‹ Les confessions de la marquise: suite et fin des Mémoires d'une aveugleChapitre 5 sur 17 · II · texte numérisé non relu

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38 LES CONFESSIOIN'S

depuis lors il ne voulut jamais revoir aucun de ses anciens amis, quelques avances qu'ils eussent la bonté de lui faire. Il les accusa de tous ses maux, dont il ne pouvait accuser que lui-même, et les tambourina dans ses écrits, à grand renfort de calomnies et de méchancetés; ce qui était bien maladroit pour un ennemi : il n'avait qu'à dire simplement la vérité , et il les eût assez accusés comme cela. Il est vrai qu'ils eussent pu le lui rendre et que les uns ne valaient pas mieux que les autres.

Rousseau chassé de partout, ou s'exilant lui-même, finit par trouver un refuge à Ermenonville, chez M. de Girardin, un de ses fanatiques admirateurs. On avait d'avance arrangé pour lui une petite maison, et, dans l'île des Peupliers, où on l'a enterré suivant son désir, se trouvait un monument élevé à cette insipide Julie de la Nouvelle Héloïse, l'héroïne la plus ennuyeuse que jamais imagination ait conçue, après Clarisse touefois.

11 était établi en ce beau lieu, avec sa Thérèse, devenue madame Rousseau; il l'avait épousée, pour céder aux représentations de ses nobles amis. Ils lui rendirent là un singulier service : un homme de génie se ravaler jusqu'à sa cuisinière!

Vhrd me dit qu'elle va épouser un jardinier en se-

condes noces. A la bonne heure l c'est bien couronner l'œuvre 1 .

Rousseau herborisait dans cette retraite et ne vou-j lait voir personne^ tout au plus ses hôtes; il avait pris en amour un petit garçon de dix ans, leur fils, et le conduisait avec lui souvent. Un matin , il l'emmena comme à l'ordinaire et le promena partout sans lui rien dire ; il avait pris cette habitude chez madame Dupin, à Chenonceaux, où il débuta en France, en qualité de secrétaire. Â propos de cette madame Dupin, on me citait hier un joli mot de sa belle-fille, madame de Chenonceaux, une des amies intimes de Jean-^Jacques (c'est pour elle qu'il a fait V Emile).

A la mort de son mari, sa belle-mère discutait le douaire à lui laisser^ et liardait en vraie financière. Madame de Chenonceaux est mademoiselle de Rocheehouart. Madame Dupin^ après avoir fixé un chiffre ajouta :

— Cela doit vous sufiîre, vous n'avez pas l'intention d'aller à la cour.

— Madame, répliqua l'autre, s'il est des personnes payées pour aller à la cour, il en est d'autres qu'on paye pour n'y point aller.

Rousseau donc herborisait dans les bois, lorsqu'il se sentit indisposé; il rentra chez lui, et, après quelques

mots de conversation avec Tintéressante Thérèse, il so trouva tout à fait malade. Celle-ci fit appeler quelqu'un du château. Madame de Girardin accourut; mais le philosophe la pria de le laisser seul avec sa femme. Alors il se plaignit de coliques, demanda qu'on ouvrît la fenêtre, regarda la nature et le soleil en faisant quelques phrases là-dessus; puis il s'écria :

— Dieu ! être des êtres !

Et retomba dans les bras de Thérèse, qui se laissa choir, ne s'attendant pas à le recevoir ainsi. On le releva, il lui serra la main, et tout fut dit.

Et cette mort le frappa dans la même année que Yoltaire, bien peu de mois après lui. Ces deux antagonistes sont allés rendre leurs comptes presque en même temps. Ce que je ne comprends pas, c'est la sensiblerie de M. et madame de Girardin et d'une foule de bayeurs pour le tombeau de cet homme. On Ta enterré sans prêtre, bien entendu, dans l'ilc des Peupliers, que Ton a baptisée rÉlysée; et maintenant c'est un lieu de pèlerinage.

Dans cent ans d'ici, je concevrais, à la rigueur, que quelques fanatiques de sa doctrine se missent ainsi à la recherche de son tombeau ety portassent des offrandes plu^ ou moins innocentes ; mais nous, ses contemporains, nous qui l'avons connu, nous qui savons le

caractère abominable de cet ogre, de ce calomniateur de femmes, courir ainsi après son ombre !...

