‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 11 sur 39 · SO · texte numérisé non relu

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MAKI ON UKLOIIMK ^505

Marc Unterwald passo une revue de ses troupes. Vaqe 264.

grimpé rapidement aux sapins , se tenaient cachés dans le feuillage sombre.

Marc siffla de nouveau.

Tous se redressèrent, descendirent des arbres, et nous les revîmes debout, l'œil attentif, l'arquebuse à l'épaide, prêts à faire le

coup de feu.

Va

AMOURS HISTORIQUES

— Peste! dit Bassompierre, avec de tels gaillards, capitaine, vous devez être invincible I

Un souper délicieux nous attendait dans la grotte magique, dont, în notre honneur, on avait multiplié les illuminations éclatantes.

Le lendemain, nous prîmes congé de Marc Unterwald, et je le laissai fort amoureux de moi. Cependant il ne s'était écarté en aucune sorte de la règle des bienséances, et je ne connus l'excès de sa passion que seize ans plus tard, lorsque mon étrange destinée me jeta pour la seconde fois sur la route de cet honnête bandit.

On alla reprendre nos deux berlines.

Les hommes laissés à leur garde par Unterwald ramenèrent nos bagages à l'endroit même où nous avions été arrêtés la veille.

Nos postillons nous croyaient morts. Us reçurent l'ordre de nous reconduire à Genève , et leur joie fut grande. Les Alpes avec leurs nids de brigands ne leur offraient pas beaucoup de charme , et la France avait pour moi désormais une attraction plus forte que l'Italie.

Toutefois, je ne passai pas immédiatement la frontière, je voulus rester quelques jours avec le maréchal à ma jolie maison du lac.

Je pensais encore à Desbarreaux, mais c'était pour le plaindre. Une voix intérieure me disait qu'il serait \ictime d'une funeste influence.

Sondant les replis intimes de mon àme, je in'aperçus bientôt que mon affection pour lui n'avait jamais eu de racines bien profondes. Les circonstances, aidées du hasard, l'emportent presque toujours ici-bas sur l'entraînement et la t'.iidresse ; la vertu comme le vice tient chez les hommes à très-peu de chose. Je me rappelais les événements déjà si nombreurt de ma vie, je remontais à leur cause, et je songeais que iC fatalisme était un système fort soutenable.

Chez moi, la bonne nature avait cherché souvent à triompher de la mauvaise. Un démon railleur semblait avoir pris plaisir à déjouer mes efforts.

Ainsi mes résolutions de l'abbaye de Montmartre s'étaient évanouies devant la révolte des nonnes et leur odieuse tentative. Je ne voulus pas rester dans un asile où j'avais sous les yeux de tels exemples d'infamie, et, pour m'y soustraire, je me jetai dans les bras de Desbarreaux,

On a vu combien j'avais pris à cœur l'occasion qui s'offrait de rendre cette liaison légitime et pure. Le ciel paraissait venir à mon

MAIUUN UKL0IIM1-:

secours, une lueur d'en haut éclairait déjà le iront d'Ennna-' (inaiiil tout à coup renier nous rejeta dans les ténèbres.

Après l'invasion de Théophile au milieu de la scène du repentir, (jui ne se soiuil écrié avec moi :

— l^ataiilél l:il;ililé!

Pourtant, il y a une l*rovidence; je respecte ses décrets immnahles; mais, il faut l'avouer, voyant ainsi tous mes projets vertueux et mes plus honorables espérances d'avenir se briser à l'improviste contre les écueils, le découragement devait me prendre au cœur.

Je laissais alors ma barque flotter à l'aventure au gré des vents capricieux.

— A quoi bon, me disais-je, reprendre le gouvernail? une destinée rigoureuse m'entraîne loin du port. Les titres sacrés d'épïé8i* et de mère ne sont pas faits pour moi !

Ces raisonnements étaient coupables.

Mais, hélas! j'étais si jeune encore! j'étais si folle, si légère, si orgueilleuse de ma beauté, si sensible aux éloges du monde! La douleur ne laissait en moi que des traces passagères, effacées aussi vite par un souffle des vains plaisirs, par un rayon du faux bonheur! Je m'avançais dans la vie sans soutien et sans guide; je suivais au hasard les bons et les mauvais sentiers. Dès que le mal se présentait à moi sous de riantes apparences, je ne m'en défiais en aucune sorte et je l'accueillais par un sourire.

Bassompierre avait saisi depuis longtemps cette nuance de ma nature volage.

Il savait donner aux propositions les moins acceptables une allure délicate, spirituelle, je dirais presque honnête. Son étincelant babillage faisait oublier qu'il fallait, pour l'entendre, marcher côte à côte avec le vice.

Emmanuel avait de l'esprit sans doute, mais Bassompierre e/^avait davantage; ou, pour mieux dire, c'était un esprit plus fin plus châtié, plus poli. Desbarreaux était le diamant brut, le maréchal était la pierre taillée, aux reflets admirables, aux facettes radieuses. L'esprit d'Emmanuel était bourgeois, celui de Bassompierre était courtisan.

Le maréchal n'abordait jamais de questions blessantes pour la délicatesse du cœur. Il se montrait franc, loyal, et respectait les croyances des autres, bien qu'il fût peu religieux lui-même.

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Il trouvait de fort mauvais goût la conduite de ces héros de l'athéisme, qui déploient l'incrédulité comme un drapeau. Bassompierre, chrétien, eût avoué sa foi hautement, avec la hardiesse du soldat. Tous les Théophile du monde ne l'eussent pas fait rougir d'une conviction acquise.

Je n'ai jamais vu d'homme plus éternellement aimable , sans redites et sans monotonie. Les jours que nous passâmes à Genève coulèrent avec une rapidité prodigieuse.

Le soleil du printemps avait enfin adouci les brises glaciales qui descendaient des Alpes. Nous faisions sur le lac des promenades charmantes. Bassompierre lui-même tenait la rame, e(, loul en dirigeant notre barque, il me parlait de nos connaissances parisiennes et me racontait les événements qui s'étaient passés pendant moîi séjour en Lorraine.

Je m'informai d'abord de madame de Saint-Évremond et du marquis de Villarceaux.

— Votre marraine, me dit-il, a tout fait pour découvrir vos traces ; elle y a mis de la persistance et presque de la hanie C'est pourtant une excellente nature de femme, mais qui tourne à l'aigre avec l'âge. Vous ne devinez pas, j'en fais le pari, le véritable motif de sa rigueur?

— Je le connais trop bien, maréchal; ma coupable conduite et mon ingratitude...

— Ce n'est pas cela, Marion.

— Qu'est-ce donc, alors?

— La jalousie, ma chère... on ne vous pardonnait pas vos beaux yeux.

— Voilà ce que je ne puis croire. J'ai reçu de ma marraine un accueil rempli de bienveillance, et mes yeux étaient, à cette époque. ie qu'ils ont été depuis, ce qu'ils sont à présent.

— Non pas ! non pasi... au point de vue de madame de Saint - Évremond, ceci n'est rien moins qu'exact. Elle vous a seulement trouvée trop jolie, à partir du jour où Marguerite et surtout Villar-i ceaux ont pris votre défense.

— Ah!... le petit lieutenant m'a soutenue?

— Parbleu ! sa mère avait troublé la fête d'urie façon trop désagréable ! Il lui conserva longtemps rancune. Quant à Villarceaux, il voulait forcer la comtesse à dire où elle vous avait emprisonnée. Lors de notre aventure de l'hôtel de Bourgogne et du souper de la

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pelile maison, le maladroit se mit h crier partout qu'il vous avait vue toujours belle, toujours ravissante... que sais-je? La comtesse accusa son vieil amoureux de porter vos chaînes. Elle découvrit votre asile et fit partir aussitôt pour la Champagne cette lettre furieuse, qui a été cause de notre longue séparation. Le coup mamiué, madame Delorme s'en retourna comme elle était venue; mais la comtesse ne pardonnera jamais au manjuis : depuis cette brouille, il est d'une fidélité sans exemple à son antique et vénérable moitié.

— Quoi! m'écriai-je, M. de Villarceaux avait une femme?

— Extrêmement légitime, oui, Marion. 11 a môme un fils d'une vingtaine d'années, un vert-galant du premier ordre.

— Voyez un peu! j'ignorais tout cela, et ma marraine... A qui se fier, maréchal?

— A personne, ma chère.

— Vouloir me contraindre d'épouser Rosecroix... c'était indigne !... Qu'est devenu cet absurde chevalier?

— Il est devenu querelleur.

— Oh! maréchal, ne le calomniez pas?

— Non, ma foi! le renversement de ses espérances Ta rendu d'un hargneux magnifique. Il n'entend plus raillerie et veut tout pourfendre... L'autre jour... tenez, c'était justement la veille de mon départ pour la Lorraine... j'avisai mon homme, rôdant sous les fenêtres du magasin de 1 ingère de la galerie du Palais. Je lui frappai sur l'épaule; il s'empara de mon bras et se mit à me débiter force phrases, qu'il hachait impitoyablement, comme de coutume , le tout pour me prouver' qu'on venait de lui faire une injustice, en refusant d'ôter le gouvernement de la Guyenne au vieux d'Épernon, pour le lui octroyer à lui Rosecroix. En supposant que d'Épernon fût indigne de l'estime de la cour et méritât d'être dépouillé de ses charges, il n'y avait pas nécessité d'en investir Rosecroix, et je le lui dis assez crûment à lui-même. Il s'irrita, mit la main sur la garde de son épée et se campa fièrement en matamore. « Ah çà, chevalier, lui dis-je, raisonnons un peu, de grâce, nous nous battrons ensuite. Où sont vos titres aux faveurs de la cour? Avez-vous fait la guerre avec Henri le Grand ? non ; avec Louis XIII? non, vous n'étiez pas de nos campagnes. Beaucoup d'autres, plus actifs que vous, ajoutai-e, en lui montrant son cordon bleu , ont été traités moms favorablement. Que diable I

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vous n'avez servi ni le Père ni le Fils, et pourtant vous Saint-Esprit I »

— Ail! divin, maréchal, ce mot est délicieux...

— Oui, mais il déplut à Rosecroix, qui me chargea tout à coup avec rage. Nous étions alors sous les murs du jardin de l'hôtel de Chevreuse. Dès la première passe, j'envoyai son épée par-dessus les arbres, a Si vous aviez été plus gentil, chevalier, lui dis-je, en lui tirant ma révérence, j'aurais pu vous emmener en Lorraine, où vous auriez revu notre séduisante Marion. » Il voulut courir après moi ; mais je m'esquivai rapidement, sans prendre garde aux moitiés de phrases désolées qu'il me jetait après les trousses.

— Maréchal! vous avez le cœur bien dur !.. . mais n'importe, vos nouvelles sont amusantes. Toutefois, en me donnant beaucoup d'autres détails, vous restez muet sur vos propres faits et gestes. La modestie est lort exemplaire, mais je vous saurais gré de ne point la prolonger davantage.

— Pardieu ! Marion, mon histoire n'est pas longue; je me suis battu, et l'on a trouvé que mon courage méritait le bâton de maréchal.

— Mais oïl vous êtes-vous battu?

— Un peu partout, ma chère. Pendant ces dernières années, messieurs les calvinistes nous ont donné de la besogne. Us ont la rage de se révolter sans cesse, et l'un des proverbes les plus véridiques, selon moi, est celui-ci : « Têtu comme un Huguenot. » Quelque temps après votre fuite en Lorraine, les provinces du Midi manifestèrent une agitation dangereuse. Le Béarn tout entier se souleva. Pour comble d'inquiétude, la reine-mère venait de s'échapper de Blois. Richelieu, vous ne l'avez pas oublié, partagea son exil; mais ennuyé bientôt d'un éternel tête-à-tète, l'ingrat protégé de Marie de Médicis écrivit à la cour et demanda comme une grâce de revenir à Paris. Or, Louis XIII, ayant perdu sans doute le souvenir du baiser pris sur la savoureuse lentille et des conditions imposées par l'ancienne connétable, aujourd'hui madame de Chevreuse, accueillit fort mal la demande de l'évêque, auquel on répondit que son clergé de Luçon réclamait sa présence.

— On n'eut pas tort, dis-je à Bassompierre. C'est vraiment une pitié que ces évoques de cour, et des ouailles ne doivent point rester ainsi sans pasteur.

— Les pasieurs de l'espèce de celui-là, ma chère, se comportent

Isi^

MAIIION DELOflMI-:

comme des loups. Riclielieu ne fit que changer d'exil. Six mois n|)rès, il essaya d'une nouvelle tentative, et le monarque, persistint à oublier le coup d'épaule de madame de Luynes, trouva trèsplaisant de faire voyager l'évôcjue de l'Ouest à l'Est, et l'envoya bénir le peuple d'Avignon. Ce fut alors (pi'éclatèrent les troubles du Béarn. Ou craignait sérieusement que Marie de Médicis n'allât se joindre aux révoltés, et Louis Xlll, faisant tout à coup un effort inouï de mémoire, se rappela le péché dont son confesseur l'avait absous.

— Enfin, m'écriai-je, ce n'est pas malheureux 1

— L'excellent prince convint qu'il avait vendu, non pas son droit d'aînesse, mais le pardon du prélat pour une lentille, et Richelieu fut chargé d'aller négocier un raccommodement avec Marie de Médicis et cet autre Esaù. La cour les vit reparaître très satisfaits l'un de l'autre. Toutes les réconciliations possibles s'étaient opérées pour le plus grand bien de tous.

