‹ Les confessions de la marquise: suite et fin des Mémoires d'une aveugleChapitre 13 sur 17 · UO LES CONFESSIONS · texte numérisé non relu

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qu'elle est moins savante, et un peu plus bégueule. Elle ne pouvait se taire sur les doùs et sur les dépenses faites par sa mère à Tintention des philosophes.

— Ah! disait-elle, il m'en coûte plus de cent mille €cus de mon bien pour soutenir TEncyclopédie et ses suppôts. Ma mère leur aurait tout donné si elle eût vécu.

Il est certain qu'elle a fait des ingrats. Au moins n'est-ce pas le roi de Pologne, Poniatovsky, qu'elle nourrit et soigna lorsqu'il était ici un gentilhomme pauvre, et qui l'a fait venir à sa cour aussitôt qu'il fut installé sur son trône pour la recevoir à son tour. C'était un singulier spectacle que cette bourgeoise assez <5ommune, protégeant les beaux esprits et même les tètes couronnées. On voit de tout dans ce siècle-ci.

J'ai connu certainement ce que l'on est convenu d'appeler tout le monde : toute la cour, bien que je n'y <illasse guère; toute la ville, les gens que l'on voyait et que l'on voit, les gens de lettres et les artistes; et j'ai grande envie d'en finir avec ceux-ci, en apurant aujourd'hui mes notes, pour marcher plus vite. Le temps me presse; à mon âge, on n'est pas sûr du lendemain.

Ainsi fai même voulu voir Piron, dont j'avais tant jentendu parler, et que je trouvais si original de soutenir seul, contre tout un siècle, que M. de Voltaire est nn homme médiocre. Celui-ci en avait peur et le fuyait;

il est vrai qu'on ne sut jamais décocher une épigramme comme ce fils d'apothicaire. Il en cribla la philosophie et l'Académie aussi.

La docte assemblée l'avait écarté, à cause de sa fameuse ode; la Méiromanie lui en ouvrit les portes; malheureusement^ le roi refusa de confirmer la nomination.

A ce sujet, Piron disait un jour chez moi une chose que j'ai retenue.

— Au lieu des belles phrases que prodigue le récipiendaire, il devrait prononcer seulement : « Grand merci ! » A quoi l'autre répondrait : « Il n'y a pas de quoi. » Nous aurions ainsi beaucoup d'ennuyeux discours de moins , et ce serait un bienfait de la Providence.

Piron était aveugle comme moi; nous nous communiquions nos réflexions et nos observations à cet égard. 11 ne venait que rarement et quand il savait me trouver seule ; il détestait surtout la haute compagnie, devant laquelle il fallait se gêner. Sa conversation était un feu roulant de bons mots, d'épigrammes, même de méchancetés non déguisées. Lorsqu'on lui reprochait cette fougue de malices :

— Je ne puis m'en empêcher, répondait-il, il faut que je morde.

Voltaire même ne brillait pas auprès de loi. Aussi ne Taimait-il pas et fat-il même injuste emrers ed homme d'un esprit plus étincelant, mais non aussi yaste que le sien. Jugez donc ee qu'il fallait être pour se montrer plus étincelant que Voltaire I

Piron est mort en 73. — Il m'a laissé uo bâton, coupé dans les bois de son pays, et qu'il appdailli gaule aux ânes. Il s'en servait toujours et Mm% le geste de frapper à chaque épigramme. U écrint waHmm eu me renvoyant :

— Après moi, s'il en reste t

Un autre d'un genre bien opposé^ c'était M. Doiat, le père de la poésie à l'eau tiède, le faiseur de petits vers parfumés, dont le chevalier de Boufflers se mo* quait avec tant d'esprit. Quant à moi, il m'était insup* portable, et je me trouvai fourrée dans une aventure avec lui ; voici pourquoi :

M. Dorât était assez joli garçon; — il est fort changé à présent, on le dit malade. — Il plaisait aux femmes et elles ne le lui cachaient pas.

Une jeune dame que je voyais souvent et à laquelle

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j'ai promis de taire son nom en racontant cette aventure^ s^éprit du poête-oisean^ el s'en vint me conter son amoureux martyre , et me demander ce qu'il fallait faire en pareil cas, le galant n'ayant pas la mine de se soucier d'elle, ou plutôt n'osant pas lever les yeux jusqu'aux siens. Je l'engageai fort à se guérir, à se tenir tranquille, ne me souciant point de lui voir M. Dorât pour amant.

