S4 LES CONFESSIONS
Sur ces entrefaites, une autre folle, la duchesse de C***, entendit parler de cette belle union et se mit en tête d'en avoir sa part. Elle avait autant d'esprit que la d'Au... et plus d'éloquence peut-être; elle n'avait pas le tort de s'astreindre à un seul amant, elle en prenait suivant son caprice ; ce qui ne l'empêchait pas d'être jalouse à tout tuer autour d'elle, si on lui manquait en la moindre chose.
Elle tomba un jour comme une bombe chez la comtesse, au moment où Helvélius y trônait, et la conversation s'engagea entre eux tous, sur le terrain où Ton voulut la mettre.
Les voilà, hurlant à qui mieux mieux qu'il n'y avait point de Dieu, que le hasard faisait tout en ce monde, que le hasard avait tout créé, et que nous étions des marionnettes de premier calibre, bonnes à présenter sur un théâtre, ayant chacune notre rôle tracé et le jouant suivant notre fantaisie ou notre talent
— Et l'amour, monsieur, que pensez-vous de l'amour? demanda en minaudant la duchesse.
— L'amour, madame, l'amour? C'est une nécessité, c'est un plaisir, comme les bons dîners, comme le vin vieux et les gelinottes ; en amour, il n'y a que le physique de bon ; le reste ne vaut pas un fétu et ce n'est pas la peine d'en parler.
— Mais le cœur, monsieur, le cœur?
— Le cœur, madame? C'est un viscère ; il concourt comme les autres aux suprêmes jouissances que la nature nous révèle ; seul, il est impuissant à rien sentir, à moins que l'imagination ne Tinspire.
— Selon vous, alors on n'aime que physiquement?
— Selon tous ceux qui voudront être de bonne foi, madame ; vous-même peut-être, vous avez trop d'esprit pour vous livrer aux extravagances du sentiment, et, pour moi, je n'y crois point, mais point du tout.
La duchesse trouva la doctrine mirifique; elle ajouta seulement, comme conclusion :
— Monsieur, il faut être bien sûr de son fait et payer rudement de sa personne pour oser lever un pareil étendard.
Elle ne se contenta pas de le supposer, elle voulut savoir à quoi s'en tenir; bientôt elle partagea les exploits du philosophe avec la comtesse d'Au..., et même, à force d'agitation, elle parvint à l'emporter sur elle, 11 quitta l'une pour l'autre. Celle-ci, régnante, voulut être absolue, elle essaya de chasser le fretin des sultanes habitant la maison de son amant. Quant à ceci, elle y perdit son latin, il les garda.
On ne finirait point si Ton racontait la quantité d'extravagances auxquelles donna lieu la jalousie très-
j'accepte votre fortune pour vous donner plus que vous ne m'offrez. Je vous dévoue mon existence, mon avenir; comptez sur moi, je veux être et serai une honnête femme.
Elle lui tint parole. Ils se retirèrent ensemble à la campagne ; elle y passa sa jeunesse, venant à peine; deux ou trois mois d'hiver à Paris, ne voyant que la société de son mari, ayant renoncé à tout pour lui plaire et ne se permettant pas même une démarche sans l'approbation de M. Helvétius. Il fut plus favorisé qu'il ne méritait de l'être; d'autant plus qu'il ne changea pas grand'chose à ses habitudes et qu'il conserva son sérail, non pas chez lui, mais ailleurs, toujours par philosophie.
Ce livre de l'Esprit lui valut la persécution de la cour, celle des dévots et des jésuites, des jansénistes aussi ; pour la première fois, ils se trouvèrent d'accord, ce qui fit presque un scandale chez leurs partisans. Helvétius en eut la tête tournée, il ne s'y attendait pas. Il s'en alla en Prusse voir le héros des philosophes, qui le prisa fort peu et le reçut mal ; puis, en Angleterre, d'où il revint affolé ; il voulait absolument nous faire à l'image et ressemblance de ces chers insulaires, et, soit dit sans offenser M. Walpole, nous n'y aurions pas gagné.
DE LA MABQUISE 189
De retour en France, il se prépara à lui-même, selon les receltes de son père, de petits philtres amoureux, qui lui rendirent une vigueur factice, mais qui le tuèrent en quelques mois, aidés d'une goutte opiniâtre, leur sœur aînée. Madame Helvétius aimait son mari et fut inconsolable puendant bien longtemps.