— Ah ! maréchal, si l'histoire est jamais écrite comme vous la racontez...

— Elle n'en sera que plus véritable, Marion. Je partis alors pour le Béarn. Ce fut une campagne rapide et brillante, où l'on ne compta que des victoires. Louis XUÏ y déploya du courage . el je le vis donner plus d'une fois à la tête de sa maison. J'eus un instant bonne espérance. Il était possible que cette nature incomplète se développât au souffle de la gloire. Les rois se forment sur le champ de bataille, et je fis tout ce qui dépendait de moi pour stimuler cette ardeur de bon augure. J'avais combattu jadis aux côtés de mon cher et digne maître, de Henri, dont je suivais au plus fort de la mêlée b panache éclatant ; le meilleur moyen d'honorer son souvenir était do rendre son fils digne de lui. Cette idée me donna de la hardiesse. Le roi me suivait à la tranchée, je lui parlais avec la franchise du soldat ; je prononçais le nom de la reine, sa femme, si jeune et si belle, et qu'il négligeait. « Sire, osai-je lui dire un jour, la France vous demande un héritier, votre devoir est de satisfaire la France.»

— En effet, maréchal, c'était bien hardi de votre part... d'autant plus que vous devez connaître la singulière réputation qu'on a faite à Louis XIII.

— Sans doute, sans doute... mais il est rare que, dans le cours de son règne, un roi n'ait pas quelques heures de puissance. La campagne terminée, on reprit le chemin de la capitale, et notre

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retour dans Paris fui un véritable triomphe. C'était le 7 novembre, le jour pointait à peine. Aux portes de la ville, le roi quitta son carrosse e*; s'élança gaiement à cheval. Nous l'imitâmes aussitôt, cinquante gentilshommes et moi. Piquant ensuite des deux, nous courûmes ventre à terre dans les rues encore désertes. Quatre maîtres de poste nous précédaient en donnant du cor. Ces joyeuses fanfares, le galop des chevaux, tout ce vacarme inusité réveillèrent les habitants, qui se mirent aux fenêtres. On aperçut le roi. Déjà la nouvelle de nos victoires était connue, et des cris d'enthousiasme accueillirent notre passage. Les bourgeois se jetaient en foule sut nos traces; on nous suivit jusqu'au Louvre, et je vois encore la garde étonnée se mettre en défense. Ah! Marion, ce fut un beau jour ! Le roi n'était plus le même homme, sa figure rayonnait, ses yeux se remplissaient d'heureuses larmes. Enfin, les Suisses reconnaissent leur maître. On ouvre les grilles, Louis s'élance, franchit le vestibule, traverse les galeries, court embrasser sa mère, et passe ensuite à l'appartement de la jeune reine, dans les bras de laquelle il tombe avec amour.

Ce récit de Bassompierre m'émut au dernier point.

L'excellent maréchal pleurait de souvenir, et j'admirais tout ce qu'il y avait pour le roi de dévouement et d'affection sacrée dans le cœur de cette bonne vieille noblesse de France, qu'un ministrebourreau ne craignit pas de décimer plus tard, sans remarquer, l'imprudent, que ses coups de hache tombaient sur la base du trône.

— Oui, reprit Bassompierre, ce fut un beau jour, mais il n'eut pas de lendemain. Donner un instant du cœur à Louis XIII était un miracle qu'il serait peut-être impossible de renouveler aujourd'hui. Le roi ne tarda pas à reprendre toutes ses fantaisies maussades, toutes ses habitudes boudeuses. Cependant la jeune reine devenait grosse, c'était déjà cela de gagné ! je n'avais perdu ni ma peine ni mes conseils . On fut d'avis de cacher la chose au roi jusqu'à plus ample confirmation, et je partis presque joyeux pour Montauban, où ces gredins de calvinistes nous rossèrent comme vous savez, grâce au connétable de Luynes et à ses hauts talents militaires. Je n'étais pas généralissime, cette défaite n'attaque pas ma gloire. Mais un malheur n'arrive jamais seul. A celte ignoble bataille de Montauban fut tué le fils unique de Mayenne, ce roi de la Ligue, dont les Parisiens adorent toujours la mémoire. On l'apprit dans la capitale, et la Saint-Barthélémy sembla ramener ses horreurs. La

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MAIIION DELOHME

J<K.6EAUCI

Le roi monu souvent à la banquette des tranchées. Page -21^

populace en délire se rua sur les calvinistes pour venger la mort

du jeune duc. On attendit la foule des religionnaires sur la route

de Charenton, où est construit leur temple. Beaucoup furent

massacrés, et les séditieux livrèrent le temple aux flammes. Le

lendemain il y eut une nouvelle émeute et d'autres massacres

dans le faubourg Saint-Marceau. Les calvinistes voulurent se dé- 35 35

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fendre, le feu prit à divers endroits de la ville, et le tocsin sonna a toutes les églises.

— Bonté divine 1 m'écriai-je, nous ignorions toutes ces choses en Lorraine.

— Cela ne m'étonne pas, Marion. Je vous l'ai déjà dit, vous habitiez les antipodes. Après tout, nos pauvres Lorrains ont bien assez de leurs affaires et s'inquiètent peu de celles de la France. Pourtant Desbarreaux recevait des lettres de Théophile; dans ces lettres il devait y avoir quelques détails sur les choses que je vous raconte?

— Je l'ignore... Emmanuel ne me montrait jamais la correspondance de son estimable ami.

— Peut-être avait-il ses raisons pour cela?.. Mais je deviens, ce me semble, légèrement fastidieux avec mes histoires. Comme il ne m'est jamais arrivé d'ennuyer personne , je serais désolé, ma chère, de commencer par vous.

— Maréchal! maréchal! vous mendiez des éloges!

— Non, certes, je vous assure.

— Pardonnez-moi. Vous faites, en ce moment, de la modestie à crochet...

— Oh! oh! je ne connais pas celte modestie-là.

— Figurez-vous une petite modestie bien candide en apparence. Elle se glisse sournoisement dans l'entretien, après avoir attaché à sa robe deux ou trois des meilleurs hameçons de la gloriole, de manière qu'elle finit toujours par accrocher les plus beaux compliments.

— Ah! méchante!

— Ainsi votre phrase de tout à l'heure devait nécessairement m'accrocher cette réponse : « Du tout, maréchal, vous ne m'ennuyez pas, et vous êtes un charmant historien I »

Il quitta la rame, et vint m'embrasser je ne sais combien de fois : je ne comptais plus avec lui.

— Eh bien, Marion, la capitale allait être en proie à la guerre civile, quand messieurs du Parlement rendirent un arrêt pour mettre les réformés sous la protection des lois. Cette sage mesure arrêta le désordre. Louis XIII n'était point alors à Paris ; nous lïous battions en Gascogne, et je recevais mon bâton de maréchal au siège de Royan. Dans cette campagne, le roi monta souvent à la banquette des tranchées, et les boulets sifflaient au-dessus de sa

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MAIll(»N DKLUKMK

tête, sans qu'il manifes(î\t ni peur ni sur|iiise. IMus je cherche à sonder ce caractère, moins il me paraît di'jne d'estime. C'est un composé do grandeur cl de polilesse. Il y a, chez Louis, le quart de réioiïe (ju'il (;ùl l'alhi pour lairc un gi'and loi. S'il manquait de vaillance, il ne serait point N- (ils de Henri IV; mais, à dire vrai, le courage est la seule (luaiitc que je lui recomiaisse, il n'a ni générosité ni bonté d'àme. Le sentiment de la justice est exagéré chez lui et va jusqu'à la barbarie. [Nous en eûmes, en Gascogne, un fatal exemple. Il refusa merci aux habitants de la ville de Négrepelisse, (pii lurent tous égorgés ou pendus.

— Quelle horreur 1

— Douze malheureux promettaient rançon. Le grand prévôt ne se laissa pas fléchir, et trouva plaisant de les pendre aux arbres mêmes de leurs jardins. Toutes les femmes, vierges, épouses ou mères, furent livrées à la débauche du soldat, et la chasteté du roi ne fit à cet égard aucune objection.

— C'est alTreux, maréchal ! Puisse le dauphin qui nous est promis être un peu moins chaste et un peu plus juste que l'auteur de SOS jours !

— Hélas ! Marion, à l'heure où je vous parle, il n'y a plus de dauphin ni d'espérance d'en avoir... La faute en est à madame de Clievrcuse.

— Par exemple! voici qui est fort.

— Mon Dieu, c'est tout simple. Vous avez connu Marie au Louvre, vous savez comme elle est folle. Anne d'Autriche, la petite reine, lui ressemble; elles sont amies intimes et se livrent parfois à d'incroyables enfantillages. C'est ainsi qu'en jouant un soir à cligne-musette dans les appartements, madame de Chevreuse fit tomber la reine. La chute fut grave, et neuf jours après, la France n'avait plus de dauphin. Reste à savoir si le désastre sera réparé jamais. Pour mon compte, je le déclare, j'ai fait bien des tentatives inutiles sur l'esprit de Louis XIII. Avec un pareil homme on n'a pas deux fois de suite un succès du genre de celui que j'avais obtenu ,

Bassompierre soupira ; je partis d'un éclat de rire.

— Oui, riez, me dit-il; je trouve, moi, la chose peu plaisante. Voyez à quoi tiennent les destinées d'un royaume ! Deux étourdies jouent à cligne-musette dans une chambre du Louvre; l'une d'elles fait un faux pas, et toutes les espérances du pays se cassent le nez ! Déjà certaines ambitions s'éveillent ; on dit que le roi n'aura

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pas d'enfants; la reine-mère veut marier Gaston... loulceci \a de nouveau brouiller les cartes... Au diable madame de Chevreuseet la cligne-musette!

Sa rame battait les flots du lac avec colère.

Je riais toujours; car, vraiment, sa mauvaise humeur avait tîuelque chose d'original, bien qu'au fond ses idées lussent trèsjustes.

L'avenir se chargea de lui donner raison.

C'est ici le cas de parler d'un bruit auquel certaines personnes ont voulu prêter delà consistance.

Et, si l'on trouve que cette Confession a un cachet de légèreté, propre à la rendre suspecte au point de vue historique, on a tort : les gens les plus sérieux sont bien souvent les plus menteurs.

J'ai entendu, non pas une fois, mais plus de mille, soutenu qu'Anne d'Autriche, après l'accident mentionné plus haut, donna te jour à un enfant très-viable, qu'on eut soin d'emporter et de cacher hors du Louvre*. Une telle insinuation n'a pu être mise en avant que par les ennemis de la reine. On essayait ainsi de la faire soupçonner d'une intrigue coupable.

Le mystère, apporté dans cette circonstance, avait pour uniquo but d'épargner des regrets à Louis XIII, et l'on enterra secrètemen! l'embryon de cinq moins au pied d'un tilleul, dans le jardin du côté de la Seine.

Je tiens le fait de madame de Chevreuse.

Elle daigna me conserver par la suite une amitié sincère.

Bien plus, je connus, douze ans plus tard, une des femmes qui étaient alors au service d'Anne d'Autriche. Celle-ci l'avait renvoyée brusquement dans un jour de caprice. Il est certain que, si la force de la vérité n'eût bridé la rancune de cette femme, jen aurais obtenu tous les aveux capables de compromettre sa maîtresse, et cependant elle ne s'écarta pas d'une ligne des premiers détails donnés par madame de Chevreuse.

On me blâmera peut-être de cette digression; mais je laisse courir ma plume sans gêne et sans efforts.

El puis, je suis bien aise de sauter un peu d'avance au delà de ma jeunesse; on prendra petit à petit l'habitude de me voir à un

• On a même dit que ce rejeton royal, élevé dans l'ignorance de sa condition, était devenu le fameux Masque de Fer, sur lequel on a débité tant de sottises et d'itivraisemblanccâ. {Note de l'éditeur.)

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MAIUUN DKLOIIMI-:

autre Doint de vue, et du moins on ne jeltera pas un cri d'eiïroi si l'on avise, un jour, des rides sur mon visage.

C'est encore du caprice et de la coijuelterie. Les femmes sont incorrigibles.

Allons, reviens, ma belle jeunesse! revenez, tous mes beaux jours d'entraînement et de plaisir I

Je suis dans un léger batelet, sur les eaux bleues du lac de Genève, la main tendrement appuyée sur l'épaule de Bassompierre. Il ne songe [)lus à la cligne-musetle et me regarde avec amour. Le flot nous berce doucement, la brise joue dans mes cheveux, et le soleil, à son couchant, nous jette ses rayons d'or.

Ce fut notre plus délicieuse et notre dernière promenade.

Le lendemain, nous quittions Genève pour regagner Paris, le maréchal ne pouvait s'absenter plus longtemps de la cour, et, de mon côté, j'étais heureuse d'être au terme de mon exil.

Qu'on juge si je revis la capitale d'un œil satisfait j'entrai par le faubourg Saint-Marceau , et je le trouvai magnifique.

L'intendant de Bassompierre avait exécuté fidèlement les ordres de son maître, en m'achetant, rue des Tournelles, une petite maison fort élégante, située entre cour et jardin

On n'y entendait pas le bruit de la rue.

