‹ Les confessions de J.-J. Bouchard, parisienChapitre 2 sur 7 · II .1 m». .11. .1. I · texte numérisé non relu

II .1 m». .11. .1. I

/treuvé en ce mestier : voulant que l'on eust tousjours devant soi quelque bel objet, ^ comme des femmes nues, ou des sexes de :cire, lorsque l'on estoit seul; et que l'on ! eust des poches de peau où le poil fust en ledans, ou des casses d'escritoire pour fourrer son sexe dedans, et ce tousjours ^devant le feu s'il y avoit moyen, le plaisir y estant double. Il y avoit d'autres secrets quajid l'on estoit en compagnée, qu'il alloit exercer avec quelques-uns de ses compa-' gnons tous les jours de congé, dans le clos des Chartreux, vers une grotte qui est là; et là, sur l'herbe, le haut de chausse bas, ils faisoient ensemble mille belles postures, sans néantmoins jamais s'enfiler tout-à-fait. D'autres fois ils alloient dans quelque église et, se mettant auprès quelques belles damoi-

selles, ils se masturbaient Tun Tautre. Il aima plusieurs de ses compagnons pour^ cela, comme les deux Mangeots, Durand,] Donon, la Brunetière, le Noir, Drouin eti autres, Goulu, Loiseau et De Furnes :

l'ayant appris à ces trois derniers. Mais i] devint furieusement amoureux de Bouthilliers et de Bellièvrè ; il vint â bout enfini dû premier, et se donnèrent longtemps bon] tétïips ensemble. De Bellièvfe, jamais il îiê,

put b r qu'une fois avec luy : encore,'

pour le trop grand désir qu'il avoit de bien faire, il ne put jamais arser, et ce fut là le premier caprice de son sexe. i îl mena cette vie-là tout le temps qu'il fut au collège, c'est-à-dire depuis les treize jusques à dix-huit ans, spermatisàrit tous les jours deux fois d'ordinaire, le plus sou-1

è JEAN -JACQUES BOUCHARD

t trois et quatre, sans jamais se donde relasche ni d' intermission qu'aux tre bonnes festes de Tan, où il demeuât huit ou dix jours sans rien faire; et .^ais il n'a pu passer quinze jours entiers, ^oy que la dévotion le gourmandast assez, îrîn ce temps-là, non content de cela, il

fognoit au logis une petite fille de rnbre nommée Angélique, en la chambre laquelle il couchoit. Cette fille avait une itaisie de ne point se, laisser approcher and elle estoit esveillée, mais pourveu 'elle pensast que l'on creust qu'elle dor~ ;>it elle se laissoit tout faire, de sorte que ites les nuits Oreste l'enfiloit, tant que jposture d'une fille qui fait semblant de rmir peut permettre, et quelquefois de tr encore ; car, quand sa maistresse estoit

sortie, elle feignoit de s'endormir en plus belle posture du monde : elle se m. : toit à genoux, la teste contre terre et lî | en hault, de sorte qu'Oreste lui f aisoit fac lement Var g ornent o (i) par derrière, * fica (2) tousjours néantmoins.

Cette fille estant sortie du logis, et ayant quitté le collège, il commencea à viV^ un peu plus règlement (3), n'ayant p!

d'occasions : non pas si austèrement néai moins qu'il n'ait continué, jusques envir il y a un an, à se masturber tous les jot, une fois, et quelquefois deux. De soi qu'Oreste, ayant treuvé que, depuis onze ans jusques à vingt-quatre, il n'av^

(1) Italien : far î'argomento, faire Taffaire.

(2) Id. : in fica, dans la figue, in cunno.

(3) Régulièrement.

}k JEAN -JACQUES BOUCHARD

. esque fait autre chose que d'employer ' >n outil, il conclut que les fautes qu'il isoit provenoient plus tost du relascheent et affoiblissement que luy avoit causé ■^t trop long et continuel service dont il

^stoit comme usé, que de sa constitution

Lj.i

aturelle. A laquelle pourtant l'on peut

ittribuer quelque chose : Oreste estant

premièrement de complexion fort ténue et

, oible, pour ce qui est du corps; puis son h; , .

