‹ Les confessions de la marquise: suite et fin des Mémoires d'une aveugleChapitre 14 sur 17 · II · texte numérisé non relu

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terre. La douairière s'en alla donner tout doucement un tour de clef pour ouvrir la cage, et se sauva chez elle» Ils ne Tentendirent pas ; cependant il fallait aviser à quelque chose. Dorât se leva et retourna vers cette fatale porte, qui, cette fois, s'ouvrit toute seule. Je vous jure qu'il ne demanda pas son reste et qu'il fut bientôt retourné dans sa chambre.

La duchesse ne se dérangea point qu'elle ne l'eût entendu s'éloigner. Elle ne se rendait pas compte de ce qui s'était passé, de ces obstacles levés soudainement et de cette maladie intempestive. Elle appela sesfemmes pour réparer les désastres, et leur dit qu'elle avait été malade ; ce qu'elles voulurent bien croire, n'ayant aucune raison de supposer le contraire.

Lorsqu'on se réunit pour le déjeuner, on remit à la duchesse un billet de M. Dorât, lui offrant ses excuses et ses regrets : une lettre arrivée le matin même par un exprès le rappelait à Paris et le forçait de partir sui^ le-champ.

— J'en suis fâchée, dit la douairière, j'aurais été charmée de passer quelques jours avec lui. C'est un homme charmant : ne le trouvez-vous pas, ma fille ?

— Mais, madame, je ne sais... je crois... je n'y ai pas fait attention.

La conversation en resta là.

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Jamais Dorât et la duchesse ne se revirent depuis ce moment. Lorsqu'ils se rencontraient, ils se sauvaient Tun de l'autre, et ne semblaient point se connaître. Le mieux, c'est que la duchesse en a pris l'abomination de l'amour, et qu'elle en est restée la plus honnête femme de la cour. Depuis qu'elle n'est plus jeune, elle m'en a grande obligation, et m'en remerciait encore l'autre jour.

Pour M. Dorât, j'ignore s'il m'a accusée de son malheur, mais il n'a plus reparu chez moi.

Les philosophes sont comme les confesseurs qui ont la manche large, Âinsi^ M. Diderot et consorts s'épuisent à chanter la liberté, à proclamer la haine des tyrans, à préconiser le gouvernement de la république, • dont ils appellent Tavénement de tous leurs vœux. Cependant, l'impératrice de Rusâe ayant acheté, en différentes fois, la bibliothèque de Diderot quarante mille livres à peu près, en mettant pour principale clause qu'il en aurait soin et la conserverait jusqu'à sa mort, il a fort bien accepté ses bienfaits et a divinisé cette

grande Catherine, la traitant de philosophe, sans doute pour l'acquit de sa conscience.

Il a même poussé la complaisance jusqu'à oublier les peccadilles de la czarine, qui fussent devenues d'épouvantables désordres, si un autre souverain s'en fût permis la pensée. Et toute la secte de crier : a Hosannah I » J'ai souvent causé de cela avec Voltaire, qui se contentait de sourire et de me répondre :

— Que voulez-vous, madame ! il faut bien passer quelque chose à la nature humaine.

Son sourire seul me parlait et me disait sa pensée. Il ne s'en vit jamais de plus fm ni de plus éloquent. Lorsqu'il était jeune, sa physionomie avait un charme que je ne puis rendre. La statue de Pigalle, à ce qu'on m'assure, le rappelle beaucoup. Hélas ! je n'en jugerai point.

Il soutenait cependant sa livrée de tout son pouvoir et de sa bourse, et de ses bontés. Ainsi, il fit venir à l'jrney M. La Harpe, avec sa femme, ses enfants, ses guenilles, tout son ménage, parce que celui-ci no vivait qu'avec peine à Paris. Pour l'en récompenser, La Harpe lui vole un chant de sa Guerre de Genève, qu'il ne voulait pas faire connaître encore, et le répand partout avec des commentaires. Mille désagréments arrivent au patriarche; il prend des renseignements et il

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apprend, à n'en pouvoir douter, d'où lui est décochée cette trahison.

Justement irrité, il fît des observations et des plaintes. Son hôte, de sa chambre même, à Ferney, lui répondit les lettres les plus désobligeantes et les plus désagréables, des impertinences en quMre pages.

M. de Voltaire ne les supporta pas ; il chassa l'ingrat qui lé méconnaissait, en sorte que le bruit de ce vilain trait se répandit parmi les philosophes. Craignant de faire du tort à cet élève, il nia ses torts et se rejeta sur des circonstances qu'il n'expliqua pas.