Cethomme n'avait pourluiqu'une chose, une seule: un style eirchanteur, et une admirable adresse pour séduire l'imagination. Son JïeYoiVe a été annoncée comme le livre le plus dangereux, comme un poison dont il fallait garantir les jeunes femmes et les filles surtout. C'est, à mon sens et à celui de presque toutes les personnes qui l'ont lu attentivement, un des romans les plus corrupteurs , et en même temps les plus soporifiques que l'imagination ait créés.

Depuis la faute de Julie, depuis le départ de Saint- Preux, cela n'est plus lisible. Ce sont des déclamations et des thèses toutes nues, comme dans une chaire. Il faut la rage de l'esprit philosophique pour aller jusqu'au bout. Je déclare que les filles perdues par la Nouvelle Héloïse n'avaient pas besoin de cela pour se perdre, elles étaient perdues d'avance, bien certainement^ et je donnerais cet ouvrage à lire pour dégoûter des romans ; autant vaudrait un sermon, n'était toujours le style, auquel bien peu essayeront d'arriver, et surtout auquel bien peu arriveront.

De tous les philosophes, Rousseau est celui que je supporte le moins, parce qu'il est évidemment un méchant homme, prêchant ce qu'il ne fait point, prêchant

même sûrement des choses mauvaises, témoin ce qu'il dit à ce père qui, croyant se placer haut dans son estime, se vanta d'élever son fils dans les principes do VÉmile,

— Tant pis pour vous, monsieur, et pour monsieur votre filsl répondit le docteur.

Je ne suis malheureusement pas dévote, on le sait ; bien que J'aie voulu l'être souvent, je n'ai pas les qualités nécessaires; mais je hais l'impiété affichée, mais je hais tout ce qui n'est pas vrai surtout, et les philosophes ne sont pas vrais. A une certaine époque de ma vie, sans être absolument imbue de leure doctrines, j'avais ce que l'on appelait une conduite philosophique, et je voulais surtout qu'ils fassent conséquents avec eux-mêmes. Ainsi, Voltaire, se confessant et communiant à Ferney, me paraissait une anomalie, et je ne pus m'empêcher de le lui écrire. 11 le prit assez mal ; mais je n'ai jamais su cacher ma pensée.

Voltaire, de toutes les façons, était bien au-dessus de son école, que j'appelais sa livrée. Il avait un esprit sans pareil ; il s'était frotté à un monde que les autres regardaient de loin, ou, lorsqu'ils y étaient admis, c'était en qualité de sapajous et de bêtes curieuses. On a toujours reçu avec grand plaisir dans la bonne compagnie les gens de talent de toutes les espèces , parce que

ceux-ci ont tâché de s*y rendre agréables; quant aux philosophes proprement dits, c*est autre chose, ils sont tous gênants et ennuyeux. Certes, Diderot et d'Alembert sont des intelligences supérieures, vigoureuses ; d'Alembert a de plus que son ami une gaieté et une vivacité incontestables ; mais il ne savait pas vivre, et J*ai souvent souffert de le voir ainsi. Quant au marquis de Condorcet, cet amphibie, qu'on ne m'en parle pas, je n'ai jamais pu le souffrir.

Viard a retrouvé les notes relatives à mon voyage de Cirey, et je me fais une fête de le raconter. Je m'y trouvai en même temps que madame de Graffigny, l'auteur des Lettres péruviennes. Cette pauvre femme avait été malheureuse comme les pierres des routes; on la maria à un homme qui la battait, qui manqua plusieurs fois de la tuer, et dont elle fut enfin séparée juridiquement, après avoir souffert plusieurs années avec une patience héroïque. Il était chambellan du duc de Lorraine, ce qui ne l'empêcha pas d'être mis en prison et d'y mourir; il avait maltraité je ne sais qui et à moitié étranglé un de ses domestiques.

Madame de Graffigny n'était pas riche ; elle était, au contraire, fort pauvre et malheureuse de toutes les façons. Elle s'en vengea en aimant Léopold Desmarets, fils du musicien, et lieutenant au régiment d'Heudicourt. Cela ne fit pas bouillir la marmite, mais cela lui apporta quelque consolation; l'amour console beaucoup quand il n'afilige pas excessivement.

