V Armée littéraire, 1769, tome IV, pages 145 et
voulais dire ; je vais, aujourd'hui, vous donner le mot de l'énigme ; il est de mon intérêt, peut-être même il n'est pas indifférent pour l'histoire littéraire, que ce secret soit mis au jour.
« Les philosophes, M. de Voltaire à leur tête, crient sans cesse à la persécution, et ce sont euxmêmes qui m'ont persécuté de toute leur fureur et de toute leur adresse. Je ne vous parle pas des libelles abominables qu'ils ont publiés contre moi, de leur acharnement à décrier ces malheureuses feuilles..., de leurs efforts pour me rendre odieux au gouvernement, de leur satisfaction lorsqu'ils ont pu réussir à faire interdire mon travail, et quelquefois même h me ravir la liberté de ma personne. Malheureusement pour eux, ces nuages, assemblés sur ma tête par le souffle de leur haine, se dissipaient bientôt, et, dans le moment qu'ils se flattaient d'être délivrés d'un Aristarque incommode, je reparaissais sur l'arène, avec l'ardeur d'un athlète, dont quelques blessures, que des lâches lui ont faites en trahison, raniment le courage au lieu de l'abattre.
« Ce n'était pas là le succès que mes ennemis attendaient de leurs savantes manœuvres. Le grand but qu'ils se proposaient était l'extinction d'un journal où je respecte aussi peu leur doctrine détestable que leur style emphatique, où, faible roseau, j'ai l'insolence de ne pas plier devant ces cèdres majestueux. Enfin, désespérés de ne pouvoir faire supprimer ces
feuilles, ils formèrent le projet de les faire tomber; et vous conviendrez, monsieur, quand vous en serez instruit, qu'ils s'y prirent très-habilement pour couronner ce dessein d'une heureuse exécution.
« Le détail de cette anecdote ne vous ennuiera pas.
« Je n'ai jamais fait imprimer une ligne sans l'aveu de l'administration. Je n'ai point quitté la France, pour aller me livrer à la coupable manie d'écrire impunément des horreurs absurdes contre la religion, contre l'honnêteté publique, contre le pays qui m'a vu naître, contre mes compatriotes. Je n'ai point cherché un asile aux extrémités du royaume, afin d'être toujours à portée de prévenir, par une prompte fuite dans une région étrangère, les justes châtiments dus au vil calomniateur, à l'écrivain obscène, au satyrique effronté. Si ma vie s'étend au delà des bornes ordinaires, je ne souillerai point de fiel et d'opprobre les bords de mon tombeau; je n'abuserai point de l'indulgence qu'on accorde au nombre des années, pour me permettre des infamies dont on n'aurait pas fait grâce à ma jeunesse; je ne donnerai point au monde le spectacle d'un vieillard mécontent, chagrin, jaloux et colère; je ne finirai point mes jours dans les tortures de l'envie et dans le désespoir du bannissement. C'est au sein de ma patrie, au milieu de la capitale et de mes concitoyens, sous les yeux des dépositaires des lois de la littéra-
ture, que j'ai pris, que je tiens et que je quitterai la plume, quand ma main tremblante ne pourra plus la conduire ' .
« Un censeur, nommé par le chef de la justice, a toujours mis à mes ouvrages le sceau de son approbation. Feu M. l'abbé Trublet fut chargé, pendant longtemps, de les examiner. Mais, fatigué des plaintes importunes des auteurs qui, sans cesse, lui faisaient des reproches de mes critiques, il m'annonça que son repos ne lui en permettait plus la révision. Je demandai un autre censeur, et t pour le mettre à couvert des criailleries de la tourbe des écrivailleurs, je priais le magistrat qui présidait alors à la librairie, de m'en donner un qui gardât l'anonyme. Le magistrat goûta cet expédient; mais il ajouta qu'il ne fallait pas que je susse moi-même le nom du censeur, afin que, lorsqu'il se croirait obligé de me rayer quelques traits, il fût inaccessible à mes instances pour les lui faire passer. On régla donc que ce censeur ne serait connu que du magistrat et d'une autre personne que je connaîtrais, à qui je remettrais mes articles, qui serait chargée de les donner au censeur, et de les retirer de ses mains, lorsqu'il les aurait approuvés.