Elle me rétorqua madame du Ghfttelet et Yoltaire ; à quoi je répliquai, à mon tour, que M. Dorât était encore bien moins Voltaire qu'elle n'était madame du Châtelet.

Elle se retira mal satisfaite, je m'en aperçus. Cependant elle ne me dit (dos rien de cette belle passion ; je supposai qu'elle en avait pris une autre et je n'y songeai plus.

L'été suivant, sa belle-mère m'emmena avec elle à sa campagne ; nous y tombâmes sans être attendues. Madame de(*** s'embarrassa dans les compliments à notre arrivée ; je devinai qu'elle ne lui plaisait guère, et je ne me trompais pas.

Je compris qu'il fallait observer , et je n'eus pas beaucoup de peine, en voyant débarquer le lendemain M. Dorât dans tout l'empressement d'un nouveau fiancé. A ses premières paroles, au son de sa voix.

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je devinai qu'il n'en était encore qu'aux espérances aux tâtonnements; je me promis qu'il n'irait pas pi loin. Il fallait se hâtcr^ la petite dame me paraissa pressée.

Je recommandai d'abord à Pont-de-Veyle, qui no avait accompagnées, de ne quitter la place sous auci prétexte et de ne pas les laisser seuls une minute, me le promit et tint parole. Du reste, on les aurait sv vis à la trace : M. Dorât exhalait, suivant son habitud tous les parfums de l'Arabie.

il J'emmenai la douairière de'^^ mon ancienne aini

au fond du jardin^ et, là, j'entrai en matière sai préambule.

— Ma reine, lui dis-je, vous plait-il que momsiei votre fils soit coiffé de la main de M. Dorât; on ne 1 pas appelé à autre fin, et il est ici pour cela.

Mon amie fit un haut-le-corps d'étonnement.

— Cela est ainsi, et, si vous n'y mettez ordre, toi sera consommé demain matin. Quant à moi, je ne k consolerais point que la fleur des pois de la nobles

\, fût conspuée par un poéteriau de cet accabit, et je voi

■offre mes services.

— Mon fils avait bien besoin de s'en aller en AngL terre et de nous laisser cet embarras sur les bras î Qu

(, voulez -vous faire à présent? Monter la garde nuit <

jour, nous ériger en cerbères? Eh ! ma reine, souvenezvous de notre jeunesse : s'ils ont envie de se voir, ils s» verront malgré dous.

— Aussi je ne veux pas les empêcher de se voir, an contraire.

— Alors...?

— Alors, ma chère, il faut surtout les empêcher de^ s'aimer, et, si vous voulez me croire, rien ne sera plus, facile.

— Comment?

— C'est ce que je vais vous dire, j'ai déjà conçu mon^ plan. Je vous garantis demain matin le po^te en fuite^ et madame votre belle-fille guérie sans retour.

— Faites ce miraclô et vous serez le premier des médecins.

Nous combinâmes facilement notre affaire ; puis nou» rentrâmes au salon, où Dorât embaumait toujours et prodiguait les madrigaux à la douzaine. Pont-de-Veylô écoutait et ne comprenait pas toujours. Cette scène et ce qui s'ensuivit fut dans les imitations dont vous % parlé M. Walpole; c'était une des plus amusantes, il nft la chantait qu'en petit comité.

Un peu avant de se mettre à table pour le souper, lemaître d'hôtel apporta un flacon de vin des Açores, renommé par son mérite, et en offrit à la ronde, afin

d*ouvrir l'appétit. La jeune femme n'en buvait jamais ; mon ami Pont-de-Veyle et moi, nous nous excusâmes; Dorai voulut en faire autant ; mais la maitresBe du logis insista tellement, qu'il ne put s'empêcher d'en goûter et d'y revenir même, dans la crainte de la désobligar.

— N'est-ce pas qu'il est exquis, ce vin? dit-elle» Il vient des propriétés de ma famille, aux environs de Madère. Puisqu'il vous {dait, on le mettra près de vous à table et vous n'en boirez pas d'autre.

Dorât trouvait en effet le vin bon, mais avec un goût extraordinaire ; madame de*^^ prétendit que c'était le terroir, et que là était son mérite. Il n'eut garde de le nier.

On se mit à table, il causa, il dit des vers, il but, sans s'en apercevoir. On expédia pourtant le souper assez vite, et, sous prétexte de fatigue, nous nous séparâmes presque sur-le-champ, à la grande joie des amoureux.

