II
d'une affaire de cheminée, avec le ministre de Paris.
— Mademoiselle, lui diWl, j'ai vu M. le duc de la Yrillière, je lui ai parié de votre cheminée, d'abord en citoyen, ensuite en philosophe.
— Eh I monsieur, ce n'était ni en citoyen ni en phi-^ losopbe qu'il fallait parler, c'était en ramoneur.
Ceci me revient à propos d'un autre philosophe^ qui u'était pas fait pour TètrOi et qui le fui envers et contre tous. Il aurait dû rester ramoneur, c'est-à-dire fermier général; il vivrait encore, peut-être.
Je veux parler de M. Helvétius et de son fameux livre de V Esprit ^ entrepris en vue de V Esprit des loi» de M. de Montesquieu, duquel j'avais dit :
— C'est de l'esprit à propos des lois.
Mais le coup fut manqué» et cet Esprit n'eut pas d'es*» prit du tout, ni de succès non plus» s'il obtint la perse** cution.
M. Ilelvélius était le fils du médecin de la feuereine^ qui venait de Hollande. Il obtint de très^bonne heure une place de fermier général, et cette charge, jointe à la fortune que lui laissa son père, le mit en posture des plus riches parmi ceux de son espèce. Il était bien fait, de bonnes façons, et il aimait les femmes jusqu'à la folie.
Co qu'il eut d'aventures D'est pas croyable; il chan--'
geaît de maîtresses comme d'habits ; il en avait plusieurs d'établies chez lai, qui étaient de mois, d'année, comme les capitaines des gardes^ ou les premiers gentilshommes de la chambre. Il les faisait appeler suivant sa fantaisie, et donnait des dîners, des soupers dont oit parlait dans tout Paris, et où il conviait les mauvais sujets de la ville et de la cour.
Cela alla ainsi plusieurs années; puis il lui poussa de» ailes pour voler plus haut, et il rencontra je ne sais où la comtesse d'Àu. • . J'ai vergogne de nommer une femme de qualité dans des conditions semblables, à moins qu'elle ne s'affiche elle-même, comme madame du Chàtelet.
Madame d'Au... recevait beaucoup de monde, beaucoup de beaux esprits et de gens de lettres ; elle était une manière d'esprit fort, affichant l'athéisme^ et se parant de ses opinions extravagantes. Il va sans se dire qu'elle était philosophe et que la ribambelle de ces parpaillots la suivait, attentive à ses bons dîners et* à sa maison ouverte.
Helvétius lui plut infiniment, elle ne chôma de le lui dire et de le lui prouver. Il lui donna des fêtes, il lui oSni des galanteries de toutes les façons et il eut en-- C(Mre la complaisance de ne pas crier tout haut que c'était pour elle. On ne fit que le deviner.
iS4 LES CONFESSIONS
Sur ces entrefaites, une autre folle, la duchesse de C***, entendît parler de cette belle union et se mit en tête d'en avoir sa part. Elle avait autant d'esprit que la d'Au... et plus d'éloquence peut-être; elle n'avait pas le tort de s'astreindre à un seul amant, elle en prenait suivant son caprice ; ce qui ne l'empêchait pas d'être jalouse à tout tuer autour d'elle, si on lui manquait en la moindre chose.
Elle tomba un jour comme une bombe chez la comtesse, au moment où Helvétius y trônait, et la conversation s'engagea entre eux tous, sur le terrain où Ton voulut la mettre.
Les voilà, hurlant à qui mieux mieux qu'il n'y avait point de Dieu, que le hasard faisait tout en ce monde, que le hasard avait tout créé, et que nous étions desmarionnettes de premier calibre, bonnes à présenter sur un théâtre, ayant chacune notre rôle tracé et le jouant suivant notre fantaisie ou notre talent
— Et l'amour, monsieur, que pensez-vous de l'amour? demanda en minaudant la duchesse.
— L'amour, madame, l'amour? C'est une nécessité, c'est un plaisir, comme les bons dîners, comme le vin vieux et les gelinottes ; en amour, il n'y a que le physique de bon ; le reste ne vaut pas un fétu et ce n'est pas la peine d'en parler.
— Mais le cœur, monsieur, le cœur?
— Le cœur, madame? C'est un viscère; il concourt comme les autres aux suprêmes jouissances que la nature nous révèle ; seul, il est impuissant à rien sentir, à moins que l'imagination ne Tinspire,
— Selon vous, alors on n'aime que physiquement?
— Selon tous ceux qui voudront être de bonne foi, madame ; vous-même peut-être, vous avez trop d'esprit pour vous livrer aux extravagances du sentiment, et, pour moi, je n'y crois point, mais point du tout.
La duchesse trouva la doctrine mirifique; elle ajouta seulement, comme conclusion :
— Monsieur, il faut être bien sûr de son fait et payer rudement de sa personne pour oser lever un pareil étendard.
Elle ne se contenta pas de le supposer, elle voulut savoir à quoi s*en tenir ; bientôt elle partagea les exploits du philosophe avec la comtesse d'Au..., et même, à force d'agitation, elle parvint à l'emporter sur elle. 11 quitta l'une pour l'autre. Celle-ci, régnante, voulut être absolue, elle essaya de chasser le fretin des sultanes habitant la maison de son amant. Quant à ceci, elle y perdit son latin, il les garda.
On ne finirait point si l'on racontait la quantité d'extravagances auxquelles donna lieu la jalousie très-
fondée de la dame. Helvétius s'en amusait beaucoup et ne cessait de la prêcher sur l'accomplissement de leurs doctrines.
— Imitez-moi, disait-il, je ne m'y oppose point et je ne vous ferai pas de reproches ; nous mangeons à plus d'une table, nous buvons dans plus d'un verre ; ponr- 4}uoi n'aurions-nous qu'un seul amour?
