XVI PRÉFACE
gences, et sur le sol même de notre pays, les doctrines perfidement flatteuses des apôtres de rincrédulité et du matérialisme, que nous offrons ces pages; elles leur reviennent de droit. Ils y trouveront, — et ce ne leur sera pas une médiocre consolation et un petit encouragement, — la personnalité et la parole franche, sincère, éloquente parfois, spirituelle, incisive, convaincue toujours, d'un des nombreux défenseurs de la vérité et du goût , à cette époque agitée qu'on nomme le dix-huitième siècle.
Puissent ces pages et cette publication même dissiper une erreur trop accréditée même chez les esprits les plus honnêtes de notre temps, — c'est que la Vérité a vu sa cause abandonnée ou mal servie, alors que le sophisme cherchait à la saper de tous côtés. Mensonge ténébreux que l'on ne saurait assez démasquer ! Jamais la Vérité n'a manqué de défenseurs; à aucune époque son camp n'a été déserté; toujours de vaillants soldats ont bravé pour l'amour d'elle les plus terribles épreuves... Fréron est un de ces soldats.
Ch. BARTHÉLÉMY.
Un ancêtre de Fréron. — Jean-Baptiste Rousseau. — Le futur critique. — Débuts de l'abbé et du chevalier. — II a pour maître Desfontaines. — Reconnaissance du disciple. — Ses liaisons littéraires. — Souvenirs intimes sur l'abbé Desfontaines. — Lettres de madame la comtesse de... trois étoiles. — Ccrrespondance entre deux femmes d'esprit, au siècle dernier. — Le poëte Roy, correspondant de la comtesse ***. — Anecdotes sur la Bretonne mademoiselle Materais de la Vigne. — Une mystiDcation littéraire et féminine. — Fréron au donjon de Yincennes. — Lettres sur quelques écrits de ce temps. — Un songe allégorique. — Genus irritabile vatum. — Echange de lettres entre Jlarmontel et Fréron, à propos de Denys le Tyran. — Voltaire fait complimenter Fréron. — L'aspic de Vaucanson. — Encore le poëte Roy. — Profession de foi de Fréron. — Epigramme sur l'abbé de la Porte. — Parallèle entre les prédicateurs et les critiques. — Portrait de Voltaire. — Fréron éditeur des œuvres du grand Racine.
Élie-Catherine Fréron naquit à Quiniijer, en 1719, d'une famille honnête et alliée, — comme il nous l'apprend luimême, — par sa mère, à celle de Malherbe :
« J'ai rhonneur... d'appartenir à cet illustre poëte. On conserve encore dans ma famille le recueil de ses œuvres , qu'il em oya lui-même à un de ses
proches parents établi en Bretagne. C'est dans cet exemplaire qu'on m'a, pour ainsi dire, montré à lire : ce sont au moins les premiers vers que j'ai appris par cœur*. »
Fréron fit se» études chez les Jésuites, où il donna do bonne heure une idée de ses talents. Ses maîtres furent le père Brumoy et le père Bougeant, qui lui inspirèrent le goût de la belle littérature et lui inculquèrent les principe^ de la saine critique, basée sur ladmiratiou intelligente et réfléchie des grands modèles de Tantiquité et du siècle de Louis XIY. Après avoir terminé ses classes avec honneur, le jeune Fréron professa pendant quelque temps avec succès au collège de Louis-le-Grand, à Paris, un des plus célèbres de ceux que dirigeait si brillamment la compagnie de Jésus.
C'est pendant son séjour chez les Jésuites, au noviciat et au collège de Louis-lc-Grand, — en 1735, — qu'il arriva à Fréron une occasion éclatante de montrer sa vocation et son goût de critique, d'une façon très-remarquable; il n'avait alors que seize ans.
« Le célèbre Père Bî'iimoy... m'honorait de son amitié, et daignait, de concert avec le Père Bougeant^ me guider dans mes études. J'aimais la poésie avec passion, et le Père Brumoy ne faisait
1. Oj>us!ch/ps (\o Fréron, Inmo I, pa^o :]&■>. et VAiim-p litfèrnirCi 1707, tomp VII. pa^v Wl. Poésirs- rlr Mnlhrvho, édition hi-8\ 1757. » L'éditeur et le iiliraire méritent toute la reconnaissance du public. Je leur dois en mon iiarliculior des remerciements per* sonnets. Llionneur que j'ai d'appartenir au grand Malherbe, du coté de ma mère, me rend i)lus intéressante et plus précieuse celte éditi.in de ses Poésies, que j'ai sues pnr cœur dès mon enfance, et où j'ai appris à lire. »
qu'enflammer cette ardeur, en me parlant sans cesse de Rousseau qui lui écrivait souvent. Le Pindare de la France lui fît parvenir une ode en manuscrit, qu'il venait de faire sur la paix, en le priant de la lire d'un œil sévère et de lui marquer les défauts qu'il y trouverait. Le Père Brumoy me montra cette ode, et me força de lui dire ce que j'en pensais. J'osai lui citer les endroits qui me déplaisaient. II envoya ses notes à Rousseau qui l'en remercia, et quelque temps après lui adressa une autre copie, corrigée d'après ses observations. Cette seconde leçon, beaucoup meilleure que la première, n'était pas encore assez digne d'un poëte aussi renommé : autres changements indiqués. Le docile Rousseau refît cette ode jusqu'à trois fois, et la mit en état de tenir sa place parmi les plus belles de son Recueil ' . »
En i73!), se sentant entraîné vers une vocation qu'il devait illustrer, — celle de la critique littéraire, — il quitta le collège, témoin de ses premiers succès et ayant fait connaissance de l'abbé Desfontaines, il lui demanda détre associé à ses travaux*. Fréron avait alors vingt ans.