^împerament estant presque esgalement

vt|édominé de bile et de mélancholie, luy fait

vdncevoir d'abord très vivement .en l'ima-

, ;ination le bien et le mal des choses, par

|i chaleur et activité de la bile; et par

Iprès, la froideur de la mélancholie venant

à luy glacer le sang, par l'appréhension du

mal ou de la honte qu'il y auroit s'il ne

jouissoit du bien imaginé, luy fait la p|/|p part du temps perdre la possession du bj[jti présent par la peur de sa perte. Et ce e mauvaise humeur exerce sa puissance n'iP^ seulement sur les parties génitales, mais suT toutes les autres : car il est arrivé bien souvent à Oreste, qu'ayant fort envie de dire quelque chose, la langue luy est demeurée immobile, et la mémoire luy a manqué toutà-fait; ayant grand désir de courir, les jambes luy tremblent et s'affoiblissent. En un mot, lorsqu'il a plus de passion de venir à bout de quelque chose, c'est lors qu'il y arrive le moins ; et quand il a le plus d'appréhension de commettre quelque faute, c'est alors qu'il y tombe le plus tost. De sorte que, pour remédier à cette précipitation d'imagination désobéïe et trahie de

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DE JEAN - JACQUES B0UCHART3

ses propres membres, Oreste est contraint, en toutes les affaires qu'il entreprend, de désespérer entièrement du succez auparavant que de commencer : affin que son esprit, se résolvant une fois à tous les inconvéniens qui pourroient arriver en cas qu'il vinst à manquer son dessein, il Tentreprenne en repos et sans aucun trouble.

Ce fut par cette résolution qu' Oreste finit la méditation de cette nuit-là : arrestant de se présenter, autant de fois qu'il en auroit l'occasion, au congrès avec cette petite vachère, quoyqu'il deust faire tousjours les mesmes fautes. Ce qu'il effectua l'espace de près de deux mois, la faisant venir la plus part des nuits à son lict, sans que jamais pourtant il la peust enfiler,

nonobstant toutes les salades de rochette qu'il alloit luy-mesme quérir à Paris, et qu'il mangeoit tous les jours, avec quantité de satyrion. De sorte qu'il commencea luy-mesme à croire qu'il estoit impuissant, et se réduisit à prendre la compagnée de cette fille plus pour instruction que pour plaisir. Et ayant esté quérir à Paris quantité de livres de médecins traitans de generatione et choses appartenantes, il se mit à faire sur cette fille les expériences des choses plus rares qu'il treuvoit escrites.

Or il arriva qu'un jour il surprint la fille de chambre de sa mère lisant un de ces livres en un chapitre de la description des parties génitales; et ayant veu que cette fille, au lieu de faire la sotte à la façon ordinaire des autres, commencea à l'inter-

DE JEAN -JACQUES BOUCHARD

roger sur certains doubles qu'elle avoit làdessus, il entra si avant en conférence avec elle, qu'il luy fit sur son propre sexe des démonstrations manuelles de ce qu'elle n'entendoit pas par l'escriture.

nie dies primus lethi, primusqiie malorum Causa fuit...

Car Oreste, attiré par la facilité de cette fille, commencea à prendre plaisir à l'instruire en ces matières; et ayant passé plusieurs nuits toutes entières avec elle en ces discours, et voyant qu'elle y prenoit grand plaisir, il conceut quelque bonne volonté pour elle, et songea aux moyens de passer plus outre.

Cette fille estoit, de tempérament, sanguine et bilieuse : qui d'un costé la rendoit extrêmement encline et sensible aux plai-

sirs de Vénus; mais d'autre part elle estoit tellement orgueilleuse, qu'elle tenoit à affront et outrage la moindre recherche qu'un homme luy eust fait là-dessus. Cela fut cause que toutes les violentes poursuites que le frère d'Oreste fit après elle l'espace des trois premières années qu'elle servit sa mère, n'aboutirent à autre fin qu'à la faire sortir du logis, sans avoir jamais pu obtenir d'elle autre chose que des baisers, et la permission, par l'espace de quinze jours durant, de venir dans sa chambre la nuit fregarla tra le coscie ( i ) : et si faisoit-elle encore la dormeuse.

