‹ Les confessions de J.-J. Bouchard, parisienChapitre 5 sur 7 · II II · texte numérisé non relu

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son frère de dire à Oreste qu'il ne retournas! jamais au logis, sur peine d'en estre chassé à coups de baston : menaces qui furent infiniment agréables à Oreste, car elles lui donnèrent Foccasion de treuver une invention par laquelle il pourroit s'absenter de la maison pour un temps et mettre ses parens néantmoins dans leur tort, puisque c'estoit eux qui estoient cause de son absence par leur deffence de retourner.

Il songea premièrement à mettre ordre à ses affaires; et, pour pouvoir subsister plus longtemps sur le sien propre, tant que quelque autre occasion se présentast, il se résolut de vivre au pain et à l'eau ; y ayant desjà longtemps qu'il désiroit d'expérimenter si cette sorte de vie-là estoit plaisante et pour durer ; et il la treuva encore

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plus supportable et délicieuse que ne Tont jamais représentée tous les Philosophes de l'antiquité. Dans les quinze jours qu'il observa cette règle, il luy sembloit estre passé de l'humanité à une espèce de divinité, ne se sentant quasi plus avoir besoing d'aucunes choses d'ici-bas, pour lesquelles il voyoit tout le reste de la ville se péner, se tromper et se battre. Hors de trois pains d'un sol pièce qu'un boulanger lui apportoit tous les matins par une porte de derrière, tous les biens de la terre pouvoient périr, sans l'incommoder aussi peu que s'il eust esté dans le globe du soleil ou de quelque autre monde ; et il luy sembla commettre un notable et pernicieux excez, lorsque les prières de ses amis, entre autres de L'Huillier, Gassendi, La Mothe, Pillault, et

du médecin Labrosse, qui le menaceoit de phtisie par ce subit changement de régime, le forcèrent d'ajouster à son festin un plat de raisins ou de pommes que luy apportoit sa fidelle Isabelle, le venant visiter dans sa solitude toutes les fois que l'absence de la mère luy permettoit ; et là ils jouissoient en liberté de conscience des douces privautez passées.

Oreste ayant mis cet ordre à son vivre, il donna la clef de sa chambre à son frère, afïin qu'il sauvast le meilleur de ses livres de la vente qu'en vouloit faire son père; lequel ne manqua pas le lundi matin de faire lever la serrure d'Oreste et la faire changer, se doutant que son frère eust la clef : puis fit venir libraires qui estimèrent toute la bibliothèque à quatre cents franco* : à

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laquelle vente le frère s'opposa, disant avoir presté à Oreste cinq cents francs pour achepter lesdits livres; ce qui estoit fort vraisemblable. Oreste les ayant acheptez de l'argent que premièrement il avoit rogné à ses maistres lorsqu'il alloit au collège; puis en ayant prins une fois à crédit pour la somme de cent livres, qui est le seul em-. prunt que jamais il ait fait; et enfin ayant employé à cela plus de la moitié de ce que luy apportoit la commission de son père. De sorte que ses parens n'avoient rien desboursé, que pour quelques livres de droit lorsqu'ils le firent aller au Palais par force.

Après l'estime faite des livres, tout le reste des meubles fut partagé aux domestiques du logis; et Claire eut le linge et quelque argenterie. Oreste, cognoissant

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rhumeur violente de ses gens, avoit de bonne fortune mis en la chambre de son frère ses papiers secrets et ses meilleurs habits, que ce frère par après print la peine luymesme d'apporter par pièces à Oreste, par un exemple de charité fraternelle inouy en ce siècle-cy; car autrement il ne se pouvoit faire, personne ne sortant du logis sans estre visité à la porte.

Cette fraction de porte et dissipation de meubles, avec tout plein d'autres extravagances que la rage et foiblesse dictoient à sa mère, aidèrent infiniment au trait qu'Oreste joua le mercredi d'après sa sortie. Il donna le mot du guet à son frère que, sous prétexte de faire porter quelque chose avec luy, il prinst le valet de chambre de son père, qu'il choisit tout exprès pour

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servir de tesmoing irréprochable à ce qui se - passeroit entre son frère et luy. Comme son frère fut esloigné quelque peu de la maison, accompagné de ce valet, Oreste, qui estoit aux aguets, passe devant luy, feignant de ne le pas voir; lequel Tayant appelé et demandé où il alloit, Oreste respondit qu'il alloit au logis, pour ce que le Pontife (i), qui Tavoit convié de venir avec luy aux champs pour quinze jours, estoit de retour pour la maladie d'une sienne sœur. A quoy le frère respondit qu'il avoit charge de ses parens de luy dire qu'il se gardast bien de jamais rentrer, sur peine d'estre excédé et maudit; puis luy conta tout ce

(i) Iv'évêque de Digine, Raphaël de Bologne, qui siégea de 1628 à' 1653.

