‹ Les confessions de la marquise; suite et fin des Mémoires du̓ne aveugleChapitre 10 sur 16 · II · texte numérisé non relu

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terre. La douairière s'en alla donner tout doucement un tour de clef pour ouvrir la cage, et se sauva chez elle» Ils ne Tentendirent pas ; cependant il fallait aviser à quelque chose. Dorât se leva et retourna vers cette fatale porte, qui, cette fote, s'ouvrit toute seule. Je vous jure qu'il ne demanda pas son reste et qu'il fut bientôt retourné dans sa chambre.

La duchesse ne se dérangea point qu'elle ne l'eût entendu s'éloigner. Elle ne se rendait pas compte de ce qui s'était passé, de ces obstacles levés soudainement et de cette maladie intempestive. Elle appela ses fenmies pour réparer les désastres, et leur dit qu'elle avait été malade ; ce qu'elle» voulurent bien croire, n'ayant aucune raison de supposer le contraire.

Lorsqu'on se réunit pour le déjeuner, on remit à la duchesse un billet de M. Dorât, lui offrant ses excuses et ses regrets : une lettre arrivée le matin même par un exprès le rappelait à Paris et le forçait de partir surle-champ.

— J'en suis fâchée, dit la douairière, j'aurais été charmée de passer quelques jours avec lui. C'est un homme charmant : ne le trouvez-vous pas, ma fille ?

— Mais, madame, je ne sais... je crois... je n'y ai pas fait attention.

La conversation en resta là.

Jamais Dorât et la duchesse ne se revirent depuis ce moment. Lorsqu'ils se rencontraient, ils se sauvaient; Tun de l'autre, et ne semblaient point se connaître. Le mieux, c'est que la duchesse en a pris rabomination de l'amour, et qu'elle en est restée la plus honnête femme de la cour. Depuis qu'elle n'est plus jeune» elle m'en a grande obligation, et m'en remerciait encore l'autre jour.

Pour M. Dorât, j'ignore s'il m'a accusée de son malheur, mais il n'a plus reparu chez moi.

Les philosophes sont comme les confesseurs qui ont la manche large. Ainsi, M. Diderot et consorts s'épuisent à chanter la liberté, à proclamer la haine des tyrans, à préconiser le gouvernement de la république, • dont ils appellent l'avènement de tous leurs vœux. Cependant, l'impératrice de Russie ayant acheté, en différentes fois, la bibliothèque de Diderot quarante mille livres à peu près, en mettant pour principale clause qu'il en aurait soin et la conserverait jusqu'à sa mort, il a fort bien accepté ses bienfaits et a divinisé cette

grande Catherine^ la traitant de philosophe, sans doute pour l'acquit de sa conscience.

Il a même poussé la complaisance jusqu'à oublier les peccadilles de la czarine, qui fussent devenues d'épouvantables désordres, si un autre souverain s'en fut permis la pensée. Et toute la secte de crier : a Hosannah ! » J'ai souvent causé de cela avec Voltaire, qui se contentait de sourire et de me répondre :

— Que voulez-vous, madame I il faut bien passer quelque chose à la nature humaine.

Son sourire seul me parlait et me disait sa pensée. Il ne s'en vit jamais de plus fin ni de plus éloquent. Lorsqu'il était jeune, sa physionomie avait un charme que je ne puis rendre. La statue de Pigalle, à ce qu'on m'assure, le rappelle beaucoup. Hélas 1 je n'en jugerai point.

Il soutenait cependant sa livrée de tout son pouvoir et de sa bourse, et de ses bontés. Ainsi, il fit venir à F:rney M. La Harpe, avec sa femme, ses enfants, ses guenilles, tout son ménage, parce que celui-ci ne vivait qu'avec peine à Paris. Pour l'en récompenser, La Harpe lui vole un chant de sa Guerre de Genève^ qu'il ne voulait pas faire connaître encore, et le répand partout avec des commentaires. Mille désagréments arrivent au patriarche; il prend des renseignements et il

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apprend, à n'en pouvoir douter, d'où lui est décochée cette trahison.

Justement irrité, il fit des observations et des plaintes. Son hôte, de sa chambre même, à Ferney, lui répondit les lettres les plus désobligeantes et les plus désagréables, des impertinences en quMre pages.

M. de Voltaire ne les supporta pas ; il chassa l'ingrat qui lé méconnaissait, en sorte que le bruit de ce vilain trait se répandit parmi les philosophes. Craignant de faire du tort à cet élève, il nia ses torts et se rejeta sur des circonstances qu'il n'expliqua pas.

Rien n'est bilieux, méchant^ vipérin, comme ce La Harpe. Enfant trouvé et nommé par ses sauveurs du nom de la rue où il gisait sur le pavé du roi, il n^a jamais pu pardonner à la société cette faute de sa naissance. Il voudrait être le premier partout^ il se croit «n génie et n'admet de décision que la sienne.