Après deux ans d'absence, elle rentra

(i) Italien, qu'il nous faut traduire, non en français, mais en latin, par : illam fricare intra femora.

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au service de la mère d'Ores te: ayant esgalement creu en son humeur bizarre et en beauté. Elle pouvoit alors avoir quelque vingt- trois ans. La blancheur et la délicatesse de son teint estoient alors en leur fleur; elle avoit les yeux esveillez, et qui, estant inesgalement percez, tesmoignoient que Tesprit n'estoit pas exempt d'extravagance et de caprice ; son poil estoit chastain clair; sa taille droite et eslaguée; sa charnure blanche et ferme comme marbre:

Singula quid referamf nil non laudabile

[vidi.

Mais si elle estoit belle, elle le croioit estre mille fois davantage, et avoit encore meilleure opinion de son esprit que de son corps, prenant un extresme contentement à se sentir louer. Ce fut là l'endroit par où

Oreste crut la devoir attaquer ; et commencea sa batterie un soir, prenant Foccasion d'un refus qu'elle faisoit de se laisser instruire par les démonstrations ordinaires des parties.

(( Isabelle, » luy dit-il (ainsi se nommoitelle, ((je m'estonne bien fort, comme ayant » l'esprit si fort relevé par dessus ceux de » vostre sexe, vous le laissez tomber dans » les f oiblesses des filles les plus idiotes. » Si vous me permettez de toucher vostre » main, pourquoi faites-vous scrupule de » me laisser manier vos parties basses? » N'avez-vous pas appris, dans ce livre que » vous tenez, que ce n'est qu'une mesme » chair semblable en susbstance, et difïé- » rente par l'accident de la situation et de » la forme seulement? Que si vous m'allé-

» guez qu'il y va de vostre honneur, et que, » me permettant cela, vous me donnez » prinse sur vous de pouvoir passer plus » outre, ou du moins de me mocquer de )) vous avec mes semblables : je vous » responds, qu'outre qtje vous me faites )) tort de me mettre au rang du commun » des autres hommes, cognoissant mon » humeur et ma façon de procéder tout » extraordinaire, principalement avec vous » que j'ai tous jours estimé devoir estre » traitée autrement que le commun des » femmes, c'est une simplicité que de » croire que j'aye plus de droit sur ces )) parties-là pour les avoir touchées : sur » lesquelles je ne sçaurois exécuter aucun » dessein sans vostre consentement. Et si » je me voulois vanter et mocquer, je le

Il itiiiumw

)) pourrois aussi bien faire, ne les ayant

» point touchées, ^ue les ayant veues et

)) maniées : toutes menteries estant receues

)) pour véritez en ces matières. Que si la

)) religion vous tient, je croi que vous avez

)) Tesprit trop bien fait pour ne pas dis-

» cerner que Fattouchement, en ces parties-

)) là, n'a esté deffendu que lorsqu'il se fait

» à mauvaise intention, mais qu'au reste

» il est indifférent et mesme louable,

» lorsque l'on le fera pour la fin que je

)) désire, qui est mon instruction et la

» vostre. Fortifiez-vous l'esprit, Isabelle,

)) et, l'eslevant par dessus vostre sexe, ren-

» dez-le tout-à-fait masle; et, pour appor-

» ter la liberté et confiance entière entre

» nous deux, imaginez-vous que vous estes

» homme du corps, aussi bien que vous

DE JEAN -JACQUES BOUCHARD

» Testes desjà de Famé : ou bien que, trai- » tant avec moi, vous traitez avec une » simple et ingénue fille. Et vous conjure )) de vouloir m'aimer comme si cela estoit )) réellement, vous protestant une fois )) pour toutes de ne me comporter jamais » avec vous autrement; et lorsque je pas- )) serai les innocentes privautez que les )) vierges les plus scrupuleuses pratiquent » entre elles, je vous permets d'user sur )) moi toutes les violences que vous dictera )) la vengeance, et me priver tout-à-fait de )) vostre amitié. »

