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Ht LES CONFESSIONS
Je répondis par un compliment, dont elle eût voulu sa part, que je ne lui donnai pas.
A côté d'elle était le marquis de Ylllette, ou soi-di-^ sant tel. C'est un marquisat assez contestable, et lui un vrai personnage de comédie. Sa femme est jeiine et jolie : c'est mademoiselle de Varicourt, la pupille de Voltaire, que Vcm appelle Selle et Botme.
Voltaire était enfermé dans sa chambre ; il se repo<* isait, après avoir lu sa pièce tout d'une haleine, comme un jeune homme.
*- Madame, recevez les excuses de mon oncle, poursuivit madame Denis après sa belle phrase ; il n'en peut plus, il ne voit personne ; mais il vous verra.
— Madame, je me retire, je ne veux pas déranger M. de Voltaire,
— Nous ne le souffrirons pas, scanda M. de Villette avec l'air d'un histrion qui se gendarme; M. de Voltaire ne nous le pardonnerait jamais.
Ils me firent asseoir^ et la conversation commença, sur Voltaire, bien entendu. Je remarquai que madame Denis se confondait avec l'idole et prenait la moitié de tout. En parlant de lui, elle disait nous sur toutes choses, et cela avec une naïveté si convaincue, qu'il n'y avait pas moyen de lui en vouloir. Quant au marquis de Villette, il répétait à chaque mot :
— Mon illustre ami...
C'était absolument le marquis de Masearille. Cette petite mademoiselle de Yaricourt me parut sacrifiée à cet homme, qui ne la valait pas. Son histoire est romanesque ; monsieur son mari la lui fit conter séance tenante, et cefnt tout ce qui m'intéressa dans cette visite. J'ajouterai quelques petits détails à cette histoire, que j'ai sue de Voltaire lui-même, en dehors du Villette, dont il se moquait, bien entendu. De qui ne se moquait-il pas?
M. de Yaricourt, ofScier aux gardes^ avait douze enfants et pas le sou. Il en fallut donc fourrer au couvent, surtout celle-ci, qui n'avait point l'espoir de mariage. Les garçons se tirent mieux d'alSTaire que nous. Mademoiselle de Yaricourt avait la tète exaltée et ne se souciait point du cloître ; elle^hercha le moyen de l'éviter et n'en trouva pas d'autre que d'écrire à Yoltaire et de le conjurer de venir à son secours.
La lettre était bien tournée, pleine de cœur; il eut pitié de celle qui l'avait écrite et s'en alla près de madame Denis, lui disant qu'il allait arracher au diable cette âme qu'on prétendait donner à Dieu. Il engagea mademoiselle de Yaricourt à venir chez lui, la trouva charmante, s'y attacha fort, et se promit de la bien marier.
Le hasard amena à Ferney le marquis de Yillette,
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le plus vain et le plas sot personnage de cette cour philosophique. Il a une très-grande fortune; il trouva la protégée de Voltaire très-aimable et se fit une gloire de lui donner son nom. Il espère ainsi aller à la pos* térité, et il ira; c'était pour lui le seul moyen d'y parvenir, sur les ailes de Voltaire ! Je vous prie de croire que l'expression est du susdit marquis, je ne m'en permets pas de cette force.
Après cette histoire racontée, je voulus me retirer; on me retint, on fit redire à Voltaire que j'étais là ; il m'envoya des vers, je les lus, ou plutôt je me les fis lire, et M. de Villette entama un dithyrambe; on ne se figure pas ce qu'était l'adoration pour ce vieux squelette, dont l'esprit ranimait jusqu'aux morts.
Son IrèM l'occupait seule : — c'est une très-mauvaise pièce, où on ne le retrouve pour ainsi dire plus^ mais où il y a de temps en temps quelques beaux vers* Il vint enfin, lorsque je commençais à me sentir une indigestion de Denis et de Villette. Il arriva les bras étendus et l'exclamation à la bouche.