Elle réunissait à la tranquillité des logis provinciaux tous les agréments des demeures parisiennes , et j'étais à deux pas de la

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place Royale, où se rassemblait pour la promenade ce que la cour et la ville avaient de plus brillant.

Le maréchal voulut m'installer lui-même dans ma nouvelle retraite. Il était aux petits soins pour moi, son amabilité ne se démentit pas d'un instant.

Je l'aimais, il faut le dire, un peu plus d'amitié que d'amour, car il commençait à n'être plus très-jeune. J'avais surpris dans sa royale et dans sa chevelure plusieurs poils indiscrets et certaines mèches perfides annonçant que ce cher amoureux dépassait la qua rantame.

Mais son esprit montrait tant de verdeur et pétillait avec une vivacité si juvénile/

Les distractions sur son âge étaient permises.

A notre arrivée dans la capitale, il établit nettement notre position mutuelle, réglant en quelque sorte le degré d'affection qu'il exigeait-

— Ma douce enfant, me dit-il, j'ai vingt-trois ans de plus que vous; je grisonne, et si vous avez bien voulu jusqu'ici ne pas trop vous en apercevoir, c'est à moi de vous le faire remarquer. Vous le savez depuis longtemps, Marion, je n'ai jamais eu le projet de vous imposer des chaînes. A votre âge la liberté est un bien trop prceieux pour que je vous le ravisse. D'ailleurs, c'est de ma part un excellent calcul. Dans vos courses aventureuses au milieu des plaines embaumées de Cythère, vous rencontrerez peut-être avee joie votre vieil ami, à quelque détour du chemin, et vous ne lui refuserez pas, j'en suis sûr, une branche de myrte et un baiser.

— Maréchal, lui dis-je, il n'y a pas deux hommes comme vous au monde.

— Vous croyez, Marion? j'en remercie le ciel si je dois à cela mon bonheur. Ainsi, vous êtes votre maîtresse absolue. Laissez venir la fortune. Bien qu'elle soit femme, elle ne déteste pas deux beaux yeux et un doux sourire... Vous la verrez bientôt frapper à votre porte. L'essentiel est d'empêcher vos ennemis de vous tourmenter de nouveau; la protection de Richelieu vous est indispensable, faites en sorte de l'avoir bien vite. Pas n'est besoin de vous recommander, ma chère, d'être tout à la fois avec le ministre coquette et prudente. Règle générale, il ne faut rien accorder à ceux dont on veut tout obtenir. Je viendrai vous rendre visite aussi souvent que me le permettront mes devoirs et les conve-

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MAIIION UKLOltMK

nuiicus. Nos sccruls sont à nous, in; les confions jamais ù d'autres. Le iiiyslère est encore une de m«is diplomalii^s, et l'on ne cheicliepasci délruiie cedonl oniLinoK; IrxislencJî.Soy»!/. I)elle, soyez enviée, soyez heureuse 1 cl rappelez-vous ceci, Marion : du jour où il vous plaira de voir en moi l'ami succédera l'amant, vous n'avez qu'un niiricà l'aire; la mélamoipliose aura lieu.

Il me baisa la main et disparut.

Je visitai ma maison du haut en bas, et je trouvai des appartements meublés au dernier goût.

Mon jardin n'était pas très-vaste; mais j'apercevais de ma fenêtre les grands arbres du boulevard et les collines verdoyantes de Ménilmontant cl de Belleville, sur lesquelles de blanches maisonnettes s'éparpillaient çà et là, comme un troupeau de chèvres capricieuses.

Il me parut que j'aurai? assez de Grassin et de sa femmvj pour me servir.

Thérèse était fort intelligente, et son mari lui obéissait avec une bonhomie conjugale tout à fait recommandable. Desbarreaui m'avait autorisée dans sa lettre à garder ces deux domestiques, dont le dévouement pour moi ne faillit jamais.

Comme un suisse était indispensable à la garde de ma porte, Thérèse prit l'engagement formel de débaucher son père en ma faveur ; et bientôt Bulmann , qui ne s'était pas corrigé de son baragouin tudesque , quittait la rue Saint-Thomas-du-Louvre, et venait s'installer rue des Tournelles.

J'étais donc à Paris, seule et libre , avec une aisance modeste et l'avenir devant moi.

Les deux premiers jours furent consacrés à l'arrangement de mon intérieur; le troisième, je fis un peu de toilette pour aller me promener sur la place Royale. J'avais éorit au secrétaire de Richelieu qu'il m'y rencontrerait.

Au moment où j'allais sortir, Grassin parut en habit de cocher, et me dit solennellement :

— La voiture de madame est prête !

— Où avez-vous l'esprit, Grassin? je n'ai pas de voiture.

— Pardonnez-moi, madame, elle est arrivée tantôt. C'est un très-joli carrosse. Quant à l'attelage, il est bai' brun et fort doux. Je suis chez madame en qualité d'intendant; mais je n'ai pas d'orgueil, et je conduirai les chevaux, pourvu que je touche doubles gages.

Vj.

AMOURS HISTORIQUES

— Est-ce que ton mari devient fou? demandai-je à Thérèse.

— Non, madame, répondit-elle en s'approchant de la fenêtre; vous pouvez voir d'ici la voiture et l'attelage.

J'allai bien vite m' assurer du fait.

On me disait vrai.

— Ah! continua Grassin, j'oubliais de donner à madame ce

papier, que le carrossier m'a remis C'est probablement son

mémoire.

Il me tendait un petit pli cacheté. Je reconnus la forme des billets du maréchal.

Bassompierre m'écrivait avec son laconisme habituel :

a Marion, les Grâces ne peuvent aller à pied. »

La surprise était de bon goût. Je fus très-sensible à cette attention délicate, à cette manière aimable de doubler le plaisir par i'à-propos.

Décidément, où aurais-je trouvé plus d'affection véritable et de gentillesse exquise? Vingt années de plus ou de moins ne sont rien chez un homme qui réunit ainsi les plus belles qualités de l'esprit et du cœur.

Bassompierre, en dépit de tout ce qu'il pouvait dire, tenait beaucoup à moi.

C'eût été de ma part une ingratitude véritable de me croire dégagée vis-à-vis de lui par son dernier discours, et je pris avec moimême de fort belles résolutions. Je les tins assez longtemps. Si la nature eût bien voulu me douer d'une moins grande fragilité, elles eussent été plus durables encore.

Je montai fièrement dans mon joli carrosse, et je vis avec orgueil les deux battants de la porte cochère s'ouvrir tout au large pour me livrer passage.

— Che droufe, dit le suisse, gue le toiture il fa drès pien à

matame.

— Vraiment, Bulmann? vous êtes un flatteur!

— Si matame foulait m'agorter une betite grâce?

— Volontiers, de quoi s'agit-il ?

— Che soignerai barfaidement le cave à matame..

— Ah ! ah ! je le veux bien, mon cher. . . mais je ne vous donne pas doubles gages.

— Pon ! dit-il, che n'y tiens bas tu dout.

— Je le crois, Bulmann.

^^^^M^^f^^^m^è.:^ • '^^'^^mmm^

Ce fut notre plus délicieuse et dernière promenade. Page 277

L'attelage partit,

Grassin avait l'ordre de me promener un peu sur le boulevard avant de me descendre à la place Royale, lorsqu'au détour de la rue des Tournelles, j'aperçus le secrétaire.

Il se dirigeait du côté de notre rendez-vous.

Je baissai rapidei^ent la glace.

AMOURS HI&Ï(31UQUES

Le bruit fit tourner la tête à Saint-Sorlin. Il me reconnut, vint ouvrir la portière et s'élança dans le carrosse en criant !

— Au Louvre !

— Mais, monsieur...

— Mais il n'y a pas une minute à perdre, chère ami&i

— Comment, je cours quelque danger?

— Sans doute. On veut réveiller contre vous une ancienne lettre de cachet dont vous avez été jadis presque victime au taubourg Saint-Victor.

— Est-ce possible?

— Aussi quelle idée bizarre d'aller enlever le suisse de madame de Saint-Évremond? Il était difficile de trouver un meilleur moyen d'apprendre votre retour à la comtesse.

— Grand Dieu!., mais où me conduisez-vous?

— Chez le ministre.

— Avec cette précipitation ? sous ce costume?

— Hélas! vous n'êtes que trop ravissante! Voyons, ne tremblez

pas ainsi Nous ne sommes pas de ceux qui veulent mettre la

hjraière sous le boisseau, continua-t-il avec un accent ironique, et monseigneur a trop bon goût pour laisser éteindre une étoile de votre sorte dans les ténèbres d'un cachot. La comtesse aura tort, soyez sans crainte. Permis aux vieilles femmes d'être scrupuleuses et méchantes... Quanta nous, chère belle, nous avons toutes sortes d'absolutions pour les doux péchés d'amour.

— Vous me rassurez un peu. lui dis-je en souriant; mais que pense de cela l'Église?

— L'Église gronde rarement un cardinal-ministre, et lui laisse volontiers ses coudées franches. Pourquoi les foudres du Vatican^ frapperaient-elles ceux qui les forgent? A propos, Marion, vous me semblez médiocrement triste de votre veuvage. Desbarreaux serait furieux, s'il vous voyait plus adorable et plus spirituelle que jamais.

— Par exemple!... votre ami comptait peut-être me réduire au désespoir?

— Mais oui, Marion.

— Le fat!., il n'en est rien, veuillez le lui apprendre.

— C'est plus aisé à dire qu'à fau^e. On ne sait ce qu'il est devenu. Les uns le croient à Londres, les autres le disent embarqué pour l'Amérique.

4lf

MAIUON DKLOKMK

iiH.}

— Avec sou Théophile;?

— Toujours.

— Emmanuel est donc bien engoué de cel honinieT

— All'ieusemcnl.

— Voihi ce que je ne puis compen(h*e.

— Ni moi non phis. Sacrihcr un un;^e de votre sorte à ce détestable personnage qui i'enlraine dans la débauche, dans leji.ii, dans toutes les infamies [)Ossibles... Mais assez là-dessus... Tan' |);s pour les aveugles volontaires, s'ils leinient les yeux et tomi)ci!: dans l'abîme... Ah! iMarion, j'ai bien souvent penséà vous!

— Serait-il vrai, monsieur?

— ISe jouez pas Télonnement... Vous n'avez pu oubliei- que la jeune et iVaiche provinciale du coche m'avait déjà blessé le cœur.

— Oh ! la blussure n'était pas grave, j'imagine?

— Trcs-grave, au contraire. Le destin se montre cruel envers moi. Je vous aime, et pourtant il semble que je doive être à perpétuité le confident de l'amour des autres pour vous.

— Je ne saisis pas très-bien, monsieur.

— Parce que vous ne le voulez pas. J'étais le confident de Desbarreaux...

— Ensuite?

— Aujourd'hui, je vais être celui du cardinal.

— Je comprends beaucoup moins encore.

— Ah ! parbleu, vous y mettez évidemment de la mauvaise grâce ! Croyez-vous que je vous eusse écrit en vous assurant de la protection de Richelieu, si lui-môme ne m'eût forcé la main? C'est un homme qui a des volontés inouïes et une persistance indicible. Il a juré de revoir la gentille apparition du cabinet

oui ! Lors de son entrevue avec la reine-mère, vous n'aviez fait que lui glisser sous les yeux, elle maudit éventail était là, lui rappelant sans cesse votre souvenir. Une fois tranquillement assis dans sa nouvelle puissance, il jura de découvrir votre retraite, et il y parvint... Comment cela? je n'ai point de certitude absolue à cet égard; mais j'ai toujours soupçonné ce vaurien de Théophile de lui avoir fourni des renseignements. Théophile connaît l'abbé Boisrobert... un autre vaurien; Boisrobert est au mieux dans les papiers du cardinal : donc, celui-ci a dû apprendre votre histoire par cette fihère. Toujours est-il qu'un beau matin Richelieu me fit écrire à DesbarreaMX, en Lorraine, de vous ramener en toute

AMOURS HISTORIQUES

sécurilcà Pans Et, comme Desbarreaux ne vous ramena pas,

attendu qu'il aimait mieux vous annoncer une séparation de loin que de près, l'Éminence m'accusa de n'avoir point envoyé ma première lettre. Fort heureusement, Emmanuel vint m'indiquer en quel endroit du globe je pourrais vous en faire tenir une seconde... Eh Lien, que pensez-vous de cela, Maricn?

— Je suis confondue.

— Il y a de quoi! mais ce n'est pas tout, ma pauvre enfant. Tantôt, j'arrive au Louvre et je vois le cardinal dans une colère abominable. Madame de Saint-Évremond venait de lui écrire, Dieu sait en quels termes ! A l'en croire, vous êtes une malheureuse, une ingrate, une créature perdue; vous avez autrefois scandalisé tout Paris, et vous allez le scandaliser de nouveau. Vous débutez par la braver, elle, votre ancienne bienfaitrice; vous lui enlevez ses gens... que sais-je? il y en a deux pages. Le cardinal se montrait furieux, non du radotage de la comtesse, mais d'apprendre que vous étiez de retour et que vous n'aviez pas encore daigné solliciter audience. Il voulait vous faire conduire aux Madelonneltes, un monastère absurde, fondé tout récemment, et où l'on retient, dit-on, beaucoup de Magdeleines qui ne se repentent guère. Par bonheur, votre billet m'est arrivé sur ces entrefaites; j'ai pu calmer Richelieu, /l vous attend... Voilà pourquoi j'ai mis tant de précipitation à vous entraîner. Cet homme est le maître, j'ai peur de lui. Je déplore ma contrainte, j'enrage de mon obéissance.... et vous pouvez me croire, Marion, je suis bien à plaindre!