Ces paroles répétées diverses fois eurent un tel pouvoir sur Isabelle, qu'elle se laissa de là en hors parler de toutes choses, et toucher toutes les parties de son corps les plus chatouilleuses indifféremment, avec

peu ou point de résistance : passant avec Oreste les nuits entières Tespace d'un mois entier, sans que jamais il luy donnas t aucun signe de désirer autre chose d'elle que cette liberté-là, sachant bien que l'humeur orgueilleuse et déffiante de cette fille vouloit estre domtée et trompée par une longue pratique et pleine familiarité. Pour à quoy parvenir, il s'efïorceoit de lui rendre par tous moyens sa compagnée agréable et attrayante, se servant entre autres de celui qui tente le plus les femmes, qui est la bonne chère : de sorte qu'il faisoit règlement ( ] ) tous les soirs, après que son père et sa mère estoient couchez (lesquels Oreste enfermoit par dehors à double tour de clef

(i) Régulièrement.

DE JEAN - JACQUES BOUCHARD

pour plus grande seureté), une petite collation de pastez, hypocraz, confitures et autres friandises, à laquelle il convioit Henriette (i), Catherine et mesme Claire (2), fille qui, outre son humeur universellement envieuse et querelleuse, portoit une jalousie et une haine invétérée de fort longtemps contre Isabelle. Or, pour l'adoucir un peu et Tobliger dans cette petite desbauche, afiSn qu'elle n'accusast point les autres, Oreste se donnoit la patience de luy apprendre à lire une bonne demi-heure chasque soir : ce qui réussit si bien que Claire non seulement laissoit venir ces trois filles, que la mèi:e d'Oreste luy avoit données en garde, se ser-

(1) Henriette Bouchard, sœur de TAuteur.

(2) Femme de confiance de la maison.

vant d'elle comme d'espie et de controUeuse dans la maison ; mais mesme s'alloit coucher la première, les laissant manger et jouer avec Oreste. Et puis, Catherine et Henriette s'allant coucher Tune après l'autre, Isabelle restoit seule avec Oreste jusques au lendemain matin, qu'Oreste s'alloit coucher jusques à midi ; et après le disner, il passoit encores quelques heures à jouer et à se promener avec ces filles. De sorte que le voilà tout d'un coup métamorphosé en une autre personne : car de studieux, solitaire et sobre qu'il estoit auparavant, il se voit engagé insensiblement, et quasi contre son gré, en une perpétuelle desbauche de friponnerie, de jeu, de dance et de desrèglement. La bonne opinion qu'il avoit conceue premièrement de l'esprit d'Isabelle, et- la forte

résolution qu'il avoit prinse ensuite de le gaigner et dompter entièrement, estimant la victoire d'autant plus glorieuse, qu'il sçavoit qu'une quantité de gents, et principalement son frère, n'en avoit jamais pu venir à bout, fit résoudre Oreste à cela et à toutes les extravagances qu'il a faites durant un an. Ce qui luy succéda si bien, qu'Isabelle commencea non seulement à luy descouvrir toutes ses actions et ses pensées, mais encores celles de ses compagnes susdites, avec lesquelles elle moyenna autant de familiarité à Oreste qu'à elle-mesme : jusques là qu'y ayant une jeune fille de chambre de Catherine, qui estant dévote se laissoit moins approcher que les autres, elle luy joua ce tour-ci pour obliger Oreste. La nuit, elle alloit au lict de cette fille et.

SI

LES CONPESvSIONS

faisant semblant de f ollastrer avec elle, elle introduisoit la main d'Or es te, qu'elte f aisoît tenir à genoux derrière elle, dans les draps usque ad Veneris aram (i) : sans que cette fille s'en aperceut qu'un long temps après.

