aux circonstances qui déterminèrent Fréron à un second mariage.

« Encore jeune, doué d'une noble et belle figure portée sur des épaules un peu larges, avec une forte chevelure

1. Ces -lettres ont paru dans ie l'ouilleton du journal l'Océan (feuilletons du 27 mars au 8 mai 1831). N'ayant pas été réunies en brochure, elles ont donc presque la saveur de l'inédit; ce qui en double encore le prix, s'il est possible.

i(iO LES CONFESSIONS DE FRÉRON.

étagée et gauffrée sous la poudre', un peu dissipé par sa nature, ami de la bonne chère, Freron s'était toujours montré peu soucieux des menus détails de la vie domestique. Partagé entre le travail de la critique et les habitudes et les devoirs de la commensalité la plus élevée, il ne trouvait que bien peu de temps à donner à sa maison qu'il avait cependant montée de fort bonne heure sur le plus grand pied, ayant laquais, chaise de poste et maison de campagne. Ainsi, à peine veuf d'une première femme qui lui avait laissé deux^enfants en bas âge, se rappelat-il qu'il avait en Bretagne, dans la famille des Royou à laquelle il était allié par sa mère, une aimable cousine à laquelle il pourrait confier l'éducation de ses jeunes enfants , tout en trouvant une jeune et belle compagne qui pourrait jeter quelques joies nouvelles dans sa maison.

« Plusieurs lettres du célèbre critique à sa famille nous ont initié à cet acte important de la vie de Fréron et nous montrent par un côté peu connu de sa vie celui qu'ont certainement le plus défiguré ses adversaires en le présentant comme un homme sans coeur, sans sentiments, sans délicatesse.

« La jeune Anna Royou , ou Annétic comme il l'appelle, qu'il épousa au mois de septembre 1766, n'avait que seize ans quand il en avait lui-môme quarante-huit, et vint l'enlever à sa famille pour la jeter à Paris au milieu d'un monde si différent de celui qu'elle avait pu voir et connaître dans l'asile isolé du chAleau baronnial de Pontl'Abbé que son père occupait comme procureur fiscal de la baronnie du môme nom. »

1. Ainsi nous montre Fréron un très-joli portrait du critique, longtemps porté en médaillon par sa seconde femme, cl que possède .M. du Cliatellii'i'.

Paris, samedi matin, 12 juillet 1766.

A M. Kerliézec.

Je devrais être à présent au Pont l'Abbé, — écrivait-il à M. Kerliézec, beau-frère de M. Pénanreun-Royou, père de sa future, — et me voilà encore à Paris, dont je suis bien fâché, mon très-cher et très-bon ami. Mais ainsi va ce bas monde; on n'y fait jamais ce qu'on désire le plus. Dans le temps que je me disposais à partir pour la Bretagne, il m'est survenu d'horribles coliques d'entrailles qui m'ont fait souffrir et par dessus tout cela des ouvrages de surérogation que je n'ai pu refuser, entre autres un mémoire important auquel s'intéresse M. le duc de Clioiseul, et que lui-même a dit qu'on m'apportât pour y mettre de l'ordre et du style. Je suis très occupé de ce mémoire qui ne sera fini que demain ou après demain. Il semble, moucher ami, que les affaires se donnent le mot pour arriver précisément au moment où on les donnerait volontiers à tous les diables. Je ne puis vous dire assez combien j'ai été fâché de ce contretemps de colique et d'occupations extraordinaires. Mais je suis déjà quitte de la colique, et je le serai de mon surcroît de travail l'année prochaine. Je refuserai tout, et je crois que quand ce serait le roi qui me chargeât de quelque besogne, je prierais très-humblement et très-instamment Sa Majesté d'attendre mon retour.