Il me semblait tomber des nues en écoutant les paroles de Saint- Sorlin, non que je fusse surprise de son espèce de déclaration. Je vous aime, dans la bouche de ces messieurs, commençait à me faire l'effet d'une formule" très-simple équivalant à bonjour cl h bonsoir. Mais ses confidences me révélaient certaines intrigues, dont la trame me parut très-visible, et je soupçonnai Théophile d'avoir manœuvré pour me séparer sans retour d'Emmanuel et disposer de sa fortune.

Notre carrosse marchait rapidement. Le secrétaire me saisit la main et me dit :

— Marion, vous êtes incapable de trahir un secret confié à votre honneur?

— Vous n'en doutez pas.

— Jamais vous ne répéterez à personne ce que je vais vous dire?

if

MAIUON IJI:IJ)IIMK

— Jamais.

— Eli bien, Marion, je déleste Richelieu! Je hais ce despote indigne, s'iniaginanl qn(; tout doit plier sous lui; je nrirprisc ce prêtre iiypocrite, dont toutes les paroles et toutes les actions prennent leur source dans le mensonge, qui s'a[)pli(iue éternellement à tromper Dieu et les hommes, qui n'a ni cœur, ni loyauté, ni conscience, et cache tous les vices sous sa soutane rouge.

— Miséricorde! dois-je croire à ce portrait?

— Si vous devez y croire, Marion!.. C'est le diable à qui vous ullcz rendre visite!

— Ah! mon Dieul

— Votre plus grand m.alheur est d'avoir fixé l'attention du cardinal. Je vous aime, n'est-il pas vrai? je viens de vous le dire... eh bien, je consentirais à supporter toute ma vie vos rigueurs plutôt que de vous voir tomber entre les griffes de ce chat-tigre. 11 finira tôt ou lard par dévorer tout ce qui l'approche.

— En vérité, monsieur, vous me tenez là d'étranges discours. Je vous permets de décrier le ministre si vous y trouvez du plaisir; mais il y a dans vos craintes quelque chose de très-ofiensant pour moi. Vous supposez que le cardinal peut me parler d'amour.

— Comment! il le fera, j'en suis sûr.

— Fort bien... et vous me croyez capable de répondre à ses honorables propositions.

— Je n'ai pas dit cela, balbutia-t-il.

— Ah! mais il est dangereux, savez- vous, votre cardinal? c'est un mets d'amour fort appétissant que sa personne !.. Ah ! ah ! pardonnez-moi, mon pauvre Saint-Sorlin, je ne puis m'empècherde rire de votre mine tragique!.. C'est un chat-tigre, dites-vous? nous l'apprivoiserons. S'il a jeté son dévolu sur moi, je le plains, et je suis femme à lui faire traverser de singuliers pays. L'essentiel est de l'amadouer suffisamment pour obtenir sa protection. Quant au reste, mon ami, je n'ai qu'une chose à vous dire, et cette chose est très-sérieuse : en dépit de ma légèreté de caractère, j'ai conservé de la délicatesse de cœur, des principes religieux, et je ne vois pas d'objet plus capable de m'inspirer le mépris et le dégoût qu'un prêtre me parlant d'amour.

— Bravo, Marion , bravo ! j'aime à vous entendre raisonner de la sorte... Ah! cardinal d'enfer! tu me fais descendre au rôle de Mercure... Restez dans ces excellents principes, restez-y, Marion!

AMOUliS IliSTORIQUliS

— Soyez sans crainte.

— Or , poursuivit Saint-Sorlin, devinez un peu comment ce double fourbe a tenté de m'expliquer son empressement à vous voir ?

— Je serais curieuse de l'apprendre.

— Il a prétendu qu'il avait à vous entretenir d'afl'aires... politiques.

— Mais... la chose est possible, et vous le calomniez peut-être, le saint homme.

— Dieu m'en garde ! il y a déjà trop de la vérité sur son compte. Je pourrais citer certains noms de femmes, qu'il prononce d'une certaine manière, avec un certain regard... je ne m'y trompe jamais.

— Quels sont, je vous prie , ces noms-là?

— D'abord ceux de mademoiselle de Montmorency, de Marie de Vignerots, sa jolie nièce.

— Il aime sa nièce!

— Beaucoup... l'excellent cardinal porte toute sa famille dans son cœur. 11 y a aussi les noms de madame de Cliaulnes, de madame du Fargis , et vous ne devineriez jamais jusqu'où vont en amour ses ambitieuses espérances?

— Pardonnez-moi, je me rappelle l'aventure des rideaux et du poignard.

— Oh! vous n'y êtes pas, ma chère! les reines se suivent et ne se ressemblent pas.

— Quoi ! le cardinal oserait...

— Chut!., il ose tout. Je suis effrayé quand je songe à la multitude inouïe de madrigaux et d'épitres auxquels il condamne impitoyablement ma plume car, vous le saurez, Marion, je suis

le rimeur ordinaire de son Éminence et, s'il vous arrive, par-ci , par-là, quelque griffonnage poétique, vous pouvez affirmer sans crainte qu'il est de moi. Les dames citées plus haut ont reçu tour à tour les produits de ma muse, et n'en ont pas été, que je sache, très-sensiblement touchées. Battu sur tous les points, le cardinal compte aujourd'hui remporter une victoire éclatante pour laver l'opprobre de ses défaites.

Nous approchions du Louvre.

— Je vous remercie, monsieur, de vos précieux renseignements, dis-je à Saint-Sorlin , et je vais faire en sorte de les mettre à profit,

— Vous me jurez, Marion, d'être impitoyable?

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MA III ON DIOLOhMK

— Je le jure.

— S()ii^(î/.-y, je vous roiuliiis rnoi-mômo chez le cardinal. Userait |)ar liop luimilianl pour moi (|u'il n'essiiyùl pas un<î nouvelle «lélaiU;.

— Oui, monsieur, soyez Iraniiuillc, je ne vous ferai point jouer le rôle de Mercure.

— Méchante !.. après tout, raillez tant rpi'il vous plaira, peu m'importe, si rf^iiiiiicnce est battue.

— I*auvre Émineiice! Elle a vraiment dans son inliniilé

des personnes qui établissent agréablement sa réputation.

— Si M. de Richelieu, ma chère, ne s'écartait pas de la ligne de ses devoirs, comme prêtre; s'il y avait chez lui moins d'amour de la domination, moins d'égoisme et de foui'berie, sa renommée serait moins suspecte, et je n'aurais pas été forcé de vous mettre en garde contre d' hypocrites tentatives.

l.e carrosse faisait halte.

Grassin nous ouvrit la portière.

De la rue des Tournelles, il avait gagné la rue Saint-Antoine, rH6tel-de-Ville et les quais. Nous pénétrions au Louvre du côté de la Seine par le guichet du midi.

Le secrétaire de Richelieu me pria de baisser mon voile et me lit traverser de petits couloirs sombres où l'on ne rencontrait par intervalles qu'un Suisse barbu, nous demandant le mot d'ordre avec l'accent germanique de Bulmann, ou bien un mousquetaire à la moustache élégamment retroussée, qui nous parlait avec plus d'égard pour la prononciation française.

Au bout de cinq minutes de marche, Saint-Sorlin s'arrêta près d'un panneau de boiserie sculptée.

Comme on n'apercevait aucune apparence de porte, j'allais lui demander s'il avait la trompette biblique pour faire choir les murailles, quand je le vis presser un bouton caché dans la sculpture, et le panneau s'écarta devant moi.

Mon conducteur m'invita, du geste, à passer par l'ouveriure, tout en restant lui-même en dehors.

La boiserie se referma brusquement.

J'étais seule avec Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu.

Le ministre écrivait à une table où se trouvaient pêle-mêle des cartes topographiques déployées, des lettres ouvertes, des porto-

in

AMOURS HISTORIQUES

feuilles gonflés de notes et de larges parchemins revêtus du sceau de l'État.

Il ne fit pas d'abord attention à moi.

Déjà passablement émue par l'étrangeté de mon introduction, j'eus presque peur de me voir dans ce cabinet, en présence de cet homme qui continuait d'écrire et auquel je n'osais faire remarquer ma présence.

Enfin, il daigna lever la tête et m'indiqua silencieusement un fauteuil près de la cheminée.

J'allai m'y asseoir, essayant de combattre l'impression de timidité qui me gagnait.

Bien qu'on fût au mois d'avril et que la saison commençât à être assez douce, il y avait plusieurs bûches pétillantes sur les hauts chenets à énormes boules de bronze.

Je reconnus la pièce où je m'étais cachée jadis avec Emmanuel et Saint-Sorlin.

Une immense bibliothèque en garnissait Le fond, les murs étaient ornés d'une tapisserie de Bergamede couleur presque noire, et les lourds rideaux de damas ne laissaient passer qu'un demijour douteux, se mariant aux reflets vacillants de l'àtre et donnant à cette pièce quelque chose de sinistre. Un grand portrait équestre de Louis XIII, suspendu tout en face de la table où écrivait le cardinal, paraissait s'animer à ces lueurs fantastiques. Le roi avait l'armure complète, avec le grand collet brodé et l'écharpe jetée sur la cuirasse. Derrière la croupe du cheval, un page portait le casque aux plumes flottantes.

A chaque angle de la pièce était un lit de repos.

Mes yeux s'habituant à cet intérieur sombre, j'aperçus çà et là quelques peintures mondaines qui, sans être licencieuses, me parurent toutefois légèrement déplacées dans le cabinet de travail d'un prince de l'Église.

Mais une chose me sembla plus étrange encore, ce fut de voir près de moi, vers l'autre coin de la cheminée, une riche corbeille de velours grenat, dans laquelle une jolie chatte blanche allaitait cinq petits.

Tout à coup le cardinal cessa d'écrire et me dit d'une voix assez rude :

— \ous vous appelez Marion Delormeî

— Oui, monseigneur.

11 se mit à aalter les chats sans façon, sur mes genoux même. Page 202.

— Quel âge avez-vous?

— - Vingt-deux ans.

— Hum! vous êtes jolie, mademoiselle, trop jolie peut-être pour le salut de votre âme.

Il approcha son fauteuil de la cheminée, prit une paire de pmcettes, étala sur les chenets deux pieds chaussés de pantoufles éclatantes et se mit à tisonner d'un air rêveur.

J'eus le temps de l'examiner à loisir.

Sa figure avait un cachet dedureté qui frappait au premier abord. Ses traits étaient néanmoins régulièrement beaux. Il avait le nez aquilin, les yeux grands et vifs, les lèvres roses et un peu saillantes. Sa barbe en pointe et ses cheveux relevés au-dessus de l'oreille et de chaque côté de la barrette, lui donnaient une physionomie fort originale. Il portait un col uni, rabattu sur sa soutane rouge, et sous lequel on apercevait le grand cordon avec la croix du Saint-Esprit.

Au bout d'un instant de silence, il posa les pincettes et se tourna vers moi.

— Vous avez fortement mécontenté madame de Saint-Évremond, mademoiselle? commença-t-il.

Son accent avait moins de rudesse. Je crus même deviner sur ses lèvres l'intention d'un sourire.

— Hélas ! lui dis-je, enhardie par cette nuance bienveillante, madame de Saint-Évremond s'est montrée bien dure pour une pauvre jeune fille sans expérience !.. De sages conseils m'eussent ramenée bien plus sûrement que la rigueur.

— Vous étiez, dit-on, d'une coquetterie sans exemple?

— Je l'avoue, répondis-je, en baissant la paupière d'un air candide ; mais c'était un peu de mon âge et de mon sexe.

Richelieu me regarda fixement sans mot dire. Je prenais un petit air confus qui ne devait pas manquer d' à-propos. Quand il m'eut bien examinée des pieds à la tête, il ressaisit les pincettes et tourmenta de nouvau les tisons, en murmurant :

— Elle est charmante!

J'entendis cet aparté flatteur et je continuai sans attendre qu'il m'interrogeât :

— La comtesse me reproche d'avoir voulu épouser son flb. Gela ne doit pas être regardé comme un crime, puisque j'exigeais le mariage pour échapper à la séduction.

— Ah ! fit-il, contez-moi cette histoire.

Il plongea sa main dans la corbeille de velours et en ramena successivement les cinq petits chats. La mère se frottait à ses jambes en faisant entendre son ron-ron familier.

Pour entamer le récit qu'il me demandait, je repris la chose d'un peu haut, afin d'avoir occasion de parler de l'aventure de Marie de Médicis et du poignard.

Lorsque j'en fus là, Richelieu me regarda d'un air singuher.

IS

— Voyons, nritulemoiscllo, me dit-il, qu'avcz-vous pensé de cette violence de la icine?

La question m'embarrassa fort.

■ — EU bien, reprit-il, vous ne répondez pas?

— Mais... hnlhutiai-jc.

— Soyez franche.

— Mon Dieu, j'ai la funeste habitude de penser très-peu, monseigneur... et dans cette circonstance-là... je n'ai rien pensé du tout.