Cette vie sembloit si douce, que ni les fréquentes prières de son frère qui estoit resté à Paris, ni la permission que luy donnoit sa mère de s'en pouvoir aller, ne le pouvoient faire résoudre à la quitter. Mais à la fin il fut rappelé par la commission que son père luy avoit donnée depuis quelque temps au conseil du Roy, pour vendre certains offices de clerc d'audiance de nouvelle création; tout à propos, ce semble,

(i) Ces mots sont en latin dans le texte; traduction : jusqu'à l'autel de Vénus.

DE JEAN = JACQUES BOUCHARD

pour pouvoir fournir à la desbauche qu'il faisoit et qu'il fit par après avec Isabelle; n'ayant jamais eu auparavant aucun argent durant toute sa jeunesse. Qui est la plus grande obligation qu'il cognoisse avoir à ses parens : cela ayant esté cause que, malgré qu'il en ait eu, il s'est séquestré des compagnées des desbauchez, et s'est réduit de bonne heure à i'estude per non poter far altro (i) : à laquelle par après insensiblement il a prins l'habitude.

Un peu après qu'il fut retourné à Paris, vers la fin du mois de Novembre, Isabelle y fut renvoyée devant toute seule avec le bagage; et passa deux nuits dans la chambre d'Oreste, sans qu'il prinst autre nou-

(i) Italien : pour ne pouvoir faire autrement.

velle liberté, que de pouvoir voir à son aise et loisir les parties dont rattouchement luy estoit permis. Mais ce ne fut pas sans grand'peine et péril de gaster tout ce qu'il avoit fait auparavant. Car Isabelle s'effaroucha si fort d'abord à cette demande, qu'il fallut plus de trois heures à la rapprivoiser; puis, luy ayant diverti l'esprit par un autre discours, insensiblement il la réduisit à la lui accorder, sous prétexte tousjours de curiosité en ces matières naturelles; dont tout à l'heure après elle se repentit si fort, qu'elle fut plus d'une heure à pleurer. Ces divers mouvemens d'esprit balancé entre la mauvaise volonté et la honte, l'amour et l'orgueil, apprirent à Oreste qu'il estoit besoin encore, de beaucoup de temps pour fixer et affermir cette

DE JEAN -JACQUES BOUCHARD

instabilité d'ame, premièrement que de la vouloir tout-à-fait faire incliner du bon costé. À cet effet, il se contenta des simples baisers et attouchemens accoustumez, tout le long de TAdvent, jusques à la nuit de Noël, qu'estant retourné de la messe de minuit, il la tint dans sa chambre toute seule le reste de la nuit : où il obtint la grâce de voir pour la seconde fois, con la candela accesa in mano, la capella di Venere (i). Cette permission, donnée avec mille baisers et embrassemens plus chauds et plus serrez ce sembloit que Fordinaire, après l'action, fit concevoir à Oreste une bonne opinion de la force de Tesprit de cette fille ;

(i) Italien : avec la chandelle allumée en main, la chapelle de Vénus.

et pour Tesprouver, il commencea à passer de la physique à la métaphysique, et luy monstra comme tous ses fondemens estoient ruineux et fondez sur la fourberie des uns et la niaisrie des autres; luy faisant voir clairement la fausseté et futilité de tous ses mystères les plus spécieux. Et voyant qu'elle recevoit ces discours-là avec goust et sans estonnement, ils les continua quelques jours, espérant qu'elle seroit capable d'instruction; mais il fut trompé. Car après que son esprit eut eu loisir de revenir de Testourdissement que lui avoient causé d'abord ces propositions sublimes et si paradoxales, elle s'embarrassa dans de si grands doutes et de si fortes inquiétudes, qu'elle retomba dans de plus grandes foiblesses qu'auparavant. De sorte qu'Oreste

DE JEAN -JACQUES BOUCHARD

conclut qu'il estoit meilleur pour elle et pour luy aussi de la laisser dans sa première bassesse; de peur que la voulant eslever trop haut, il ne fust cause un jour de sa précipitation en ruine.