Quelque chose qui arrive, mon très cher et très bon ami, je partirai sans faute à la fin de la semaine prochaiue, à moins que je ne sois mort ou malade à ne pouvoir remuer ni pied ni pattes. Je ne vous dis pas le jour que j'arriverai, car je n'en sais rien moi môme. La reconnaissance m'oblige d'aller passer un jour avec madame la marquise d'Agoult à son château d'Araden; je lui dois la vie; il est bien juste que je lui en marque toute ma sensibilité. Je vous écrirai d'Araden, mon très cher ami, le jour

162 LUS CONFESSIOÎJS DE FRERON.

précis et l'heure même à laquelle jarriverai , non à Quimper, mais au Pont l'Abbé.

Au nom de Dieu et de l'amitié que vous avez pour moi, mon très cher ami, ne vous opposez pas à mes arrangements qui sont indispensables pour mes affaires. Vous pensez bien que je ne doute nullement de votre amitié pour moi et du plaisir que vous auriez à me tenir quelque temps chez vous ; à votre tour, mon très cher et très bon ami, vous ne devez pas douter un instant de la satisfaction bien vive que j'éprouverais à demeurer chez vous; mais cela m'est absolument impossible. Je ne veux absolument voir personne à Quimper; si je mange chez les uns, j'offenserai les autres chez qui je ne mangerais pas. Il est de toute nécessité que je ne sois en tout que trois semaines pour aller, rester et revenir. Cela est de la plus grande conséquence pour moi, vu mon travail ordinaire et mes occupations extraordinaires qui me rapportent autant et quelquefois plus que mon travail périodique. Mon voyage de Bretagne de l'année dernière et ma maladie m'ont fait perdre plus de trois cent louis d'or. Maintenant que je vais être remarié, je dois penser encore plus à ma fortune, afin de faire un sort des plus heureux à ma chère Annétic, si je venais à lui manquer. Ainsi, encore une fois, mon très cher et très digne ami, ne me troublez pas dans mes idées. Nous nous verrons au Pont l'Abbé pendant tout le temps que j'y demeurerai. Aussi bien vous avez besoin de changer d'air et de vous délasser de vos travaux auxquels vous vous livrez trop; vous vous tuez, mon cher ami, à force de travailler, ménagez-vous pour votre famille, pour vos amis et pour vous-même. Avec cela, vous n'êtes pas assez docile aux conseils de M. Maislral ; c'est lui-même qui me le marque. Je vous dis tout ceci par l'intérêt vif et puissant que je prends à votre santé.

Pour revenir à mon voyage, permettez moi de brûler Quimper en allant et en revenant... Je ne vois pas non plus, mon 1res cber ami, qu'il soit nécessaire que je sois

à Quimper pour dresser les articles du contrat de mariage; vous savez mes intentions; Mahieu n'a qu'à les arranger et à tenir le contrat prêt. Je vous envoie une espèce de modèle que M. L'Escuyer, mon notaire à Paris a jeté par écrit; vous en prendrez ce qui conviendra; en un mot, faites tout vous même, el tout sera bien fait. Dites à Mahieu et à sa femme que je les invite d'avance cà mes noces au Pont l'Abbé. .J'apporterai à Mahieu le Parfait notaire, 2 volumes in-4o reliés, quoiqu'il n'ait pas grand besoin de ce livre, attendu que je le crois déjà très farfmt lui-même; mais cela remplira un bout de tablette dans sa bibliothèque.

Enfin, mon cher ami, je n'aime pas le grand monde ; si j'allais à Quimper, je serais excédé de faire et de recevoir des visites, d'entendre et de rendre des compliments. C'est une des plus fortes raisons qui m'engagent à aller droit au Pont l'Abbé et à n'y voir que la famille de ma femme el la mienne. .Je serai, je vous assure, au comble de mes vœux....

Soyez bien persuadé, mon très cher ami, que je ne négligerai rien de tout ce qui vous intéresse et que je suis à même de réussir ; dormez tranquillement sur l'une et l'autre oreille; ne songez qu'à votre santé. Je souhaite le plus ardemment du monde de vous trouver bien portant à mon arrivée au Pont l'Abbé où j'espère que vous me ferez l'amitié de vous trouver. Je partirai dans une chaise de poste à deux places ; je mettrai mon domestique à côté de moi et Thérèse entre nous deux...

