DO LES CONFESSIONS
mettant tout en œuvre pour le détruire dans son esprit. 11 crut qu'il y parviendrait, qu'il aurait ensuite la , chance belle. 11 imagina donc que madame d'Épinay était folle du marquis et que celui-ci n'était pas éloigné d'y répondre. II comptait sur k jalousie ; ce qui, pour un philosophe^ ne prouve pas une grande connaissance du cœur humain. Il va sans dire qu'il ne réussit à rien du tout^ pas même à la persuader de cette passion prétendue.
Lorsque la lettre anonyme arriva, lorsque le marquis et la comtesse se furent expliqués, tous les deux lui racontèrent le fait ; il n'hésita pas à accuser madame d'Épinay d'être l'auteur de cette infamie, laquelle venait certainement de sa Thérèse; cette fille remplissait de ses cris la vallée tout entière, et racontait à tous les échos rinfidélité de son amant. Ni madame d'Houdetot, ni M. de Saint-Lambert ne croyaient la tendre Emilie capable d'une pareille saleté. Ils se réservèrent donc de n'en rien dire; mais Rousseau prétendit que cela ne pouvait se passer coname cela, et qu'il apprendrait à cette femme ce que c'était qu'un honnête homme accusé à tort.
Il écrivit la lettre d'injures dont j'ai parlé, en réponse à une autre, toute affectueuse, que lui avait adressée sa bienfaitrice. Cette lettre, il la cite et il s'en vante
dans ses abominables Confession^ où il se montre capable de tout. Jamais on ne pourra dire plus de mal de lui qu'il n'en a dit lui-même.
Madame d'Épinay était bonne jusqu'à la faiblesse : elle lui pardonna et consentit même à le revoir ; elle consentit à lui laisser l'Ermitage, où il continua ses travers et ses furies. C'était véritablement insensé de sa part ; elle mérita ce qu'elle eut. Rousseau la couvrit de boue, il essaya de nouveau de la brouiller avec sa bellesœur; il fit tant et si bien, que C6lle-<;i même le mit à la porte. Il s'en vengea en en parlant comme on sait, et se brouilla du même coup avec madame d'Épinay, madame d'Houdetot, Grimm, Saint-Lambert et Diderot, à qui il joua tous les tours possibles, et qu'il finit par outrager publiquement dans un de ses ouvrages.
Or, toutes ces personnes lui avaient fait du bien, plusieurs l'avaient comblé de bontés ; il ne sut le reconnaître qu'en leur faisant autant de mal qu'il le put. Nous allons le retrouver tout à l'heure, agissant de la même façon dans une autre société, où il fut jeté par les circonstances, et, si on lui garda quelque pitié malgré sa conduite, c'est que la position de ses nouveaux amis les mettait trop au-desssus de lui pour qu'il put les oflPenser.
Madame d'Houdetot oublia toute mesure. Elle ne
pouvait vivre loin de Saint-Lambert ; elle écrivit à ses chefs pour demander qu'on le lui renvoyât. Il est facile de comprendre combien cette liaison fut affichée et combien Ton en parla à haute voix. La comtesse ne s'en souciait guère ; elle alla toujours son train et garda son amant, très-fier de la passion qu'il inspirait, et tous les deux méprisant les calomnies, les abominations de cette ingrate créature qu'on nomme Rousseau.
Quant à madame d'Ëpinay, fort malade depuis tant d'années, elle imagina d'aller à Genève, consulter Tronchin, auquel Voltaire a fait une réputation européenne. Tronchin la soigna avec son talent ordinaire, mais ne la guérit pas, elle est inguérissable. Elle faillit mourir entre ses bras. M. Grimmallala chercher et la ramena. Elle n'est pas morte encore à l'heure qu'il est, bien qu'elle agonise toujours et ne vive qu'à force d'opium. Elle ne sort plus du tout ; Grimm demeure chez elle, ils sont établis en ménage. Je ne sais seulement pas si M. d'Ëpinay est mort ou vivant.
Madame d'Épinay n'a jamais été jolie, je l'ai dit; ses manières manquent de noblesse, c'est une bourgeoise dans toute la force du terme. Elle est aussi commère que ses amis les philosophes; mais elle est naturelle et obligeante, et n'a aucune pédanterie.
Je la vois quelquefois de loin en loin; elle est toujours
entourée de philosophes, et je vous avoue que je les fuis^ pour les avoir trop bien connus.
J'ai lu hier, ou plutôt j'ai fait lire à Pont-de-Veyle quelques chapitres de ces Mémoires, entçe autres la partie où je parle de Fontenelle. Il s'est beaucoup récrié sur l'histoire de celui-ci avec' la marquise, en ajoutant que cela n'était pas possible, qu'il était connu de tout le monde que Fontenelle n'avait pas de cœur et n'avait jamais rien aimé. 11 me citait à preuve ce mot qu'il dit àDiderot, un jour que celui-ci lui parlait de sentiment :
— Quant à moi, monsieur, depuis quatre-vingts ans, j'ai mis le sentiment de côté.
Tout cela est vrai, et cependant le commerce poétique de Fontenelle avec cette dame n'en est pas moins vrai aussi. Ce fut la seule fois de sa vie, j'en conviens; pourtant cela fut, et l'enfant aussi, car l'enfant vit et est une vieille religieuse. Il a bien fallu que Pont-de- Veyle me crût, en face de ces preuves.
— Je ne Taurais jamais supposé si poète que cela, a-t-il ajouté comme consolation; car c'est de la poésie
et rien d« plus ; d« cœur, il n'y en eut pas un brin en tout ceci.