En ceci, il était conséquent, et je ne sais trop ce que la duchesse eût pu répondre; je sais seulement ce qu'elle fit : elle lui obéit strictement.
En ce moment, la mode était aux géomètres ; les femmes s'arrachaient Maupertuis, qui se promenait aux T?uileries en habit de carnaval, et dont le ridicule passait tout ce qu'on a jamais pu voir ou imaginer. M. Helvétius, qui voulait beaucoup de femmes, s'imagina que cela tenait aux figures et aux problèmes, et se mit à en faire aussi. Il n'y eut sans doute pas le succès qu'il en attendait, puisqu'il s'en lassa, et se jeta dans la poésie ; le roi de Prusse ayant confisqué Maupertuis, ia géométrie tomba.
La poésie d'Helvétius tomba aussi ; son poëme du Bonhettr, prôné par les gens de lettres, était voluptueusement ennuyeux ; il comprit qu'il fallait essayer <l'autre chose, sa voie n'était pas là, et il se mit à composer cet immense volume de l'Esprit, qu'on pourrait
réduire à la grosseur du petit doigt, encore serait-il loin de la perfection.
Pour le composer, il prit une autre méthode, une méthode à rebours de celles qu'on choisit d'ordinaire : il résigna sa place de fermier général et se maria à une fille pauvre, mais charmante. Il épousa mademoiselle de Ligneville, fille de qualité de Lorraine; sa maison était des premières de ce pays, bien qu'elle n'eût pas un sou de dot. Lorsqu'un âmi commun lui proposa M. Helvétius, son premier mouvement fut de refuser, la mésalliance lui paraissait insoutenable.
— Songez qu'il s'agit d'une immense fortune, lui dit-on.
— Que m'importe 1
— Songez que vous allez avoir à vous reprocher la perte d'un homme de mérite. Il faut qu^il se marie pour clore une jeunesse orageuse ; il ne veut épouser que vous, et, si vous refusez, il retombera dans son abime, dans ses entraînements, c'en est fait de lui corps et âme I
Cette considération toucha l'excellente créature ; elle <50nsentit à le voir et lui annonça qu'elle lui donnait sa main, à la condition de se laisser guider par elle dans les choses de la vie.
— Je vous rendrai heureux, monsieur, lui dit-elle;
j'accepte votre fortuae pour vous donner plus que vous ne m'offrez. Je vous dévoue mon existence, mon avenir; comptez sur moi, je veux être et serai une honnête femme.
Elle hii tint parole. Ils se retirèrent ensemble h la campagne; elle y passa sa jeunesse, venant à peine deux ou trois mois d'hiver à Paris, ne voyant que la société de son mari, ayant renoncé à tout pour lui plaire et ne se permettant pas même une démarche sans l'approbation de M. Helvétius. Il fut plus favorisé qu'il ne méritait de l'être; d'autant plus qu'il ne changea pas grand'chose à ses habitudes et qu'il conserva son sérail, non pas chez lui, mais ailleurs, toujours par philosophie.
Ce livre de /'jE^pn^ lui valut la persécution de la cour, celle des dévots et des jésuites, des jansénistes aussi ; pour la première fois, ils se trouvèrent d'accord, ce qui fit presque un scandale chez leurs partisans. Helvétius en eut la tête tournée, il ne s'y attendait pas. Il s'en alla en Prusse voir le héros des philosophes, qui le prisa fort peu et le reçut mal ; puis, en Angleterre, d'où il revint affolé ; il voulait absolument nous faire à l'image et ressemblance de ces chers insulaires, et, soit dit sans offenser M. Walpole, nous n'y aurions pas gagné.
De retour en France, il se prépara à lui-même, selon les recettes de son père, de petits philtres amoureux, qui lui rendirent une vigueur factice, mais qui le tuèrent en quelques mois, aidés d'une goutte opiniâtre, leur sœur aînée. Madame Helvétius aimait son mari et fut inconsolable puendant bien longtemps.
Aujourd'hui, elle a découvert des charmes immenses à la race féline, elle vit entourée de quinze ou vingt angoras de toutes les couleurs. On en raconte des histoires précieuses, je ne m'amuserai pas à les répéter.
Les philosophes se réunissaient beaucoup pour parler, mais aussi beaucoup pour souper et pour boire; non qu'ils s'enivrassent, mais ils s'excitaient, et les utopies, les systèmes et les discussions allaient leur train. Ils ont continué jusqu'à présent ; la politique s'en mêle beaucoup, ils veulent tout culbuter et on ne les y aide que trop I M. Necker a beau les retenir, il ne sera pas assez fort, je le crains ; et tout s'écroulera avec lui, même nous, c'est-à-dire même la France, car, moi, je n'y serai plus.
iîft) LES CONFESSIONS
J'ai dit quelques mots de la mort du président Hénault; je retrouve, à cette époque de mon journal, un -grand article au sujet de mes griefs contre lui, et du peu de regrets que j'eus de le perdre ; il m'avait beau- -coup aimée, et puis il avait cessé de m'aimer et s'était mis du côté de la demoiselle Lespinasse au point de la vouloir épouser ; je n'avais pu lui pardonner cela, bien <\\ie je ne m'en plaignisse jamais et qu'on nous crut les meilleurs amis du monde.
C'était un parfait égoïste, il le prouva bien, en ne laissant dans son testament pas un legs à un seul de ses amis; il ne nous nommait même point. C'était incroyable pour ceux qui ne le connaissaient pas comme tious ; quant à moi^ je n'en fus pas étonnée.