Voici quelques lettres, mon cher ami, que je vous prie de faire servir à leurs adresses, entr'autres, celle que j'écris à ma chère Annétic. Si elle est encore chez vous, remettez la lui, et embrassez la bien fort, bien fort pour moi; si elle est retournée au Pont l'Abbé, envoyez lui mon épitre.

Adieu mon très-cher et très aimable ami ; je vous embrasse mille et mille million et million de fois de tout mou

cœur ainsi que madame Kerliézec et tous yos chers enfants. Mes compliments à M. de Silguy, à messieurs du collège, aux jésuites, à tout Quimper noble, ouvrier, laïque, ecclésiastique, etc..

Je suis inquiet de votre santé; si vous vous portiez plus mal, ce serait un obstacle à mon bonheur. Ainsi, mon cher ami, je me décide à ne point partir que je n'aie reçu une lettre de vous; mais je vous donne ma parole que je partirai le lendemain de la réception de cette lettre. Jugez avec quelle impatience je l'attends. Mon Uieu! comme je serai satisfait si je vous trouve en bonne sauté !... »

Cependant ce mariage si désiré par Fréron, ce départ si résolument arrêté pour lesderniers jours de juillet 1766 furent tout à coup dérangés par la mort inopinée de son cousin Kerliézec, auquel il écrivait, le 12 juillet, une longue lettre dont nous venons de donner des extraits. Ces circonstances lui fournirent l'occasion d'adresser la lettre qui suit à M. Penanreun Royou, père delà jeune Annétic qu'il allait épouser.

Paris, ce samedi matin, 0 août 1766.

Je partage bien sincèrement, mon très cher cousin, la douleur que vous ressentez de la perte de votre pauvre frère, mon bon et excellent ami que je regretterai toute ma vie. La nouvelle que vous m'avez apprise de sa mort m'a bien plus affligé (ju'elle ne m'a étonné. J'étais préparé à cet événement par plusieurs lettres de Quimper, et je vous dirai même, mon très cher cousiu, que je sentais une certaine répugnance à me rendre en Basse-Brelagne pendant qu'il serait aussi sérieusement malade. Vous voyez que cette répugnance était fondée. Quel spectacle de douleur, quel objet de tristesse et d'amertume n'eùt-ce pas été pour moi, si j'avais vu mourir mon pauvre ami. Le ciel m'a épargné cette catastrophe, à laquelle j'aurais pu succomber moi-même.

Vous pouvez bien compter, mon très-cher cousin, que je n'oublirai pas les enfants de mon cher ami ; dès ce moment ils deviennent les miens et je ne négligerai rien pour leur avancement. Je ne les perdrai pas de vue, je vous le promets, et je regarderai toute ma vie comme un de mes devoirs les plus sacrés d'être utile à ces pauvres enfants qui ont tout perdu en perdant leur père.

Vous avez dû recevoir, mon très cher ami, deux lettres de moi contresignées par moi même duc de Choiseul et datées de Versailles où j'ai fait deux voyages consécutifs pour faire ma cour à la Reine et à Madame la Dauphine qui m'honorent de leurs bontés. Je ne suis arrivé de Versailles que mercredi au soir, et la lettre par laquelle vous m'apprenez la mort de votre cher frère Kerliézec était chez moi dès la veille; je n'ai pu, à cause de mon absence, vous répondre plus tôt que ce matin.

Je vous ai marqué dans mes deux lettres précédentes que je partirai de Paris le samedi 16 de ce mois et que j'arriverai à Quimper le jeudi au soir 21. Mais la mort de mon digne ami dérange mon plan. Il me semble, mon très cher cousin, qu'il est à propos de différer de quelques jours; il ne serait pas décent, je le crois, de se marier dans ces circonstances. Laissons un peu essuyer les premières larmes ; sauf votre avis que je me ferai un plaisir de suivre, mon idée me paraît honnête et judicieuse... Mais, à propos, mon très cher cousin, il ne m'est pas possible d'aller loger chez Madame Kerliézec ; cela me ferait trop de peine et j'aimerais mieux aller à l'auberge. Ainsi, mon projet est d'aller tout droit au Pont l'Abbé, comme j'en ai toujours eu le dessein. Ce n'était que par complaisance pour mon pauvre ami que je m'étais déterminé à descendre à Quimper chez lui....