— Voilà, certes, une réponse adroite, dit-il en souriant; vous avez de l'esprit, mademoiselle.

— C'est monseigneur qui me force à en avoir.

— De mieux en mieux.

11 approcha son fauteuil du mien.

— Je dois vous le dire, continua-t-il , cette bizarre aventure dont vous avez été témoin involontaire est un peu cause de notre entrevue d'aujourd'hui. J'ai toujours désiré connaître la jeune fdle

qui avait vu son existence menacée pour moi Saint-Sorlin n'a

pu vous laisser ignorer cela... Mais n'aurait-il pas ajouté quelque commentaire, ou ne se serait-il point livré à quelque hypothèse au sujet de la visite que je réclamais de vous?

— Non, monseigneur.

Ce gros mensonge fut lancé d'un ton moitié naïf et moitié surpris, dont le résultat fut une conviction immédiate chez mon interlocuteur.

Il poursuivit avec un air de contentement visible :

— Saint-Sorlin a toute ma confiance, et je le crois incapable d'en abuser.

Richelieu, à ces mots, sortit les petits chats du creux de sa soutane et les mit sur moi.

— Caressez un peu mes favoris, me dit-il.

La mère vit ce déplacement de sa progéniture, parut inquiète et finit par sauter elle-même sur mes genoux. J'aimais peu ce manège et je ne trouvais point agré?ble d'être enchattée de la sorte.

Pendant ce temps-là, monseip aeur se levait pour aller prendre dans un coin de sa bibliothèque ' m objet qu'il rapporta.

C'était mon éventail.

— Votre récit m'a fait songer, mademoiselle, que j'avais une restitution à vous faire. J'ai gardé précieusement cet obiet enatteniant l'occasion devons le rendre.

AMOURS HISTORIQUES

II me tendit l'éventail.

Sa main pressa légèrement la mienne; puis se rasseyant et rapprochant encore son fauteuil, il se mit à flatter les chats sans façon sur mes genoux même.

L'heure était venue de me mettre en défense.

— N'est-ce pas, les jolis animaux? me disait le cardinal. Comme ils sont gracieux ! Quelle souplesse et quelle agilité de mouvements ! ce sont des tigres en miniature !

Cédait-il tout simplement à la singulière passion qu'il semblait avoir pour la race féline, ou bien était-ce un prétexte pour entrer avec moi dans une roule de familiarité, qui pouvait me conduire très-loin?

11 y avait, j'imagine, de l'une et de l'autre chose.

J'étais fort embarrassée de ces pattes et de ces mains grouillant pêle-mêle sur ma robe. Je sentais que le plus dangereux des chats était celui dont m'avait parlé le secrétaire. Si je l'irritais, au moment où il faisait avec moi patte de velours, je courais grand risque de sentir ensuite la griffe.

Dans la circonstance, je ne vis rien de mieux pour me tirer d'embarras que de jeter un cri perçant et de feindre de m'évanouir.

— Ah ! pauvre enfant ! s'écria le cardinal, ils vous ont blessée. . . Fi, les traîtres I

Il chassa la mère, jeta les enfants dans la corbeille et se mit en devoir de dégrafer le haut de mon corsage, pensant que c'était le moyen le plus simple de rétablir la respiration et de me rendre à l'usage de mes sens.

Mais je ne voulais pas astreindre un prince de l'Église au rôle de femme de chambre. *

J'ouvris langoureusement les yeux, et je murmurai d'une voix faible :

— Ce n'est rien, monseigneur. . . ils ne m'ont fait aucun mal. . . Seulement, je n'osais vous dire que j'ai pour les chats une aversion dont je ne suis pas maîtresse... elle date de mon enfance.

— Vraiment?... c'est bien singulier... Allons, remettez-vous. Il me tendit un flacon de sels, je le respirai pour la forme.

— Oh ! je suis beaucoup mieux, monseigneur, et je peux maintenant reprendre mon histoire.

— Non, c'est inutile, le la sais d'un bout à l'autre. Si je vous

kk

MAIUON DELOKME

la Taisais raconter tout à l'Iiourc, c'élail pour nous donner le temps de nous mellreà i'aiso ensemble... Dieu merci, nous y voilà!

— Quoi! Votre Éminence connaissait...

— Le faux mariagede la chapelle du Louvre... oui, oui! Sainlsorlin m'a donné tous ces détails, et j'en V(;uxà madame de Sainllivremond d'avoir eu la cruauté de meurtrir le joli salin de cette joue si veloutée, si rose, si fraîche, et qui méritait un traitement plus doux.

U tombait décidément dans les fadeurs du madrigal. Ses regards avaient la hardiesse que ses paroles n'osaient prendre encore; il était prêt de glisser sur une pente dangereuse.

— Ah! monseigneur, lui dis-je, essayant de rougir et me donnant un air de componction véritable, ne faites pas l'éloge de ces avantages frivoles! la nature ne nous les accorde, hélas! à nous autres faibles femmes, que pour mieux assurer notre perte !

Il m'enveloppa d'un regard scrutateur et parut vouloir descendre jusqu'au fond de mon âme. Je soutins avec beaucoup d'assurance cette espèce de perquisition morale, et j'ajoutai, sans rien perdre de mon air contrit :

— J'ai formé le projet d'expier mes fautes et ma coquetterie passée par une conduite entièrement régulière ; c'est pourquoi, monseigneur, je suis venue à vous avec confiance. Vous ne me jugerez pas indigne peut-être de votre protection puissante, et vous empêcherez madame de Saint-Évremond de persécuter une pauvre jeune fille qui jure à vos pieds de ne donner de sa vie le moindre scandale.

Ce disant, je joignis les mains et je m'agenouillai devant lui, le front incliné, comme pour lui demander sa bénédiction.

Oui, j'eus recours à cet expédient, afin d'empêcher Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu d'aborder avec moi certaines questions trop délicates, et l'on aurait tort de m'en faire un reproche. L'hypocrisie ne se laisse vaincre qu'avec ses propres armes.

Je ne pouvais ici me sauver de l'homme que par le prêtre.

Richelieu, me voyant à ses genoux, fronça le sourcil d'une manière inquiétante, me souleva le menton de sa main sèche, et me dit, en se penchant jusque sous ma prunelle :

— C'est une comédie, j'espère, que vous me jouez là?

— Oh! monseigneur, pouvez-vous croire...

— M Desbarreaux, dont les sentiments chrétiens me sont con-

WJ"

AMOURS HISTORIQUES

nus, a sans doute opéré chez vous, mademoiselle, cette conversion miraculeuse?

Votre Éminence a le droit de m'humilier... elle a connu

^es désordres et doute de mon repentir.

— Silence! relevez-vous! cria-t-ilen frappant du pied. Je commençais à craindre de ma ruse un résultat fâcheux. Lt

cardinal venait de repousser son fauteuil avec un mouvement de colère. Il se promenait de long en large et poussait à part lui de sourdes exclamations.

Enfin il se rapprocha de moi, me prit la main, la serra dans L sienne à me faire crier, et me dit d'une voix terrible :

— Si vous me trompez, malheur à vous ! Il était pâle, son œil lançait un feu sombre.

— Aïe! pensai-je , voilà que j'ai r-^éveillé le chat-tigre!

Or il devenait impossible d'essayer un autre rôle, et je devais poursuivre jusqu'au bout.

— Vous tromper, monseigneur ! murmurai-je d'une voix tremblante, j'en suis incapable, et vous me voyez bien triste d'encourir ainsi votre colère par les raisons mêmes d'où votre bienveillance pouvait naître.

— Mais, enfin, mademoiselle, cria-t-il, qui donc s'est permis de vous convertir?

La question me parut bizarre.

J'eus toutes les peines du monde à garder mon sérieux. Cependant j'y parvins , et j'envisageai le cardinal avec un air de surprise naïve.

Son courroux s'apaisa.

Il ne put s'empêcher de rire lui-même de la singulière phrase échappée à son désappointement.

— Ne donnez pas à mes paroles une portée plus grande que celle que j'y attache , me dit-il , en revenant prendre place sur son fauteuil. J'espérais avoir moi-même la gloire de vous convertir... et , trouvant la besogne faite, je n'ai pu réprimer un petit mouvement d'humeur... ooyez assez bonne pour me le pardonner.

— Votre Éminence me rend toute confuse.

— A présent, dites-moi celui qui vous a ramenée dans le droit chemin?

— C'est un digne prêtre de Lorraine , monseigneur.

— Il s'appelle?

tê^^mm^^s^^'^^^

MAIIION DELOIIME

— Pierre Fouiiier.

— Oui, je connais ce nom-là... Joseph, mon capucin, me parlait justement, l'autre jour, de cette espèce d'apôtre (jui lait, dit-on, beaucoup de bien en Lorraine. Il me conseillait de l'attirer à Paris; m;iis nous avons déjà Vincent de Paul, et c'est un mauvais système de rassembler tiuit de saints autour de nous. Les courtisans, cette race perfide et méchante, se livrent à des comparaisons dangereuses. Enfui, ma chèie enfant, vous me donnez tous ces détails sans hésiter et d'un air de franchise sous lequel il n'y a, je me plais à le croire, ni fourberie ni trahison. Avez-vous fait choix d'un confesseur depuis votre retour à Paris?

— Pas encore, dis-je, ne sachant trop où irait aboutir ce nouveau défilé dans lequel s'engageait l'entretien.

— Tant mieux ! répondit le cardinal, je me charge de la direction de votre âme !

— Quoi! monseigneur daignerait...

— Oui, je m'intéresse à vous d'une façon toute particulière, et je ne souffrirai jamais qu'un autre vous entretienne dans ces résolutions louables. A moi seul appartient le soin de vous guider sur la route de la persévérance.

Je me sentais prise dans un trébuchet.

Me tirer de là n'était point une chose possible, et j'admirai l'adresse avec laquelle le cardinal tournait la difficulté, pensant arriver, un peu plus longuement sans doute, mais aussi sûrement à ses fins. Je compris, dès ce jour, qu'il devait avoir, en effet, de hautes capacités diplomatiques.

— Toutefois, je résolus de tenter un dernier effort pour échapper à ce piège.

— Ah ! murmurai-je, monseigneur, je renonce à vous exprimer ma gratitude !... un si grand intérêt me réhabihte à mes propres yeux... Oui, j'aurai le courage de lutter contre les séductions du monde , afin de me rendre de plus en plus digne de votre estime. Quant à la direction de ma conscience, je ne dois vraiment pas souffrir que vous vous imposiez cette tâche. Votre temps est trop précieux, monseigneur... la France et le roi le réclament tout entier.

— Je connais mes devoirs, Marion, me répondit-il : si je m'en impose un de plus, je saurai le remplir.

Il proféra ces paroles d'un ton qui n'admettait plus de réplique et s'empara de nouveau de ma main, qu'il tapota dans les siennes.

AMOURS HISTORIQUES

— Vois-tu, ma chère petite, continua-t-il en passant tout à coup à une familiarité complète, j'ai besoin d'affection. Je suis entouré d'ennemis et de détracteurs. . . ils me rendraient, en vérité, l'existence trop malheureuse, si je n'avais, d'autre part, quelques satisfactions intimes. Je veux que tu m'aimes... chrétiennement, avec innocence, comme on aime un frère.

— Monseigneur...

— Oh ! point de refus ! ma protection et mes bienfaits sont à ce prix. Tu viendras me voir régulièrement deux fois par mois... ce n'est pas trop d'exigence... tu m'ouvriras ton âme, je te donnerai de salutaires conseils , et nous causerons ensemble comme deux bons amis. Sois tranquille, je suis prêtre et je puis te dire, en m'appuyant sur de saines maximes théologiques, jusqu'à quel point l'intimité peut aller entre homme et femme sans offenser Dieu. Ainsi, Marion, il m'est permis de te trouver charmante et d'admirer en toi le chef-d'œuvre sorti des mains du Créateur.

— Votre Éminence, dis-je en baissant les yeux, doit être, en effet, bien instruite de ces choses, et puisqu'elle désire me guider elle-même, je n'ai plus qu'à m'abandonner, humble et confiante, aux lumières de sa direction.

— Parfaitement répondu ! . . . Chère petite , elle est adorable ! et ce Desbarreaux lui a vraiment laissé beaucoup de candeur. Oui, Marion, sois confiante! notre amitié nous permettra de douces caresses ; je te les donnerai sans scrupule et tu les recevras de même. 11 n'y a pas le moindre péché, ma chère, à flatter ta petite main si mignonne et si blanche. Je puis également effleurer de mes lèvres ce beau front qui rayonne d'un éclat si pur... Laisse, mon enfant, tu ne m'accordes là qu'un baiser de sœur.

Oui, sur ma parole, il eut l'audace de m'embrasser.

Tout à coup, je fis entendre un cri d'etTroi.

Derrière le siège du cardinal , je venais d'apercevoir une apparition singulière, un visage blême, un crâne dégarni de cheveux, un menton barbu et de gros yeux ronds à fleur de tête , qui me contemplaient avec stupeur.

Je me levai précipitamment et j'écrasai la queue de la mère chatte, endormie près de moi devant l'àtre.

Réveillée par la douleur , elle se mit à courir et à pousser des miaulements aigus.

MARION DKUmMB

Le cardinal, mademoiselle, est un saint prêtre et un grand ministre. Pag? X30.