Rien n'est bilieux, méchant, vipérin, comme ce La Harpe. Enfant trouvé et nommé par ses sauveurs du nom de la rue où il gisait sur le pavé du roi, il n^a jamais pu pardonner à la société cette faute de sa naissance. Il voudrait être le premier partout, il se croit mn génie et n'admet de décision que la sienne.

Un jour, il m'arrive, je ne le connaissais pas du tout; il venait de la part de Voltaire, disait-il, pour me parler de Tancrède; je vous demande un peu pourquoi il avait besoin de me parler de Tancrède ? et vous allez voir comment!

— Madame, avez-vous vu Tancrède?

— Oui, monsieur, répondis-je tout étonnée.

— N'est-il pas vrai que c'est sublime ?

iO.

— Oui, c^est sablimel c'est sublime, en vérité l £asuite?

— Eh bien , madame, j'y étais l'autre joar, avec M, d*Argental. À côté de nous se trouvait, daas le parterre, un étranger qui criait, pleurait, applaudissait. Je me tournai de son côté, et je lui dis :

» — N'est-ii pas vrai, moosi^r, que ce Voltaire est un grand homme?

» Le nigaud me répond tout bonnement :

» — Oui, monsieur, ça est fort propre, fort propre^ assurément.

» Qu'en dites- vous, madame?

Je ne voyais pas dans tout cela le prétexte d'une visite chez une dame qu'il ne connaissait pas. Gomme je ne répondais point, il reprit :

— Ah! madame, y a-t-il rien de plus étrange que ce qui se passe aujourd'hui? Connaissez-vous le médecin qui dénoue , le médecin qui guérit de tout en dénouant?

— Non, monsieur.

— Faites-le chercher, il vous dénouera les yeux et vous y verrez clair. Toutes les maladies se connaissent au pouls, et les nerfs en sont les seules causes ; en les dénouant, on est guéri ; les nerfs noués font tout le mal. Il vous étend sur un lit et vous dénoue. Il vous fait un

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msH affreux^ vous criez, vous lui donnez une poignée d'écus, et vous dansez la gigue ensuite. Molière, où es4u?N'esl-ee pas d'un ridicule indicible?

— Oui, monsieur; mais...

— Et cette autre mode des cafés, la connaissez-vous ?

— Mais non, mais non, monsieur; je voudrais savoir...

— Ce que c'est? Très-volontiers. Chaque dame élégante tient café à présent, et voici la façon de s'y prendre. On choisit un jour, et Ton place dans une grande salle de petites tables à quatre places au plus; elles sont garnies de jetons, de cartes et de tout ce qu'il faut pour jouer. Sur d'autres, on met du vin, du café, de la limonade, etc. La maîtresse de la maison est assise à une façon de comptoir, avec des oranges et des gâteaux devant elle; elle est vêtue à l'anglaise, une robe courte, un tablier de mousseline, un fichu pointu^ un petit chapeau.

» Les liqueurs sont sur la tablette de la cheminée ; les laquais, en veste blanche éi bonnet blanc; on les appelle garçons. La maîtresse de la maison ne se lève point, on va lui parler ; et, dans la salle à manger, on a établi aussi de petites tables numérotées, et qu'on tire au sort, aQn de ne point amener de discussions. On ne doit manger qu'une poule au riz, une seule entrée et

un entremets; quelquefois une forte pièce de rôti. Cela est économique, mais cela ressemble aussi aux enfants jouant à la dînette ; ne le trouvez-vous pas ?

J'avais pris mon parti de cet homme; je pensais qu'il finirait bien par dire ce qu'il avait au fond de son sac, et je l'écoutais comme une gazette. Tout ce monde dont il me parlait là n'était pas le mien ; mais je m'instruisais à l'entendre.

— N'y a-t-il pas d'autre nouveauté? repris-je pour le lancer.

— Oh I que si fait, il y en a... Aux cafés, on ajoute les proverbes ; on en joue partout. J'ai assisté l'autre jour à une scène curieuse en ce genre, chez madame Thélusson. Hume, vous savez bien^ Hume, l'historien anglais, l'ami de Rousseau, ce grand et gros homme, était venu dans l'intention de remplir un rôle. On lui donna celui d'un sultan entre deux sultanes; il devait employer son éloquence à s'en faire aimer et leur offrir des consolations dans des chagrins supposés. U se plaça sur un sofa ; on lui choisit les plus jolies femmes de Paris ; il se mit à les regarder l'une après l'autre, puis il se tapa sur le ventre, sur les cuisses, et leu? dit d'un air ébahi :

y) — Eh bien , mesdemoiselles, eh bien , vous voilà donc?... Eh bien, vous voilà ici?