— Ehl mon cher, lui ai-je répondu, vous n'avez guère de cœur que je sache, vous n'en avez même pas la prétention. Cela vous a-t-il empêché de faire des folies dans votre jeunesse pour des péronnelles qui ne valaient pas la marquise? Il y a toujours en nous-mêmes un coin dont nous ne nous vantons pas et qui est meilleur que le reste, en sentiment surtout. Si Fontenelle était porté à Tépigramme au suprême degré, cela n*empèche pas qu^il n'eût aussi un peu de bon en lui, ne fût-ce que sa reconnaissance pour son oncle Corneille, qui l'avait élevé ; ce peu de bon conduit à bien des choses.
Lorsque Rousseau quitta l'Ermitage, brouillé à mort avec la coterie philosophique, qu'il avait retournée de la belle façon, il s'en alla à Montmorency, où il fut accueilli à bras ouverts par le maréchal de Luxembourg, par la maréchale surtout, et par toute la noblesse de France, qui venait à ce délicieux château. Il triompha de ses adversaires et les écrasa de sa nouvelle position. Aucun d'eux n'était admis dans ce cercle brillant et magnifique, où il trônait, et où je le vis bien souvent, humble et obséquieux. En veut-on une preuve?
11 avait un petit chien noir affreux, qu'il appelait Duc^
en haine des grands seigneurs. II jappait de loin contre eux, comme ce petit chien jappait après les passants, sans les approcher. Lorsqu'il fut à Montmorency, de DuCy il fit Turc. Moi qui l'avais vu auparavant se vanter de ce nom ironique, je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque un jour devant tout le monde ; il ne me répondit pas. H n'était pas hardi contre les vérités dites hautement, et, en général, il n'avait de l'esprit qu'un quart d'heure après les autres; quelquefois même ce quart d'heure n'arrivait jamais.
Il fut forcé de quitter son asile à l'apparition de son Vicaire savoyard^ et il se réfugia en Suisse, où, Dieu merci ! il fît encore assez de folies et de vilaines actions pour se faire chasser. De là, il s'en alla en Alsace , et enfin nous revint à Paris. M. le prince de Conti le reçut au Temple ; il ne craignit pas les éclaboussures, et voulut à tout prix se dire le protecteur des lettres. Là, M. Hume, Thistorien anglais le prit, tout habillé en Arménien grotesque qu'il était, et l'emmena en Angleterre. Il n'y resta pas plus qu'ailleurs et en partit pour les mêmes motifs. Il fallait voir comme il arrangeait M. Hume pour avoir eu le tort de lui faire du bien I Ce fut alors que M. Walpole, indigné contre cet homme, écrivit la fameuse lettre du roi de Prusse à Jean-Jacques Rousseau. Cette lettre courut tout l'univers ; elle
mit Jean-Jacques en furie, et, dit-on aussi^ le roi des philosophes. Celui-ci les lit tous venir chez lui les uns après les autres, et s'en lassa. C'était un drôle d'animal que ce roi, quelque peu Jean-Jacques à sa manière; il n'était non plus jamais content et avait une espèce d'orgueil, tout aussi difficile a satisfaire. Voltaire était curieux sur son compte : ils se détestaient d'un commun accord et se faisaient la bouche en cœur.
M. Walpole s'en retourna tranquillement en Angleterre, sans s'inquiéter des réclamations de Jean-Jacques, alors tout seul et sans liens parmi les gens de lettres. L'histoire de sa brouille avec le baron d'Holbach, le dernier ami qui lui fût resté, est assez drôle. Elle a été racontée chez moi par le baron d'Holbach lui-même, une des rares fois qu'il y est venu.
On dînait chez ce baron ; il y avait Diderot, Saint- Lambert, Marmontel, je ne sais qui encore, et un curé métromane qui venait lire une tragédie de sa composisilion. Cette pièce d'éloquence était précédée d'un discours sur les compositions théâtrales, très-facile à résumer :
— La tragédie et la comédie, disait-il, se distinguent très-facilement l'une de l'autre. Dans la tragédie, il s'agit d'un meurtre; dans la comédie, il s'agit d'un mariage, n faut donc savoir si dans la comédie on épou-
sera , si dans la tragédie on tuera. Épousera-t-on ? n'épousera-t-on pas? Tuera-i-on? ne tuera-t-on pas? On épousera, on tuera, voilà le premier acte ; on n'épousera pas, on ne tuera pas, voilà le second acte. Un nouvel incident se présente, une nouvelle naanière de tuer ou d'épouser, voilà le troisième acte ; un obstacle surgit, qui empêche d'épouser ou de tuer, c'est le quatrième acte. 11 faut bien que cela finisse, et, au cinquième acte, on épouse ou on tue, parce qu'il y a un terme à tout.
Il est facile de comprendre comment de pareilles propositions furent reçues devant une pareille assemblée; on rit, on persifla le pauvre homme. Jean- Jacques seul ne disait mot et se tenait coi, sans parler et sans rire. Le voilà tout à coup qui se lève et court au bonhomme , auquel il arrache son cahier , s'écriant avec un accent plein de rage :
— Tout ce que vous dites n'a pas le sens commun ; votre tragédie est une ordure! tout le monde ici se moque de vous. Retournez à vos ouailles et à voire cure, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
Là-dessus, le curé s'emporte ; ils se disent toutes les injures possibles et se seraient certainement battus, si on ne les en eût empêchés.
Rousseau partit, plus furieux que l'auteur berné, et