‹ Les confessions de la marquise: suite et fin des Mémoires d'une aveugleChapitre 7 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

— Vous l'avez vu ?

— Madame, il était couché sur un canapé et m'a rc« connue.

— Vraiment?

— Oui, madame ; sitôt qu'il m'a aperçue, il a remué la queue.

— Qu'est-ce que vous dites donc là, mademoiselle?

— Mais, madame, je vous donne des nouvelles de Médor.

Elle avait compris qu'il s'agissait du cbieni Au lieu de rire du quiproquo, qui certes était risible, on a prétendu que cette fille ne pouvait pas me croire occupée d'un ami, tant j'étais égoïste, et qu'elle avait répondu à mon désir secret et habituel. Ce sont pourtant les pleureurs de la demoiselle Lespinasse qui me font ces réputations-là.

Ce n'est pas tout, on m'a prêté autre chose. Les philosophes sont implacables pour ceux qui les connaissent et ne les aiment point.

Le jour de la mort de Pont-de-Veyle, j'aurais soupe chez madame Marchais et j'aurais répondu à ceux qui me parlaient de ce triste événement:

— Hélas î il est mort ce soir à six heures; sans cela, vous ne me verriez pas ici.

Ce qui est aussi insensible que parfaitement stupide.

DE LA MARQUISE 7o

Or, en admettant que je sois Tun, on ne dira pas que je suisTaulre. Si je n'avais pas regretté mon vieil ami, j'aurais spirituellement fait semblant de le pleurer, et je ne m'en serais pas vantée. Moins j'aurais senti, plus j'aurais fait d'étalage. La vérité la voici :

Je n'ai pas soupe chez madame Marchais, et c'est cette fouine de La Harpe qui raconte cela. J'y étais conviée. J'ai écrit à madame Marchais pour m'excuser, et je lui ai dit, lorsqu'elle vint me voir peu de jours après, tout ce que je pensais de ces désespoirs luxueux qui se dépensent en un jour.

J'ai dit que la vraie douleur se conserve, qu'elle change peu de chose aux habitudes parce qu'elle s'éteindrait, par ce changement même; j'ai dit qu'on pouvait voir du monde le jour où on perdait un ami, comme on pourrait en voir un mois après, si ce n'était le décorum et la convenance ; j'ai dit que ceux qui criaient le plus fort oubliaient le plus vite, et, comme je suis sûre d'avoir raison, je ne reprends pas mon dire.

Maintenant, outre M. Walpole, — que j'aime par correspondance, — voici quels sont mes amis et amies, ceux qui soupent chez moi tous les dimanches, sans compter les autres jours, et particulièrement le mercredi :

La maréchale de Luxembourg, la maréchale de Mirepoix, M. et madame de Caraman, madame de Valentinois, madame de Forcalquier, M. et madame de Choiseul, mesdames de Boulflers, madame de la Vallière; et, quant aux hommes, ils vont et viennent, il n'y en a plus d'intimes absolument. Je vois tous les étrangers ; on me les présente, même lorsqu'ils ne le demandent pas. Je suis devenue, sous ce rapport, une puissance; mon salon de Saint-/oseph compte dans le monde et l'opinion s'inquiète de ce que l'on y dit.

Pourtant je n'ai plus d'amis, hélas!

J'en veux revenir à madame de Rochefort et au tour qu'elle m'a joué.

Elle connaissait, comme tous mes habitués, et plus qu'eux , mon engagement avec Formont ; elle savait combien je tenais à lui, elle savait que jamais je n'aurais voulu m'en séparer ; mais elle savait aussi que, comme elle, comme toutes les femmes de notre époque, j'aimais à rire, j'aimais les hommages, et que je désirais avoir autour de moi une cour nombreuse.

Or, il se trouvait à Paris un Suédois que je voyais sou vent, le comte de Kreutze; elle s'imagina qu'il me plaisait et que je pourrais bien avoir avec lui une liaison secrète. D'un autre côté, elle m'enviait Forment, du moins je l'ai toujours cru, et elle essaya de nous séparer.

en allantlui dire que je le trompais. Heureusement, Formont ne croyait que moi; heureusement, il avait Tâme honnête, et il fut indigné de cette duplicité. La première chose qu'il fît, ce fut de me tout raconter.

De ce jour, je ne revis plus madame de Rochefort, sans explications et sans injures; elle en comprit la raison et ne la demanda pas.

A ce moment même, je retrouve un portrait de Pont-de-Veyle, écrit par M. Walpole, et qui est d'une vérité frappante.

Il achèvera ce que j'ai dit sur ce pauvre chevalier ; j'ordonne à Viard de le transcrire, et puis nous n'en parlerons plus.

« M. de Pont-de-Veyle est l'auteur du Fat puni et du Complaisant^ ainsi que du Comte de Comminges (faussement attribué à madame de Tencin, à laquelle il l'avait donné, il est vrai), du Siège de Calais et des Malheurs de l* Amour. Ne vous imaginez pas cependant que ce soit un vieillard fort aimable; il peut l'être, mais il l'est rarement. Il possède un autre talent, fort différent et fort amusant, l'art de parodier. Il est unique en ce genre ; il compose des paroles sur des airs de danse ; il a, entre autres, adapté un de ces airs de danse à la fable de Daphnis et Chloé, qu'il a rendue dix fois plus indécente; mais il est si vieux et chante si

bien ses parodies, que, dans les meilleures sociétés, on consent à l'entendre. C'est dans les caractères de la danse surtout (auxquels il a adapté des paroles qui expriment toutes les nuances de l'amour) qu'il réussit le mieux. ^îais il n'a pas le moindre talent pour animer la conversation ; il ne parle que rarement, si ce n'est sur des objets sérieux, et même peu encore. Il est bizarre, morose et plein d'admiration pour son propre pays, comme le seul où Ton puisse juger de son mérite. Son air et son regard sont froids et repoussants; mais, lorsqu'on le prie de chanter ou qu'on loue ses ouvrages, ses yeux brillent aussitôt et ses traits s'épanouissent. » Tout cela est d'une vérité incontestable; il est incroyable, selon moi, que l'on puisse écrire avec cette facilité et cette élégance dans une langue étrangère. Nous autres Français, nous n'en faisons pas autant ; nous sommes si accoutumés à voir notre langue un passe-partout général, que nous n'en voulons pas d'autre. Je disais l'autre jour qu'elle fut inventée dans la tour de Babel, pour mettre les peuples d'accord, lorsqu'ils ne s'entendirent plus. Depuis ce temps-là, elle a continué et il n'est pas de coin où elle ne soit comprise.