Adieu, mon cher cousin, je vous embrasse mille etmille fois du fond de mon cœur....

J'embrasse ma très chère Annélic de tout mon cœur : je l'embrasse comme je l'aime ; en récompense elle ne m'aime

guère ; il y a mille ans qu'elle ne m'a pas écrit une ligne. Grondez la bien de sa paresse.... Jerabrasse tendrement tous vos chers enfants. »

Le même jour il écrivait à Madame Penanreun Royou, mère de sa fiancée, la lettre suivante :

Paris, 9 août 1766.

Je suis bien affligé, ma très chère cousine, de la mort de mon bon ami Kerliézec. Vous n'avez pas besoin de me recommander ses enfants ; ils me sont et me seront toujours bien chers; j'en prendrai tous les soins qui dépendront de moi...

.l'embrasse ma chère Annétic de tout mon cœur, de toute mon âme. Je ne sais ce qu'elle pense ; mais si elle est aussi impatiente que moi, elle doit souffrir beaucoup de tant de lenteurs. Ce n'est pas ma faute ; elle doit en être persuadée et c'est ce qui me console un peu. Je n'ai pas le temps de lui écrire. Mais j'aime mieux la voir et je la verrai, oui, je la verrai le 28...

Adieu, ma très-chère et très-aimable cousine. Personne au monde ne vous est plus attaché et ne vous aime plus tendrement que votre affectionné cousin,

Fréron.

Le 18 et le 20, il écrivait à M. Hoyou deux lettres que nous ne reproduirons pas; elles sont peu intéressantes pour notre étude sur Fréron.

Rnfin, la noce eut lieu dans les premiers jours de septembre 1706, et, celte cérémonie terminée, Fréron vivement sollicité par ses nombreux amis de Quimper, ne put se refuser à leur donner une partie des courts moments que ses occupations lui permellaient de passer éloigné de Paris et de son Année httéraire à\ovi dans le plus brillant de son existence. Voici comme il raconte lui-mf'ime à Ma-

Ain'E>DICE. 1(57

dame Penaureuu Hoyou, sa cousine et sa bcile-mère, la réceptiou empressée qui lui fut faite à Quimper par les hommes les plus considérables du pays :

A Quimper, ce samedi \'-i septemiire 1766.

Ma très chère et très aimable cousine, nous nous portons à merveille, ma chère petite femme et moi. Nous sommes fêtés ici au delà de ce que je puis vous dire. Toute la ville est venue nous voir, et nous avons reçu des visites des personnes de la plus grande condition. Mercredi au soir, en arrivant, M. Gazon nous donna un grand souper, où se trouvaient Madame Gazon la jeune, Monsieur et Madame de Kérourin, Monsieur le Clerc, Monsieur le Procureur du roi. Madame de Malherbe ' , Mademoiselle sa fdle et Monsieur son fds, Madame Perrin et deux autres personnages dont •je ne me rappelle pas le nom. Le lendemain jeudi nous dinàmes chez M. de Silguy ; il y avait au moins trente personnes; le soir nous soupâmes chez le Procureur du roi qui avait encore plus de monde ; il y avait deux tables, et j'ai compté quarante trois personnes. Hier vendredi, nous allâmes dîner chez l'Évèque qui nous avait invités. 11 y avait Mademoiselle de Cuillé, sa sœur. Madame Varts, Monsieur Dubot, de Carhaix, son fils l'abbé, Monsieur le Principal du collège, Monsieur Denis et plusieurs autres ecclésiastiques; nous soupâmes chez M. Gazon. Aujourd'hui samedi nous dînons chez Monsieur Basse Maison et nous soupons chez M. de Silguy. Demain dimanche dîner au collège ; Monsieur l'Évêque, Mademoiselle de Cuillé et plusieurs autres dames y seront ; souper chez Monsieur Le Thou...4