» Et ainsi de suite pendant un quart d'heure.

}) Une des esclaves, impatientée^ se lève, et s'écrie en retournant à sa place :

» — Ah I je m'en étais bien doutée, cet homme n'est bon qu'à manger du veau.

B Vous jugez que la demande et la réplique nous firent beaucoup rire.

— Je le comprends, c'était en efifet très-drôle, et M. Hume me parait d'ici singulièrement affublé.

— Ah 1 madame, ne savez-vous pas ce qui est arrivé à M. le lieutenant de police? Je vais aussi vous l'apprendre. Il devait aller à un repas de cérémonie, et il lui fallait absolument une perruque. Cette perruque, commandée et recommandée à cette intention, n'arrivait cependant pas. Un valet de chambre va la chercher; le perruquier fait ses excuses : sa femme était accouchée et l'enfant était mort, mais la perruque était faite ; dans tout ce trouble, on avait oublié de la porter; elle était prête, et dans une boite que l'on présenta au valet.

» — Regardez-la d'abord, vous verrez qu'elle est parfaite.

» On ouvrit la boîte et l'on y trouva le corps de l'enfant mort de la veille.

» — Ahl mon Dieul s'écria le malheureux père.

i;d LES CONFESSIONS

les prêtres se sont trompés, ils ont ent^cé la perruque I

» M. le lieutenant de police est allé à sa cérémonie sans une perruque neuve, et, qui pis est, il a fallu un ordre de Tarcbevêque, un procès-verbal et des écritures à n'en plus finir pour enterrer l'enfant et déterrer la perruque.

Il s'arrêta. J'en étais fâchée; il m'amusait, bien que je le trouvasse le plus singulier du monde.

— C'est donc fini, monsieur? il n'y a plus rien pour cette fois?

— Non, ce n'est pas fini^ madame : il y a encore le piocès de la marquise de Saint-Vincent. Elle a fait faire des culottes à un abbé, et ne veut plus les payer, à présent qu'elles sont usées ; l'abbé en est incapable ; de sorte que le tailleur réclame et qu'elle sera condamnée sans doute. U y a un proverbe : Qui casse les v^rres^ les paye,

— Je vous remercie mille fois de vos renseignements ; néanmoins, nous sommes éloignés de M. de Voltaire. Vous veniez de sa part...

— Oui ; c'est-à-dire jusqu'à un certain point. Il m'avait si souvent parlé de vous, de votre esprit, de votre conversation délicieuse; j'en ai voulu juger moi-môme : je le trouve au-dessous de la vérité.

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— Monsieur, vous êtes bien honnête. En effet, j'écoute fort bien ; on me Ta toujours dit*

n me regarda avec ses yeux de charbon rouge et comprit. Il se connaissait en éptgrammes.

— Vous ai-je ennuyée, madame?

— Non, certes, monsieur, au contraire.

— Eh bien, donc,

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

C'est Boileau, notre maître à tous, qui l'a dit... Ah! pardon, madame, est-il vrai que Ton vous ait fait des vers sur votre tonneau, et que vous en ayez répondu ?

— Rien n'est plus vrai, monsieur^

— Et ne pourrait-on les connaître?

— Parfaitement. Je vous dois bien cela pour toutes vos nouvelles.

— Madame, j'aime les nouvelles de passion; je vous drais être gazetier.

— Il ne vous est pas difficile de le devenir.

— J'y songerai.

Aussi le fit-il pour le compte du czar ou de la ezarine, je ne sais pas au juste.

Pour comprendre ces vers, il faut savoir qu'au lieu de fauteuil, je m'étais fait faire une manière de tonneau de ravaudeuse, Uen rembourré, et qui me ga-

fondée de la dame. Helvétius s'en amusait beaucoup et ne cessait de la prêcher sur l'accomplissement de leurs doctrines.

— Imitez-moi, disait-il, je ne m'y oppose point et je ne vous ferai pas de reproches; nous mangeons à plus d'une table, nous buvons dans plus d'un verre ; pourquoi n'aurions-nous qu'un seul amour?

En ceci, il était conséquent, et je ne sais trop ce que la duchesse eut pu répondre; je sais seulement ce qu'elle fit : elle lui obéit strictement.