Un jour, il m'arrive, je ne le connaissais pas du tout; il venait de la part de Voltaire, disait-il, pour me parler de Tancrède; je vous demande un peu pourquoi il avait besoin de me parler de Tancrède ? et vous allez voir comment 1

— Madame, avez-vous vu Tancrède?

— Oui, monsieur, répondis-je tout étonnée.

— N'est-il pas vrai que c'est sublime ?

— Oui, c'est sablimel c'est sublime, ea Téiité l Sa* suite?

— Eh bien , madame, yj étaie l'autre jow, ayec M, d'Argental. À côté de nous se trouvait, daas le parterre, un étranger qui criait, pleurait, applaudissait Je me tournai de son côté, «t je lui dis :

D — N*est-il pas frai, monsi^r, que ce Voltaire est un grand homme ?

» Le nigaud me répond tout bonnement :

» — Oui^ monsieur, ça est fort propre, fort propre; assurément.

» Qu'en dites-vous, madame?

Je ne voyais pas dans tout cela le prétexte d'une visite chez une dame qu'il ne connaissait pas. Gomme je ne répondais point, il reprit :

-— Ah f madame^ y a-t-il rien de plus étrange que ce qui se passe aujourd'hui? Connaissez-vous le médecin qni dénoue , le médecin qui guérit de tout en dénouant?

— Non, monsieur.

— Faites-le chercher, il vous dénouera les yeux et vous y verrez clair. Toutes les maladies se connaissent au pouls, et les nerk en sont les seules causes ; en les ' dénouant, on est guéri ; les nerfs noués font tout le mal. 11 vous étend sur un lit et vous dtooue. Il vous fait un

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mal affreux^ vo^ss criez, vous lui donnez une poignée <f éeus, et vous dansez la gigue ensuite. Molière» où es4u?N'est-ee pas d'un ridicule indicible? -*Oui, monsieur; maiis...

— Et cette autre mode des cafés^ la connaissez-vous ? -— Mais non, mais non, monsieur ; je voudrais savoir. ••

— Ce que c'est? Très-volontiers. Chaque dame élégante tient café à présent, et voici la façon de s'y pren» dre. On choisit un jour, et l'on place dans une grand» salle de petites tables à quatre places au plus ; elles sont garnies de jetons, de cartes et de tout ce qu'il faut pour jouer. Sur d'autres, on met du vin, du café, de la limonade, etc. La maîtresse de la maison est assise à une façon de colhptoir, avec des oranges et des g&teaux devant elle; elle est vêtue à l'anglaise, une robe courte, un tablier de mousseline, un fichu pointu, un petit chapeau.

» Les liqueurs sont sur la tablette de la cheminée; les laquais, en veste blanche et bonnet blanc ; on les appelle garçons. La maîtresse de la maison ne se lève point, on va lui parler ; et, dans la salle à manger^ on a établi aussi de petites tables numérotées, et qu'on tire au sort, afin de ne point amener de discussions. On ne doit manger qu'une poule au riz, une seule entrée et

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un entremets; quelquefois une forte pièce de rôti. Gela est économique, mais cela ressemble aussi aux enfants jouant à la dînette ; ne le trouvez-vous pas ?

J'avais pris mon parti de cet homme ; je pensais qu'il finirait bien par dire ce qu'il avait au fond de son sac, et je l'écoutais comme une gazette. Tout ce monde dont il me parlait là n'était pas le mien ; mais je m'instruisais à l'entendre.

— N'y a-t-il pas d'autre nouveauté? repris-je pour le lancer.

— Oh I que si fait, il y en a... Aux cafés, on ajoute les proverbes ; on en joue partout. J'ai assisté l'autre jour à une scène curieuse en ce genre, chez madame Thélusson. Hume, vous savez bien^ Hume, l'historien anglais, l'ami de Rousseau, ce grand et gros homme, était venu dans l'intention de remplir un rôle. On lui donna celui d'un sultan entre deux sultanes; il devait employer son éloquence à s'en faire aimer et leur olfrir des consolations dans des chagrins supposés. Il se plaça sur un sofa ; on lui choisit les plus jolies femmes de Paris ; il se mit à les regarder l'une après l'autre, puis il se tapa sur le ventre, sur les cuisses, et leu? dit d'un air ébahi :

» — Eh bien, mesdemoiselles, eh bien, vous voilà donc?... Eh bien, vous voilà ici?

» Et ainsi de suite pendant un quart d'heure.

» Une des esclaves, impatientée, se lève, et s'écrie en retournant à sa place :

» •— Ah ! je m'en étais bien doutée, cet homme n'est boa qu'à manger du veau.

B Vous jugez que la demande et la réplique nous firent beaucoup rire. .

— Je le comprends, c'était en effet très-drôle, et M. Hume me parait d'ici singulièrement affublé.

— Ah I madame, ne savez-vous pas ce qui est arrivé à M. le lieutenant de police ? Je vais aussi vous l'apprendre. Il devait aller à un repas de cérémonie, et il lui fallait absolument une perruque. Cette perruque, commandée et recommandée à cette intention, n'arrivait cependant pas. Un valet de chambre va la chercher; le perruquier fait ses excuses : sa femme était accouchée et l'enfant était mort, mais la perruque était faite ; dans tout ce trouble, on avait oublié de la porter; elle était prête, et dans une boite que l'on présenta au valet.

