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pas ainsi ; elle voulut avoir son tour la première, et à demain les affaires sérieuses ! Elle avait tout prévu : une chambre presque élégante était préparée, un souper servi ; elle retint d'abord son amant par le souper, ensuite par ses séductions, — tant il y a qu'il ne vit le duc que le lendemain matin.
Celui-ci comprenait ces distractions-là. Il arriva dès qu'on l'eut prévenu, et, après ses bordées de plaisanteries ordinaires, il assura Charles-Edouard qu'on le recevrait â «merveille en France, et qu'il pouvait aller à t^aris, pourvu qu'il eût l'air de se cacher. Le prince n'en demandait pas davantage pour le moment, et faisait son deuil de son royaume; il avait un fort bon esprit et voyait clairement que tout était perdu. La princesse prit la balle au bond ; elle répondit fort gaillardement :
— Ëh bien, nous allons partir ; je n'ai plus besoin de me cacher.
— Cela ne se peut pas tout à fait ainsi, madame, reprit Charles-Edouard. Je retournerai au navire espagnol, j'arriverai sans me cacher non plus, et je m'en irai à Paris ensuite, seul, si vous le voulez bien. Il ne serait pas convenable, réfléchissez-y, que l'on nous vît arriver ensemble.
— Qu'importe I
— Il importe beaucoup, madame; j'ai des méiiage-
ments à garder ; je ne suis pas le premier venu, et vous n'êtes pas non plus sans notoriété.
— Gomment, après ce que j*ai souffert I après ce que j'ai fait!
— Allons, madame, entendez la raison, dit M. de Eiehelieu, il faut songer à la reine, à ce que Ton dira.
— On dira ce que Ton voudra, monsieur, je ne m'en soucie guère.
Quoi qu'elle en eût, elle dut céder et s'en aller chez elle ; le prince le lui fit promettre, et s'y prit adroitement ; elle ne vit pas l'Anglaise, si elle la soupçonna. Cette belle passion dura quelque temps encore, tant que Charles-Edouard fut à Paris. Il ne l'oublia jamais^ il resta en correspondance avec elle jusqu'à sa mort ; quant à elle, elle l'aima d'amour à perpétuité ; elle en était folle, sans l'avoir aperçu depuis vingt ans, et M-* sait mille extravagances. Que de fois je l'ai vue pleureP en parlant de lui 1
Au moment de mourir, elle ne voulut pas faire comme tout le monde. Elle appela son confesseur, ses infirmiers, son intendant; puis elle dit à ses médecins !
— Messieurs; vous m'avez tuée , mais c'est en suivant vos principes et vos règles. Quant à vous, monsieur mon directeur, vous avez fait votre devoir en me causant une crainte salutaire^ et^ vouS) mon intendant
VOUS vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens, qui demandent que je fasse écrire mes dernières volontés. Vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle; mais convenez que je ne remplis pas mal le mien.
Ensuite elle se confessa, communia, ajouta un codicille à son testament et assura qu'elle était prête, quand le bon Dieu l'appellerait. Elle s'était fait faire une robe bleu et argent et une très-belle cornette de point, avec lesquelles elle voulait être enterrée. L'archevêque n'y consentit pas : on vendit l'habit et la cornette et on en donna le prix aux pauvres ; on parla de cette toilette dans le peuple pendant six mois.
J&vous nommais tout à l'heure M. de Richelieu; cet homme a fait du bruit toute sa vie; il en fait encore à l'âge qu'il a, et sa dernière aventure n'est pas la moins piquante, sans compter son mariage, qui vient de couronner l'œuvre. Celte aventure a fait bavarder tout le genre humain^ peu la connaissent au juste; mais je la sais d'un juge qui a vu les pièces, et la voici :
H. de Richelieu était allé à son gouvernement de Guienne ; il était toujours galant, mais comptait alors soixantdHseize années, et les jeunes femmes ne le regardaient pas beaucoup, malgré sa gloire et ses dignités. U n'aimait pas la province m les provinciales, bien
DE LA MARQUrSE 22i
qu'il se fit traiter en roi dans son intérieur et par ses courtisans, Louis XY le savait et en riait.
— Sire, je représente Votre Majesté, répliquait le duc, lorsque le roi lui en faisait quelque remarque ba-^ dine.