•— Ah I madame, pardonnez-moi ! je dictais quelques vers ; on me demande un changement dans Irène; ces comédiens ne sont jamais contents de leurs rôles. C'est une sotte engeance ; il est triste de ne pouvoir jouer ses pièces soi-même, on réussirait bien mieux.
<-« Vous appelez cela vous reposer?
— Sans doute ; je me repose en travaillant. Un vieux bonhomme comme moi n'a pas de temps à perdre. Je ne vous vois pas, madame ; vous m'abandonnez, vous êtes livrée aux flatteurs et vous oubliez vos amis ; pendant ce temps, tout le monde envahit mon temps^ jusqu'aux prêtres I
— Les prêtres ?
— - Sans doute.. • Marquis, je suis épuisé; contez donc à madame la lettre de Tabbé Gauthier.
— Madame, il y a un abbé Gauthier qui est chapelain des Incurables ; il a écrit à M. de Voltaire une lettre par laquelle...
— Marquis, interrompit Voltaire, si nous en sommes aux par laquelle et aux sur laquelle^ nous n'en finirons pas; j'aurai plutôt fait de le dire moi-même. Cet abbé Gauthier est, par ma foi I le chapelain des Incurables ; c'était le seul auquel je pusse m'adresser dans tout Paris, convenez-en. Soyez tranquille, ils feront des pointes là-dessus, ces Welchesl
— Ils n'y ont pas manqué. Les épigrammes courent Paris.
— Cet abbé m'a donc écrit une lettre fort honnête ; et, pour avoir mieux raison de son style, en voilà une copie ; prenez et lisez !
La voici, cette copie; c'est une pièce historique maintenant:
a On ne saurait avoir plus de joie de vous voir
que je n'en ai, monsieur; un homme tel que vous
ne peut douter de l'empressement qu'on met à le
connaître. Accordez-moi la permission de venir vous
saluer. Il y a trente ans que je suis prêtre ; j'ai été
vingt ans aux Jésuites ; je suis estimé et considéré de
monseigneur l'archevêque ; je rends des services, je
prête mon ministère dans diverses cures de Paris;
je vous offre mes soins. Quelque supériorité que
vous ayez sur les autres hommes, vous êtes mortel
comme eux. Vous avez quatre-vingt-quatre ans ,
vous pouvez prévoir des moments difficiles à passer ;
je pourrais vous être utile, je le suis à M. l'abhé de
l'Attaignant ; il est plus âgé que vous. Je vais dîner
et boire avec lui aujourd'hui, Permette«-moi de vous
venir voir. »
— Eh bien, monsieur, qu'avez-vous fait?
— Il est venu plusieurs fois, ce brave abbé Gauthier; c'est pour moi une providence en culotte et en rabat; il me préserve du scandale et du ridicule. Et, maintenant que je vois les abbés, il me sera permis de voir autre chose, j'en ai l'assurance. Ne le pensez^vous pas, madame la marquise?
Sa marotte était d'aller à Versailles, de voir le roi, la reine et les princes; je savais qu'il ne l'obtiendrait pas, je ne voulus pas le lui dire tout crûment; je lui répondis que je l'espérais comme lui. Il me connaît; il vit à mes lèvres que je le trompais et voulut me faire expliquer*
— Monsieur, lui dis-je, la reine, Monsieur, et M. le comte d'Artois ont grande envie de vous voir ; Mesdames et madame Elisabeth font des signes de croix quand on prononce votre nom,
— Et le roi?
— Le roi suit les instructions de son curé, comme un bon bourgeois. Êtes-vous bien avec le curé ? Voilà la question.
— Et l'abbé Gauthier, pensez-vous qu*il serve à autre chose? Pensez-vous que ce soit pour le plaisir de regarder sa soutane que je le garde près de moi ? j
— Alors, monsieur, si l'abbé Gauthier est un sauveur, vous n'avez besoin de personne.