Elle vint à Cireylemême jour que moi, ou le lendemain, et se chargea de noter pour moi ce qui s'était passé de remarquable dans cette visite ; je souffrais déjà trop des yeux pour écrire. Ce sont ses notes que Viard a conservées et que nous allons suivre. C'était, je vous assure, une drôle de maison !

Madame du Châtelet ne m'aimait pas ; j'avais faitison portrait, comme vous savez, et il n'était que vrai. Or, la belle Emilie aimait les portraits flattés, et, tant qu'ils ne l'étaient pas trop, elle ne les trouvait jamais assez ressemblants. Nous étions politiquement ensemble; elle m'accueillait avec des paroles mielleuses et des sourires au sucre ; mais je savais à quoi m'en tenir.

Voltaire avait pour moi une considération véritable, cela suffisait pour qu'elle me détestât ; tout lui portait ombrage, et, si elle ne l'a pas brouillé avec ses anciens amis, tels que Thiriot, Forment et d'Argental, c'est qu'elle n'a pas pu en venir à bout.

J'arrivai la nuit, par des chemins épouvantables. On ne m'attendait plus à cette heure; cependant, au bruit de mes postillons, madame du Châtelet arriva en petcn-rair, et Voltaire fort peu après elle. Tous les deux nraccueillirent avec des transports de joie ; ils n'étaient sincères que d'un côté.

— Ah ! madame, s'écria le poëteî vous voilà donc; on va bien causer I

— On dirait que nous ne causons pas, poursuivitelle d'un ton aigre.

— Avec vous, madame, répliqua-t-il, on est toujours dans les cieux ; avec madame du Deffand, on redescend sur la terre, et cela ne gâte rien; on en a besoin quelquefois, ne fût-ce quô pour reposer ses ailes.

— Madame est fatiguée, interrompit l'autre pour rompre le discours, elle me permettra de la conduire à Ea chambre, elle a besoin de repos.

— Et je me repens d'avoir troublé le vôtre ; mais il n'a pas dépendu de moi d'arriver plus tôt. J'ai failli casser ma chaise quatre ou cinq fois dans vos ornières.

Voltaire plaisanta sur les routes de ce pays, tout en grimpant au second étage, par un degré assez roide; il m'escortait avec un bougeoir, ses gens et les miens portaient mes coffres; c'était une procession étrange, dans ce château et à l'heure qu'il se faisait.

On m'introduisit dans une halle, avec force excuses. C'était bien le cas d'en faire, car je ne fus jamais si mal logée ; encore était-ce le bel appartement, les autres étaient de véritables hangars.

-— Nos chambres d'amis ne sont pas prêtes, me dit la nymphe Emilie ; on ne peut tout faire à la fois. Quand vous nous reviendrez, nous vous recevrons mieux.

Il ventait fort à travers les fentes des portes et des fenêtres , coupées en trois comme celles des vieilles maisons. Les murailles étaient couvertes d'une tapisserie à personnages de toutes les espèces, les uns richement vêtus, les autres en bergers et en paysans. La niche était garnie de belles étoffes, comme dans toutes les chambres ; ce sont les robes des grand'mères de M. du Châtelet, ou des douairières de Breteuil.

Les meubles étaient fort vieux aussi, juste le nécessaire. Avec cela, une antichambre, un cabinet et une garde-robe, c'était tout.

Je ne vous parle pas de la cheminée, où l'on aurait pu loger une famille.

La vue n'est pas fort belle de ce côté, une montagne la masque entièrement.

« Au demeurant (et je transcris littéralement madame de GrafFigny), tout ce qui n'est point de l'appartement

DE LA MARQUISE la

de la dame et de M. de Voltaire est d'une satoperie dcgoùtante. »

On me quitta; je dormis comme une imbécile éreintée, sans penser que j'étais dans un temple et dans celui de l'idole du siècle encore! Le lendemain, je m'éveillai tard, et M. du Châtelet me fit présenter ses devoirs et me pria de l'excuser s'il ne venait pas luimême ; il avait la goutte. Je fis répondre que j'irais le voir quand je descendrais; on vint me redire qu'il ne le soufiïirait pas, qu'il se trouverait au café, qui se prenait à onze heures, dans la galerie.