Dans mes grandes insomnies, lorsque je passe mes nuits tout entières debout, je cause avec Viard ; nous nous rappelons, et je lui fais prendre les notes dont se compose ce récit. Nous avons fait mieux : depuis que j'en ai eu Tidée, nous écrivons chaque jour ce qui m'arrive, ce que j'entends et les personnes que je vois. C'est avec ce journal que nous continuerons ces Mémoires : on y trouvera les nouvelles de la ville et le mouvement des beaux esprits ; quant à la cour, je ne m'en occupe pas, assez d'autres le feront sans moi.

Ce n'est pas que je n'y eusse une oreille, et que, pendant bien des années, je n'eusse pu y occuper une place comme les autres femmes de qualité; mais elle ne^ m'a jamais attirée. J'avais l'honneur de voir la reine Marie Leczinska chez elle ; elle me recevait assez souvent. Le président Hénault, surintendant de sa maison, lui avait inspiré le désir de me voir ; elle était bonne et charmante. Pour les autres personnages augustes, rois, princes, favorites, je ne m'en mêlerai point; je ne les ai pas assez connus pour en parler, et je me donnerai de garde de dire ce que je ne sais point

J'avais à Versailles, et au premier rang, le duc et la duchesse de Choîseul, mes alliés. Le duc était ministre, homme d'esprit, de capacité, homme de plaisir cependant, mais parfaitement probe et honnête. Sa femmie est la bonté, la grâce en personne. Bien qu'elle ait beaucouf) d'années de moins que moi, je l'appelle ma grand'mère, parce que la dernière duchesse de Choi seul, avant elle, était en effet ma grand'mère, on le sait; elle avait épousé le duc de Choiseul en secondes noces : ma mère était venue de son premier mariage avec le président Brulart. Us ne cessent tous les deux M. et madame de Choiseul) de me combler de leurs bontés, et je les aime tendrement. Par eux, je sais le dessous de cartes de la cour, mais je ne veux pas risquer de les compromettre. A mon âge, les jours sont des grâces, et, si je mourais subitement, je suis sûre au moins de ce que je laisserais derrière moi.

Parmi mes amies, une des plus charmantes est la maréchale de Luxembourg. Elle a été d'abord la duchesse de Boufflers, et Dieu sait la vie et la jeunesse qu'elle a menées! Je ne crois pas qu'on se puisse amuser davantage. Je la rencontre depuis quarante ans : elle n'est pas jeune. On ferait un livre de ses aventures, et chacun les connaît à fond.

Il en est une, cependant, que l'on ne sait point, car

DE LA MARQUISE 8i

elle ne Ta guère confiée, et qui est une de ses plus jolies. J'en étais, et je ne m'en suis pas vantée, on le comprendra bien, si on a apprécié mon caractère. Enfin, la voici :

La duchesse de BouflBiers était jolie comme un ange : on l'eut faite à plaisir, qu'on n'eût pas mieux réussi. Beauté, esprit, grâce, rien ne lui manquait. Elle n'était pas bonne, par exemple; il ne fallait ni lui déplaire, ni roffenser, ni lui tomber sous la patte. Elle no ménageait rien, alors, ni ses actions ni ses propos. Son mari la laissait parfaitement libre, et elle aimait, pardessus tout, les parties impromptu, les courses dans Paris, la nuit, déguisée. Elle eût volontiers rossé le guet, avec les jeunes seigneurs, et elle faisait mille tours aux Parisiens, dont elle riait comme une petite fille.

M. de Luxembourg fut longtemps son amant avant la mort du diic de Boufflers, et je n'ai jamais compris ce goût-là, mais elle l'avait. Elle ne se cachait pas de lui donner des rivaux ; il ne s'en inquiétait guère, pourvu qu'il fût bien le maître pendant les soirées qu'ils passaient ensemble.

— Ce qui se passe quand je ne suis pas là ne me regarde point, disait-il aux avertisseurs et donneurs d'avis.

8i LES CONFESSIONS

C'était plus commode. Beaucoup d'bommes et même de femmes étaient ainsi en ce temps-là; on prenait la vie du bon côté.

Un soir, j'étais fatiguée : j'avais été au bal la veille, et je m'étais querellée toute la journée avec Forment, qui n'était pas si content que M. de Luxembourg. Je Tavais ennuyé; j'en avais l'âme triste, et je me couchai.

A onze heures et demie, j'entends du bruit dan» mon antichambre; je m'étais endormie en pleurant, comme les petits enfants; je m'impatientai de ce bruit, qui me réveillait, et j'espérai d'abord que c'était Formont, venu à résipiscence ; j'en étais flère et heureuse, et je me disposais à lui faire acheter son pardon trèscher, lorsque ma porte s'ouvrit. Je vis paraître une femme et trois hommes, portant des flambeaux, bien encapuchonnés, et riant sous leurs manteaux, en s'étouflant.

— Qu'est-ce cela? dis-je. Ce sont des fantômes I

— Oui, des fantômes qui viennent vous chercher pour vous emmener au royaume des ombres; il faut vous lever et les suivre.

— Je n'ai pas l'envie d'aller chez Minos, répondisje; je ne suis pas disposée encore à lui répondre.

