L'Année littfraire, pages 264 et
CRITIQtTB LITTÉRAIRE. 251
lions et non des discours, les vers des rimes et non de la poésie. Pour ne parler que de ce dernier genre, et pour vous le représenter tel qu'il devrait être, et tel •qu'il est, distinguez avec moi le poëme véritablement poëme et le poëme académique.
Qu'est-ce qu'un poëme dans toute l'étendue du terme? C'est un ouvrage de poésie plein de chaleur et de fécondité pour l'invention, de justesse et d'économie pour l'ordonnance, de force et de hardiesse pour l'exécution. Les images y tiennent le premier rang, les sentiments, le second; en un mot, des fictions heureuses, de beaux vers, bien harmonieux, bien cadencés, bien périodiques, un style noble, naturel, élégant : voilà le point de perfection.
Le poëme académique devrait être, en petit, ce me semble, ce que le poëme, en général, est en grand. Plus il réunirait toutes les beautés possibles de la haute poésie, plus je pense qu'il remplirait l'idée qu'on s'en forme naturellement. Un beau sujet, un plan, des images, des mouvements, des caractères; tout cela soutenu de l'enthousiasme, et vivifié, pour ainsi dire, par le souffle du génie, formerait un vrai poëme. Je voudrais que le poëme académique se traitât comme l'ode, qu'on y mît beaucoup de chaleur et de fougue; la carrière n'est pas longue; pourquoi ne pas la courir de toute sa force?
Mais, qu'est-ce qu'un poëme académique, comme on le fait aujourd'hui? C'est un discours où, dans l'espace d'une centaine de lignes rimées, on disserte méthodiquement avec plus de finesse que de solidité, avec plus
tt)2 LES CONFESSIONS DE FRKRON.
de précision que de force, avec plus de grâce que de feu, avec plus d'idées que d'images, enfin, avec esprit, et sans le moiiîflre génie : j'entends le génie poétique, le génie créateur et ce génie-là n'est point fait pour des discussions métaphysiques, morales ou politiques.
Ces sortes de poèmes sont tout d'une pièce, sans proportion, sans parties, sans action et sans intérêt; on n'y rencontre point de poésie, et si l'on excepte quelques vers qui tranchent un peu plus que les autres, tout le reste n'est qu'une enfilade de petites phrases qui redeviennent de la prose, dès qu'on les dépouille de la rime qu'elles ne devraient point avoir ! .
Je ne sais par quelle fatalité certains esprits font, au mépris des règles de la nature et du goût, de la prose plus que poétique, et de la poésie plus que prosaïque; en vers, en prose, ils sont tout le contraire de ce qu'ils devraient être, poètes et prosateurs à contre-temps. Eh ! dirait un' connaisseur en colère : « Faites de la prose en faisant de la prose, et des vers en faisant des vers; ne dénaturez point les styles quand vous écrivez, ou ne vous mêlez point d'écrire 2 . »
Au premier coup d'œil il paraît téméraire de composer pour le théâtre une École des femmes après celle que le divin Molière nous a laissée. Mais, toute idée de présomption s'évanouit, en observant que les passions