Quel étrange mari, et quel étrange rôle il jouait là!...

Madame du Châtelet monta en robe d'indienne, en tablier de tafietas noir, ses cheveux noirs relevés sur le sommet de sa tête et retombant en bandes comme ceux des petits-enfants. Voltaire suivait, poudré et épingle comme à Paris ou à Sceaux. 11 m'attaqua tout de suite sur d'Argental et sur les deux enfants de la Lecouvreur, dont il avait accepté la tutelle. Il me demanda SI je les avais vus et ce que disaient, de ces chérubins, Pont-de-Veyle et le reste de nos amis.

En vérité, je n'en savais rien; on n'en avait pas parlé depuis longtemps; mais il pensait à tout, même aux choses oubliées.

Il m'offrit galamment la main et me conduisit à la galerie ; madame du Châtclet marchait devant.

— Notre régime vous convient-il, madame? me demanda-t-elle. De onze heures à midi, nous prenons le café, avec des friandises. On ne dîne pas, mais on soupe à huit heures, ou quelquefois plus tard. Si dans l'intervalle, vous avez besoin de quelque chose, une collation est toujours servie; mais, nous qui travaillons, nous ne mangeons point, cela gêne l'esprit.

J'ai toujours aimé le souper plus que tous les autres repas, j'acceptai donc leur proposition.

Nous avions encore, dans la compagnie, une grosse cousine de Voltaire, madame de Cbampbonin. Elle était presque toujours à Cirey, ayant une petite maison dans le voisinage. Cette femme avait peu de biens et Voltaire avait voulu, dans le temps, marier son fils à madame Mignot; mais celle-ci préféra M. Denis et son nom ridicule. On sait qu'il était commissaire au régiment de Champagne.

Voltaire habitait une aile tenant tout à fait à la maison et dont l'entrée était commune.

Il avait d'abord une petite pièce carrée, assez simple, servant d'antichambre, et conduisant à sa chambre à coucher, tout en velours cramoisi, frangé d'or, la niche, les murailles, etc., — pour l'hiver du moins.

L'été, on y mettait da taflTetas de Chine à personnages brodés. Les lambris, les glaces, les tableaux prenaient bien plus de place que la tenture; c'était à regarder tout un jour.

Ce qu'il y avaitde porcelaines, de chinoiseries, ne peut pas se dire, des laques ravissantes, des pendules à marabouts, et toutes les inventions de ce genre. Sur une table était une cassette ouverte , remplie d'une argenterie splendide , à côté, un baguier garni, comme celui d'une petite-maîtresse, de douze ou quinze bagues, en diamants et en pierres gravées.

A la suitp de sa chambre était la galerie, longue d'une quarantaine de pieds; d'un côté, les fenêtres, séparées par des consoles ou piédestaux en vernis des Indes, sur lesquels étaient la Vénus Farnèse et l'Hercule ; en face se trouvaient deux grandes armoires vitrées, pleines, l'une de livres, l'autre d'instruments de physique ; entre les deux, une manière de poêle fort commode, caché sous le piédestal de la statue de l'Amour, avec cette fameuse inscription :

Qui que tu sois, voici ton maître t Il Test, le fut, ou le doit être,

La galerie était boisée et vernie en petit jaune ; les panneaux des lambris et les paravents étaient de papier

r;0 LES CONFESSIONS

des Indes, comme dans la chambre ; j'admirai quantité de porcelaines, des écrans, des magots, et ensuite une porte ouvrant sur le- jardin, faite en grotte avec des coquillages. Quant aux sièges, ils étaient détestables; ce qui ne m'étonna point : Voltaire a toujours été aussi bien assis sur un banc que dans une bergère.

Quant à l'appartement de madame du Châtelet, pour en finir tout de suite avec les descriptions, il était bien plus joli , bien plus soigné que celui de Voltaire. Sa chambre à coucher était boisée et peinte en vernis petit jaune, avec des cordons bleu pâle. La niche était encadrée de papier des Indes délicieux. Le lit, tous les meubles, jusqu'à la maison du chien, était en moiré bleu, et les bois de fauteuil, les encoignures, tous les meubles enfin en vernis jaune pareil aux lambris.