— Nous lui répondrons pour vous, ma belle mar-

quise, et vous serez libre de nous démentir après; veinez toujours*

J'avais reconnu la voix de la duchesse et celle ie M. de Luxembourg; les deux autres hommes ékientle prince de Beauveau et un jeune officier aux gardes, son parent, qu'il appelait le chevalier de Fravacourt. On le confondait souvent avec M. de Flavacourt; il s'en défendait en disant modestement :

— Je n'ai pas l'honneur d'être... trompé.

Il fallait voir son airi c'était une vraie bouffonnerie».

Ces messieurs entrèrent dans mon boudoir; je me fis habiller comme la duchesse, en grisette, avec une robe d'indienne, un tablier de taffetas vert et un bonnet à papillons. Je pris une mante et un coqueluchon, et nous voilà partis tous les cinq en fiacre, riant à gorge déployée, regardant en l'air, pour chercher des aventures, et nous arrêtant devant toutes les maisons éclairées.

Il n'y en avait guère à cette heure : les cochers^ étaient faits à cela et nous servaient de limiers.

Nous arrivâmes dans la rue Simon-le-Frane, une vraie ruelle, où se trouvaient beaucoup de petites maisons d'ouvriers et de portes borgnes, tout à fait propres au divertissement que nous cherchions.

— Ah çà ! dit M. de Luxembourg, on ne soupe douG

84 LES CONRESSIONS

nulle part, ce soir? Nous serons obligés de nous rabattre sur la rue Cadet ; ce qui serait bien monotone.

Il avait, rue Cadet, une petite maison délicieuse, où Ton soupait merveilleusement, et où Ton se réunissait souvent pour rire et s'amuser. Je ne sais ce qui s'y passait les autres jours, ou plutôt je le sais bien, et on le devine.

Au milieu de cette ruelle Simon-le-Franc, le cocher s'arrête, il descend, s'approche de la portière et dit, en montrant une petite lumière derrière une vitre :

— Voyez, messieurs, je ne trouve rien de mieux que cela.

Le prince regarde et répond d'un très-grand sérieux :

— Il faut s'en contenter ; j'en fais mon affaire.

Le voilà, grimpant sur le siège, et, de là, sur l'impériale du carrosse ; ce qui lui permettait de voir à son aise dans l'intérieur de la chambre, qui n'avait ni rideaux ni volets. Il aperçut deux personnes, un jeune homme et une jeune fille, soupant tête à tête devant une table fort bien servie, La jeune fille était belle et semblait une grisettetoutdebon ; le jeune homme, lui, paraissait déguisé ; il avait un air do gentilhomme sous SCS modestes habits. Quant à la maison, c'était un bouge; mais le souper était choisi; ce qui confirma encore le prince dans son opinion. Le difficile était d'en-

trer là. Ces messieurs ne s'embarrassaient pas de si peu. Le prince frappe à la fenêtre; voilà nos deux personnages en éveil, et le cavalier cherchant par un geste d'habitude son épée absente.

— Bon ! dit notre étourdi, c'est un homme de condition, j'en étai^sûr.

Il frappa de nouveau; la croisée s'ouvrit, et une mine peu engageante se montra.

— Que voulez-vous? demanda l'inconnu.

— Du secours pour ma sœur, qui se trouve mal, et à manger pour moi et mes camarades.

L'autre hésita.

— Où est-elle, votre sœur ?

— Dans ce fiacre, à la porte de votre maison ; ou-, vrez-nous, je vous en conjure! elle souflfre beaucoup.

Nous entendions très-bien le colloque.

— Ma reine, dis-je à la duchesse, vous ferez la sœur malade; quant à moi, j'en suis incapable, je ne saurais pas tenir mon sérieux ; et puis je me meurs de faim.

— Moi aussi, dit-elle, et le prince a eu là une vilaine invention. Ah I bahl l'essentiel est d'entrer; je me guérirai vite.

Pendant ce temps, les pourparlers continuaient.

— Mais si vous étiez des voleurs! dit enfin notre hôte en espérance ; qui me répond de votre honnêteté ?

— Les voleurs ne viennent pas en fiacre. D'ailleurs, que diable vous prendrions-nous? 11 n'y a pas là dedans pour vingt livres de meubles ou de nippes. Dépèehez, ma sœur se plaint de plus en plus.

Les amoureux causèrent un instanttout bas; enfin le jeune homme s'exécute, prend la chandelle et descend; M. de Beauveau en faisait autant de son côté ; la portière s'ouvre, la duchesse ferme les yeux et se laisse emporter; je suivais, les yeux baissés, pour ne pas rire, et le chevalier fermait la marche. Nous montâmes un affreux degré de bois, percé à chaque marche ; nous entrâmes dans la chambre, où une jeune et belle personne nous attendait, et nous trouvâmes un bon feu, «quelques chaises de paille, une table servie d'un pâté, d'une volaille, d'un beau- poisson, escortés de quelques bonnes bouteilles de vin de Champagne, de Bordeaux et de Madère; plus, des fruits, des liqueurs, des crèmes ; rien n'y manquait.

Lorsque le chevalier et le maître du logis se regardèrent, le chevalier fit un petit mouvement qu'il réprima aussitôt ; l'autre ne bougea pas. Il nous adressa quelques phrases entortillées et s'empressa auprès de la duchesse, qui s'évanouissait d'une façon merveilleuse ; ^on ne pouvait manquer d'y être pris. M. de Luxembourg lui prodigua les soins les plus tendres, l'appelant sa

poule et sa chatte ; je n'osais en approcher, j'étouflais. La grisette surtout y allait de franc jeu, et lui fourrait du vinaigre jusque dans les yeux pour la mieux réveiller.