En ce moment, Rousseau était à Paris, où il ne jouait <|u'un rôle de marionnette de Nicolct; les paltoquets tle la philosophie, et du plus bas étage encore, étaient les seuls qui s'occupassent de lui. Le prince de Luynes, -en bon jeune homme qu'il était, lui avait offert un asile x^u'il dédaignait, comme il dédaignait à Paris tous ses .amis de qualité. Il refusa de voir mesdames de Bouf-
DE LÀ MARQUISE 19i
fiers, la maréchale de Luxembourg, et toutes ces dames assez folles pour courir après se$ bonnes grâces. C'était bien fait.
J'en viens à cela pour raconter une chose que je ne me charge pas d'expliquer, et à laquelle donna lieu la mort du président Hénault, et aussi la présence de Rousseau à Paris; plus, celle du roi de Suède, Gustave m, actuellement régnant, et qui venait de succéder à son père, dont il avait appris la mort ici.
Ce prince est charmant d'esprit, d'affabilité et de dignité simple.
Il m^avait fait l'honneur de m'engagefr à souper ; je connaissais M. de Creutz, son ambassadeur auprès du roi^
Nous n'étions pas nombreux à ce souper de Sa Majesté Suédoise : les deux duchesses d'Aiguillon, lecomto de Creutz, M. de Sestaîn, le jeune frère du roi et son gouverneur, voilà tout.
On s'occupait fort de la mort de madame Brillant y la chatte de la maréchale de Luxembourg, âgée do quinze ans et qu'elle aimait beaucoup. C'était un deuil général parmi les amis de la duchesse, qui avait pris la choseau grave et recevait les compliments de condoléance, comme pour la mort d'un parent; encore certains de ses cousins lui eussent coûté moins de larmes, vol te
même peut-être le mari de sa petite-fille, le duc de LauzuQ, qu'elle n'adorait pas.
La maréchale avait la superstition du vendredi; madame Brillant était morte un vendredi ; tous ses malheurs arrivaient ce jour-là à la pauvre duchesse, et celui-ci était le dernier. On en fit la remarque.
— Ah ! dit madame d'Aiguillon la douairière, avoir perdu madame Brillant et être méprisée de Rousseau, qui ne veut pas absolument la voir et copie sa musique dans un grenier, c'est trop de malheurs en même temps 1 Elle accuse une sorcière de lui avoir jeté un sort; elle croit aux sorcières et aux vendredis, la bonne maréchale.
— N'y croyez-vous donc pas, madame? dit le roi très-sérieusement.
— Pour cela, non, sire.
— Et vous, madame? me demanda-t-il.
— Ni moi non plus, sire.
— Ces dames sont des esprits forts, répliqua M. de Creutz ; en France, à présent, on ne saurait être autre chose.
— Cependant j'ai trouvé en France un magicien des plus étranges, et j'y crois, moi ; j'ai le malheur d*y croire.
— Le malheur, sire? C'est un grand bonheur, selon
moi, que de croire à quelque chose. Où avez vous déterré un sorcier sur le pavé de la grande ville ?
— Dcsirez-vous le voir, madame?
— De grand cœur.
— Et moi aussi !
— Et moi aussi!
L'écho fut général
— Rien de plus facile. Monsieur Schiffer, faites atteler des chevaux à un carrosse et allez le chercher surle-champ. On assure qu'il fait revenir les morts.
-î- Je veux qu'il nous fasse parler à madame Brillant^ dit la jeune duchesse. Nous saurons ainsi si les bêtes ont une âme.
On bavarda sur ce sujet pendant assez longtemps, — avec la meilleure volonté du monde, je ne puis appeler cela causer, — et enfin le sorcierarriva. C'était unhomme assez vieux, bien plus vieux assurément qu'il n'en avait l'air, avec les cheveux blancs, la barbe dans toute sa lon^eur, et tombant jusqu'à la moitié de sa poitrine ; je crois que cette barbe étaitfausse et qu'il la mettait seulement pour rendre ses oracles. Il salua gravement, mais avec une sorte de fierté, même le roi, qui s'était avancé au-devant de lui, en lui disant quelques paroles gracieuses.
— Que désire de moi Votre Majesté ? demanda-t-il.
iU LES CONFESSIONS
— J*ai entendu parler de vous, monsieur; je comptais aller demain chez vous, pour vous prier de me dévoiler mon avenir; ces dames ont désiré assister et participer à cette séance, et je vous ai envoyé chercher à une heure indue peut-être.
— Toutes les heures sont bonnes pour moi, sire : je n'ai point de sommeil et la nuit m'est propice, au contraire. Je suis aux ordres de Votre Majesté, bien que j'eusse préféré, je l'avoue, ne pas êtreinterrogé par elle.
— Pourquoi ?
— J'ai déjà tiré l'horoscope de Votre Majesté.
— Ah î et il est funeste ?
Le sorcier ne répondit pas.
— Ne craignez point, monsieur, je suis déjà prévenu. Une sorcière du port, àStockholm,m'a prédit udô mori violente. Je serai, à ce qu'elle assure, asssassiné dans une fête. Est-ce là ce que vous avez vu?
— Oui, sire, et d'un coup de pistolet.
Personne ne répondit, ftons étions tous glacés de peur. Cette coïncidence était si singulière î On a beau no pas croire, on est frappé. C'est le secret de la puissance de ces astrologues et jeteurs de sort. Ils effrayent par des apparences et des hasards.
— Voyons, reprit gaiement le roi, cela doit être curieux; que faut-il faire pour vos expériences?
— Votre Majesté souhaite-t-elle d'abord interroger les cartes ?
— Sans doute ; interrogeons tout ce qu'on peut interroger.
— Cela vous mènera loin, sire ! reprit cet homme d'un air capable.
— Voyons les cartes. Est-il vrai que vous mettiez les vivants en relation avec les morts?