Une porte "vitrée conduisait à la bibliothèque, un vrai bijou I Les glaces, les tableaux de Paul Véronèse, rien n'y manquait.

Le boudoir était une merveille, tapissé de bleu céleste (la couleur d'Uranie) ; le plafond était peint par Martin ; les panneaux étaient de Watteau : il y avait Ic^ Cinq Sens^ puis les Oies du frère Philippe , le Baiser pris et rendu^ et les Trois Grâces. Les encoignures, en vernis Martin, étaient surchargées de choses précieuses, entre autres, d'une écritoire d'ambre que le roi de

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Prusse avait envoyée avec des vers à la susdite Uranie. On sortait de ce boudoir par une porte-fenêtre donnant sur une terrasse d'où la vue était admirable.

A côté, une garde-robe lambrissée de gris de lin, pavée de marbre, divine ! Et les joyaux ! et les tabatières, en or, en écaille I et les pierres précieuses, et les montres, et les étuis, et les navettes, les diamants, les breloques, les pierres unes 1 Tout cela venait de Voltaire, ou du moins en grande partie, car les du Ghâtelet n'étaient pas riches, et je fus étonnée de ces magnificences, ayant connu madame du Ghâtelet fort dénuée autrefois. Madame de Grafiigny me dépeignit tout cela d'une laçon à me faire venir l'eau à la bouche et regretter de ne le point voir.

Ce qui frappait au service de la table, c'était la quantité d'argenterie de toute beauté. Sur la glace de la cheminée, dans la galerie (en face de moi, quand nous étions à table), se trouvait le portrait de madame du Ghâtelet, avec ses attributs de Muse et de jolie femme, si tant est qu'elle fit l'une ou l'autre. Elle raconta fort longuement devant Voltaire, qui posait des points d'exclamation par ses gestes, les présents du roi de Prusse et la façon dont on avait reçu son envoyé. Frédéric n'était alors que prince royal. On parla ensuite des livres que notre ami préparait. Il en était plusieurs que la

belle Emilie lai interdisait de continner, par des motifs qae je ne sais point, ou plotôt qne je ne sais plus, et qui tenaient aux petits événements de l'époqoe. C'était aussi pour montrer son pouvoir, bien entendu, et pour qu'il fût établi aux yeux de tous qu'elle le menait par le bout du nez.

On me fit présent dès ce premier jour, ainsi qu'i madame de Grafiigny, d'un Ne^ion, car il fallait bon gré mal gré, parler astronomie^ mathématiques et tout ce qui s'ensuit ; madame du Châtelet faisait taire son ami lorsqu'il s'étendait trop sur la poésie, et nous reprenait son algèbre, ses calculs, ses machines et ses discussions. Voltaire, pour lui être agréable, s'y empêtrait jusqu'à ce que l'ennui le prît tout à fait ; alors il s'en tirait par une plaisanterie. Sa belle était fort ignorante de tout, excepté de la géométrie ; elle faisait des questions à déconcerter la gravité la plus solide, et il lui répondait avec une complaisance merveilleuse.

En fait de complaisances, il en avait de toute sorte ; ainsi elle nous dit, un soir, qu'elle était malade, qu'elle allait se C/Oucher, que nous viendrions dans sa chambre et que Voltaire nous lirait Mérope.

— Mais, pour cela, ajouta-t-elle, il faut qu'il change son habit; je ne saurais le supporter chez moi ainsi vêtu.

— Il me semble pourtant fort bien. Il a de beau linge, de belles dentelles; il ne lui manque rien du tout.

— Sans compter, madame, que je suis malade : cet habit est ouaté, les autres ne le sont pas ; je l'ai mis exprès ; si je le change, je vais tousser pendant trois semaines.

Emilie fit la moue, en réponse ; elle prétendit qu'il voulait la contrarier. Il céda, et appela son valet de chambre, qui ne se trouvait pas au château* Nous respirâmes, et on le crut délivré ; pas du tout, elle insista. Il devait aller lui-même, il devait se déranger, puisque cela ne pouvait être autrement. L'impatience le prit enfin : il lui jeta très-vivement quelques mois en anglais et rentra chez lui. Lorsqu'elle l'envoya chercher, il fit répondre qu'il avait la colique et ne viendrait point.

— Ah I madame, me dit-elle, allez-y vous-même et rassurez-le.