— Vous m'avez l'air de braves jeunes gens, dit M. de Beauveau, nous allons vous confier la vérité. Cette jeune fille n'est pas ma sœur, c'est la maîtresse de mon ami que voilà ; nous lui avons prêté main-forte pour l'enlever, parce que ses parents refusent de les marier. Elle y a bien consenti; mais, en quittant la maison paternelle, elle a éprouvé une émotion que vous comprendrez facilement. Nous venons de Belleville et nous avons fait de grands détours pour dépister la famille. Nous avons cru voir la maréchaussée, tout à l'heure, dans le faubourg Saint-Martin ; mademoiselle a eu grand'peur ; de là cette nouvelle syncope. Nous nous sommes jetés par ici pour chercherun refuge, que nous vous demandons, ainsi que la permission de partager ce bon souper ; car, depuis trois ou quatre heures que nous courons, nous mourons de faim.

— Certainement, moniteur...

— Vous êtes amoureux, vous êtes jeunes, vous devez être compatissants; ayez pitié de ces pauvres jeunes gens, qu'une famille barbare réduit à promener leurs amours par les rues à minuit.

Cette fable fut débitée avec un aplomb, uae rondeur qui auraient fait honte à Préville lui-même, s'il eût déjà fait les délices de la comédie. Dès que Ton parla d'enlèvement, nos hôtes se regardèrent en rougissant et en souriant , ils avaient l'air de s'y connaître.

— Nous ne vous laisserons pas dans l'embarras, dirent-ils ; cette belle demoiselle revient à elle, nous allons tous souper de compagnie et boire à nos amours. Seulement, renvoyez votre fiacre à l'autre bout de la rue ; on ne sait ce qui peut arriver et il attirerait ici les regards.

Nous remarquâmes qu'on ne nous demandait par nos noms, c'était pourtant la première chose à faire ; on avait sans doute des raisons pour cela.. Ces messieurs descendirent donner l'ordre au cocher, qui s'en alla dans le faubourg Saint-Martin , devant un numéro qu'on lui désigna. Il n'était pas inquiet, il nous connaissait bien.

On disposa gaiement la table. La duchesse revint tout à fait à elle, et assura qu'elle se trouvait bien. Ce fut charmant dans cette chambrette : on plaça des chandelles dans des bouteilles vides, faute de chandeliers; vous jugez si nous nous amusâmes et si cela nous fit rire I

La duchesse était ravie, elle aimait tant à rire! elle

jura qu'elle ne s'était jamais tant divertie et qu'elle se trouvait mieux là que sous des lambris dorés. Après la quatrième bouteille, chacun raconta son histoire. Celle de nos jeunes gens était telle que le prince Tavait devinée ; ils étaient cachés là depuis huit jours et ils savait qu'on les cherchait.

L'amant était tout bonnement un bas officier des gardes-françaises ; le chevalier l'avait vu, le matin même, chez son colonel, sans en être remarqué. Il appartenait à une famille de bourgeois fort riches, qui ne voulaient pas lui laisser épouser une fille sans biens, et qui avaient juré de les poursuivre partout.

lisse croyaient bien cachés dans ce trou. L'amoureux n'y venait que la nuit et déguisé. Comme il avait de Targent et qu'il aimait à bien vivre, il apportait ses victuailles. Il avait plusieurs années à attendre ses vingtcinq ans ; mais ni lui ni sa maîtresse ne se croyaient capables de changer d'ici là.

Hélas ! qu'ils étaient jeunes I

Nous étions tous enchantés et nous nous amusions tant en restant dans notre rôle, que nous en oublions

tout le reste. Nous faisions le tapage que peuvent mener sept jeunes tètes bien montées et libres de s'en donner à leur aise. Un bruit venu de la rue fit dresser l'oreille à nos amoureux, qui avaient peur pour tout de bon, et ils nous imposèrent silence par un geste.

— Qu'est-ce que cela, mon Dieu? dit la belle Madelon (elle s'appelait Madelon).

— Bah! répliqua M. de Luxembourg, ce sont des gens qui passent; ne nous en occupons pas et buvons.

— Du tout, du tout I on parle bas sous la fenêtre, et ce sont nos ennemis ou les vôtres peut-être. Éteignons les lumières et taisons nous.

Nous étions toutes les trois vêtues à peu près de même: jupon court, mules à boucles, bas à côtes, tablier vert et indienne fond blanc, le chignon, le petit bonnet rond à papillons, c'était le suprême des grisettes. La duchesse tournait le dos à la porte, la jeune fille était au bout de la table, et moi, j'étais en face. Cette explication est nécessaire pour ce qui va suivre.

On parlait bas dans la rue, c^était certain ; notre hôte alla voir, tout était sombre; il revint à sa place et nous pria, tout bas aussi, de ne pas parler, disant que les curieux passeraient sans doute. Le bruit ne s'apaisait pas ; la duchesse me dit en se penchant par- dessus la table:

— H ne manquerait qu'une aventure pour rendre le plaisir complet.

A peine finissait-elle de parier, que la fenêtre s'ouvrit toute grande, poussée par un vigoureux coup de poing, et trois soldats, conduits par une manière de bourgeois, se précipitèrent dans la chambre, en criant :

— Au nom du roi î

Nos hôtes, placés au bout de la table, comme je l'ai dit^ se sauvèrent dans la chambre voisine, eux qui connaissaient les êtres ; la duchesse chercha l'escalier derrière elle. J'étais tout étourdie, et je n'avais même pas eu le temps de bouger; je me trouvais seule de ce côté avec nos deux hôtes ; nos chevaliers étaient de l'autre côté, et le premier mouvement de chacun avait été de se lever, sans savoir où l'on irait, — excepté madame de Boufflers, qui, ainsi que je l'ai dit, avait enfilé l'escalier à tâtons. Les assiégeants se préparaient à battre le briquet, pendant que le duc, le prince et le chevalier, revenus de leur surprise, s'avançaient vers eux et leur demandaient l'explication d'une invasion si subite.