— Oui, sire, lorsque les vivants ont assez de courage pour cela.
— Le courage ne manquera pas; soyez aussi sûr de vous que je le serai de moi.
On fit apporter une grande table ; le devin — dont] 'ai oublié le nom et qui était un ami du comte de Saint- Germaïn, que j'ai souvent vu chezChoiseul,— le devin tira d'un sac qu'il avait apporté des caries particulières, fort larges et fort longues, peintes à la main et d'un dessin très-curieux. Il "plaça à côté un globe de verro creux et ouvert par en haut, une sorte de bocal sans pied, dans lequel il répandit une eau rousse, qu'il tira d'une petite bouteille.
Il avait encore dans sa boutique infernale une manière d'arbrisseau en émail fiché en terre, et portant des fleurs toutes formées en boutons ; les feuilles s'épanouissaient à l'en tour; c'était travaillé avec un art
miraculeux. La caisse de faïence qui renfermait cet arbuste remontait à l'antiquité la plus reculée.
Les préparatifs achevés, il se mit auprès de la table et demanda laquelle essayerait la première sa science. Je me faisais expliquer à mesure par M. de Creutz tout ce manège, et j'enrageais de n'en pouvoir juger par moi-même. Le son de la voix de cet homme me prévenait en sa faveur : il était plein, sonore et mélancolique, sans fausseté et sans hypocrisie. Je ne crois pourtant pas aux devins.
Madame d'Aiguillon la jeune se leva et alla s'établir sur sa sellette.
— Madame, dit l'adepte, nul ne doit nous entendre; il faut faire placer un paravent autour de nous ; vous ne seriez pas satisfaite si je révélais à tout le monde les secrets de votre avenir.
— Bah ! j'ai donc un avenir mystérieux?
— L'avenir est toujours mystérieux, madame la duchesse, et l'une de nos premières règles est le secret Si je l'ai enfreint tout à l'heure pour Sa Majesté Suédoise, c'est qu'elle m'en a donné l'exemple; autrement, je ne me le serais pas permis.
— Il est très-simple de nous en aller dans une autre pièce, répliqua Gustave, et de laisser la place libre ; chacun fera ainsi ce qu'il voudra.
Nous sortîmes tous, et madame d'Aiguillon demeura seule avec cet homme. Elle y resta longtemps, et nous fîmes des conjectures et des commentaires à perte de vue. La douairière assura que, quant à elle, elle n'irait point causer seule avec le diable, qui pourrait bien lui tordre le cou.
Enfin la duchesse reparut, toute pale et toute bouleversée ; on l'entoura.
— Cet homme est sorcier, dit-elle; mais, il a raison, il sait et prédit de ces choses qu'on n'aimerait pas à révéler à ses meilleurs amis. Si M. d'Aiguillon eût été à ma place, il coucherait certainement ce soir à la Bastille.
— Qui de vous ira donc consulter l'oracle ? demanda le roi.
— Ce sera vous, sire ; à tout seigneur tout honneur, dis-je.
— J'y resterai longtemps, sans doute; car je veux les grandes marionnettes, je vous en avertis, mesdames.
— Allez, allez, sire, répliquai-je, et, si vous voyez le diable, prévenez-nous; je ne serais pas fâchée de lui dire un mot.
Après quelques façons, Sa Majesté Suédoise entra dans l'antre. Cette fois, ce fut bien autre chose que pour
i98 LES CONFESSIONS
la duchesse : nous croyions qu'il n'en finirait jamais. Nous entendions de temps en temps des éclats de voix ; plusieurs fois les Suédois présents parlèrent d'intervenir, s'inquiétant pour Sa Majesté et craignant quelque trahison. Le jeune prince, dans son inquiétude, entr'ouvrit la porte.
— Sortez 1 lui cria son frère, et ne nous dérangez pas.
Nous fûmes bien contraints de nous conformer à cet ordre, et nous nous regardâmes, ou plutôt ils se regardèrent, et moi, je sentis qu'on me regardait.
n n'en faut pas rire : depuis que je suis aveugle, je sens les regards des autres; il en est qui me gênent jusqu'à la souffrance et d'autres qui me réchauffent comme un rayon de soleil bienfaisant.
Lorsque le roi rentra près de nous, il était calme, mais excessivement pâle, et sa voix tremblait légère* ment, en dépit de ses efforts pour se contenir.
M. de Greutz lui demanda s'il était content.
— Je suis étonné répondit-il ; j'ai vu et entendu des choses que je ne croyais pas possibles et qui confondent ma raison.
— Et qu'est-ce donc? interrompit le prince son frère.
— Je ne puis le révéler; on ne le saura jamais ce
mon YivaDty je Tai juré. Si lout cela se réalise^la France et la Suède verront d'étranges bouleversements. Celui qui me Ta annoncé est maintenante même de tout savoir ; c'est le roi, jnon père.
— Vous l'avez vu?
— Oui, mon frère, et, si j'en crois ce que l'on me prédit, je n'aurai guère sujet de me louer de vous dans l'avenir.
— Est-il possible!
— Vous détrônerez mon fils,
— Comment I Non, non, mille fois non, sirel Oh I dites tout.
— Je ne le puis, j'ai peut-être trop parlé.
J'ignore si la prophétie s'accomplira ; jusqu'ici, le roi
de Suède règne avec quelque embarras peut-être, mais il est aimé de son peuple et l'on ne songe pas à Tassas* siner; le duc de Sudermanie ne montre pas de velléités ambitieuses, et le fils de Gustave lil n'est qu'un charmant enfant.
C'était mon tour d'aller voir cet homme extraordl* naire; j'hésitais.
— Que puis-je lui demander? quel avenir annoncer à une femme de quatre-vingts ans? quant au passé, ne le sais-je pas mieux que lui?