Il découvrit dans un couvent du Rouergue, une ma* dame de Saint-Vincent, femme d*un président à mortier du parlement d'Aix^ qui s'était séparée de son mari pour se mieux divertir, et qui se faisait passer pour une victime. Elle avait plus de quarante ans; mais c'était encore une poulette, en comparaison du vieux maréchal. Il la trouva belle : elle l'avait été et en con* servait des restes. Il le lui dit, elle le crut, et ils se prouvèrent mutuellement qu'ils avaient raison de se croire l'un l'autre.
Comme on le pense, la présidente n'aimait pas ce vieux singe; elle fut charmée de se servir de lui pour quitter son couvent sans la permission de sa famille et pour venir à Paris sous son égide. Il en était enchanté et la montrait partout; on en riait... C'était cependant une fille de qualité : elle était de Vence de Villeneuve, en son nom; mais elle n'avait ni sou ni maille, ayant tout mangé avec ses amoureux, et M. de Saint- Vincent ne se souciant pas de payer davantage.
M. de Richelieu est avare, il ne donne rien à per-
sonne; mais il dépense énormément pour lui, La présidente essaya de lui faire entendre qu'elle avait des besoins, il m la sourde oreille; elle insista, il s'en tira par une plaisanterie.
— Allons donc, madame I à nos âges I C'est bon pour des jeunes gens de payer l'amour de bonne fol ; pour nous, nous serions volés tous les deux.
Elle ne se tint pas pour battue, ou, du moins, elle prépara une manœuvre différente et s'arrangea de façon à le forcer dans ses retranchements. Ici, l'obscurité commence, on ne sait au juste de quel côté est le tort; mon juge supposait qu'il pouvait bien être des deux côtés; je suis de son avis*
Un beau matin, la présidente arrive chez son amant, éplorée, au désespoir, et lui dit qu'elle est perdue s'il ne vient à son secours : on va lui enlever tout ce qu'elle possède, la mettre en prison.
Le maréchal sourit de son sourire Ironique, qu'il avait déjà à l'âge de seize ans, et lui dit qu^il n'a rien, qu'il est gêné lui-même : toutes les phrases d'usage.
— Vous avez du crédit, usez-en,
— Comment cela?
— Votre signature suffit.
— Ma signature? Elle court, attrapez-la. Mon intendant a bien quelques billets de moi, prenez-les.
Elle s'en alla vite les chercher ; l'intendant les lui donna, en souriant comme son maître; elle les prit : il y en avait pour deux cent mille livres. Elle appela à son aide un certain procureur dépossédé ; ils décidèrent que cela ne suffisait pas, se mirent à étudier la signa* ture et fabriquèrent d'autres billets pour la même somme, un peu plus même, dit le procès, et le tout fut mis en circulation. La Saint-Vincent toucha l'argent, et tout alla bien jusqu'à l'échéance. Lorsqu'elle présenta le premier billet, le maréchal et son intendant rirent beaucoup : ils le savaient faux et ne se remuèrent point pour le retenir. Le vieux maréchal se réjouissait de la figure de son infante lorsqu'elle découvrirait de quelle monnaie on avait payé ses faveurs. Sur ces entrefaites, son notaire lui fit demander un moment d'audience ; il le reçut.
— Monsieur le maréchal, vous avez donc eu besoin d'argent? Comment ne m'en avez-vous pas demandé, au lieu de laisser votre signature courir sur la place?
— Je n'ai point de si jpiature hors de mes affaires, monsieur.
— Comment ai-je vu alors hier au soir pour cinq cent mille livres de billets signés de vous, entre les mains d'un juif?
— Cinq cent mille livres? Cela ne se peut pas.
— Je vous demande pardon^ monseigneur, et souscrits au nom de madame de Saint- Vincent.
•— Je ne lui en ai pas souscrit un seul.
— Ils sont faux alors, car je lésai vus, j'ai Thonneur de vous le répéter.
— Eh I qu'est-ce que cela me fait I je ne les payerai point.
— Je vous demande pardon, monseigneur, vous les payerez, à moins que vous ne prouviez la fausseté de la signature, ce à quoi je vous engage, si vous en avez les moyens. Pour cela, il faudra fouler aux pieds les considérations quelles qu'elles soient et faire porter une accusation de faux contre madame de Saint-Yin-> cent.
— C'est fort grave.
•— C'est indispensable, sinon payez et taisez-vous. Si j'avais l'honneur d'être M. le maréchal duc de Ricbelieu; je trouverais la leçon chère, mais je la recevrais en silence, pour éviter pis.