Aujourd'hui, elle a découvert des charmes immenses à la race féline, elle vit entourée de quinze ou vingt angoras de toutes les couleurs. On en raconte des histoires précieuses, je ne m'amuserai pas à les répéter.
Les philosophes se réunissaient beaucoup pour parler, mais aussi beaucoup pour souper et pour boire; non qu'ils s'enivrassent, mais ils s'excitaient, et les utopies, les systèmes et les discussions allaient leur train. Ils ont continué jusqu'à présent ; la politique s'en mêle beaucoup, ils veulent tout culbuter et on ne les y aide que trop I M. Necker a beau les retenir, il ne sera pas assez fort, je le crains ; et tout s'écroulera avec lui, môme nous, c'est-à-dire même la France, car, moi, je n'y serai plus.
i(j() LES CONFESSIONS
J'ai dit quelques mots de la mort du président Renault; je retrouve, à cette époque de mon jounml, un grand article au sujet de mes griefs contre lui, et du peu de regrets que j'eus de le perdre ; il m'avait beaucoup aimée, et puis il avait cessé de m'aimer et s'était mis du côté de la demoiselle Lespinasse au point de la Touloir épouser; je n'avais pu lui pardonner cela, bien <jiie je ne m'en plaignisse jamais et qu'on nous crût les meilleurs amis du monde.
C'était un parfait égoïste, il le prouva bien, en ne laissant dans son testament pas un legs à un seul de ses amis; il ne nous nommait même point. C'était incroyable pour ceux qui ne le connaissaient pas comme îioiis; quanta moi, je n'en fus pas étonnée.
En ce moment, Rousseau était à Paris, où il ne jouait <ja'un rôle de marionnette do Nicolet; les paltoquets de la philosophie, et du plus bas étage encore, étaient les seuls qui s'occupassent de lui. Le prince de Luynes, ■iin bon jeune homme qu'il était, lui avait offert un asile qu'il dédaignait, comme il dédaignait à Paris tous ses -amis de qualité. Il refusa de voir mesdames de Tîouf-
DE LA MAUQUISE 191
fiers, la maréchale de Luxembourg, et toutes ces dames assez folles pour courir après ses bonnes grâces. C'était bien fait.
J'en viens à cela pour raconter une chose que je ne me charge pas d'expliquer, et à laquelle donna lieu la mort du président Hénault, et aussi la présence de Rousseau à Paris; plus, celle du roi de Suède, Gustave III, actuellement régnant, et qui venait de succéder à son père, dont il avait appris la mort ici.
Ce prince est charmant d'esprit, d'affabilité et de dignité simple.
Il m'avait fait l'honneur de m'engager à souper ; je connaissais M. de Creutz, son ambassadeur auprès du roi-
Nous n'étions pas nombreux à ce souper de Sa Majesté Suédoise : les deux duchesses d'Aiguillon, le comto de Creutz, M. de Sestain, le jeune frère du roi et son gouverneur, voilà tout.
On s'occupait fort de la mort de madame Brillant, la chatte de la maréchale de Luxembourg, âgée dû quinze ans et qu'elle aimait beaucoup. C'était un deuil général parmi les amis de la duchesse, qui avait pris la chose au grave et recevait les compliments de condoléance, comme pour lamort d'un parent; encore certains de ses cousins lui eussent coûté moins de larmes, voire
môme peut-être le mari de sa petite-fille, le duc de Lauzun, qu'elle n'adorait pas.
La maréchale avait la superstition du vendredi ; madame Brillant était morte un vendredi ; tous ses malheurs arrivaient ce jour-là à la pauvre duchesse, et celui-ci était le dernier. On en fit la remarque.
— Ah ! dit madame d'Aiguillon la douairière, avoir perdu madame Brillant et être méprisée de Rousseau, qui ne veut pas absolument la voir et copie sa musique dans un grenier, c'est trop de malheurs en même temps î Elle accuse une sorcière de lui avoir jeté un sort; elle croit aux sorcières et aux vendredis, la bonne maréchale.
— N'y croyez-vous donc pas, madame? dit le roi très-sérieusement.