•— Allez donc, madame, allez donc I me répliqua Sa
Majesté Suédoise, ne fût-ce que pour causer ; il vous étonnera.
Je me fis conduire jusqu'à la table, et, quand je fus assise :
— Monsieur, demandai-je, pouvez-vous me parler de mon prochain?
— Oui, madame, selon votre volonté.
— Causons donc alors.
— Me connaissez-vous, monsieur?
— Parfaitement, madame : vous êtes madame la marquise du Deffand, née de Vlchy-Chamrond; à cela je n'ai pas grand mérite, tout le monde vous connaît.
— Vous savez mon âge, vous savez que je n'ai pas longtemps à vivre; combien d'années, s'il vous plaît?
— Je ne fixe pas d'époque à la mort
— Vous avez cependant annoncé celle de quelques personnes.
— Jamais.
— Tout à rheure... à Sa Majesté Suédoise.
— Je n'ai point annoncé de date.
— Vous l'ignorez peut-être?
— Non, je la connais.
— Ai-je longtemps à vivre du moins? J'en serais fâchée.
— Assez longtemps pourvoir un changement de règne et bien d'autres événements.
En ceci, il a dit vrai. J'ai bien écrit à M. Walpole mon souper chez Gustave III; mais je ne lui ai souflBié mot du sorcier : il m'eût grondée, lui qui me gronde comme une petite fille. Il apprendra cet horoscope par ces Mémoires, et ne sera pas étonné à moitié.
— Vous lisez dans la pensée; à quoi pensé-je en ce moment ?
— A votre meilleur ami ; vous désirez connaître son sort.
— Quel est cet ami?
— M. Horace Walpole.
— C'est vrai; que lui arrivera-t-il?
— Rien d'extraordinaire. Il continuera à s'occuper des lettres, il héritera des titres de sa famille, il sera relativement heureux et compté parmi les favorisés du siècle, qu'il ne verra pas finir.
— Reviendra -t-il ici?
— Sans doute.
— M'aime-t-il réellement?
Le prophète hésita.
— Il VOUS aime à langlaise, madame , eomme un homme qui n'est pas votre compatriote et qui craint les railleries des siens. Les Anglais ne sont très-francs en amitié qu'entre eux. Ils méprisent les autres peuples, et, pour ces fiers insulaires, tout ce qui n'est pas Anglais ne mérite qu'un degré d'affection relative; tout est relatif dans ce pays, où tout est calculé.
Cela est scrupuleusement vrai.
— Vous pouvez lire dans mon passé?
— Autant qu'il vous plaira.
— Hacontez-moi donc l'histoire de mon cœur.
Il remuait ses cartes, me les faisait tenir et couper sans cesse ; je ne puis donner que ce détail. Il touchait aussi son arbuste et son bocal, j'en entendais le bruit; L'i duchesse et le roi m'ont assuré que, selon les gestes qu'il faisait, l'eau changeait de couleur et h^ boutons s'ouvraient tour à tour. Je n'en ai rien vu, malheureusement.
Je suis obligée de dire qu'il me défila ma vie en un quart d'heure de façon à me surprendre ; il n'oublia rien de ce qui m'avait touchée, ni le bon ni le mauvais ; il me rappela même des circonstances oubiiéuas, dont le diable fait registre, à ce qu'il parait. J'en restai confondue.
Cela fini, il me vint à l'idée de parier du temps pré-
sent, des philosophes, de la politique, de Rousseau, dont on nous rebattait les oreilles,
— Vous le verrez mourir méprisé et à moitié fou, madame, me dit-il de ce dernier; mais la postérité le vengera, il jouira d'une grande renommée.
— Et Voltaire?
— Voltaire reviendra à Paris et y mourra un peu avant son rival. Je le lui ai écrit à lui-même ; il m'a répondu des calembredaines.
— Et la monarchie?
— Ah ! pour ceci, madame, c'est différent, et vous no me croirez pas,
11 refusait de répondre, je le poussai. Je lui arra* chai, en effet, des choses incroyables; il me fit jurer comme au roi quo je ne les répéterais pas, et réetlè-* ment je n'oserais le faire : d'abord, à cause de Viard» que cela compromettrait; et puis j'aurais peur qu'ils ne vinssent me déterrer et jeter mon corps à la voirie. Ce sorcier-là ne devait pas dormir tranquille après èe semblables prédictions.
Du reste, pour finir en ce qui le regarde, je l'ai vu assez souvent jusqu'à l'année dernière ; un jour, il a tout à coup disparu, et nul ne sait ce qu'il est devenu depuis lors; beaucoup l'ont cherché inutilement; les voisins prétendent que le diable Ta emporté... Ce
qu'il y a de sûr, c'est que sa maison est vide et fermée- Pour moi, je crois qu'il aura trop parlé et que la Bastille pourrait en dire des nouvelles.
Quelque temps après ce souper magique, je partis pour Chanteloup; c'était la mode d'aller chez M. et madame de Choiseul, exilés à leur terre; la route voyait défiler une procession. On sait mon amitié pour eux, les liens de parenté qui nous unissaient, ou du moins l'alliance qui était entre nos familles^ car, pour la parenté, elle était fictive. Depuis longtemps, j'avais le désir d'aller passer quelques jours avec ma chère grand'maman et mon cher grand-papa. M. Walpole, je ne sais pas pourquoi, m'en voulait empêcher; j'avais formé la partie avec révêque d'Arras; mais, moitié par déférence pour mon ami anglais, moitié par suite de réflexions sur mon âge, sur l'ennui et la tristesse qu'il apporte avec lui et sur l'inconvénient de se jeter à la tète des gens comme un pavé^dans une extrême vieillesse, j'avais renoncé à ce voyage.