« Je n'eus lieu que de m'applaudir, pendant plusieurs années, de cet arrangement. Mais l'officieux
1. Dans cette esquisse éloquente et rapide, Fréron fait de Voltaire, sans le nommer, un portrait plein de vie et de ressemblance.
médiateur s'étant démis de cet emploi, un autre, que
je connaissais encore, prit sa place. J'ignorais qu'il
/fût l'ami de mes ennemis; ils lui firent part d'un
/ moyen neuf et admirable , qu'ils avaient imaginé pour
dégoûter le public de mon ouvrage : c'était de me
renvoyer tous les articles un peu saillants, sans les
i faire voir au censeur, en me marquant que ce dernier
/ leur refusait son approbation. Cette heureuse idée fut
Mnerveilleusement remplie. Toutes les fois que, dans
; mes extraits, je m'avisais de m'égayer aux dépens
: de quelque grand ou petit philosophe, le nouveau
| facteur me les rendait, et ne manquait pas de me
\ dire, d'un air touché, que le censeur ne voulait pas
• en entendre parler. Je crus qu'on l'avait changé, et
que son successeur était dévoué aux philosophes, et
peut-être philosophe lui-même.
« Ce tyran invisible (car je m'en prenais à lui seul de ce genre inouï de persécution) n'admettait que les articles qui n'avaient aucun sel. Ceux qu'il rejetait, il fallait les remplacer par d'autres que j'étais obligé de faire à la hâte, et vous jugez bien, monsieur, que mon travail se ressentait de cette
précipitation
« Ce cruel manège a duré près de quatre ans.
"Enfin,, j'y soupçonnai quelque mystere7TTnê"me
paraissait pas naturel qu'il y eût , en France , un
censeur assez déraisonnable pour condamner des
critiques, quelquefois un peu vives h la vérité, mais
toujours renfermées dans les bornes prescrites. Je confiai ma pensée au magistrat, sage, honnête, intègre autant qu'éclairé , qui , sous les ordres de M. le chancelier, veille aujourd'hui sur le département de la librairie. Il daigna m'écouter avec intérêt, et promit de me rendre justice. Je lui laissai tous les articles qu'on avait impitoyablement proscrits. Il les fit passer à mon censeur, accompagnés d'une lettre par laquelle il lui demandait pourquoi il ne les avait pas approuvés.
« Le lendemain le censeur rapporta ces articles au magistrat, en lui protestant que jamais on ne les lui avait envoyés, que c'était pour la première fois qu'il les avait lus, et qu'il n'y trouvait rien qui lui parût devoir en empêcher l'impression. Je saisis cette circonstance pour solliciter que l'on me.permtt de connaître mon approbateur et de lui adresser moi-même mes ouvrages : ce qui me fut accordé.
« Il y a deux ans, monsieur, que mes entraves sont brisées, et vous avez pu vous apercevoir que, depuis cette époque, ces feuilles sont faites avec plus de soin ; car je ne vous dissimule pas que je les négligeais, dégoûté par tant de traverses. Mon censeur actuel est un homme de mérite, instruit, juste, impartial, qui ne tient à aucune secte, à aucune cabale, à aucune coterie. Cet éloge serait en pure perte pour son amour-propre, s'il en était susceptible, puisque le public ignore son nom, et qu'il n'est su
que du magistrat et de moi. Ainsi Ton ne me soupçonnera pas de vouloir le séduire ; il connaît, d'ailleurs, ma faconde penser; il sait que, s'il pouvait m'échapper quelque trait de satyre odieuse et personnelle, je serais le premier à lui rendre les plus vives actions de grâce de l'avoir effacé. Aidé de ses conseils et plein de confiance dans son équité, je suis bien déterminé, dusse -je essuyer de nouveaux orages, à continuer mon travail avec l'honnête liberté que j'ai recouvrée. Tant que le Gouvernement jugera convenable de tolérer mes efforts, ils seront employés à venger la raison, la vérité, le goût, des atteintes que leur portent le faux bel esprit et la fausse philosophie du jour \ »
Furieux de voir leurs complots déjoués, les ennemis de Fréron eurent recours à un autre moyen de ruiner son Année littéraire, en faisant courir, au commencement de l'année 4773, le bruit de la mort de son auteur. Peut-être s'imagine-t-on que la haine de Voltaire va se trouver satisfaite après cette perfide invention ; on se trompe, et voici de quelles injures le patriarche de Ferney accueille cette nouvelle :
« On nous annonce que Fréron vient de mourir ; c'est une terrible perte pour les belles-lettres et la probité. On dit que tous les écrivains des charniers, Clément à la tête, se disputent cette belle place. Elle n'en était point une, elle l'est devenue. La méchanceté l'a rendue très-lucrative. J'imagine qu'il ne serait pas mal qu'on prévînt M. leChan-