scène de la veille rendait ce dernier votre irréconciliable ennemi
Je devins très-pâle, et je fus obligée de m'asseoir au pied d'un sapin de la forêt.
Mon amour-propre subissait une cruelle atteinte. Il m'était difficile de mettre en doute les assertions de Bassompierre. La conduite d'Emmanuel, m'envoyant à Florence, à deux cents lieues de lui, pour se débarrasser de notre amour, me semblait aussi odieuse que coupable.
— Voyons, ma chère enfant, dit le maréchal, allez-vous prendre la chose au tragique? Sur l'honneur, j'ai trop bonne opinion de votre esprit pour le croire ! . . . Ne me faites pas repentir de vous avoir parlé si franchement.
Je m'efforçai de recouvrer un peu d'empire sur moi-m<^rae.
— Ainsi, monsieur de Bassompierre, les nouvelles que j'attends doivent m'apprendre une rupture décisive?
— J'en ai la certitude, Marion.
Comme il achevait ces mots, un des hommes d'Unlerwald vint à moi et m'offrit respectueusement deux lettres sur un plat de ïermeil.
Je les pris d'une main tremblante.
Le commissionnaire se retira.
— Allons, morbleu ! dit le maréchal, ne me faites pas l'injure de vous émouvoir sérieusement!... L'amour d'un homme comme votre serviteur est un peu plus honorable, ce me semble, que celui d'un petit grimaud de conseiller. N'a-t-il pas dû son bonheur aux raisons matrimoniales qui me forçaient à la prudence? j'ai par conséquent le droit de le lui reprendre. Que diable! après tout, Marion, votre Desbarreaux est un individu sans consistance, une girouette!.. il tourne au moindre vent. La faiblesse de son caractère et le peu de solidité de ses principes le rendent le jouet de ce Théophile, une canaille sans vergogne, que la délicatesse de vos sentiments vous a fait prendre en haine à juste titre... Allons, allons, chassez le chagrin, ma chère ! On vous sacrifie à un débauché de bas étage, ^ous, une femme adorable, vous qui avez de l'esprit jusqu'au bout des ongles, vous dont les charmes sont dignes d'un roi!., le regret serait une honte.
— Merci, merci, maréchal !.. Il faut beaucoup rabattre de vos
éloges, mais n'importe... ce discours me fait du bien Encore
une fois, merci!
if
MAIllON DKLORMI-:
— Désirez- vous, Maiion, que je vous explique le contenu de ces leUres, avant de les ouvrir?
— Volontiers, mon ami, pour la curiosité du fait.
— D'abord la plus petite est de Sainl-Sorlin. 11 vous informe des bonnes inlentiorisdu cardinal à votre éj^ard.
— Du cardinal! m'éci-iai-je av(!C surpiise.
— Ah çà, ma belle, vous auriez liabilé les antipodes que vous (léseriez pas moins instruite des événements... Oui, Richelieu esl cardinal!.. Marie de Médicis elle-même, réintégrée au Louvre, lui
a obtenu le chapeau et l'a fait nommer premier ministre Eh!
eh! que pensez-vous de celle-là?.. Réconciliation complète entre le fils et la mère, entre le cardinal et sa... bienfaitrice. 11 y a de quoi crever de rire. Si cela dure, je veux être à tous les diables... Mais passons! Cette première lettre, je vous l'affirme, est du secrétaire de Richelieu. On a l'obligeance de vous écrire que le séjour de la capitale n'a plus pour vous aucune espèce de péril. Lisez, ma chère, vous allez voir!
Je fis sauter le cachet de la lettre et j'en examinai rapidement le contenu. Bassompierre avait raison.
— Vous êtes, lui dis-je, un devin très-habile,
— N'est-ce pas?... Quant à la seconde dépêche, vous reconnaissez l'écriture de Desbarreaux; mais que vous dit ce volage amant? le voici, Marion : dès le début, il vous annonce qu'il hérite de son père.
— Ah I d'où savez-vous. . .
— Parbleu ! le brave président était parti déjà pour le grand voyage lors de mon arrivée à Mirecourt, en compagnie de Théophile et de Quillet. On ne dévoile pas une pareille chose du premier coup, voire à un fils à qui cela rapporte cinquante mille livres de rente. D'ailleurs, Desbarreaux n'était pas en état de recevoir cette nouvelle
— C'est vrai, maréchal. Ensuite?
— Ah ! ensuite on entame la grande question, petit à petit, avec
des phrases entortillées et timides! « L'amour passe l'amitié
repose sur des bases plus durables. » On s'applique à vous le faire sentir, et il résulte pour conclusion immédiate que vous avez eu tort de vous appuyer sur l'amour d'Em.manuel en essayant de détruire l'amitié qui l'unit à Théophile. . . « L'affront que cet intéressant personnage a reçu de vous est de ceux dont l'oubli n'ef-
AMOURS HISTORIQUES
face jamais la trace. . . » Bref, on vous offre une rupture à l'amiable, sans pleurs et sans grincements de dents, une rupture commode, avec dommages-intérêts, sous la forme d'un contrat de cent mille livres, enfermé sous ce pli... Voilà pourquoi la letlre est si volumineuse.
— De l'argent! ra'écriai-je : croit-il par ce moyen adoucir l'effet de son ignoble procédé? Je serais trop lâche d'accepter rien de lui !
— Qu'est-ce à dire, Marion? prenez- vous décidément la chose en noir, ou en faisons-nous une joyeuse comédie? Dans une telle occurrence, ma chère, le rire est de meilleur goût que les larmes.
— C'est bien, maréchal, je ne retomberai plus dans mes exagérations tragiques.