— Au nom du roi, pas de résistance I dit une voix; nous sommes chargés d'arrêter la nommée Madelon Chaîne et de l'emmener aux Madelonnettes.

— Cela est bien dur, messieurs, reprit M. de Beauveau tâchant d'intervenir sans se faire connaître, et se

réservant d'agir le lendemain sous son véritable nom, s'il n'obtenait rien avec son déguisement.

— Ne vous opposez point à nos ordres, monsieur; laissez-nous rallumer la chandelle pour voir à ce que nous faisons. Nous sommes bien tranquilles, les précautions sont prises, elle ne nous échappera point.

En ce moment, un quatrième personnage grimpait l'échelle établie à la croisée, et se montrait sans entrer.

— Hé I dit-il, la besogne est faite, vous autres ; ne vous amusez pas davantage, nous la tenons.

— En êtes-vous sûrs ?

— Parbleu! je Tai pincée dans l'escalier, grâce à notre sage mesure d'entrer en même temps par la fenêtre et par la porte.

— Où Tavez-vous mise?

— L'entendez-vous crier? On l'emporte dans un fiacre que nous avons trouvé endormi rue Saint-Martin et que nous avons requis au nom du roi ; son affaire est faite, la nôtre aussi, détalons I

— Quoi ! l'amoureux n'a pas résisté?

— Il n'y était point. Viens vite, je te dis que tout est terminé.

Les soldats allaient redescendre; leur guide était déjà parti.

— Par ma foi ! j'attendais mieux du bas officier, dit

le duc, et, puisqu'il ne défend pas sa belle, je ne vois pas pourquoi nous nous brouillerions avec le guet à ! cause d'eux. Allez, mes braves gens ! et ne vous cassez * pas le cou, guerriers invincibles , ce serait dommage. Les soldats ne se le firent pas dire deux fois et reprirent leur chemin à travers les airs ; nous les vîmes disparaître, et, pendant ce temps, le prince soufflait un charbon pour rallumer la chandelle.

— Je m'en veux d'avoir regardé ce bas officier comme un brave, reprenait le chevalier; on ne se laisse pas enlever ainsi tranquillement une jolie fille... Mais où diable sont ces dames? se sont-elles évanouies tout de bon, cette fois?

— Je suis ici, répondis-je encore tout épouvantée.

— Et la duchesse ?

— Duchesse 1

— Duchesse, où êtes-vous?

Elle ne répondit point, et la chandelle s'allumait. Le prince l'éleva pour mieux éclairer ; il aperçut le duc, le chevalier et moi.

— Ah çà! où est la duchesse? demanda M. do Luxembourg sérieusement inquiet.

— Elle se sera cachée quelque part avec le bas officier, pendant qu'on enlevait la petite, me dit le chevalier à l'oreille.

Oa LES CONFESSIONS

Le duc cherchait dans les coins, sous la table et partout. Cet incident avait été le plus subit du monde ; certainement, cela n'avait pas duré le temps que je mets à vous le raconter ; nous avions été surpris dans toute la force du mot. Ces messieurs cherchaient, appelaient, mais en vain. Nous ouvrîmes la porte de la pièce voisine et nous entrâmes; il s'y trouvait un lit à baldaquin, deux chaises et un bahut. On ouvrit le bahut, on secoua le lit, on regarda dessous, rien ! Cependant je crus voir remuer les rideaux, et j'en fis l'observation à M. de Luxembourg.

— De par Dieu I cela est vrai. Je parie qu'elle est là, tremblante, derrière les rideaux et qu'elle nous prend pour des voleurs.

On poussa ce monument au milieu de la chambre, on releva les rideaux, et, derrière, dans une manière de niche, on découvrit le bas officier, cachant dans ses bras une femme éplorée, et criant d'une voix de tonnerre :

— N'approchez pas, vous ne l'aurez qu'avec ma vie!

— Quand je vous le disais! marmotta le chevalier.

— Peste I les passions de ce monsieur sont subites, continua le prince; le voilà comme un lion maintenant.

Le duc s'avançait comme un tigre, lui, sa chandelle à la main; ils se regardaient furieux, quand le jeune homme le reconnut et dit à sa compagne effarouchée :

— Ah I ce sont nos amis, tu n'as plus à trembler maintenant.

Elle releva la tête. Nous aperçûmes la Madelon Chaîne, n'osant pas encore croire à son salut.

— Miséricorde! m'écriai-je, et la duchesse?

— Où est la duchesse, misérable? qu'avcz-vous fait de madame de Boufflers? s'écria M. de Luxembourg secouant le bras du jeune homme à le briser.

— Mais, monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire, je ne connais point cette dame, je ne l'ai jamais vue.

— Est-il bien possible 1 cette femme que le guet a emmenée, reprit le chevalier riant malgré lui, c'est elle, c'est elle !

— Non, cela est impossible ! elle est cachée dans la maison, elle ne se serait pas laissée emporter ainsi, elle nous aurait appelés à son secours. Cherchons, cherchons! Montrez-nous le chemin, poursuivit M. de Luxembourg en poussant devant lui nos hôtes.

Nous voilà tous courant, fouillant la baraque de la cave au grenier sans résultai. Nous avions trouvé la

ce LES CONFESSIONS

porte de la rue ouverte et je ramassai une mitaine par terre, sur la dernière marche du degré.

Il ne restait plus de doute possible, la duchesse do Boufïlers était partie pour les Madelonnettes! M. de Luxembourg prit la chose au grave ; les deux autres riaient dans leur barbe; moi, j'en avais grande envie, répigramme était superbe.

Quant aux amoureux, ils ne revenaient pas de ce qu'ils entendaient et du hasard qui les sauvait, en jetant une grande dame dans les serres des recors à la place de Madelon.