Un Jour, madame de Mirepoix prenait le Ihé avec moi, lorsque je vois arriver l'évêque d'Arras.
— Ah 1 vous voilà à Paris, monseigneur, lui dis-je; et depuis quand?
— D'hier au soir, madame la marquise.
— Y reslerez-vous longtemps ?
— Selon que vous Tordonnerez.
— Comment cela?
— C'est que je viens vous proposer d'exécuter notre ancien projet.
— Je l'ai abandonné.
— Pourquoi donc?
Je lui dis mes raisons.
— Ahl mon Dieu, quelle folie! répliqua-t-il. Vous vous portez fort bien, ainsi votre santé n'est point un obstacle; vous aurez assez de force pour soutenir le voyage ; vous coucherez trois nuits, quatre nuits, cinq nuits, s'il le faut, en chemin. Si vous vous trouvez in* commodée, vous ne continuerez pas votre route ^ je TOUS ramènerai chez vous; nous aurons deux voitures; la mienne, qui est très-grande, sera pour vos deux femmes, votre valet de chambre et le mien, vos pat|uets ; nous ne resterons que ce que vous jugerez à propos. Ce voyage vous fera du bien de toute façon
La maréchale fut de cet avis ; on me décida. Nous partîmes, Tévèque et moi, dans ma berline ; nous nous arrêtâmes deux fois^ et nous arriv&mes à Chanteloup le troisième jour.
Je fus reçue à bras ouverts ; on ne peut être plus aimable que ne le furent mes cbers parents. Je trouvai
là madame de Brionne, mademoiselle de Lorraine, IL 12
mesdames de Luxembourg, de Lauzun, du Châlelet, de Ligne ; MM. de Gastellane, de BoufiElers, de Bezenval et quelques Suisses; plus, l'abbé Bartbélemy, com* mensal du château. La duchesse de Grammont, sœur de M. Ghoiseul, était absente.
J'ai voulu dire quelques inote de ce voyage et de l'exil sans exemple d'un ministre que tous les courtisans allaient voir, en dépit de sa disgrâce; et puis cette vie de Gbanteloup me plaisait infiniment Clhanteloup est un beau château, bâti pour la princesse des Ursins, qui avait rèvé^ à son retour d'Espagne, d'en faire une principauté indépendante^ etqui n'y avait rien épargné, je vous le jure. Il y avait un domestique nombreux, un train de grand seigneur, des jardins superbes, une chère de financier, et tout ce qui rend la vie agréable.
On faisait chez soi ce que l'on voulait le matin. A une heure^ le déjeuner, où l'on n'était pas forcé de paraître. Madame de Ghoiseul tenait le salon ensuite, et l'on n'y restait pas, si on préférait être ailleurs. A cinq heures, chasse ou promenade ; à huit heures, le souper, et, quant au coucher, ^c'était à toutes les heures ; on jouait, on causait, on lisait, liberté complète et absolue. On ne se faisait peint de compliments, on ne se levait pour personne, on causait avec qui l'on voulait; on était dix-huit ou vingt à table, on se plaçait i
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guise, on ne s'attendait point, et, si l'on arrivait tard, on n'y faisait pas attention.
On recevait les lettres en sortant de table, on les lisait dans un coln^ on se communiquait ses nouvelles, puis on jouait avec ceux qui plaisaient, ou l'on ne jouait pas, cela était libre comme le reste.
On causait ensuite, et l'on causait bien, jusqu'à des heures très-prolongées. M. de Choiseul s'occupait de ses terres, vendait et achetait des bois et des troupeaux ; il ne s'occupait pas plus de politique que de la Chine. H n'avait jamais été aussi heureux, répétait-il du matin au soir.
— Par ma foi ! petite iille, mes ennemis m'ont rendu service.
Ils ne l'avaient pas fait exprès^ dans tous les cas, et il n'avait pas besoin de leur en savoir gré. On croyait à une désolation épouvantable de sa part, et il prouva qu'il était le vrai sage.
Je retournai à Paris après cinq semaines de Chanteloup, et j'y trouvai une lettre de M. Walpole, qui me traitait de Turc à More, toujours dans Tidée qu'on me croirait amoureuse de lui et que j'étais trop tendre.
Je lui en demande bien pardon, mais c'est là ime grande folie !
LES GONFKSSIONS
Êtes-vous sexagénaire, Cessez de prétendre à plaire^ Crainte de l'efTet contraire Et d'éprouver des dégoûts.
Pour adoucir la tristesse Compagne de la vieillesse, Livrez-vous à la paresse, Et ne comptez que sur vous.
Je répondis par ce couplet à M. Walpole, et, coramo il aime par-dessus tout ce qu'on lui refuse, quand il vit jqu'il ne me tourmentait pas autrement, il reprit son petit train de correspondance, sans cesser toutefois de me gronder, afin de n'en pas perdre Thabitude.
Vers cette époque mourut madame de Talmont, sur laquelle je m'arrêterai quelque peu ; et je ne puis ra'empêcher de citer à CQt égard une note de M. Walpole, toute pleine d'esprit, et de ce que les Anglais appellent humour. Il la joignit au portrait de la princesse, fait par ftioi, et j'ai conservé l'un et l'autre. Voici la note :
« Elle était née en Pologne et alliée de la reine Marie Leczinska, avec qui elle vint en France, où elle épousa un prince de la maison de Bouillon, qui la laissa veuve»
Pour plaire à la bonne reine, elle joua, dans les derniers temps de sa vie, la dévote, de galante qu'elle était dans sa jeunesse pour se satisfaire elle-même. Son dernier amant avait été le jeune prétendant, de qui elle portait le portrait dans un bracelet dont le côté opposé offrait celui de Jésus- Christ. Quelqu'un ayant demandé quel rapport il y avait entre ces deux portraits, la comtesse de Rochefort (ensuite duchesse de Nivernais) répondit :
» — Celui qui résulte de ce passage de TÉvangile : Mon royaume n'est pas de ce monde.