-Notre temps est bien rempli comme vous voyez, ma très chère cousine. Je suis bien fâché de ne pouvoir aller

Il Descendante du grand poëte à la famille dutiuei Fréron tenait par sa mère.

au Pont l'Abbé que mercredi au soir; mais il n'y a pas moyen de se dépêtrer plus tôt de Quimper. J'aurais désobligé bien du monde, si je n'avais pas accepté toutes ces invitations. Je vous assure, ma très chère cousine, que, malgré toutes les fêtes qu'on nous donne, j'aimerais bien mieux être au Pont l'Abbé avec vous, avec mon cousin et ma chère femme. Ce qui me fait beaucoup de plaisir, c'est qu'elle réussit très-bien i qu'elle n'est point du tout embarrassée et qu'elle a le maintien le plus honnête et le plus aimable... Elle est charmante en tous points; je l'aime de tout mon cœur; c'est trop peu dire; je l'adore, j'en suis fou.

Vous lui avez envoyé, ma chère cousine, des crêpes qui ne sont pas trop bonnes, on les a trouvées trop épaisses, trop grasses et pas assez sucrées. Nous vous serons bien obligés si vous voulez bien nous en envoyer vingt quatre douzaines et recommander à la crêpière qu'elles soient meilleures.

Adieu ma très chère et très aimable cousine ; je vous embrasse mille et mille fois de toute mon àme ; vous avez fait le bonheur de ma vie en me donnant Annélic, et je ne l'oublierai jamais....

Annétic vous écrirait en même temps que moi, si Clermont ne la tenait par les cheveux. »

A peu de temps de là, passant quelques jours à sa petite campagne, il écrivait les lignes suivantes à sabellcmère :

Je crois en vérité, ma très chère et très aimable cousine, que vous perdez la tête. Il n'y a p'as de raison d'en\oyer des élrennes aussi considérables à des marmailles d'enfants comme les miens. Ils sont bien enchantés de vos présents, il n'y a que moi qui en suis ti-ès fâché; vous a\ez une famille assez nombreuse, sans que vous répandiez vos dons sur la mienne. Nous avons reçu tout ce que nous

avez envoyé : douze anclouilles, sept bécasses et trois pluviers. Je vous en remercie de tout mon cœur, ma très chère cousine. Mais, au nom de Dieu, ne nous faites plus de présents si chers. Je vous envoie une pacotille de lettres pleines de tendresse et de reconnaissance. Ces sentiments vous sont dus ajuste titre. Pour moi, ma très chère et aimable cousine, je vous ai voué une amitié éternelle et un attachement inviolable. Je vous embrasse un million de fois de toute mon âme.

Fricron.

C'est à vous, mon très cher cousin, à gronder bien fort ma chère cousine des étrennes qu'elle vient d'envoyer à nosenfants, elles sont trop considérables, et vous auriez dû les empêcher. Je n'en suis pas moins reconnaissant, je vous assure, de ses bontés et des vôtres et j'en garderai un souvenir qui me sera cher éternellement...

Et mes petites affaires, mon très cher cousin, où en sont elles? Que devient cette maison de la rue Obscure'? Les Desrinières ne veulent ils donc rien payer? Vous m'avez écrit que je me trompais quand je disais qu'il y avait vingt ans qu'ils n'avaient pas donné un sou ; ce qu'il y a de certain, c'est que je les défie démontrer une seule quittance de moi depuis vingt ans... Il faut pourtant empêcher qu'à la fin il n'y ait prescription...

Je vous demande mille pardons, mon cher cousin, de tous ces petits tracas; mais je suis comptable envers mes enfants de ces misères là, et il faut que je me nielle en règle...

A Fantaisie, samedi matiu, 1b février 1767. 1. Cette maison est celle même où naquit Fréron.

PENSÉES DE PRÉRON

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