— » Que viens-tu faire ici, double imbécile? s'écria le cardinal,

loisant d'un air furieux l'apparition, cause de mon épouvante.

Le père Joseph, ou, si l'on \cut, l'iMiiinence grise, car on noni-

'Si.

Ai'

mait ainsi le personnage qui entrait si librement dans le cabinet du ministre, s'inclina révcrencieusement et répondit :

— Monseigneur, ne m'avez- vous pas autorisé, hier encore, à pénétrer près de vous, lorsqu'il s'agit d'une affaire grave?

— Sans doute, sans doute, dit le cardinal.

Il alla prendre la chatte blessée sur l'un des lits de repos et la rapporta dans ses bras en lui prodiguant les marques de la plus vive compassion.

— Mais, poursuivit-il, tu choisis fort mal ton temps!., mademoiselle n'a pas l'habitude de voir des capucins. Tu lui a fait une frayeur dont la queue de ma chatte s'est fort désagréablement ressentie.

— Je ne pouvais prévoir... murmura le père Joseph.

— On prévoit toujours!.. M' a-t-il vu vous embrasser, Marion? Je sentis mes joues devenir écartâtes à cette brusque demande

du cardinal, et je répondis toute honteuse :

— Oui, monseigneur:

' — Vraiment, dit-il au capucin, tu étais derrière nous?.. En ce cas, je te l'annonce, mademoiselle est une de mes arrière-cousines, une enfant que j'ai vue naître. . . Les caresses entre elle et moi sont permises... Honni soit qui mal y pense!

— Oh ! dit le père Joseph, sur les lèvres duquel je surpris un sourire incrédule, Dieu me garde de supposer...

— Tais-toi!.. Voyons l'affaire importante qui t'amène.

— M. le cardinal de Guise vient de donner un soufflet à M. le duc de Nevers.

— Un soufflet à Gonzague! s'écria Richelieu.

— Oui, monseigneur, un vrai soufflet, parfaitement appliqué devant plus de cinquante témoins, en pleine cour du Palais-de- Justice, où le cardinal s'est rendu ce matin en habit et en bottes pour faire cet afîront à sa partie adverse. Vous le devinez déjà, c'est à l'occasion de leur procès pour ce prieuré dépendant de l'abbaye de Cluny.

— Tu es bien sûr de ces détails?

— Un gentilhomme de M. de Nevers est là dans votre antichambre. Il vient, au nom de son maître, vous supplier d'obtenir du roi la permission de venger l'outrage par la voie des armes. C'est pourquoi ' 'ai cru devoir entrer sur-le-champ pour vous prévenir.

— Un duel ! c'est impossible : les cardinaux ne se battent pas.

— Pourtant, monseigneur, ils battent les autres, dit l'Émience grise, très-satisfaite du jeu de mots.

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MAIlKiN DKI.OIIMK

— Oui... Nevers a droit à une salislactiou... Je voudrais (puî ces niaudils cerveaux brûlés de Lorraine lussent à tous les diables!

— Si j'osais vous soumettre un avis? dit le capucin.

— Parle.

— J'euvenais, dès ce soir, l'agresseur a lu lîaslillo.

— Oui, certes... j'y songeais déjà!.. C'est le moyen le plu;» simple d'empéclier le duel, et je me charge de prouver à Gonzague que cette réparation doit lui suffire. Ah ! monsieur le cardinal I monsieur le cardinal ! vous en tàterez, je vous le jure! . . Occuponsnous de cette affaire.

Il se rassit devant la table et me fit signe d'approcher.

— Au revoir... à bientôt, ma bonne Marion, me dit-il à voix basse. Je t'enverrai par des Bournais, mon valet de chambre, un sac de cent pistoles. Tu en recevras autant le lendemain de chacune de tes \isites. Il faut monter ta maison sur un pied convenable. Sois discrète! laisse ignorer en quels termes nous sommes. Tu recevras des écrivains, des gens de cour ; tu écouteras ce qu'ils diront de moi... tu les feras môme parler de temps à autre, et tu me rapporteras fidèlement leurs discours.

— Mais Votre Éminence m'impose là une mission...

— Silence, ma chère ! jamais, tu le sauras, on ne doit me contredire. Je ne puis demander à mes ennemis le service que j'attends de toi. Va! sois obéissante... et, songes-y bien, j'écrase tous ceux qui marchent en dehors de ma route !

— Franchement, monseigneur, j'aimerais mieux ne pas être mêlée à votre politique.

— Il s'agit non de ce que tu préfères, mais de ce qui m'est utile. D'ailleurs, pour couper court à tout, je le veux.

— J'obéirai, murmurai-je avec crainte.

Pour la seconde fois je remarquais dans son regard ce reflet sinistre, que toute contradiction faisait jaillir. Sa voix avait alors quelque chose de sec, de tranchant et de brutal; chacune de ses paroles tombait comme un coup de hache.

— A la bonne heure. . . Embrasse-moi et laisse-nous.

Il déposa sur mon front un autre baiser; puis, se retournanl vers le capucin :

— Pousse le bouton de la boiserie, lui dit-il, et accompagne mademoiselle jusqu'à l'extrémité des couloirs. Tu reviendras eusuite écrire la lettre de cachet ; je la soumettrai à la signature du roi.

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AMOURS HISTORIQUES

1/Êminence grise ne parut pas très-flattée de cet ordre.

Richelieu lui parlait du même ton qu'il eût pris avec un doînestique.

Elle se résigna pourtant à obéir, lit jouer le ressort au moyen duquel s'écartait le panneau mystérieux, et me précéda dans les couloirs d'un air de fort mauvaise humeur.

— Vous pouvez vous dispen.-er de venir plus loin, mon révérend, dis-je, pensant lui être agréable en lui épargnant une partie de sa corvée : je me reconnaîtrai facilement dans les détours que j'ai déjà parcourus.

— Hum! gromraela-t-il, pour une cousine du cardinal, vous ne le connaissez guère.

— Que voulez-vous dire?

— Jamais on n'enfreint impunément une partie de ses ordres.

— ïl est donc bien terrible?

— Oui.

— A la cour, dit-on, M. de Richelieu n'est pas généralement aimé?

Le père Joseph tourna vers moi des yeux hagards, ne répondit pas à ma demande, et releva le coqueluchon de sa robe, sous lequel s'éclipsa soudain son visage barbu. Mais au bout des corridors je fus très-surprise de k* voir rejeter son coqueluchon sur ses épaules, me regarder gravement en face et me dire avec une solennité parfaite :

— Le cardinal, mademoiselle, est un saint prêtre et un grand ministre !

11 me tourna les talons et disparut.

— Merci du renseignement, mon révérend père, lui criai-je. Et je regagnai mon carrosse, riant beaucoup du silence machiavélique du capucin.

Richelieu eut à ses côtés cet étrange personnage pendant une grande partie de son ministère, et l'influence du père Joseph s'accrut tellement par la suite, que les courtisans et Louis XIII luimême ne le regardaient pas sans pâlir.

L'Éminence grise était presque aussi redoutée que l'Éminence rouge.

Cet ambitieux en froc et en sandales fit son chemin par le confessionnal, et posa la base de sa fortune en dirigeant la conscience d'Antoinette d'Orléans, veuve de Charles de Gondi, laquelle, ce-

MAHION DKLOIIMK

dant aux suggestions du capucin, voulut, comme Marie de Beauvilliers, tenter une réforme des Bénédictines, et changea le nom de ces religieuses en celui de Filles du Calvaire.

Le père Joseph avait porté les armes sous Henri IV; son nom de famille était Leclcrc du Tremblay.

Bien (ju'il eût échangé le cas(|ue contre le capuchon, il garda toute sa vie certaines idées martiales * qui servirent à égayer les courtisans, comme Richelieu les fit rire aussi plus d'une fois par ses prétentions aux conquêtes amoureuses.

Mais la comédie que donnaient ces deux prêtres fut achetée trop cher par leurs drames sanglants.

Charles de Gonzague, duc de Nevers, celui-là même qui venait de recevoir un soufflet du cardinal de Guise, avait pris en grande amitié le père Joseph. Ils étaient dignes de s'entendre, car c'étaient bien les deux esprits les plus fantasques du monde.

Excités sans doute l'un et l'autre par la lecture du Don Quichotte de la Manche, de Cervantes, publié à Madrid et traduit tout récemment en français, ils conçoivent un beau jour l'extravagante pensée de rétablir l'ancienne chevalerie dans toute sa splendeur et de ressusciter le roL Artus avec ses mtrépides compagnons de la Table-Ronde.

On devait ensuite appeler à une croisade les nouveaux chevaliers et les conduire à la délivrance de la Terre-Samte.

Nevers intrigue dans toutes les cours de l'Europe ; le capucin tranche du Pierre l'Ermite, se livre à toutes sortes de vagabondages, court à droite, court à gauche, va de France en Espagne et d'Espagne à Rome, prêche, écrit, fulmine, en latin comme en français, en vers comme en prose, et s'oublie, dans son délire, jusqu'à fabriquer un poëme complet, ayant pour titre la Turciade, où il exhorte tout le continent au massacre des Turcs.

Le pape Urbain VIII apprécia tellement le mérite de cet ouvrage, qu'il le plaça de prime abord au-dessus deV Enéide. Cela fit beaucoup d'honneur aux connaissances littéraires de Matthieu Barberini.

Tous les gens sensés haussèrent les épaules.

Mais comme les plus grandes niaiseries du monde trouvent des prosélytes, quelques seigneurs se croisèrent à l'exemple de Gonzague, et le capucin réussit à armer sept navires avec lesquels il voulait, disait-il, aller prendre le Grand-Turc à Constantin ople

• Voir les Mémoires de Ninon de Lcncios.

et le ramener chargé de chaînes, pour le montrer aux Parisiens sur la place Royale.

La croisade finit par un immense éclat de rire et par la lecture universelle de Don Quichotte en France.

Seul, l'ambitieux capucin recueillit quelque bénéfice de celte sottise.

Richelieu le vit à Avignon, devina qu'il avait excité tout ce tapage pour faire parler de lui, l'employa comme intermédiaire dans sa réconciliation avec la cour et reconnut sous ce froc un immense talent d'intrigue.

A partir de ce jour, il attacha le père Joseph à sa personne. . Devenu ministre, il se moquait du capucin à la cour; mais cela ne l'empêchait point de le consulter et de lui confier les missions les plus sérieuses.

Il le malmenait, parce qu'il ne voulait pas lui laisser prendre trop d'empire.

Le moine passa son existence à mendier le chapeau rouge, que Richelieu lui promettait, tout en écrivant à Rome pour empêcher le pape d'accueillir cette demapde. Connaissant le mérite réel el l'habileté supérieure du père Joseph, il craignait que celui-ci ne le supplantât un jour, et son égoïsme eut soin de l'astreindre à un état d'humiliation et de dépendance.

En effet, on a prétendu plus d'une fois que le serviteur avait en diplomatie plus de talent que le maître.

C'était bien l'homme indispensable à Richelieu.

Le père Joseph l'aidait à conserver cette inflexibilité de caractère, qui le fit constamment marcher droit devant lui, même quand il fallut, pour achever sa route, mettre les pieds dans le sang .

Presque toujours le cardinal l'envoyait aux souverains de l'Europe. Leclerc du Tremblay leur parlait avec une hardiesse extrême. Il ne connaissait ni les obstacles ni la fatigue, il était audacieux et implacable.

Un jour, il venait de charger un officier d'une expédition secrète pour l'Allemagne.

Celui-ci, ne regardant pas sans doute les premiers ordres comme assez explicites, ne voulut point se mettre en voyage sans demander des renseignements plus amples. Il revint au père Joseph et le trouva disant sa messe.

« — Mais, révéfend, lui dit-il, en se penchant à son oreille, si ces gens-là se défendent?

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MAHIO.N DKLOnMIO

n — Qu'on les tue lousl » répondit le moine.

Et il continua sa messe.

La cour entière attribuait à cet liomme le mérite des grandes actions et la honte des cruautés de son maître. Louis XIII était doublé du cardinal, et le cardinal était doublé du capucin. Richelieu lui-même a, pour ainsi dire, conlirraé cette opinion, lorsqu'à la mort du père Joseph, il s'écria :

« — J'ai perdu mon bras droit! »

Leclerc du ïrcml)lay mourut en 1G38, au château de Ruel, et fut amèrement regretté du ministre, qui vit se briser le plus actif instrument de sa puissance.

On peut le soutenir sans être injuste, ces deux hommes étaient aussi cruels l'un que l'autre. Si le père Joseph avait plus de talent, Richelieu n'était pas d'un naturel moins féroce. Quand il commit sa cruauté la plus monstrueuse et la plus infâme, quand il m'assassina mon pauvre Cinq-Mars, il n'avait plus les conseils de son c<ipucin.

Mais le temps n'est point venu de jeter le deuil sur ces pages et de les écrire avec mes larmes.

Je ne me doutais pas que la destinée me mettait en présence d'un homme à qui je devrais un jour mon plus violent désespoir. Richelieu, pour moi, n'était pas encore le monstre à maudire; mais il était déjà l'hypocrite abritant ses passions du manteau religieux, le despote qui n'admettait aucune réplique, même en ordonnant des choses opposées à la délicatesse et à la conscience.