» Lorsque je me trouvai à Paris, en 1765, et que j'eus écrit la Lettre à Rousseau, sous le nom du roi de Prusse, lettre qui fit tant de bruit, la princesse de Talmont pria madame la duchesse douairière d'Aiguillon, de qui j'étais fort connu, de me conduire chez elle...
» Nous la trouvâmes au Luxembourg, dans une vaste salle tendue d'ancien damas rouge, avec quelques vieux portraits d'anciens rois de France et éclairée seulement par deux bougies.
9 L obscurité était si grande, que, lorsque je m'avançai vers la princesse, qui était assise dans un coin reculé de la salle, sur une petite couchette entourée de saints polonais, j'allai broncher contre le chien, le chat, un tabouret, un crachoir; et, lorsque je fus enfin
parvenu ait{»'ès d'elle, elle ne ti^nva pas un mot à me dire. Après ime visite de vingt minutes, elle me pria de lui procurer ui;^ levrelte blanche, pareille à celle qu'elle avait perdue et que je n'avais jamais vue.
n Je promis tout, et {uris congé, sanspks songera olle, à sa levr^te el à ma promesse.
D Trois moi» après, au. moment où j'allais quitter Paris, un domestique suisse qui niei servait^ vint m'apporter, dans mon cabinet de toilette, une mauvaise peinture d'un chien et d'un obat.
D — Vous n'êtes saiis^ doute pas assez fou, lui disje, pour croire que je voudrais adieier un pareil tableau 1
B — Acheter ! ce n'est^ pardi i pas à acheter, monsieur : cela vient de madame la princesse de Talmont, et voici un billet avec.
D Elle me rappelait ma promesse^ et, afin que je ne pusse point me tromper dans les marques de sa pauvre défunte Diane, et que je fusse en état de lui en procurer exactement une autre, elle m'envoyait son porti*ait, ajoutant qu'il fallait lui renvoyer le tableau, dont eUe ne voulait se déMre pour rien au m<aide I >
Cette princesse deTalmont^ si ridicule sur ses vieux jMTs, avait eu desr aventures adoorables dans sa jeunesse*. Ses amours avee Qharle^Édouard eurent un i&r^
DE LA MARQUISE 2lf
tioûment que je raconterai, car le fait est peu connu et je l'ai su d'original ; cefut, en effet, son dernier amour et elle y donna toute sa vie. Nous n'aimions guère ^comme cela en France.
Madame de Talmont, je ne puis le taire, avait eu beaucoup d'amants; elle était peu aimée dans la société, à cause de sa vanité féroce, et j'en ai, pour ma part, tracé un portrait dans sa jeunesse, où je la maltraitais d'importance. Je n'en veux retenir que celle phrase, la plus vraie et la plus certaine :
a Elle plait, elle choque; on l'aime, on la hait ; on la cherche, on l'évite, o
Nous en étions toutes plus ou moins jalouses, à cause de ses prodigieux succès près des hommes, qui l'adoraient.
On ne pouvait cependant lui refuser une générosité et une noblesse de sentiments qu'elle prouva toute sa vie. Elle commençait à chercher un peu la re* traite ; elle avait plus de trente ans, les uns disent même trente-six, lorsqu'elle connut à Paris le prince Charles- Edouard Stuart, qui préparait son expédition d'Angleterre. Elle le trouva beau^ elle l'aima, elle en fut aimés; mais elle avait de nombreuses rivales, célèbres ou inconnues ; le prince, comme. tous les héros, aimait passionnément les femmes; il semble que la gloire
cherche de préférence ceux qui readent à notre sexe des hommages sincères. C'est aussi une femme.
La princesse reçut la confidence de ces projets, servis sous main par la France, toujours ennemie de la maison de Hanovre. La reine fit doucement quelques observations à sa cousine, lorsqu'elle sut la nouvelle intrigue où celle-ci s'engageait.
— Il y a une fin à tout, lui dit-elle, prenez garde î On excuse beaucoup de choses chez une jeune femme, dont on se moque lorsque la jeunesse a fui. Ce prince serait votre fils, il ne peut vous aimer; renoncez-y.
Elle n'y renonça point; au contraire, elle s'y acharna, et déclara à son amant que, s'il lui fallait de l'argent, elle vendrait jusqu'à sa chemise pour lui en donner le prix.
Charles-Edouard n'accepta pas précisément; mais il refusa avec tant de reconnaissance, qu'elle lui envoya des sommes immenses, en proportion de sa fortune^ Heureusement, elle ne pouvait tout aliéner.
Lorsqu'il partit pour l'Angleterre, elle en fit une maladie qu'elle prolongea ensuite indéfiniment, et, quand elle fut guérie, elle s'échappa en secret de chez elle, où elle était censée renfermée par ordonnance des médecins. Elle se déguisa, emmena un domestique et une femme de chambre polonais, qu'elle avait et qui
étaient esclaves, et s'en alla s'établir à Calais, où elle avait plus vite des nouvelles de son idole. Sa résolution était bien prise de le rejoindre s'il triomphait, de Tattendre s'il ne réussissait pas.
La vie de ce jeune prince est un roman, et tout ce qui s'y rattache en tient. On sut les triomphes du parti des Stuarts ; la princesse, enivrée, commandait ses parures et se préparait à passer la mer... Tout à coup, le bruit de la défaite de CuUoden se répand, l'armée écossaise est taillée en pièces, on ignore ce que le prétendant est devenu.