— Pour cela, non, sire.
— Et vous, madame? me demanda-t-il.
— Ni moi non plus, sire.
— Ces dames sont des esprits forts, répliqua M. de Creutz ; en France, à présent, on ne saurait être autre chose.
— Cependant j'ai trouvé en France un magicien des plus étranges, et j'y crois, moi; j'ai le malheur d'y croire.
— Le malheur, sire? C'est un grand bonheur, selon
moi, que de croire à quelque chose. Où avez vous déterré un sorcier sur le pavé de la grande ville ?
— Dcsirez-vous le voir, madame?
— De grand cœur.
— Et moi aussi !
— Et moi aussi !
L'écho fut général.
— Rien de plus facile. Monsieur Schiffer, faites atteler des chevaux à un carrosse et allez le chercher surle-champ. On assure qu'il fait revenir les morts.
-=- Je veux qu'il nous fasse parler à madame Brillant, dit la jeune duchesse. Nous saurons ainsi si les bêtes ont une âme.
On bavarda sur ce sujet pendant assez longtemps, — avec la meilleure volonté du monde, je ne puis appeler cela causer, — et enfin le sorcier arriva. C'était un homme assez vieux, bien plus vieux assurément qu'il n'en avait l'air, avec les cheveux blancs, la barbe dans toute sa longueur, et tombant jusqu'à la moitié de sa poitrine ; je crois que cette barbe était fausse et qu'il la mettait seulement pour rendre ses oracles. Il salua gravement, mais avec une sorte de fierté, même le roi, qui s'était avancé au-devani de lui, en lui disant quelques paroles gracieuses.
— Que désire de moi Voire Majesté ? demanda-t-iU
iU LES CONFESSIONS
— J'ai entendu parier de vous, monsieur; je comptais aller demain chez vous, pour vous prier de me dévoiler mon avenir; ces dames ont désiré assister et participer à cette séance, et je vous ai envoyé chercher à une heure indue peut-être.
— Toutes les heures sont bonnes pour moi, sire : je n*ai point de sommeil et la nuit m'est propice, au contraire. Je suis aux ordres de Votre Majesté, bien que j'eusse préféré, je l'avoue, ne pas être interrogé par elle.
— Pourquoi ?
— J'ai déjà tiré l'horoscope de Votre Majesté.
— Ah ! et il est funeste ?
Le sorcier ne répondit pas.
— Ne craignez point, monsieur, je suis déjà prévenu. Une sorcière du port, àStockholm, m'a prédit uûê mort violente. Je serai, à ce qu'elle assure, asssassiné dans une fête. Est-ce là ce que vous avez vu?
— Oui, sire, et d'un coup de pistolet.
Personne ne répondit, nous étions tous glacés de peur. Cette coïncidence était si singulière ! On a beau ne pas croire, on est frappé. C'est le secret de la puissance de ces astrologues et jeteurs de sort. Ils effrayent par des apparences et des hasards.
— Voyons, reprit gaiement le roi, cela doit être curieux; que faut-il faire pour vos expériences?
— Votre Majesté souhaite-t-elle d'abord interroger les cartes ?
— Sans doute ; interrogeons tout ce qu'on peut interroger.
— - Cela vous mènera loin, sire! reprit cet homme d'un air capable.
— Voyons les cartes. Est-il vrai que vous mettiez les vivants en relation avec les morts?
— Oui, sire, lorsque les vivants ont assez de courage pour cela.
— Le courage ne manquera pas; soyez aussi sûr de vous que je le serai de moi.
On fit apporter une grande table ; le devin — dontj'ai oublié le nom et qui était un ami du comte de Saint- Germain, que j'ai souvent vu chez Choiseul, — le devin tira d*unsac qu'il avait apporté des cartes particulières, fort larges et fort longues, peintes à la main et d'un dessin très-curieux. Il plaça à côté un globe de verro creux et ouvert par en haut, une sorte de bocal sans pied, dans lequel il répandit une eau rousse, qu'il lira d'une petite bouteille.
Il avait encore dans sa boutique infernale une manière d'arbrisseau en émail fiché en terre, et portant des fleurs toutes formées en boutons ; les feuilles s'épanouissaient à Tentour; c'était travaillé avec un art