Se figure-t-il, me disais-je, que je vais espionner à son profit? Il me croit donc l'àme bien ignoble et bien basse? Non, monseigneur, non, je ne serai jamais capable d'aussi indignes manœuvres ! Si vous m'envoyez de l'argent par votre valet de chambre, comme vous avez eu la bonté de me le promettre , je ne vous ferai pas l'injure de vous le rendre. . Cela vous donnerait des soupçons, et je suis comme Saint-Sorlin, j'ai peur de vous! Mais j'emploierai ces pistoles à recevoir dignement mes amis et à me préserver des vôtres. .. vous pouvez compter là-dessus , monseigneur !

Je me tenais à moi-même ce petit discours mutin, en regagnant dans mon carrosse la rue des Tournelles.

Bassompierre m'attendait. Je lui racontai tout bien vite. Il s'amusa comme un bienheureux de mes histoires avec le cardinal ; puis il commença sur le ministre et sur son bouc (la barbe du père

Joseph justifiait cette irrévérencieuse dénomination) un chapelet de médisances qui dura jusqu'au soir.

Ainsi, au compte de M. de Richelieu, je devais déjà prendre mes notes et me mettre en mesure de lui dénoncer, à notre prochaine entrevue, mon gros amour de maréchal. Je vous demande un peu si ce prêtre n'était pas fou I ,

Le lendemain, des Bournais arriva, chargé d'un sac de cent yl

pistoles.

Je ne sais à qui ce maraud s'imaginait avoir affaire , mais il prenait un ton léger d'une impertinence rare, et je lui montrai la porte du doigt avec infiniment de noblesse. Il sortit, la tête basse, comprenant un peu tard qu'il ne s'agissait point ici de ses commissions habituelles.

Saint-Sorlin ne tarda pas à venir , et je recommençai d'un bout à l'autre le récit de ma visite au cardinal. Il trouva des épigrammes très-plaisantes et me mit en joie à mon tour. Nous fimes de tout cela des gorges chaudes à n'en plus finir.

Encore un qu'il m'eût fallu dénoncer I

Que dis-je? il fallait, en bonne conscience, me dénoncer moimême.

Vraiment, chez le ministre, c'était un peu plus que de la folie, c'était... Ma foi, je tranche le mot, c'était de la bêtise 1

Décidée à recevoir le mercredi et le samedi, je priai Saint- Sorlin de m'amener toutes nos anciennes connaissances. Il s'y engagea d'honneur et tint parole. Je commençai par enlever à madame de Saint-Évremond tous ses fidèles; il fallut qu'elle se résignât à me les prêter deux fois la semaine.

Elle enrageait.

J'autorisai Vaugelas à se livrer chez moi sans la moindre gêne à toutes sortes de divagations sur la grammaire, Maynard, à lire très-mal de fort pitoyables odes, et mon vieux chevalier du Saint- Esprit à n'achever aucune espèce de phrase.

Mon salon se remplissait. liCs hôtes, reçus autrefois à la petite maison du faubourg Saint-Victor accouraient me rendre leurs hommages.

Villarceaux, brouillé avec la comtesse , était l'un des plus assi- «

dus; il m'appelait sa chère filleule et je l'appelais mon cher par- Vï

rain. Je le priai de nous amener son fils, dont m'avait parlé le maréchal. 11 craignit que ce jeune homme ne tombât amoureux de

M.v.^A.ilv\\\w|.jJ.||U;^i^l|

'J fAul'ofly'i

Qui es-lu î çrii bAssompierre en lui wcttaiU SQU tpoe soas la gorjje. Paje 3iu

moi; c'était une excuse, et je ne pouvais blâmer M. de VUlarceaux père de ses mesures prudentes.

Mais M. de Villarceaux fils, à qui l'on interdisait mon cercle, alla papillonner ailleurs, et devint, quelque temps plus tard, amoureux de Ninon.

Je ne vois pas trop où était la différente.

Le président Chevry, ce singulier protecteur de Camusard , ne mit pas moins d'empressement que les autres à fréquenter ma maison. Ce fut, après Rosecroix , le plus acharné de mes poursuivants sans espoir. Je le priai de me donner des nouvelles de mon ex-prétendu. Il m'apprit que Joseph était toujours huissier à la cour des comptes, et qu'il avait épousé Lisette.

— Bonté divine! m'écriai-je, voilà donc où le malheureux devait aboutir!

Du reste , Chevry n'avait pas de détails à me donner sur cet hymen extravagant,

Malherbe et son élève chéri daignaient quelquefois prendre le chemin de la rue des Tournelles , et la présence du patriarche m'amena bien vite tous les gens de lettres de l'époque.

C'était une collection curieuse.

Vauquelin des Yvetaux avait toujours une physionomie très-réjouissante.

Un autre personnage plus singulier, et que je pris d'abord pour un mendiant, me fut amené par le pourvoyeur de mon cercle.

C'était une face grotesque, effarée, niaise.

Il était presque impossible de la regarder sans pouffer de rire.

— Ah! mon ami, dis-je à l'oreille de Saint-Sorlin, quand il me présenta cet individu , passe encore pour des Yvetaux , il n'est que ridicule, mais celui-ci...

— N'est pas propre, j'en conviens, Marion ; mais le génie, ma chère, a parfaitement le droit d'être sale.

Il ajouta très-haut :

— Monsieur se nomme Chapelain. C'est un poëte de premier ordre; Son Éminence l'estime beaucoup, et je partage l'opinion judicieuse de Son Éminence. Monsieur travaille depuis deux mois à un gigantesque poëme épique, lequel sera terminé, j'espère, d'ici à vingt ou trente ans. La Pucelle immortalisera le nom de son auteur.

Je m'efforçai de ne pas rire, et j'assurai le sieur Chapelain qu'il était le bienvenu.

Il me salua jusqu'à terre, et me fit sur mes beaux yeux un compliment d'une platitude remarquable.

Ce poëte avait un habit dont la coupe , au dire des malveillants, remontait à la prise de Troie. Il était de taffetas colombin , doublé de panne verte et enjolivé d'une multitude de petits passements.

MARK IN DKLORMi:

dont le sorcier le plus liahile n'eût pas deviné lu couleur primitive sous la double couche de graisse qui les recouvrait. I^ justaucorps de noire homme, en satin noir moucheté, provenait d'un vieux cotillon de sa sœur, avec laquelle il habitait un {galetas dans la rue de la (irande-ïruanderie. Ce justaucorps, sauf une douzaine de taches d'huile et trois larges accrocs recousus de (il blanc, était la partie la plus irréprochable du costume. Je ne sais où trouver des expressions pour parler de ses bottes affreusement évasées, de ses bas roulés en spirale et donnant à ses jambes la mine de deux colonnes torses, de son chapeau... était-ce un chapeau?... de sa perruque...

Ici je m'arrête. Tout mon courage descriptif m'abandonne.

Quelqu'un, plus hardi que moi, la dépeindra peut-être un jour, et, certes, elle ne fera pas l'admiration de nos derniers neveux.

A cette époque. Chapelain pouvait avoir au plus vingt-huit ans, mais sa laide et vieillotte figure en accusait quarante. Le timbre de sa voix ressemblait au son d'une marmite fêlée. Sa bouche était veuve de dix-sept dents, qu'on lui avait extraites, assurait-on, parce qu'elles s'échappaient en dehors des lèvres sous forme de boutoirs. Enfin, pour l'achever de peindre, il avait de petits yeux ronds et jaunes, le nez bourgeonné et les oreilles longues.

Sauf la laideur du personnage et ses vêtements en désarroi, c'était, il faut le dire, une assez bonne pâte d'homme. Il supportait la raillerie sans trop décolère. On se plaisait à reconnaître en lui un écrivain sans talent, mais consciencieux.

Sa probité surtout passait à l'état de proverbe.

Quand Richelieu lui eut fait une pension , il renvoya un jour à Boisrobert, payeur général de l'Éminence, un sou, qu'il avait trouvé de trop dans ses appointements.

Du reste, on aurait tort de juger par des Yvetaux et Chapelain les autres hommes de lettres qui fréquentaient mon cercle. J'en avais de fort aimables et de fort distingués.

Voiture ne manquait pas une de mes réunions.

C'était un cavalier parfait, toujours tiré à quatre épingles, frisé, pommadé, musqué, couvert de bijoux et de dentelles. On disait de lui qu'il était spirituel comme un ange, malin comme un singe, amoureux comme un Hercule, et joueur comme un lansquenet.

Il m'amena Balzac et Patru.

Balzac était l'écrivain à la mode.

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AMOURS HISTORIQUES

Ses premières Lettres faisaient fureur et donnaient à la langue un cachet d'élégance et de pureté que jamais ouvrage en prose n'avait eu jusqu'à ce jour. Ses confrères se montraient jaloux de son mérite, et je vis avec peine Malherbe lui-même ne pas lui rendre la justice à laquelle il avait droit.

Comme tous les hommes d'un talent véritable, Balzac eut de nombreux détracteurs.

Il s'aliéna les moines à tout jamais par une seule phrase, en disant d'eux : « Ils sont dans le monde ce que les rats sont dans

une ruche. »

Quant à Patru, c'était un tout jeune avocat, sorti le premier de la licence, et ne sachant encore s'il devait envoyer promener le barreau pour les lettres ou les lettres pour le barreau.

11 bavardait comme une pie ; je lui conseillai de rester avocat.

Beaucoup d'autres personnes d'un mérite généralement reconnu , soit à la cour, soit à la ville , tenaient à honneur de rece' voir mes invitations.

J'eus des soirées pétillantes , où jeunes et vieux faisaient assaut de verve, où chaque phrase scintillait comme l'éclair, où les paroles se croisaient avec la rapidité des balles dans une escarmouche. On vous décochait une pointe, vous ripostiez par une épigramme. C'était un feu roulant de bons mots, un orage d'esprit, une tempête intellectuelle.

Dans ces batailles à coups de langue, Saint-Sorlin montrait de Ja valeur.

Bassompierre n'était jamais vaincu.

D'autres fois, on convenait d'un armistice, et nos entretiens devenaient plus doux et plus paisibles.

Racan nous donnait la primeur d'une Bergerie. Le vieux d'Urfé, dont nous devions la présence à Vaugelas , nous lisait quelques pages desonroman de ÏAstrée et nous peignait les doux ébats des bero^ers du Lio^non. Quelques autres romanciers bucoliques de son école avaient leur tour, et c'étaient des idylles, des pastorales à n'en plus finir ; nous marchions sur les lis et les roses, nous nagions dans des ruisseaux de miel.

Tant enfin que madame de Rambouillet prit l'alarme et que la fameuse chambre bleue craignit sérieusement d'être éclipsée par le salon de la rue des Tournelles.

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MAKION DELOIIMK

Pendant les dix-huit premiers mois qui suivirent mon retour, j'eus une existence radieuse, et, je dois le dire, honorée. Mes amoui*s avec Bassompierre s'enveloppaient d'un voile imf)éncirahle; je repoussais tous les autres hommages avec une barharie qui m'attirait l'estime universelle.

Malgré tout, Saint-Sorlin osait se nourrir d'espérance; mais je voyais le pauvre secrétaire maigrir à vued'œil.

Une seule chose le consolait un peu de mes rigueurs : c'était d'apprendre que je faisais marcher le cardinal par des routes fabuleuses.

Richelieu recevait régulièrement les visites convenues

J'avais le courage de supporter des caresses innocentes et pures, selon lui; mais s'il arrivait que le ministre devint trop tendre, s'il outre-passait les bornes d'une amitié àt frère; si le cardinal, en un mot, s'avisait d'oublier qu'il était le guide éclairé de mon âme, et que son devoir consistait à me rappeler sans cesse les maximes chrétiennes, je me livrais à des étonnements naïfs, je baissais la paupière avec pudeur, et je mettais le prêtre dans l'obligation absolue ou de rester dans les limites religieuses ou de jeter le masque avec effronterie.

Jusqu'alors il n'avait point osé avouer ouvertement son amour.

Quant à la loi d'espionnage à laquelle Son Éminence croyait m'avoir astreinte, j'y échappais avec le même aplomb.

Le maréchal et Saint-Sorlin m'aidaient de tout leur pouvoir. Je me posais dans mon cercle en cardinaliste incorrigible; j'avais pour tous les actes du ministre des admirations hiouïes, un enthousiasme impossible à rendre. Ceux de mes visiteurs, soupçonnés d'une opinion contraire, obtenaient invariablement mes plus doux regards et mes sourires les plus enviés. Les hypocrites se faisaient mes échos, louaient Richelieu pour me plaire, et allaient ensuite se dédommager autre part des impertinents éloges que je les forçais à débiter.

Par ces manœuvres d'un machiavélisme très-permis, on aurait tort de ne point en convenir, je me tirais d'embarras le mieux du monde.

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Chacune de mes visites au cardinal était signalée par un compte rendu merveilleux. Je lui apportais des roses sans épines, je lui brûlais intrépidement sous le nez l'encens menteur que je recueillais avec tant d'adresse.

Le ministre eut bien par-ci par-là quelques doutes.

Il se rendait assez justice à lui-même, et ne pouvait croire qu'on lui accordât sérieusement de si magnifiques louanges. D'abord , il interrogea Saint-Sorlin, et je ne fus pas de ce côté démentie d'une syllabe ; puis il lança son abbé Boisrobert aux trousses de notre poète crasseux.