Madame de Talmont, à celte nouvelle n^hésila pas. Au lieu de pleurer et de gémir, ainsi que l'eût fait une femme ordinaire, elle agit. Elle tenait en réserve ce qu'elle appelait les fonds de l'adversité ; elle chercha des bateliers, leur donna ce qu'ils demandèrent et fréta une embarcation sur laquelle elle monta en personne, escortée seulement de son Polonais, et s'en alla tourner autour des côtes d'Angleterre pour tâcher de recueillir le prince fugitif. Elle l'avait dès longtemps prévenu qu'en cas de revers, il la trouverait à son poste et qu'il pouvait compter sur elle.
La mer était affreuse ; elle faillit périr vingt fois, rien ne la rebuta; elle avait un courage de lion.
— Il faut retourner, disaient les matelots; il ne vien-
dra personne par un. temps semblable ; aucune barque n& tiendrait la mer, et nous allons périr.
Elle les menaça bel et bien de leur brûler la cervelle avec des pistolets qu'elle ne quittait point, et les força de rester jusqu'à ce qu'elle eût perdu Tespérance. Ou le prince était pris, ou il avait profité d'une autre occasion ; le plus sage était de retourner aux nouvelles, à Calais. On ne parlait que du prétendant et delà dame étrangère qui courait après lui. Tous les renseignements s'acoordaient : embarque sur un bâtiment espagnol, Charles-Edouard allait arriver en France, où peut-être on le recevrait fort mal. 11 s'agissait de le cacher d'abord; de ménager ensuite son retour avec le roi, qui ne wulsûl pa& se mêler hautement des affaires de ses voisins, malgré la guerre qu'il soutenait glorieusement depuis plusieurs années.
Le duc de Richelieu était à Calais, commandant un corps d'armée envoyé pour soutenir le prétendant, empêcher de dégarnir les côtes d'Angleterre, et lui laisser, par conséquent, plus de facilité d'agir, en le délivrant de ses ennemis. Le but n'était pas avoué, bien qu'on le devinât.
M. de Richelieu dénicha la princesse^ qui se cachait, et employa tous les moyens de la renvoyer à Paris, elle refusa net.
— Je veux le recevoif ^à son arrivée, puisque je n'ai pu faire mieux, le ne l'abandonnerai point dans le malheur.
— Princesse, il y a une femme avec lui,
— Gela est faux; d'ailleurs, il k quittera; tant pis pour elle l
— Il ne la quittera point; elle eBtbelle et jeune, elle l'a suivi partout.
— Et moi, que suls*j6 donc? qu'ai-je donc fait? esi-il lin ingrat?
— Les hommes, et les princes surtout, sont un peu sujets à ce défaut , ne vous le dissimulez pas , madame.
— Monsieur, vous jugez tout le monde d'après* vous.
— Que non pas! je ne'fiais point cet honneur à tout le monde.
Il y perdit son temps; elle s'en alla se mettre dans une cabane de pécheur, au bord de rOeéan, et ne dormit ni nuit ni jour, surveillant la mer et ne laissant pas passer une coquille de noix sans la vkiter.
Une nuit, par un orage affreux, elle se prom uait sur le rivage avec une lanterne que portait le Polonais. Ce pauvre homme n'était point amooreux et subissait tout cela, sans se plaindre; il risquait sa peau à diaque instant pour le bon plaisir de sa maîtresse^
2i6 LES CONFESSIONS
De temps en temps, il élevait son fallot au bout d'un bâton, et criait comme une hurlubière; jamais on ne vit Polonais à pareille fête. Entre deux rafales, il leur sembla entendre des cris.
— Le voilà ! dit-elle ; il faut le sauver, c'est lui, ce doit être lui.
Comme il était vraisemblable que le prince arrivât sur une barque, et comme le vaisseau espagnol ne le conduirait pas tout droit au port! Elle avait dans sa tète qu*il viendrait ainsi, en aventurier, rien ne put la dissuader du contraire, et la voilà remuant tous les gens de la côte, leur offrant des sommes immenses pour mettre un canot à la mer.
Elle en trouva trois assez bardis pour se risquer ; l'un d'eux était un pilote. Elle voulut le suivre.
— Je vous apprendrai que vous êtes des lâches ! ditelle aux autres; je vous montrerai ce que peut le courage d'une femme.
Elle entra bravement la première, sans vouloir rien écouter. Son cœur l'inspirait. Ils rencontrèrent, après mille périls, une chaloupe montée par deux hommesseulement, le prétendant et un matelot, Charles-Edouard s'étant obstiné à descendre en secret pour voir M. de Richelieu et savoir par lui les intentions positives du roi, avant de mettre devant tous le pied sur ia terre de France.
Il allait périr si elle n'eut amené ce secoui^ ; sa chaloupe faisait eau, et son guide n'avait pas l'expérience nécessaire à une campagne de cette espèce, dans la tourmente et le danger.
On juge de l'étonnement du prince en reconnaissant madame de Talmont sous les habits d'une pêcheuse, — M. de Richelieu disait d'une pécheresse; — il n'en pou« vait croire ses yeux et se trouvait fort penaud, la belle miss étant restée sur le bâtiment espagnol; il avait l'embarras des richesses. La princesse ne se gêna pas pour l'embrasser devant tout le monde; elle l'avait bien gagné 1
On abandonna la chaloupe, et la barque les conduisit à terre, secouée par les vagues comme une prune au bout d'une branche entre les mains d'un polisson. Le navire du prince était resté à deux lieues en mer, et, pour son équipée, il avait compté sans la tempête; d'ailleurs, il n'était pas de ceux qui se laissent arrêter par un obstacle, qu'il vînt des hommes ou de Dieu.
En arrivant, le prince demanda à être conduit che2 M. de Richelieu, Madame de Talmont ne l'entendait