Nous n'étions pas chez nous depuis dix minutes que le silence régnait partout. Bientôt, des pas discrets se Grent entendre dans le corridor, une porte huilée glissa sans bruit sur ses gonds. L'heure du berger avait sonné, et Dorât était dans la place.

Immédiatement après, la belle-mère s'en va doucement derrière luL, munie de son passe-partout de mai-

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tresse de maison, tout aussi graissé que les gonds de la porte, et donne deux tours de clef à la serrure ; plus moyen de sortir. Juste en même temps, un domestique armé se poste, dans le jardin, en sentinelle sous les fenêtres de la jeune duchesse. Le blocus était complet.

Cependant la belle €n était à sa première faute, et, qttek[iie envie qu'elle eût d'en commettre, eJIe eut ce moment de surprise et de pudeur dont on ne se débarrasse pas aussi vite qu'on k croit. L'amoureux à ses genoux protestait de sa flamme, de sa fidélité, vantait son bonheur, son délire, enfin ce qui se dit en pareil cas depuis que le monde existe, et se dira jusqu'à la consommation des siècles.

Taut à coup, il fait une grimace involontaire ; la plus impertinente douleur se déclare chez lui au moment le plus inopportun. La duchessele voit pâlir et s'inquiète.

— Qu'est-ce ? qu'avez-vous? demande-t-elle.

— Rien 1 l'émotion, la joie, mes transports contenus. •• Je souffre du cœur, cela m'àrrive souvent.

— Ah l il faut vûas soigner*

— Sans doute.

— Cela va-t-il mieux.?

— Non, au contraire.

Il UA peut plus se tromper sur ce qu'il éprouve ; cela n'a qu'un nom dans la langue française : une colique^

une effroyable colique^ tordait ses intestins, et menaçait de suites plus effroyables encore! Il voyait un abime devant lui ; il pâlissait, il souffrait à mourir et bientôt il se trouverait dans une position épouvantable.

— Hélas! madame, dit-il n'ayant plus qu'une pensée, celle de s'en aller, je me vois forcé de* rentrer chez moi ; je ne puis plus supporter cette torture. Pardonnez-moi, je vais essayer de me remettre ; laissezmoi espérer que demain...

— Oh! oui, demain! mais retournez à votre chambre, prenez du repos ; votre visage est défait à m'épouvanter.

Il lui baisa la main à la hâte, balbutia des exeuses et courut vers la porte, ne sachant s'il aurait le temps d'y arriver, n se jette sur le verrou, le tire, veut ouvrir ensuite : point! résistance absolue, le pêne tient, et pas de clef! La dame court â la porte, elle essaye à son tour de l'ouvrir, elle n'est pas plus adroite.

— Mon Dieu! comment faire? Nous sommes enfermés!

— Et je ne puis rester ici, il faut que je m'en aille.

— Je ne veux pas que vous y restiez, reprit-elle; car elle commençait à se dégriser un peu par la frayeur du scandale et de sa belle-mère. Que dire demain matin?

— Et d'ici là... Mon Dieu ! madame, je ne puis plus y tenir; c'est à en devenir fou!... Ah! la fenêtre!

II y court; c'était au premier étage d'un château, audessus d'un rez-de-chaussée fort élevé ; la distance n'était pas mince ; mais le pire, c'était la sentinelle, continuant son pas impassible, et le canon de son mousquet brillant à la lune. Il n'y avait pas d'évasion à tenter par là. Rien 1 rien ! renfermés ensemble, et le malheureux voué aux dieux infernaux!

Il avisa la porte d'un cabinet, espérant une issue, espérant au moins s'enfermer et trouver un soulagement dans la solitude. Pas d'issue d'abord, pas un récipient et pas moyen de s'enfermer dans ce petit coin. La duchesse commençait à deviner de quelle incommodité son poète était atteint. Force lui fut de le deviner tout à fait ; car il arriva un moment où la nature fut la plus forte et brisa toutes les barrières.

Le jeune homme s'évanouit de souffrance et de honte ; quant à elle, elle s'était sauvée à la fenêtre la plus éloignée de lui, ayant sous son nez un flacon d'eau de senteur, et jurant qu'on ne l'y prendrait plus.

Dorât restait ainsi par terre, embaumé et exhalant des odeurs à renverser une procession de capucins. Ils ne se disaient pas un mot, ils ne se regardaient pas, ils eussent voulu, l'un et l'autre, être à cent pieds sous

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