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qui s'estoit passé dans sa chambre et sur ses livres. A quoy Oreste, faisant Testonné estrangement, partit à Tinstant comme désespéré, ne respondant autre chose, sinon qu'il ailoit donc chercher retraite autre part, puisqu'on la lui refusoit chez son père.

Le frère envoya incontinent au logis ce valet, qui ayant l'esprit persuadé que tout ce qui s'estoit passé estoit véritable et sans fourbe, le raconta avec tant de naïveté et de pitié, qu'il ne donna pas seulement le loisir à la mère de douter, mais luy toucha si fort la conscience, qu'elle se repentit aussitost dés extravagances où son impatience l'avoit portée, et se mit à considérer les inconvéniens qui en pouvoient arriver et le blasme que l'on luy donneroit, d'avoir esté cause pour un rien, peiit-estrê, de la

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ruine de son fils. De sorte que se sentant entièrement chargée de toute la faute, elle se mit à la rejetter sur le frère sitost qu'il fut de retour; le blasmant avec injures et menaces de ce qu'il avoit fait une si aigre ambassade à Oreste; à quoy le frère ne respondant cette fois-là, ni les autres depuis, sinon qu'en ce faisant il avoit exécuté ses Gommandemens exprès, elle fut pour sortir hors du sens, son mari mesme rejettant la faute sur elle.

Ce soir-là mesme, Oreste fut chez les parens les plus confidens raconter son désastre, se plaindre de la barbarie 3e sa mère, leur contant comme, pour avoir esté trois jours aux champs avec le Pontife, qui avoit prins la peine de venir depuis peu la treuvêf au logis pouf obtenir une licence

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perpétuelle pour Oreste, de manger, coucher, et s'aller promener avec luy quand l'occasion s'en présenteroit (ce qui estoit véritable, ayant mesme obtenu du père de mener Oreste en Italie avec luy au printemps) : pour avoir esté, disoit-il, trois jours aux champs avec luy sans licence particulière, qu'il n'avoit point voulu demander, tant pour ce qu'elle avoit desjà esté donnée générale au Pontife, que pour l'affront de la sole receu le samedi, on avoit vendu et donné tout son pécule, puis le chassoit-on du logis. De là il fut embouscher le Pontife, à ce qu'il eust à dire conformément à ce qu'avoit dit Oreste à son frère devant le valet, si d'aventure son père le venoit treuver ; comme il ne manqua pas de faire le vendredi ensuivant. Mais il

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n'apprit rien de nouveau, sinon qu'Oreste estoit résolu d'aller à Constantinople avec le comte Marcheville, qui y alloit ambassadeur; auxquelles nouvelles la mère vint elle-mesme avec le père prier le Pontif e de vouloir destourner de ce voyage si périlleux leur fils, auquel ils le prioient de les vouloir faire parler une fois seulement : ce qu'Oreste n'ayant jamais voulu faire, ils conclurent enfin que le Pontife le persuaderoit de retourner au logis, où ils luy promettoient toute seureté et bon traitement.

Le lendemain, le frère partit pour Angers, et Isabelle fut envoyée à Fontenay avec la sœur préparer les logemens, la mère devant y aller le jour d'après. Oreste se voyant ainsi privé de l'assistance de l'un, mais surtout de la présence de Tau-

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ire, et songeant aux moyens de la pouvoir recouvrer, il Gommenceâ à entendre aux offres que luy fit le Pontife de le restablir chez luy; il laissa néantmoins escouler quelques jours pour tesmoigner qu'il avoit véritablement dessein de faire ce voyage, et à cet effetj il commencea à faire faire équipage pouf partir. Cependant la mère, ennuyée de plus attendre, s'en alla à Fontenay : qui estoit ce que désiroit le plus Ofeste, sachant bien que ses conditions se traiteroient plus avantageusement avec son père seul, Comme il arriva; car le Pontife obtint que premièrement Ton ne parlerôit plus du passé : que l'on fournifoit dans le niois d'Octobre argent à Oreste pour aller en Italie, et que cependant il ne seroit point dblifé d'âllër demeurer à Fgntenây * pour

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lequel dernier article, en bon François, toute la farce avoit esté jouée, Oreste n'estant sorti du logis à autre intention que pour laisser passer quelques quinze jours pendant lesquels sa mère iroit à Fontenay, et ainsi se libérer ab hac rustieatione (i), qui ne pouvoit estre que fort dangereuse et fâscheuse pour luy, y ayant bien moins de commoditez de pouvoir parler à Isabelle que dans la ville.

Ainsi donc les pactes estans faits et le Pontife s'estant obligé à les faire garder, il le ramena luy-mesme dans son carrosse â son père. Oreste pensant par cette rentrée s'estre mis à couvert de toutes les tempestes passées, il sentit d'abord un nouvel

(i) De eétté villégiàture.

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