Lettres sur quelques éo'its, etc., page
2. h' Aimée littéraire, 1751, tome VI, page 269. .3. Ibid., page 270.
naissait si bien son art, a souvent négligé ses dénoûments.
Je suppose qu'une personne digne de foi me dise de quelqu'un qui est très-éloigné de s'avancer : « Il fera fortune dans deux ans. » La fortune de cet homme est prévue ; j'en suis presque sûr; je la vois faite au bout de deux ans; ce n'est pas là ce qui m'inquiète. Mais, je demande sur-le-champ, comment cet homme fera sa fortune; je veux savoir par quel manège, par quel chemin, par quels degrés il parviendra; quels concurrents il faudra qu'il écarte, quels ressorts il fera jouer, quelles contradictions il aura à essuyer : voilà ce qui pique ma curiosité. Il en est ainsi d'une pièce de théâtre.
Votre dénoûment peut donc être prévu. Mais, si vos incidents ne le sont pas, si vous faites naître des obstacles imprévus à la fois et naturels, et que votre héros ou votre héroïne les surmonte habilement, vous réussirez ^
Pour être poète, il ne suffit pas de faire des vers harmonieux, de penser ingénieusement; il faut savoir peindre, pour ainsi dire, ses pensées^.
Les traducteurs doivent choisir leurs originaux; le mérite de l'auteur qu'ils rendent dans une autre langue
1. L'Année littéraire, tome VII, pagos 274 à 276. •2. Ibid., 1755, tome I, page 215.
fait la moitié de leur gloire; l'autre moitié leur appartient; elle est le fruit de leur habileté. Il faut que les graveurs soient doués du même discernement; ce n'est qu'autant qu'ils travaillent d'après les grands maîtres, et qu'ils travaillent bien, que leurs copies sont recherchées ^
Tous les jours, dans le monde, on parle de style, et peu de gens savent combien un style, pour être bon, demande de logique et d'enchaînement dans les idées, d'attention dans le choix des mots, de propriété dans les termes, de variété dans les tours, d'arrangement et d'harmonie dans chaque phrase et dans la totalité d'un écrit, etc., etc.
L'art d'écrire est peut-être le plus difficile de tous les arts. Le malheur est que ses difficultés ne sont ni connues, ni senties de la plupart de ceux qui composent. Voilti ce qui produit et ce qui produira dans tous les temps cette légion innombrable de mauvais auteurs, dont on se plaindra toujours^.
Chaque peuple chérit son langage, en aime les accents, y trouve des charmes, les prend pour ceux de la nature, par la douce habitude d'exprimer par eux toutes les affections de l'âme. Le génie français forma d'abord ce
1. L'Année littéraire, tome VI, page 267. •i. l/jid., 17rj(;, tomel, page 10:).
langage et ces accents conformes h son caractère distinctif. Le cœur de la nation, pour ainsi dire, s'est monté sur ce ton de langage; dès qu'il est une fois établi, son empire est indestructible.
Il suit de là que la musique doit être nationale, et que chaque peuple doit avoir la sienne propre, puisque chaque peuple a sa langue particulière.
La musique chantante n'est proprement qu'une modification d'une langue quelconque; ce n'est que celte langue même plus harmonieusement et plus fortement accentuée.
Que penser d'un peuple qui voudrait se défaire de sa langue naturelle pour goûter une musique étrangère, en adoptant la langue de cette musique? Pourrait-il y reconnaître son âme, son génie? Ne serait-ce pas en quelque sorte se dénaturer? Oui; je pense que le caractère de nos spectacles publics entre dans l'économie du gouvernement français; nous avons nos mœurs, notre esprit à part, que les spectacles entretiennent, parce qu'ils sont en conformité parfaite avec eux.\
Les grandes machines sont dans l'art de la peinture ce que les grands poëmes sont dans l'art de la poésie.
Cette distinction qui, dans la république des lettres, place l'épopée à la tète des compositions poétiques, vient de la multiplicité de talents et de connaissances