— A la bonne heure I Pourquoi, je vous demande, le personnage qui a eu le premier l'agrément de planter son drapeau sur la citadelle de votre vertu ne paierait-il pas cette inappréciable jouissance? Desbarreaux vous doit un dédommagement; il le reconnaît hii-même et il s'exécute... gardez le contrat !
— Soit, je le garde.
— Il représente cinq mille livres de rente : on vit difficilement avec cela, mais enfin on peut vivre, et vous serez assez aimable, lors de votre retour à Paris, pour descendre à la porte d'une maison fort gentille de la rue des Tournelles. J'ai écrit de Mirecourt à mon intendant de faire, à mes frais, cette acquisition pour
vous.
— J'accepterais avec infiniment plus de plaisir, mon ami, si
vous me permettiez de refuser l'autre don.
— Chut!., j'achève de deviner le contenu de cette lettre. Desbarreaux, comme tous les amants décidés à rompre, s'miagine qu'on se plongera dans la désolation; en conséquence, il sème à droite et à gauche de légères tournures consolatrices. Désirant vous ôter l'envie de courir après son aimable personne, il vous annonce qu'il vient de partir avec Théophile pour un pays étranger, dont le nom reste une énigme. A présent, ma chère, vous pouvez décacheter la lettre et me dire si je me suis trompé d'une ligne en vous annonçant ce qu'elle renferme.
Je l'ouvris avec un reste d'émotion,
— Eh bien? me demanda Bassompierre.
— Eh bien, maréchal, si vous n'êtes pas sorcier, vous ayez dû dicter vous-même cette lettre.
MAIIION DlCLfJllMIi:
— Juste! s tcna-t-il.
— Quoi, monsieur, vous osez convenir...
5LJ^ — Voulez-vous, mauvaise, ne pas me regarder avec cette mine
■^ indignée, qui devance mal à propos mes explications? Le lende-
</ main de votre esclandre, Théophile avait absolument tourné contre
fP vous l'esprit d'Emmanuel. U en reçut l'autorisation de vous con-
gédier sans plus de retard, et il fallut tout le poids de mes raisonnements pour convaincre le malade de l'indécence d'un procédé semblable. J'obtins de lui, non sans peine, de suivre la marche (jue je lui traçais. Comme Théophile arrivait également à ses fins, il ne contrôla point mes conseils. J'ai voulu vous épargner un coup trop sensible et vous amener à le recevoir sans trop de secousse... Ai-je réussi, Marion?
— Je mentirais, lui dis-je, en vous affirmant que je suisau désespoir.
— Sans l'aventure des bandits, ajouta-t-il, vous m'auriez vu seulement le jour où ces lettres seraient tombées entre vos mains par la voie ordinaire. Mais puisque le chef de la troupe a jugé convenable de vous épargner les frais de poste, vous devez reconnaître son attention, ma toute belle, en accédant au désir qu'il manifeste de vous conserver jusqu'à demain dans ses domaines.
— Ah!., si je refusais, maréchal, je me rendrais donc coupable ' d'une grave impolitesse? lui demandai-je en souriant.
— Oui, certes, Marion! Remarquez, je vous prie, que je m'abstiens du droit de commander droit clont vous m'avez investi
vous-même en me nommant votre époux.
— En effet, lui dis-je, voyez l'imprudence!
— Mais, non, charmante, puisque je me borne à la prière.
— C'est généreux de votre part, et j'aurais, en vérité, mauvaise grâce à désoler notre cher brigand Nous resterons, maréchal.
Je lui tendis une de mes mains, que ses lèvres pressèrent avec ivresse, et nous reprîmes ensemble le chemin de la grotte.
in
La soirée fut charmante.
Marc Unlei-wald passa devant nous une revue de sa troupe et je regrettai que Jacques Callot ne se trouvât point avec nous • son crayon eût rencontré là toutes les variétés du grotesque et tout ce que la fantaisie peut offrir de plus extraordinaire et de plus bizarre.
C'était un spectacle curieux que celui de ces hommes à demisauvages, vêtus de costumes indescriptibles, où l'or étincelait sou^ les guenilles, où de riches bijoux s'étalaient sur des haillons. Plu sieurs d'entre eux jetaient par-dessus leurs épaules la dépouille hérissée des ours tués dans la montagne. Les uns avaient les pieds engloutis dans des bottes fabuleuses; les autres affrontaient de leurs jambes nues les ronces de la forêt. Tous avaient une barbe inculte et des cheveux tombant à plat sous une coiffure à larges bords.
Le chef leur fit opérer devant nous une foule d'évolutions incroyables. Il avait aux lèvres le sifflet traditionnel, et les bandits agissaient suivant la vigueur ou le nombre des sons.
Tantôt on voyait la troupe se former en colonnes et ramper sous les éclaircies du bois, comme un serpent immense; tantôt, à un autre signal de Marc, la colonne se divisait en tronçons mobiles, et des groupes formidables se montraient au détour des avenues, à la cime des rocs, ou se posaient en embuscade jusque sur les pentes escarpées du ravin.
Tout à coup, pour mettre le comble à notre surprise, Unterwald tira de son sifflet trois sons aigus.
Nous regardâmes, la troupe entière avait disparu comme par enchantement.
En ce moment, les archers de Zurich ou de Neufchâtel auraient pu traverser la forêt dans tous les sens et visiter les profondeurs du ravin, sans découvrir la moindre trace d'un bandit.
Ceux-ci se blottissaient au milieu des hautes herbes, ceux-là sous le creux des rochers ; le plus grand nombre , après avoir
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