Comment courir après elle? où était-elle? qu'en avaient-ils fait? Ils nous avaient pris notre fiacre certainement ; il fallait' donc retourner à cette heure chez nous, à pied; et moi qui demeurais si loin de làl Je ne riais plus à cette idée. Cependant nous devions partir. L'impatient duc parlait d'aller réveiller le lieutenant de police pour nous faire rendre madame de Boufflers. — Sans doute, dit le prince ; mais allons d'abord changer de costume; sans quoi, nous pourrions bien la rejoindre, sans profit pour elle ni pour nous.

Il assura en deux mots les jeunes gens de sa protection, leur dit son nom et commanda au bas officier de venir le trouver le lendemain, en ajoutant qu'il serait content de lui.

En effet, M. de Beauveau, excellent homme, donna une dot à Madelon, apaisa la famille et fît avoir au futur époux une excellente place dans les gabelles, qui doubla ses revenus.

Il fit des gens bien heureux et reconnaissants, à ce qu'il paraît. C'est rare I

Nous suivîmes M. de Luxembourg. Il courait à perdre haleine; la rue Cadet était bien plus près que nos maisons ; nous y entrâmes tous, et on délibéra. Le due jeta bas son déguisement ; il avait des magasins d'habits, où le prince fouilla à son télir; on fit atteler un carrosse, et nous partîmes pour l'hôtel du lieutenant de police. Il fut convenu que je ne me montrerais pas, bien entendu; c'était assez qu'une de nous fût compromise. Ils firent tout ouvrir. Je ne me souviens plus quel était le lieutenant de police en ce temps-là; mais, lorsqu'il entendit le rapport qui lui était fait, il ne put retenir une plaisanterie ; ce qui ne l'empêcha pas d'envoyer un agent aux Madelonnettes, à cheval et en courrier, pour réclamer la prisonnière. Nous le suivions ; cependant il devait arriver avant nous.

Je n'aurais pas soupçonné alors M. de Luxembourg d'un sentiment aussi profond pour la femme qu'il devait épouser depuis et qui l'a dominé toute sa vie. II

était véritablement comme un fou, et, lorsque la dun. 6

chesse nous fut rendue, il se jeta à ses pieds, dans lo carrosse, en fondant en larmes.

Quant à elle, moitié riant, moitié pleurant, elle se jeta à mon cou-

— Je voulais une aventure, dit-elle, je suis exaucée.

Elle nous raconta alors ce qui s'était passé et la cause de tout cela.

Madame de Boufflers avait une peur épouvantable des voleurs, c'était une marotte qu'elle ne dominait pas ; lorsqu'elle vit enfoncer la fenêtre, elle ne songea plus qu'à se sauver, et la porte placée derrière elle lui parut la meilleure voie à prendre ; elle était, du reste, convaincue que nous en ferions tous autant, afin de ne nous trouver en aucune affaire, soit avec le guet, soit avec des brigands, que ce fût l'un ou l'autre.

Tout en ayant peur, elle faisait son plan : de se sauver, de courir jusqu'au fiacre arrêté dans la rue Saint- Martin, de se jeter dedans et de nous attendre. Elle n'eut pas descendu la moitié du degré, à tâtons, dans ce casse-cou, qu'elle entendit du bruit en bas : on enfonçait la porte aussi facilement que la fenêtre, rien ne tenait dans cette baraque. Elle était prise entre deux* feuxl elle essaya de remonter, elle tomba; on venait derrière elle avec de la lumière ; elle perdit la tête, se mit à crier, ce qui, joint à son costume, ne laissa plus

de doute aux honnêtes soldats du guet sur l'identité du personnage. Pour la faire taire, on la bâillonna ; un grand drôle la prit à bras-le-corps et l'emporta en courant, comme si c'eût été une plume.

— Peste I dit-il, cette fille-là se donne des airs de grande dame : elle embaumerait tout un corps de garde.

On la déposa dans notre propre fiacre, et l'on cria au cocher :

— Marche ! de par le roi, aux Madelonnettes 1

On juge de l'émotion de la pauvre duchesse. Ils lui ôtèrent son bâillon ; elle était si exaspérée, qu'elle se nomma, en leur promettant monts et merveilles s'ils voulaient la reconduire chez elle; ce qu'ils n'acceptèrent point, et cela parce qu'ils ne la croyaient pas. Ils se moquaient d'elle, au contraire, et la traitaient de toutes les façons.

— Enfin, pourtant, ils ne m'ont point manqué de respect, ajoutait-elle d'un air héroïque, et, n'étaient les Madelonnettes, je n'aurais pas à me plaindre d'eux. Encore je crois qu'on n'y serait pas trop mal.

Je ne veux pas m'embarquer dans les discussions et les détails au sujet du comte de Lally, que je trouve sur mes tablettes pour Tannée 66. — 11 y a eu en cette affaire des effets et des causes que je me suis promis de ne pas traiter, puisqu'ils touchent la chose publique et le gouvernement. Néanmoins, je ne puis me taire sur sa mort, sur le bruit qu'elle fit dans le monde et sur l'impression qu'on en reçut.

Il fut condamné, justement ou injustement, je n'entre pas dans ce sujet, malgré la réhabilitation demandée et obtenue par monsieur son flls. C'était un homme d'un caractère désagréable ; il avait peu d'amis. Il fit plusieurs tentatives pour se tuer, avant le supplice ; il se donna d'abord un coup à deux doigts du cœur, avec la moitié d'un compas caché dans ses habits ; ensuite \ il essaya d'avaler un petit cure-dents de fer; enfin, comme on eut peur qu'il n'avalât sa langue, onlui mit un bâillon. Il devait être exécuté la nuit; mais on avança l'heure à cause de ces tentatives, si bien que le carrosse noir dans lequel on devait le conduire à l'échafaud n'était pas prêt, et'qu'on le mit dans un tom-

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bereau. Il était comme un enragé. Son confesseur se rassura par le bâillon ; sans quoi, il eut craint d'être mordu.