Les jours gras estant venus, soubs excuse de la desbauclie du temps, , il attiroit tous les soirs dans sa chambre jusques à minuit, sa sœur, par petites collations, jeu de chartes et lecture de romans, à quoy elle se plaisoit fort; et elle amenoit en sa compagnée tousjours Isabelle, qu'elle aimoit si chèrement, qu'elle prenoit autant de plaisir de voir que l'on luy fist des caresses, que si c'eust esté à elle-mesme, et faisoit généralement tout ce que vouloit Isabelle. De quoy Oreste se sceut fort bien servir, couvrant toutes les /visites) flréquentes qu'il

f aisoit le jour dans le gynécée, et celles que ces filles lui rendoient les soirs dans sa chambre, de Taffection particulière qu'il portoit à sa bonne sœur. Ce qui fermoit la bouche à Claire, qui ne pouvoit souffrir cette préférence d'Isabelle à elle; quoy qu'Oreste % cachast le plus qu'il pust, invitant aussi souvent Claire et luy apprenant à lire. De sorte qu'elle et Isabelle estoient demeurées d'accord, qu'une nuit, l'une d'elles feroit la garde dans leur chambre, qui estoit proche à celle de la mère, pendant que l'autre iroit avec la sœur jouer à la chambre d'Oreste; si bien que Claire venoit presque règlement de deux nuits l'une. Dont Oreste estant infiniment importuné (toutes ces veilles n'estant faites que pour Isabelle), il s'advisa de

DE JEAN ^JACQUES BOUCHARD

faire jouer une comédie qu'il composa, de sorte que le personnage qu'il avoit destiné à Isabelle parloit le plus souvent, et ce d'amour, à celui qu'il s'estoit proposé de faire luy-mesme. En la première distribution qu'il fit des personnages à tous les valets du logis, il fit semblant de n'avoir point dessein de s'en donner aucun, ni à Isabelle; puis, feignant que la fille qu'il avoit prinse pour faire la servante de la comédie ne faisoit rien qui vaille, il bailla son personnage à Isabelle : prenant aussi quelque temps après pour luy-mesme le personnage du docteur, qu'il osta à un valet pour sa prétendue incapacité. Cela estant ainsi fait, voilà Claire excluse de plus venir les soirs à la chambre d'Oreste, et Isabelle en possession d'y venir toutes les fois

qu'elle auroit la commodité pour répéter son rooliet, et, sous ce prétexte, elle laissoit la sœur auprès la table lire quelque livre, et s'en venoit s'agenouiller auprès du îict d'Oreste qui se couchoit exprès tous les soirs avant qu'elles vinssent; et en récitant en cette posture, elle soufïroit toutes les privautez que se vouloit donner Oreste avec la bouche et la main. Desquelles n'estant pas content, et voulant arriver à quelque chose de plus substantiel : une nuit qu'elle estoit demeurée seule dans sa chambre en cette mesme posture, il s'hasarda de luy prendre la main qu'elle tenoit d'ordinaire entre les draps sur son estomac, et la luy faire descendre jusques en l'antre de Priape. Dont s'estant merveilleusement offencée, il prit occasion de luy faire un grand discours sur

DE JEAN -JACQUES BOUCHARD

l'indifférence qu'il y avoit de toucher cette partie-là, ou une autre comme la main, etc. ; et sceut si bien haranguer qu'il luy fit promettre que d'oresnavant il n'y auroit plus d'endroit en leurs deux corps que l'un et l'autre ne touchast indifféremment et ne laissast toucher, pour lever par ce moyen toute def fiance de leur amitié; car tousjours Oreste

...hoc prœtexit nomine culpam, n'ayant véritablement autre dessein, aux premiers commencemens, que de se la rendre amie. Mais enfin,

