‹ Les confessions de FréronChapitre 66 sur 189 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

De l'Art

I. De la ci-idque d'art. — II. Du goût. — III. De l'observation. — IV. De la véritable éloquence. — V. Nécessité d'uuo musique nationale. — VI. Du vague des allégories. — VII. De la poésie par rapport à l'art. — VIII. Du vrai. — IX. Mélodie et harmonie. — X. Du dénouement. — XI. Définition du vrai poëte. — XII. Devoirs des traducteurs. — XIII. L'art d'écrire. — XIV. Musique nationale. — XV. De la peinture de plafond. — XVI. Des copies. — XVII. De l'imitation de la nature. — XVIII. Préceptes et Miodeles.

Consultez les artistes, ils vous diront qu'eux seuls sont en droit d'écrire sur leur profession. Je ne crois pas cependant avancer un paradoxe, en assurant que ce n'est point à eux qu'il appartient de juger ou d'instruire. S'ils examinent les ouvrages de leurs confrères, la rivalité et souvent la jalousie prononce l'arrêt; s'ils dictent des règles, l'amour-propre leur en suggère de favorables, pour justifier leur manière.

Ce que je dis ici est si vrai, que les meilleurs livres sur les beaux-arts ontété composés par deux auteurs indifférents, qui n'avaient aucune pratique de ces arts. Tous les jours encore ne voit-on pas des amateurs des Muses, qui n'ont peut-être jamais fait un vers, et qui parlent de poésie avec beaucoup de justesse^?

1. Lettres sur quelques écrits de ce temps, tome IV, page 332.

Bien dos gens pensent qu'on ne peut donner une idée fixe et précise du bon goût ; qu'il varie suivant les temps et les lieux, et que, dans ses différentes révolutions, toujours estimable, il doit être adopté.

C'est comme si l'on prétendait que le bon sens est arbitraire.

Il y a certainement une raison souveraine, indépendante des préjugés, des mœurs et des usages des peuples. Elle est de tous les siècles et de tous les pays.

Il faut donc reconnaître aussi un bon goût, un vrai goût dans les ouvrages d'esprit, qui n'est autre chose que cette raison même parée avec délicatesse par les mains légères de l'imagination^

Pourquoi certaines pièces sont-elles si bien reçues au théâtre? Ce n'est pas qu'il y ait du saillant, de l'extraordinaire; c'est précisément parce que chacun retrouve ce qu'il a pensé, ce qu'il a senti. L'auteur n'a que le mérite de faire revivre ces idées primitives, de faire éclore ces mouvements cachés dans l'âme. Le spectateur applaudit par amour-propre; ses applaudissements sont le cri de la nature qui se reconnaît.

1. Lettres sur quelques écrits de ce temps, tome V, pages 36 et 37.

C'est donc la marque d'un petit esprit que de voulon* imaginer ce que personne n'a jamais pensée

La véritable éloquence ne suppose pas toujours l'exercice du génie et la culture de l'esprit; et même, si quelque chose peut lui nuire, c'est l'art qu'emploie souvent un esprit trop cultivé.

On peut être véritablement éloquent sans science et sans étude : témoin ce paysan du Danube, dont parle La Fontaine, qui harangua les Romains avec tant de force et de vérité qu'ils relevèrent à la dignité de patrice^

Les Anglais ont eu d'abord un opéra national; poëme et musique, tout était anglais. Ils se sont trop tôt dégoûtés de leurs essais en ce genre; si, comme nous, ils avaient encouragé leurs premiers poètes lyriques et leurs musiciens, peut-être auraient-ils maintenant un bon Opéra. Ce qu'il y a de certain c'est que, s'ils avaient continué de faire chanter dans leur propre langue, cette langue, toute rude qu'elle est, se serait adoucie, et probablement leur caractère avec elle.

La mélancolie anglaise ne viendrait-elle point en partie de cette privation de chant national ? Le peuple

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