Le bourreau le manqua et s'y reprit à deux fois. La foule était si heureuse de son supplice, qu'elle battait des mains; on tremblait qu'il n'obtînt sa grâce. Tout le monde sait qu'il était accusé de concussion dans les Indes et de vexations envers les sujets du roi soumis à SCS ordres. Je ne puis rien dire sur lui de plus que cela; je ne le connaissais pas; mais des gens bien informés, et en position de l'être, m'ont assuré qu'il était parfaitement coupable. Dieu Ta jugé, les hommes arûssi; ce n'est pas une vieille femme qui réformera tout cela. Il avait un grand courage et une valeur positive el incontestée. Il lit une surperbe défense à Pondichéry ; mais41 était hautain, avare et méchant.

Parmi mes connaissances intimes, j'ai nommé mesdames de BoufiBers ; l'une était la maîtresse du prince de Conti, et je l'avais baptisée Vidoledu Temple; ce prince était grand prieur de France et habitait le Temple, où elle demeurait avec lui. C'était une femme de beaucoup d'esprit, mais prétentieuse et n-'ayant qu'une idée, celle de se faire épouser par M. le prince de Conti; elle n'y parvint jamais.

Uautre avait été la maîtresse de Stanislas à Luné-

ville ; elle avait bien autant d'esprit, et surtout elle était la mère du chevalier de Bouflters , cet enfant gâté des Amours et dos Muses, que nous adorions tous; le fait est qu'il était bien joli étant jeune. Voilà qu'il me revient une chanson que j*ai vu improviser à sa mère, en soupant chez moi; je veux vite la faire écrire, car je ne m'en souviendrais plus, et ce serait dommage ; on verra que c'est telle mère tel fils. On lui demandait ce qu'elle avait fait toute la semaine, depuis le dimanche précèdent, où nous avions soupe ensemble. Elle répoa« dit sur-le-champ, sans hésiter, tout comme en prose :

Dimanche, j'étais aimable; Lundi, je fas autrement; Mardi, je pris l'air capable; Mercredi, je fis l'enfant; Jeudi, je fus raisonnable ; Vendredi, j*eus un amant; Samedi, je fus coupable; Dimanche, il fut inconstant!

Le charmant chevalier de Boufflers est né à Lunéville en 1737. Il fut destiné au petit collet, parce que le roi Stanislas lui donna quarante mille livres de rente en bénéfices, et que cela était bon à prendre, voire même à garder. Il fut donc mis, s'il vous plaît, au séminaire de Saint-Sulpice, avec sa petite mine éveillée, et certes personne n'était moins fait pour ce mé-

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tier-là. Il y resta néanmoins jusqu'à ce que Tamour le fît sortir de clôture, ainsi que la faim fait sortir le loup du bois.

n connut un jeune garçon, sorti du séminaire avant lui, parce que, comme à lui, la vocation lui manquait. C'était le fils d'un ancien militaire, attaché longtemps à M. de Lally dans les Indes. Cet échappé de la soutane venait souvent voir l'autre en cage, et lui racontait les charmes d'une jeune cousine dont il était amoureux. Elle s'appelait Aline, elle était Provençale et avait habité l'Inde avec ses parents pendant toute son enfance.

A force d'entendre vanter sa beauté et ses grâces, l'abbé de Boufflers voulut la connaître ; il pria son ami de le conduire dans sa fatnille, et l'autre, tout enchanté de se parer d'un tel ami de qualité, l'invita à venir le dimanche suivant passer la journée à Chevreuse, où son père avait une maison de campagne. .Le difficile était d'en obtenir la permission. Il fallait sortir le samedi soir, découcher, mon Dieul et en compagnie d'un jeune homme assez ennemi de lui-même pour repousser les douceurs du sacerdoce I

L'abbé avait déjà des inventions; il écrivit à sa tante de l'envoyer chercher et lui fit le thème qu'elle devait suivre, la conjurant de ne pas s'en écarter; il lui en raconterait plus au long les motifs de vive voix. La com-

tesse se conforma aux désirs du jeune homme ; elle vint le prendre dès le samedi matin, supposant qu'il aimerait mieux deux journées qu'une. Elle fil mieux, car elle annonça qu'elle ne le rendrait pas avant le mardi.

Boufflers avait alors dix-huit ans; il était le plus aimable et le plus joli garçon de France. Sa tante écouta sa petite histoire lorsqu'ils furent dans le carrosse.

Elle n'était point sévère pour elle-même, et elle rétait peu pour les autres. Elle poussa la bonté jusqu'à lui donner ses gens et ses chevaux pour aller à Chevreuse.

— Je ne veux point vous envoyer là en prestolet, mon cher enfant, et je vous engage à prendre votre ami avec vous, cela lui sera agréable.

L'abbé ne demandait pas mieux. On juge de la joie qu'ils éprouvèrent en se sentant lâchés pour trois ou quatre jours, sans surveillance, avec un bel équipage, et pouvant prendre tous les airs qu'il leur conviendrait de se donner.

Le garçon avait prévenu son père ; on mettait les petits pots dans les grands ; lorsqu'ils arrivèrent, ils furent reçus en pompe et traités en triomphateurs. Boufflers ne vit que la belle Aline; il en fut frappé d'un

trait au cœur et la trouva plus charmante mille fois

qu'il ne s'y attendait.

Quant à elle, le jeune abbé lui plut sur-le-champ ;

elle rougit en rencontrant son regard , elle lui fit une

révérence embarrassée et adorable ; ils demeurèrent interdits, sans se parler une partie de la journée. Le soir, après souper, on s'humanisa. C'était au mois do juin. Cette campagne était embaumée. La vallée de Chevreuse est magnifique, on le sait, et ce petit coin, particulièrement bien arrangé, était réellement un paradis terrestre. On se promena toute la soirée au milieu des roses. La jeune fille avait une belle voix, on lui demanda de chanter; elle se fit prier un peu, puis elle céda; elle avait moins peur, on ne la voyait pas, il faisait noir.