En ce moment, la mode était aux géomètres ; les femmes s'arrachaient Maupertuis, qui se promenait aux Tuileries en habit de carnaval, et dont le ridicule passait tout ce qu'on a jamais pu voir ou imaginer. M. Helvétius, qui voulait beaucoup de femmes, s'imagina que cela tenait aux figures et aux problèmes, et se mit à en faire aussi. Il n'y eut sans doute pas le succès qu'il en al tendait, puisqu'il s'en lassa, et se jeta dans la poésie ; le roi de Prusse ayant confisqué Maupertuis, la géométrie tomba.

La poésie d'Helvétius tomba aussi ; son poëme du Bonheur^ prôné par les gens de lettres, était voluptueusement ennuyeux ; il comprit qu'il fallait essayer d'autre chose, sa voie n'était pas là, et il se mit à composer cet immense volume de VEsprit^ qu'on pourrait

encyclopédique ; on y voit des pasteurs, le dictionnaire la main, cherchant Tarticle Tonnerre j pour entendre à ce qu'ils disent eux-mêmes d'une tempête.

— Ah I madame, que cela est charmant I cela vaut tout le poëme.

— Ce n'est pas moi qui dis cela, monsieur ; c'est M. Walpole.

— Celui qui a fait la Lettre du roi de Prusse à Rousseau ?

— Lui-même.

— Il a bien de l'esprit 1

— Je suis charmée que vous lui en trouviez, monsieur.

— Madame, je m'y connais, vous pouvez le lui écrire de ma part. Il se fait tard, j'ai l'honneur de vous saluer. Je suis enchanté de vous avoir vue, et surtout d apprendre que vous ne lisez guère TÉvangile et que vous ne jeûnez point.

Il n'est jamais revenu.

Sophie Arnould avait une fois chargé Thomas,

autre soldat obscur de l'armée des philosophes, u. il

d'une affaire de cheminée, avec le ministre de Paris*

— Mademoiselle, lui dit-il, j'ai vu M. le duc de la Vrillière, je lui ai parlé de votre cheminée, d'abord en citoyen, ensuite en philosophe.

— Eh ! monsieur, ce n*était ni en citoyen ni en philosophe qu'il fallait parler, c'éjLait en ramoneur.

Ceci me revient à propos d'un autre philosopha, qui n'était pas fait pour Tetra, et qui le fut envers et contre tous. Il aurait dû rester ramoneur, c'est-à-dire ter-mier général ; il vivrait encore, peut-être.

Je veux parler de M. Helvétius et de son fameux livre de VEsprit^ entrepris en vue de Y Esprit des lois de M. de Montesquieu, duquel j'avais dit :

— C'est de l'esprit à propos des lois.

Mais le coup fut manqué, et cet Esprit n'eut pas d'«s^ prit du tout, ni de succès non plus, s'il obtint la perse** cuti on.

M. Ilelvélius était le fils du médecin de la feuereine^ qui venait de Hollande. Il obtint de très-bonne heure une place de fermier général, et cette charge, jointe à la fortune que lui laissa son père, le mit en posture des plus riches parmi ceux de son espèce. Il était bien fait, do bonnes façons, et il aimait les femmes jusqu'à la folio.

Ci qu'il eut d'aventures c'est pas croyable; il chan^-'

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geait de maîtresses comme d'habits ; il eu avait plusieurs d'établies chez lui, qui étaient de mois, d'année, comme les capitaines des gardes^ ou les premiers gentilshommes de la chambre. Il les faisait appeler suivant sa fantaisie, et donnait des diners, des soupers dont on parlait dans tout Paris, et où il conviait les mauvais sujets de la ville et de la cour.

Cela alla ainsi plusieurs années; puis il lui poussa des ailes pour voler plus haut, et il rencontra je ne sais où la comtesse d'Au. .. J'ai vergogne de nommer une femme de qualité dans des conditions semblables, à moins qu'elle ne s'affiche elle-même, comme madame du Châtelet.

Madame d'Au... recevait beaucoup de monde, beaucoup de beaux esprits et de gens de lettres ; elle était une manière d'esprit fort, affichant l'athéisme, et se parant de ses opinions extravagantes. Il va sans se dire qu'elle était philosophe et que la ribambelle de ces parpaillots la suivait, attentive à ses bons diners et à sa maison ouverte.

Helvétius lui plut infiniment, elle ne chôma de le lui dire et de le lui prouver. Il lui donna des fêtes, il lui offrit des galanteries de toutes les façons et il eut encore la complaisance de ne pas crier tout haut que c'était pour elle. On ne fit que le deviner.

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