Je trouvai Voltaire avec sa cousine, de très-bonne humeur, riant beaucoup, et ne songeant ni à nous, ni à la colique. En me voyant, il m'attaqua sur Formont et le président ; nous nous racontâmes gaiement des anecdotes ; nous causions librement enfin, sans nous soucier des problèmes, lorsque nous vîmes paraîtra

I! LES C05FESSI0HS

M. il Ch'dUAeij qui venait nous chercher de la part ^ £î f'-mme.

— Allons-y, madame ! soupira TesclaTe.

Nous y allâmes en effet; mais il s'assit dans on coin et reprit en même temps sa colique et sa maossaderie.

M. da Cbâtelet n'y tint pas, il se sanva. La conrersation anglaise à l'aigre recommença alors, et, après quelques minutes de propos violents,Voltaire prit Mérqpe et nous en lut deux actes. Tout ce que la critique a de plus amer recommença alors de la part de la dame; elle lui dit de ces choses qu'il n'aurait pas endurées de la part d'une autre et dans lesquelles il y en avait de vraies. J'essayai de le défendre, et le beau, c'est qu'il se mil contre moi.

L'orage finit par une bouderie réciproque, dissipée le lendemain, pour recommencer encore.

M. du Cliâtclet passait au milieu de tout cela avec un calme, une tranquillité, une mansuétude dont on n'a pas Vidée à moins de l'avoir vu. Au début de la querelle, il me dit solennellement :

— Allons I voilà que cela recommence ! Ils n'en font pris d'autres. Madame du Châteletrend la vie bien dure à co pauvre Voltaire ; sans compter qu'elle l'a entêté de Newton et ([u'elle lui fai dir une foule de mièvreries, indignes d'uu homme do son esprit et de son impor-

DE LA MAUQUISE Hî>

tance. Ils n'ont pas le sens commun ; on croit que je ne m'en aperçois pas, mais je vois tout.

11 devait alors voir de singuliers tableaux, et il avait une bénigne patience. Qu'en pensez-vous?

Nous étions tout à fait libres cbez nous, de midi et demi à huit ou neuf heures du soir. Les premiers jours, Emilie fit la façon dé me tenir compagnie ; je vis que cela ne lui plaisait point ; je la mis à son aise et la rendis à ses chers problèmes, pour lesquerls elle avait une folie véritable. Elle y passait les jours et les nuits. Ce régime de solitude ne me convenait pourtant pas ; aussi Voltaire, qui le savait bien, s'échappait pour me rejoindre ; nous avions des conversations infinies qui me ravissaient.

Madame de Graffigny et madame de Champbonin se réunissaient à moi lorsqu'il me quittait; nous essayions de la promenade à pied ou en calèche, et nous tâchions de tuer le temps par quelque lecture.

Un des premiers soirs de mon arrivée, après souper, Voltaire nous donna la lanterne magique. Je n'ai rien vu de si plaisant : il contrefaisait le Savoyard à mer-

^Ç LE5 C05FESSI03k5

Teille, et il j ci'rttalt cet esprit iziiEnilii':e qai n^appartenait qa'à I:ii. Noos Tiaies d'abord tù'ild II coterie de la cocr, M. de Richeliea. ses faToritcs et autrt-s; le roi u'ca avait pas encore ; d'ailleuR, il n'aurait pas osé y toucher ; mais, poar son héros> il ne s'ea gèaait pas.

Vint eosaitd l'histoire <!•? l'abbé 5>e&roataines» dams iouj SCS détails^ et ce fL:! ur.e satire dans le genre de Javénal, sans y mettre plus l3 gaz^?. Oa vit l'abbé dans ses ainoj:r3 antiques, frisant des compliments merreillein et mistifrisés à des ramnenrs, qui l'écoataient les yeux écarqiûllés, s:::^ comprendre son beaa lan*

Ou le vit ensuite condamné au supplice et sauvé par Voltaire, auquel, pour récompense, il donnait un coup de pied antique aussi, mais avec des discours qui eussent réveillé un mort II finit par se brù!er avec sa lan* terne ; ce qui lui valut de la part de sa belle un quart d'heure de grands cris, sur le ton d'un maître d'école grondant ses polissons ; il ne souffla mot.