L'abbé fut transporté d'amour. Lorsqu'il se relira dans sa chambre^ où son ami le reconduisait, il se jeta à son coù en lui disant, les yeux pleins de larmes, lomme un enfant qu'il était :

— Mon ami, j'aime, j'adore votre belle cousine 1

— Ah 1 j'ensuis fâché, monsieur, car je l'aime aussi d'ailleurs, vous êtes grand seigneur, vous serez prèlre et vous ne pouvez pas l'épouser.

— Je ne me ferai point prêtre, et, «si elle m'aime, je répouserai, bien que je sois un grand seigneur.

iOO LES CONFESSIONS

— Ah ! cela ost-il possible I répliqua l'autre bonne créature, tout disposé à se sacriQer silo bonheur de son ami et celui de sa cousine en dépendaient. Seulement^ vous aimcra-t-elle ? Oui, elle vous aimera; ce qu'il y a de sûr., c'csl qu'elle ne m'aime pas, moi !

Au lieu de se coucher, ils passèrent la nuit à bâtir (îos projets et à chercher les moyens de les réaliser. Courtois (ainsi s'appelait l'ami) avait de temps en temps dos retours de jalousie et les chassait vivement, en Si reprochant de penser à lui, au lieu de penser aux autres.

Au soleil levant, ils allèrent au jardin, cueillirent un immense bouquet, tout humide encore de la rosée, et JBoufllers , remontant chez lui , écrivit ses premiers vers, bien humbles, bien soumis, mais bien tendres. II les mit dans le bouquet, alla chercher une échelle, et posa le message parfumé sur le bord de la fenêtre do sa beauté.

La chose faite, il se cacha dans une charmille,. avec son confident, pour épier le moment du ré-^

veil.

Il 113 se fit pas attendre. Aline non plus n'avait pas. dormi ; ello parut à sa croisée et son premier regard tomba sur les flours. Elle rougit et sourit en même temps. Le jardin lui semblait désert ; à peine si les ci—

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seaux eux-mêmes se montraient sous les fouillées; le soleil levant riait à travers les branches; tout était beauté, splendeur autour d'elle ; elle respira fortement les odeurs enivrantes qui émanent de partout dans une belle matinée d'été.

Elle se croyait bien seule ; elle prit le bouquet, le sentit, l'examina dans tous les sens, aperçut le billet ployé sous une rose, devint toute rouge et laissa échapper les fleurs. Il se livrait visiblement en elle un combat qui devait finir par la lecture du madrigal et qui finit par là, en effet. Il n'était pas cacheté, il eût fallu être une triple sotte pour n'en pas prendre connaissance ; la vertu même ne se refuserait pas ce plaisir.

Aline lut, relut, dévora ces lignes, ce premier billet d'amour qu'elle recevait; car son cousin n'avait pas osé porter la témérité jusqu'à lui écrire. Elle baissa la tête ensuite, laissa tomber ses bras et devint rêveuse.

Les jeunes gens voyaient tout. Boufllers n'osait respirer, de peur d'être entendu, et Courtois soupirait tout bas ; il se cachait à lui-même sa douleur, car il comprenait à merveille la pantomime de cette rêverie.

— Elle vous aime, dit-il à l'abbé.

— Hélas I je n'en sais rien, je n'ose y croire; elle n'a pas l'air heureux de ce qu'elle vient de lire.

iO.<? LES CONFESSIONS

— Elle y pense trop pour que cela Tait fâchée, et puis je la connais bien, elle a une autre mine quand elle boude.

— Ah I puissiez-vous dire vrai !

Après une bonne demi-heure, la belle enfant rentra chez elle et s'occupa de sa toilette; mais elle ne chanta pas en vaquant par la chambre, ainsi qu'elle en avait l'habitude : elle songeait trop.

Lorsqu'elle descendit au jardin, elle avait à son corsage une des fleurs du bouquet. Le petit abbé sauta de joie.

Les quatre jours qu'ils passèrent ensemble furent un enchantement. Ils ne se parlèrent pas encore; mais, chaque matin, le bouquet était sur la croisée, la belle venait le prendre, les vers étaient vite dénichés et lus; l'amoureux, dans sa cachette, jouissait de son bonheur, il le savourait ; l'ami jouissait de son sacrifice. Je ne voudrais pas jurer qu'Aline n'eût pas deviné qu'ils étaient là ; les petites filles ont un instinct si malin et si sûr !

Lorsqu'il fallut partir, retourner à cet affreux séminaire, Boufflers crut qu'il allait mourir. 11 ne put retenir ses larmes ; il jura qu'il reviendrait bientôt, dûtil passer par-dessus les mûrs, et personne à Chevreuse n'en douta un instant.

Aline, de son côté, s'efforçait de retenir ses pleurs;

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mais deux belles larmes rosées roulèrent sur sa joue . après avoir tremblé longtemps à la frange de ses cils noirs.

Je copie presque une lettre de Boufflers sur cette aventure; je suis incapable d'inventer ces mièvreries et de les décrire ainsi. Du temps que je connaissais Tamour, il ne se faisait pas de cette façon.

Boufflers retourna à son séminaire et s'y trouva comme un pauvre oiseau auquel on a coupé les ailes. Il passait tout son temps dans le jardin, regardant les murs si élevés et si bien défendus dont il était garni. On ne le laissait sortir qu'à bonne enseigne; il avait fait déjà deux ou trois frasques qui l'avaient mal noté; on connaissait sa capacité, on le destinait à des dignités ecclésiastiques supérieures, et on ne voulait pas qu'il s'échappât.

Madame de Boufflers cependant ne lui tenait pas une rigueur bien sérieuse ; elle venait le voir, lui apportait des livres, de la musique, des chatteries, et, lorsqu'il se plaignait trop fort, elle lui disait, tout bas, en l'embrassant :

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