Qui f lierai cultor, factus amator erat,

et

[Intravit] amicitiœ nomine tecfus amer, sans que jamais il luy en eust parlé jusques environ la mi-Mars de l'an 1630, qu'une

après-disnée, estant enfermez eux deux tous seuls dans la chambre de sa mère, il luy descouvrit ingénument qu'il estoit depuis un certain temps esperdument amoureux d'elle, la conjurant de vouloir avoir sa passion pour agréable, et lui protestant que jamais il ne prétendroit à plus haute récompense du service qu'il luy vouloit rendre d'oresnavant, que les faveurs et les privautez qu'elle luy avoit permises cydevant. Isabelle là-dessus s'estant offencée diverses fois, puis rappaisée, selon que le désir que cet amour fust vrai, et la peur qu'Oreste ne se mocquast d'elle, l'agitoient diversement : là-dessus elle s'enfuit toute en fougue, et ne voulut se laisser parler de quelques jours, nonobstant les prières que luy en fit la soeur .à qui Oreste fit entendre

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qu'il aimoit aucunement Isabelle, à cause qu'il la voyoit si fidelle et affectionnée à son service; ce que la bonne sœur crut, et a toujours cru depuis : de sorte que jamais elle ne s'est scandalizée ni n'a prins aucun mauvais soubçon pour toutes les caresses qu'Oreste faisoit a Isabelle devant elle.

Ce fut là le commencement des quintes d'Isabelle et

nia fuit mentis prima ruina...

d'Oreste; car, prenant à bon escient martel de ces rigueurs et desdains, il fut du depuis presque en continuelle rage et fureur d'amour, ne se passant semaine que cette fille ne luy fist deux ou trois revirades, qui estoient d'autant plus sensibles à Oreste, qu'elle les luy faisait tousjours immédiatement après quelque faveur extraordinaire.

comme il se verra ci-après. Soit qu'elle le fist pour entretenir Taffection d'Oreste, sachant bien que

Quod datur ex facili longum maie nutrit

[amorem,

Miscenda est lœtis rara r épuisa jocis; et qu'il n'y a rien qui reschaufe l'amour comme le feu de la jalousie : et pour ce parfois, dans la plus grande aigreur de sa cholère contre Oreste, elle faisoit bonne mine à son frère, recevant de bonne part ses caresses. Soit aussi qu'elle fust contrainte à ces changemens, par le grand contraste que faisoient en son esprit l'amour et la honte, le désir de volupté et l'orgueil, l'espérance et le désespoir: passions qui la bourellèrent si violemment, qu'après luy avoir à la longue emmaigri et desséché le corps.

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elles s'attaquèrent si bien à l'esprit, qu'il s'en fallut peu qu'elle ne devinst folle.

Oreste, de son costé, souffrit les mesmes accidens en son corps et en son esprit, par le désespoir et la rage que luy causoient ces continuelles mutations, et par l'extresme désir qu'il avoit de se retirer de cette affection, en laquelle il se vouloit mal de mort de s'estre embarqué et dont il ne pouvoit néantmoins treuver l'issue. Et ses troubles d'esprit, et la phtisie oti l'avoient réduit ces inquiétudes eussent esté suivies enfin ou de folie ou de mort sans l'aide de son cher ami Marchand, auquel n'ayant accoustumé de rien celer, il descouvrit son amour ; et Marchand estant pareillement frappé de mesme mal pour une autre Isabelle de ses voisines, ils se consoloient l'un l'autre en s'entrete-

nant et philosophant sur la nature de leurs passions, ou en se divertissant à la musique. Car pour les livres, qui estoient autrefois tout leur bien, ils les avoient tellement abandonnez, qu'Ores te en un an entier ne put jamais achever de lire les Morales de Plutarque avec le commentaire Grec, livre qu^il avoit choisi comme un antidotarium à sa folie : employant le peu de temps qu'il estoit contraint de s'absenter d'Isabelle, au lut, dont il avoit commencé à apprendre au commencement de l'année, malgré et au desceu de son père.