Elle le fit taire pour nous lire un certain raisonnement d'un Anglais, sur les habitants de Jupiter. Le livre était écrit en latin ; elle le traduisait en le lisant, ainsi que les termes de géométrie, et les calculs^ et tout ce que vous voudrez en hésitant un peu, mais pas assez pour interrompre le sens.

On juge de cette science et de ce qu'elle avait d'amusant.

L'abbé de Breteuil, grand vicaire de Sens, et frère d'Emilie, arriva pendant mon séjour à Circy, et tout de suite on me prit à part, et Ton me pria de ne l'écrire à personne : cela était une énormité, dans sa double position de prêtre et de frère. Le fait est qu'on ne s'y serait pas attendu; mais ils s'aimaient beaucoup, la belle Emilie et lui, et, d'ailleurs, il n'élait pas scrupuleux ; c'était un abbé esprit fort, très-enclin à la philosophie et disposé à partager les opinions de sa sœur.

On voulut lui donner la comédie, et je vis reparaîlro Boursoufle^ cette farce de mauvais aloi qu'on nous avait montrée autrefois chez madame du Maine. J'étais tout excusée de ne point prendre de rôle, de par ma santé et mon infirmité surtout, qui faisait de grands progrès. On ne me tourmentait point.

Madame duChâtelet cédason rôle de mademoiselle de la Cochonnière à la petite du Châlelet, âgée de douze ans. Cela allait mieux ainsi. Du reste, le temps ou, pour parler plus juste, la soirée se passait à causer et à rire, et à faire des lectures. Voltaire, je n'ai pas besoin de lo dire, contait à la perfection, et l'abbc de Breteuil causait aussi fort drôlement. Je me souviens d'un fagot qu'il nous fît, véritablement fort amusant.

L'ambassadrice d'Espagne, — je ne sais plus laquelle , je crois pourtant que c'était la marquise de las Minas ; — enfin elle venait d'arriver à Paris, elle était fort laid© et fort peu charmante de toute façon. Elle avait pour amie madame de Brancas.

Un jour^ elle rentra chez elle et demanda à quelques personnes qu'elle avait à dîner qui était une jeune dame qu'elle avait rencontrée dans un carrosse^ avec un monsieur sur le devant. Elle la dépeignit de façon à faire reconnaître madame de Hodène, qui pour lors était à Paris, après avoir quitté son mari et son duché.

On ajouta que, pour la dignité de son rang, elle avait pris un cavalier avec elle.

Le lendemain, l'ambassadrice va trouver madame de Brancas, et lui dit, en présence de deux ou trois dames dont vous voyez la ligure :

— Madame, vous êtes mon amie; apprenez-moi, s'il vous plaît, combien il faut que je mette d'hommes sur mon devant pour ma dignité.

Voltaire nous raconta aussi les bévues de son valet de chambre, qui recopiait ses vers.

Voici comment cet imbécile avait retenu le portrait d'Agnès et comment il le répétait avec complaifeance :

Trente-deux dents brillent à fleur de tête; Deux grands yeux noirs d'une égale blancheur Font l'ornement d'une bouche vermeille Qui va prenant de Tune à l'autre oreille.

Il corrigeait aussi les vers qui lui semblaient mauvais, et de quelle façon 1 Voltaire avait mis :

Ah ! croyez-moi, mon Gis, voyez ces cheveux blancs, X«a triste expérience est le fruit des vieux...

Il avait oublié ans. L'autre corri'gea :

Ah! croyez-moi, mon fils, voyez mes cheveux bleus, La triste expérience est le fruit des vieux...

C'était continuellement ainsi ; mais il avait une patience admirable et ne se fâchait point.

On appelait à Girey les cochers M. du Ghâtelet, madame de Champbonin et son fils, qui dînaient à midi, lorsque les autres finissaient de prendre leur café. Le mari dormait comme un loir en sortant de table; on n'en était pas importuné, c'était beaucoup. Il soupait régulièrement avec nous, ne disait nH>t, excepté pour mettre la paix entre Emilie et Voltaire, et puis il s'en allait chez lui se coucher. C'était un frappant contraste que cet homme, tout occupé de manger, avec les esprits éthérés qui ne mangeaient point et qui ne vivaient que de leur pure essence.

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