— Allons donc, monsieur! vous êtes fou I payer cinq cent mille livres la vieille carcasse de la Saint-Vincent, moi qui ai eu les plus belles et les plus nobles pour rien? Je mettrais plutôt en mouvement tous les parlements du royaume.
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<— Comme il vous plaira, monseignear; j'ai dû vous donner mon avis.
Le maréchal s'inquiéta, on le comprend, et se mit en quête d'avocats ; les consultations furent unanimes : prouver le faux ou payer. Il n'hésita point, et madame de Saint-Vincent fut arrêtée, ainsi que le procureur et deux ou trois autres. On les conduisit à la Bastille, et le crédit de M. de Richelieu obtint qu'on agirait envers eux avec la dernière rigueur.
Leduc n'était point aimé; il avait beaucoup d'envieux, beaucoup de femmes abandonnées et trahies, beaucoup de gens maltraités par ses violences ; tout cela fit émeute, il y avait contre lui clameur de haro. Il ne s'en inquiétait pas plus que de la pluie qui tachait l'impériale en velours rouge de son carrosse.
La Saint-Vincent ameuta le peuple en sa faveur, tant elle criait. Il est certain qu'on usa d'arbitraire envers elle, bien qu'elle fût une voleuse et une faussaire. On la fit tourmenter à la rendre folle, sans égard pour son sexe et sa condition, pendant que le maréchal, plus coupable qu'elle encore, car il n'avait aucune excuse, se promenait et jouissait de ses honneurs.
Je ne puis pas dire qu'il fût estimé; il est difficile,
au contraire, de jouir d'un mépris plus profond que
celui qu'on lui portait dans tous les rangs. Au parle-
ment, lorsque l'affaire se plaida, les avocats le couvrirent de tant de boue, que le prince de Conti les interrompit et ajouta que, 'lien qu'il ne fût pas son ami, il n'écouterait pas un mot de plus, et que l'on était assemblé, non pas pour entendre injurier M. de Richelieu, mais pour savoir si les billets étaient vrais ou faux.
Le jugement, après lequel on cria beaucoup, me semble fort juste, au contraire. Il déclara les billets faux, et ils Tétaient en effet; mais M. de Richelieu le savait, du moins pour une partie : il avait fait ou fait faire ce faux lui-même ; dans quel but? C'est ce que l'on ne sait ni ne saura jamais. Si on eût condamné madame de Saint-Vincent, on eût dû le condamner aveo elle, et on ne le pouvait pas, on se contenta de le flétrir.
La présidente et ses complices n'eurent aucune peine, on les relâcha, tout en acclamant leur crime; et le piquant de l'affaire, c'est que M. de Richelieu eut à payer les dépens d'abord, les dommages et intérêts ensuite. L'arrêt était clair; pour qui savait l'affaire, il ne pouvait être autrement. La Saint-Vincent fut abîmée et obligée de se cacher ; elle s'en alla dans un coin obscur et l'on n'entendit plus parler d'elle. Ce furent les créanciers qui perdirent ; Richelieu ne paya point, la Saint- Vincent encore bien moins, on le comprend.
Le maréchal n'en perdit pas un pouce de sa taille et de son impertinence. Il alla partout la tête haute, plaisantant de cette honteuse histoire avec un cynisme effronté. Un des arguments de son avocat pour sa dé* fense fut celui-ci :
— Tout le monde sait que M. le duc de Richelieu n'est pas de ceux qui prodiguent leur argent aux femmes ; il n'eût jamais donné cinq cent mille francs même pour la plus belle. Son caractère à cet égard, est bien connu.
Il paraphrasait ce texte, et se drapait dans son avarice ; je ne saurais rendre le dégoût qu'il inspirait, on ne prenait pas la peina de le cacher.
Il lui vint alors une autre idée, et cette idée ne pouvait venir qu'à lui. Nous étions un soir à souper chez M. Necker. — En voilà encore un dont je ne veux pas parler : le terrain brûle, je ne pourrais dire ce que je pense, et je ne veux pas dire ce que je ne pense pas. — Le maréchal y était, ainsi qu'une madame de Roothe, veuve d'un M. de Roothe, Irlandais naturalisé, et directeur de la Compagnie des Indes françaises.
Madame de Roothe avait près de quarante ans ; elle n'était pas belle, pas trop spirituelle non plus; enfin une personne tout à fait éteinte, bien faite pour être la compagne d'un vieillard tel que celui-là. Il le sentit