» — Regardez-la d'abord, vous verrez qu'elle est parfaite.

» On ouvrit la boîte et l'on y trouva le corps de l'enfant mort de la veille.

x> — Ahl mon Dieu! s'écria le malheureux père.

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les prêtres se sont trompés, ils ont entersé la perruque I

2) M. le lieutenant de police est allé à sa cérémoniesans une perruque neuve^ et, qjui pis est, il a fallu un ordre de rarchevêque, un procèsr-verbal et des écritu-* res à n'en plus finir pour enterrer l'enfant et déterrer la perruque.

Il s'arrêta. J'en étais fàebée; il m'amusait, bien que je le trouvasse le plus singulier du monde.

— - C'est done fini, monsieur? il n'y a plus rien pour cette fois?

— Non, ce n'est pas fini, madame : il y a enceife le piocès de la marquise de Saint-Vincent. Elle a fait faire des culottes à un abbé, et ne veut plus les payer, à présent qu'elles sont usées ; l'abbé en est incs^ble ; de sorte que le tailleur réclame et qu'elle sera condamnée sans doute. Il y a un proverbe : Qui casse les uerres lespay^,

— Je vous remercie miile foie de vos renseignements ; néanmoins, nous sommes éloignés de M. de Voltaire. Vous veniez de sa part,.-

— Oui ; c'est-à-dire jusqu'à un certain point. 11 m'avait si souvent parlé de vous, de votre esprit, de votre conversation délicieuse; j'en ai voulu juger moL-méme ; je le trouve au-dessous de la vérité.

— Monsieur, vous êtes bien honnête. En eflet, j'écoute fort bien ; on me Ta ioujoosrs dit*

n me regarda avec ses yeux de charbon rouge et comprit. Il se connaissait en épigrammes.

— Vou^ ai-je ennuyée, madame?

— Non, certes, monsieur, au contraire.

— Eh bien, donc,

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

C'est Boileau, notre maître à tous, qui l'a dit... Ah! pardon, madame, est-il vrai que Ton vous ait fait des vers sur votre tonneau, ^ que vous en ayes répondu?

— Rien n'est plus vrai, monsieur^

— Et ne pourrait-on les connaître?

— Parfaitement. Je vou£ dois bien cela pour toutes vos nouvelles.

— Madame, j'aime les nouvelles de passion; je vous drais être gazetier.

— 11 ne vous est pas difficile de le devenir.

— J'y songerai.

Aussi le fit^il pour le compte du czar ou de la czarine, je né sais pas au juste.

Pour comprendre ces vers, il faut savœr qu'au lieu de fauteuil, je m'étais fait faire une manière de tonneau de ravaudeuse, bien rembourré, et qui me ga-

rantissait de tous les vents. Ce tonneau donnait lieu sans cesse à des vers anonymes; j'avais reçu ceux-ci par la poste; mais ils étaient de madame de Forcalquier» que nous appelions la Bellissima :

Ce n'est pas quand on voyage Que Ton trouve du plaisir ; Ce n*est que près du rivage Que l'on remplit son désir.

On a beau voguer sur Tonde»

Parcourir dans un vaisseau^ Les quatre coins de ce mondOt Rien ne vaut votre tonneau.

Ces vers étaient médiocres» pourtant j'y répond '.Sj sur l'air Du haut en bas :

Dans son tonneau, On voit une vieille sibylle.

Dans son tonneau ; Qui n'a que les os sur la peau, Qui jamais ne jeûna vigile, Qui rarement lit l'Évangile

Dans son tonneau.

— Madame, vos vers valent mieux que ceux de Saint-Lambert dans ses Saisons. Connaissez-vous les Saisons?

— Oui, monsieur.

— Qu'en pensez vous?

— Je pense comme un de mes amis : c'est TArcadie

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encyclopédique ; on y voit des pasteurs, le dictionnaire la main, cherchant l'article Tonnerre^ pour entendre à ce qu'ils disent eux-mêmes d'une tempête.

--" Ah ! madame, que cela est charmant 1 cela vaut tout le poëme.

— Ce n'est pas moi qui dis cela, monsieur ; c'est M. Walpole.

— Celui qui a fait la Lettre du roi de Prusse à Rousseau ?

— Lui-même.

— II a bien de l'esprit!

— Je suis charmée que vous lui en trouviez, monsieur.

— Madame, je m'y connais, vous pouvez le lui écrire de ma part. Il se fait tard, j'ai l'honneur de vous saluer. Je suis enchanté de vous avoir vue, et surtout d'apprendre que vous ne lisez guère rÉvangile et que vous ne jeûnez point.

Il n'est jamais revenu.

Sophie Arnould avait une fois chargé Thomas, autre soldat obscur de l'armée des philosophes,

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