— Eh I eh I vous verrez 1 Je sais d'avance l'accueil qui m'attend à Versailles. Le roi ne me parlera pas, Monsieur me parlera trop, la reine sourira, M, le comte d'Artois plaisantera, et tout sera fait.
— Et c'est pour si peu de chose que vous vous donnez tant de peine I Oh! monsieur, je ne vous conçois pas.
Il avait ces petitesses au suprême degré ; la faveur
des grands fut toujours sa manie, et il les flatta de toutes ses forces. Aussi Voltaire était-il le contraste et le remède vivant de sa doctrine, je Tai dit plus de cent fois â lui et à sa livrée philosophique. Lui, il en riait ; les autres se mettaient en colère.
— Voltaire est trop riche, me répétait d'Alembert ; que n'eut-il pas fait dans un grenier!
Le maréchal de Richelieu arriva; je voulus lever la séance, Voltaire me fit rasseoir de force.
— Restez, restez^ madame ! vous et mon héros, mon Alcibiade, vous êtes ce que j'aime le plus au monde^ mes contemporains. Nous voilà trois du même âge, frais et dispos ; on est heureux de se trouver ainsi, quand on se connaît depuis si longtemps.
— M. le maréchal et vous, vous êtes jeunes, monsieur, repris-je; vous faites des tragédies comme à vingt ans ; M. le maréchal se marie comme à trente ; mais moil je suis une pauvre aveugle, qui s'en va mourant.
— Madame, vous avez plus d'esprit que nous, et, si vous compariez votre visage aux nôtres, vous auriez encore des caprices de coquetterie, vous pouvez vous en permettre.
Heureusement, je sais à quoi m'en tenir, et ces flatteries ne m'atteignent point. Je ne répondis rien au
vieux maréchal. Voltaire parla d'autre chose. Ce qui occupait le monde en ce moment, c'était le duel de M. le comte d'Artois et de M. le duc de Bourbon, pour une aventure de bal niasqué avec madame la duchesse de Bourbon, qui ne s'en privait pas et qui conservait les bonnes traditions de la Régence.
Je ne raconterai point cette histoire ; on en parle en* core et j'en ai les oreilles rebattues. Les nouvelles à la main en sont pleines, et je suis sûre qu'il y en aura cent récits. Les princes sont jeunes, ils s'amusent; ne nous sommes-nous pas tous amusés? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ont tous bien fait leur devoir, et qu'ils n'ont failli en aucune façon au sang d'Henri IV ; il ne nou s en faut pas davantage.
Je laissai Voltaire avec le vainqueur de Mahon, et je m'en allai souper chez la maréchale de Luxembourg, ou Ton parla de ces deux débris et où l'on voulut me faire parler d'eux; je me tus, je ne suis pas une gazette.
On a trop abusé de Voltaire, il y a succombé, et il a failli mourir d'un vomissement de sang et de sa tragé-
die. Troncbin l'a soigné et sauvé ; mais il a eu un ayertissement de sa mort. Il n'a pas manqué de se seiv vir de Tabbé Oautbier en ce moment, et voici une au«* tre pièce historique qui le prouve. Les philosophes en étaient à mordre les pavés de rage. Leur patriarche^ leur dieu, donner un pareil soufflet à leurs principes 1 S'il fût mort, ils l'auraient jeté aux gémonies : c'est justement ce qu'il ne voulait pas; car le premier mot qu'il m*a dit, après sa guérison^ a été celui-ci :
— Madame la marquise, vous savez ce que j'ai fait. Je ne voulais point qu'on jetât mon corps à la voirie.
il en est revenu, pour cette fois, contre toutes les préviffions. Un jeune homme y serait mort, et, s'il n'avait pas abusé de ses forces, il vivrait encore.
Voici la fameuse pièce qui a fait tant de bruit :
a Je, soussigné, déclare qu'étant attaqué, depuis qua« tre jours, d'un vomissement de sang, à l'âge de quatrevingt-quatre ans, et n'ayant pu me traîner à l'église, M. le curé de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajoutera ses bonnes œuvres celle de m'envoyer l'abbé Gauthier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que, si Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique, où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes, et que, si j'a-
vais seandalisé TËglise, j'en demande pardon à Dieu
et à elle.