Mais, pour retourner au fil du discours de l'histoire : Isabelle estant enfin rappaisée par les prières et les vers qu'Oreste luy faisoit tous les jours (l'amour luy ayant reschaufé la veine poétique qu'il avoit exercée

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à bon escient en sa première jeunesse, mais qu'il avoit depuis entièrement discontinuée vers les dix-neuf à vingt ans, ayant recogneu que sa poésie estoit forcée et se deiiilloit un peu d'obscurité et de dureté), cette fille, dis- je, estant radoucie, elle agréa l'amour d'Oreste, lui promit le réciproque, à la charge qu'au moindre signe qu'il f eroit paroistre d'avoir dessein d'attenter à son honneur, elle le banniroit entièrement de sa compagnée. En suite de cela, Oreste obtint d'elle qu'ils se verroient toutes les fois que la commodité le permettroit, et que, pour plus grande seureté, le rendez-vous seroit dans la chambre d'Oreste, pour estre en lieu fort esloigné et tout au haut du logis. Où, de là en avant, elle ne manqua guères de jour sans y venir, et plus d'une fois,

lorsque la mère d'Oreste estoit à la messe, au sermon ou en visite. Là où une fois elle fut surprinse par Claire qui, ayant la clef d'un grenier proche de cette chambre, comme elle y montoit un soir, ayant ouï du bruit, s'approcha de la porte, et fut longtemps à escouter les discours des deux amans enfermez, qu'elle reporta dès le soir mesme à la sœur et la mère d'Oreste; laquelle n'en fit aucun bruit que de defïendre à Isabelle de se plus treuver seule enfermée dans la chambre d'Oreste, la comédie qui se devoit jouer ayant excusé le reste. Laquelle ayant esté représentée à la mi- Quaresme, avec grande satisfaction de la mère, Oreste obtint permission d'elle d'en faire jouer une autre au mois de Mai à Fontenay, où sa sœur mesme et Catherine

DE JEAN - JACQUES BOUCHARD

dévoient représenter un personnage. Oreste s'estoit advisé de cette invention pour pouvoir continuer impunément et sans soubçon les visites et les veilles accoustumées avec Isabelle; à laquelle il avoit formé un personnage aposté pour pouvoir exprimer avec elle toutes les passions de son amour, sous le personnage de Lucidas, qu'il s'estoit destiné et avoit réformé à son usage : ayant prins au reste toute la bergerie de Racan pour représenter où Marchand devoit faire Alidor, et Catherine la bergère qui porte son mesme nom, Marchand ayant descouvert à Oreste qu'il estoit infiniment amoureux de cette belle fille.

Sous ce prétexte, Oreste continuoit à jouir des faveurs qu'Isabelle lui alloit tous les jours augmentant ; car, non contente di

toccargli liberamente il cotale, ella lo menava ancora a spaBso (i); et Oreste se servit de cette occasion-cy pour Vy faire résoudre. Un jour, comme Isabelle avoit ses mois, qu'elle appeloit avoir du sucre, Oreste, après avoir fait quantité d'expériences pour voir si tout ce que disent les médecins du sang menstrual estoit vray (ce que, par parenthèse, il a treuvé faux : par exemple, qu'il tue les herbes et les boutons de la vigne ; qu'il fasse enrager les chiens ; qu'il soit si aspre et corrosif, Oreste l'ayant espreuvé sur sa propre langue; qu'il dissoude le bitume du Lac Asphaltide; que sa rouille ne s'en aille jamais de dessus

(i) Italien : non contente de lui toucher librement le..., elle s'amusait encore à le hodher.

DE JEAN - JACQUES BOUCHARD

le fer; que les femmes qui ont leurs fleurs ternissent un miroir en se regardant, fassent corrompre la saumure, etc.); après, dis-je, avoir fait des expériences de tout cela, et essayé de descouvrir de quel endroit il sortoit, si c'est des costez du col de la matrice, ou plus tost de son fond, comme il croit qu'il sort car après avoir longtemps farfouillé avec le doigt, il a senti ouvrir la bouche intérieure de la matrice, et en couler quantité de sang; ayant fait tout ce mystère, il dit, sans penser à autre chose qu'à rire, que les hommes aussi avoient du sucre. Ce qu'Isabelle prenant sérieusement, et demandant comme cela pouvoit estre, Oreste luy dit que remuant ainsi et ainsi son sexe, elle en feroit sortir. Ce qu'elle fit en toute simplicité, ce sembloit;

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