Signé : Voltairb.
» Le 2 mars, dans la maison de M. le marquis de Villette, en présence de M. Tabbé Mignot, mon neveu, et de M. le marquis de Villevieille, mon ami. »
Je vous jure qu'après sa résurrection il fut bien honteux de sa panique, et qu'il aurait volontiers arraché cette page**là de sa vie^ en la payant bien cher. Rien n'y fit, bien entendu, et il donna le spectacle complet à la galerie, d'un homme qui a peur du diable, après avoir prêché toute sa vie que le diable n'existait pas*
On joua sa pièce, il eut un triomphe personnel ; quant à la pièce, elle était détestable, et on la supporta à cause de lui. Il vint me voir couronné de lauriers, et fut aussi aimable que dans sa jeunesse» Nous nous mimes sur le compte de nos souvenirs, et nous en avions long à dire, depuis tant d'années! Il fut charmant.
— Madame, nous nous verrons souvent à l'avenir, me dit-il en me quittant. J'ai acheté une maison dans le quartier Richelieu, je passerai là huit mois de l'année et quatre mois à Ferney. Ce peuple-ci me comble, il me suit dans les rues et m'appelle Thomme aux Galas.
252 LBS CONFESSIONS
•* Monsieur, vous avez fait beaucoup de bien ; ce qui vaut encore mieux que d'avoir beaucoup d'esprit.
— Ah! madame, vous me flattez aussi. De vieux amis comme nous se doivent la vérité.
— Monsieur, paye-t-on tout ce qu'on doit?
Il me quitta sur ces beaux projets. Je ne l'ai plus revu.
Trois jours après^ il tomba malade, et on le cacha, à cause des confessions et des prêtres^ qu'on ne voulait pas lui laisser recommencer. On ne sut sa mort qu'après, et l'abbé Mignot emporta son corps; il craignait les difficultés, et il en eût eu certainement. Il le fit enterrer à son abbaye, encore l'abbé et les moines furentils chicanés.
Ce que l'on n'aurait pas prévu, c'est que le bruit de cette mort s'éteignit tout de suite. Ce fut une explosion comme un feu d'artifice, et qui tomba de même. J'en ai eu un moment de tristesse très-grande, dont je me suis distraite comme toujours, en m'occupant d'autre chose.
Il m'est arrivé encore une aventure, et, à mon âge, c^est chose rare; je la veux raconter, ce sera probablement la dernière. Je ne sais comment elle m'est venue chercher, car elle concerne des gens que je connais peu et avec lesquels je n'avais que des rapports de société as-
sez rares, enQn, c'est comme cela, et il n'y a rien à répondre aux faits.
Il y a huit jours, mademoiselle Sanadon, ma demoiselle de compagnie, entra chez moi d'un pas discret; j'étais au lit, je ne dormais point, je rêvais à cette vie longue, qui ne finit point.
Elle prit sa voix de tète et me demanda si j'étais disposée à l'entendre.
— Sans doute, mademoiselle; qu'y a-t-il?
— Madame, c'est une jeune fille...
— Eh bien?
— Elle semble très-intéressante et veut vous parler,
mais à vous seule.
— C'est quelque quémandeuse, peut-être; faites-lui donner et laissez-moi en repos.
— Non, madame, elle ne demande point, elle est très-bien habillée ; mais elle est triste et elle pleure.
— Qu'y puis-je faire? Demandez-le-lui.
— Elle ne veut le confier qu'à madame.
— Qu'elle entre doncl Ce sera quelque sotte fille avec quelque sot enfant ; il faut le mettre aux Enfants- Trouvés : saint Vincent de Paul les a institués pour les filles embarrassées.
La jeune fille entra et s'arrêta à la porte; j'entendis une respiration pressée et un sanglot ; cela me fit un