Sur sa perruque, Chapelain déclara loyalement que tout mon cercle était cardinaliste.

Richelieu ne se contenta pas de ces témoignages,

H fit espionner son espionne.

C'était le dix-neuf mai mil six cent vingt-cinq , je me rappelle encore cette date. Il y eut, vers huit heures et demie du soir, un orage affreux accompagné de grêle. Certaines rues de Paris en lavaient jusqu'à six pouces d'épaisseur.

La température, étouffante pendant le jour, se refroidit brusquement.

Mes invités arrivaient tout transis. Thérèse devança mes ordres, nous apporta de la braise ardente et la jeta dans la cheminée du salon, avec deux ou trois petits fagots.

Ils ne flambaient pas encore , que nous entendîmes dans la cheminée une toux et un bruit étrange.

On devine notre frayeur.

Les plus hardis passèrent leur tête sous le chambranle, et virent un homme essayant de remonter précipitamment pour s'enfuir par les toits.

Chacun de nous se mit à crier : Au voleur! sur tous les tons. Le fugitif, épouvanté de ces cris et suffoqué bientôt par la fumée, dégringola tout d'une masse et tomba dans l'âtre.

— Qui es-tu? cria Bassompierre en lui mettant son épée sous la gorge.

— Hélas! monseigneur, épargnez un pauvre père de famille!.., je n'ai pas d'autre métier pour nourrir ma femme et mes enfants.

— Quoi! tu appelles le vol un métier?

— Je ne vole pas, monseigneur.

— Que fais-tu donc?

MAIUON DKLOIIMK

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— J'écoute.

— Ahlah!

— Oui, j'ai l'iioiineur d'appartenir à la police sccrMe de Son l^jininencc.

11 dt'ploja sous nos yeux un parcliemin (]ue nous repoussâmes avec dégoût.

— Eh bien, Marion, me dit Bassompierre, vous ne pensiez pas ni moi non plus que les oreilles du cardinal lussent assez Ioniques pour venir jusqu'ici?.. Ne m'ordonnez-vous pas de jeter par la fenêtre cet animal et son brevet?

— Laissez-le, rcpondis-je, voyant aussi vite le côté profitable de l'aventure : peu nous importe son espionnage. Il nous écoutait, soit... Alors il a dû voir que M. de Richelieu compte chez moi beaucoup d'amis et de partisans.

— C'est vrai, madame. J'ai toujours dit au père Joseph...

— Silence! cria Bassompierre. Depuis quand nous espionnes-tu î

— Depuis un mois, monseigneur.

— Tous les jours?

— Non, Je venais seulement les soirs où madame avait cercle.

— Et tu gagnais la cheminée?

— Par les toits, à la tombée de la nuit. J'habite un grenier dans la maison voisine.

-^ Il ne t'est jamais arrivé de rapporter autre chose que ce que tu avais entendu?

— Ah! monseigneur, je suis honnête homme!

Nous partîmes d'un immense éclat de rire, et le maraud fut mis dehors par les domestiques, avec injonction formelle, au cas où il tiendrait à ses côtes, de ne plus se livrer à des actes d'honnêteté semblables.

Je courus le lendemain chez le cardinal, qui savait déjà l'histoire.

Il eut, on se l'imagine bien, toutes les pemes du monde à m'apaiser. Je lui reprochai sa défiance en termes fort durs; je criai, je pleurai, j'eus même une crise nerveuse très-inquiétante.

Le flacon de sels manœuvra.

Son Éminence voulut, comme autrefois, détacher quelques agrafes de mon corsage; mais cette marque d'intérêt fut accueillie par une bourrade irrespectueuse, que justifiait parfaitement, du reste, l'état d'agitation de mes nerfs.

Enfin j'eus l'extrême bonté de m'adoucir.

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AMOURS HISTORIQUES

Je daignai tenir compte des pitoyables raisons alléguées par le cardinal pour expliquer sa conduite; je lui déclarai d'un air trèssérieux que, si je voyais encore l'ombre d'un soupçon, tout mon dévouement se changerait en haine ; que j'étais femme à braver sa colère, que tous mes amis prendraient pour moi fait et cause et pousseraient de belles clameurs, s'il faisait mine seulement de vouloir m'enfermer.

Bref, j'eus de magnifiques élans d'indignation. J'étais au mieux dans ce rôle, et je mis le cardinal à mes pieds.

Il fit constamment patte de velours, je ne sentis pas le plus petit bout de sa griffe.

Que je me félicitais de ma prudence ! quelle belle résolution je formais de persister dans mon machiavélisme ! comme je sentais la nécessité de ruser sans cesse avec ce grand maître de la fourberie! Tout en m'adorant, me cajolant, me flattant, me payant, il m'envoyait des espions jusque dans ma cheminée !

Néanmoins, à partir de ce jour, et grâce à ma scène si bien conduite, je m'aperçus que ses convictions à mon égard étaient parfaitement établies,

Richelieu crut à ma résistance vertueuse et chrétienne; il crut à mon amitié, à mon dévouement inébranlable. Il me complimenta même sur la manière dont j'avais esquivé ses ordres afin de mieux le servir; il me déclara qu'une femme supérieure pouvait seule déployer à la fois tant d'adresse et de convenance, échapper à un rôle odieux et trouver moyen de changer des ennemis en amis, pour ne se point salir par une dénonciation.

L'entendant raisonner de la sorte, je compris deux clauses : la première, qu'il devinait les délicatesses de l'âme et n'en tenait aucun compte, puisqu'il m'avait jadis brutalement enjoint d'obéir, malgré ma visible répugnance ; la seconde, que ses espions entendaient fort bien et rapportaient mieux encore.

De retour chez moi, je fis venir un serrurier et je lui ordonnai de poser, sur les toits, des grilles solides à toutes mes cheminées.

— Nous avons joué de bonheur, me dit le maréchal.

— Oui, certes, répondis-je. Si l'espion nous eût écoutés plus de deux fois la semaine, il n'aurait pas toujours entendu des paroles flatteuses pour son maître.

— Il aurait surtout appris autre chose, Marion;

— C'est juste... Ahl l'imbécile!

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MAHIUN DELOIIMK

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Mon carrosse alleiidait dans la cour. Page 316.

— Pends-toH Richelieu ! dit Bassomplerre, tu ne connais pas le plus beau de l'histoire.

— Foin de l'Éminence!

— Au diable les robes rouges!

— En vérité, monsieur le cardinal, vous n'avez pas le sens commun! m'écriai-je avec de grands éclats de rire. Quoi! c'est

AMOURS HISTORIQUES

une femme qui ^oas mène ainsi? votre barrette couvrirait-elle la tête d'un sot? Je crois, Dieu me pardonne, que l'amour vous aveugle... Ah! ah!., ceci m'amuse beaucoup, sur l'honneur! je vous ai dupé, je vous dupe, je vous duperai, j'espère, longtemps encore. Les siècles futurs l'apprendront, cela suffit à ma gloire ! Bassompierre vint m'embrasser par-dessus cette folle tirade. Il devait, le soir même, aller au Louvre, au sujet d'une nouvelle ambassade qu'il tentait d'esquiver par affection pour moi.

Je lui savais infiniment gré de me sacrifier ainsi jusqu'aux faveurs de la cour, et je luttais avec une intrépidité rare contre la coquetterie, de plus en plus inhérente à mon caractère. Aucun de mes soupirants n'obtenait une réponse encourageante. Voiture, le plus aimable, fut éconduit comme les autres. Jeune, beau, rempli de qualités charmantes, il était reçu dans les plus célèbres réunions de l'époque.

L'hôtel Rambouillet le plaçait à la tête de son aréopage lettré. C'était le héros de l'ingénieuse badinerie, du sarcasme délicat, de l'épi gramme honnête.

Sémillant, coquet, recherché des hommes, adoré des femmes. Voiture aurait vivement flatté mon amour-propre si je l'avais enchaîné à mon char.

Cela ne dépendit que de moi.

Dès sa première apparition dans mon cercle, il commença l'attaque, et je mis en œuvre tous mes moyens de défense contre cet adroit et pétulant séducteur.

Je lui jouai même un tour qu'il eut beaucoup de peine à me pardonner.

Voiture était régulièrement amoureux d'une douzaine de beautés à la fois, et assez fat de sa nature, il ne s'en cachait pas.

Sachant qu'il poursuivait madame des Loges, une fort jolie femme, à l'esprit vif, enjoué, se mêlant même un peu de tenir la plume, j'attirai madame des Loges dans mon salon. Cela mit Voiture dans un embarras extrême. Il lui était difficile de me courtiser sous les yeux de cette dame, comme il ne pouvait décemment se montrer empressé vis-à-vis d'elle, quand il m'avait proclamée plus de vingt fois maîtresse absolue de son cœur. Mais il parvint encore à nous distribuer ses galanteries, sans que ni madame des Loges, ni moi pussions trop nous scandaliser du partage.

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Le jeu me piquu.

Je connaissais deux autres adorations de Voilure.

Iji première était cette délici<Mise Julie d'Aiigcnnes, si lou6e, BJ cajolée, si chantée par messieurs les poètes du temps. Elle se trouvait alors dans toute la tleur de sa jeunesse et de ses charmes.

Par malheur, je ne pouvais espérer tjue la nohle marquise de Ramhouillet daignât m'amener sa fille.

J'attirai seulement la seconde adoration de mon étourdi de poète, Magdeleine de Scudéri, sœur d'un garde fiançaise trcs-inl'atué de sa personne et se croyant un immense mérite comme écrivain. Magdeleine était assez spirituelle pour qu'on tolérât en sa faveur les ridicules de son frère Georges.

Les deux Scudéri nous arrivèrent, un soir, au moment où Voilure opérait, entre madame des Loges et moi, des prodiges d'équilibre amoureux.

Voilà donc notre poète obligé de faire une troisième part de galanterie pour celle qu'on nommait déjà la dixième Muse, Ceci dépassaijt toutes les limites de la finesse humaine. Pauvre garçon! Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? qu'il se tût*. C'était etîectivement le parti le plus simple, et Voiture, d'habitude si rieur et si babillard, devint tout à coup silencieux et sombre.

Pour échapper à cette position embarrassante, il priva mes soirées de sa présence.

Depuis quinze jours au moins il n'était pas venu. Je craignais de l'avoir blessé sérieusement par mon petit manège, quand, le soir même de ma dernière visite au cardinal et dix minutes après le départ de Bassompierre pour le Louvre, je le vis entrer chez moi comme un coup de vent.

— Marion, s'écria-t-il, je viens de dire à Grassin d'atteler sur l'heure!

— Pourquoi cela, monsieur?

— J'ai promis à la marquise de vous amener Elle nous

attend.

— Quelle marquise?

— Eh ! mon Dieu, ma chère, il n'y a pas deux marquises à Paris,

— Voici du nouveau, lui dis-je.

* La pièce des Horaces fiit jouée en 4639, et Marion, comme elle le dira plus tard eHc-nième, rédigeait dcfiiiilivement ses Mémoires, en 4645; par conséquent, elle pouvaif, faire allusion au vers de Corneille. {Note de l'éditeur.)

AMOURS HISTORIQUES

— Ah! Marion! Marion! vous me devrez cette gloire!.. J'ai

dorénavant les droits les plus éternels à votre reconnaissance

oui, charmante ! On sait que vous êtes pleine d'esprit et de grâces. Je me suis engagé sur l'honneur à vous présenter aujourd'hui rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Je regardai Voiture de travers.

— Non, monsieur, non, vous ne me présenterez pas rue Sainl- Thomas-du-Louvre. Je vois quelle est votre marquise, et je ne veux point aller chez une voisine et une amie de madame de Saint- Èvreraond.

— Bahl pourquoi? elles sont brouillées à mort.

— Vous en êtes sûr?

— Très-sûr.

«-— Ma chère marraine se brouille donc avec l'univers entier?

— C'est possible... Partons!

— Du tout, je reste... à moins d'avoir la preuve évidente que la fâcherie de ces dames sera durable.

-— Si elle sera durable? jugez plutôt. Il s'agissait d'un mur mitoyen passablement lézardé... Le marquis de Rambouillet voulut le faire reconstruire; madame de Saint-Évremond, qui a les nerfs en révolte depuis le départ de son vieil... ami, Villarceaux, déclara que les maçons lui faisaient horreur. Le voisin se fâcha, la voisine riposta sur un ton fort aigre, et notre divine Arthénice * crut de son devoir d'intervenir avec un rameau d'olivier. Mais votre marraine voulait décidément la guerre. Elle ne craignit pas d'appeler taupe ce pauvre marquis de Rambouillet, qui a la vue basse. Arthénice, assez vive de sa nature, prit aussitôt fait et cause pour son époux. « — Comment donc, madame, s'écria- t-elle, mais les taupes elles-mêmes ont vu clair dans vos intrigues!» « — Mon Dieu, riposta la comtesse, certaines vertus orgueilleuses ne succombent jamais... c'est tout simple, on ne les attaque pas. »

• — Miséricorde ! je ne reconnais plus ma marraine.

— Vous le voyez, Marion, ce sont là de ces choses qui ne se pardonnent point entre femmes.

Il m'entraîna.

Mon carrosse nous attendait dans la cour.

Grassin était déjà sur le siège. Le père de Thérèse, auquel j'a-

• La marquise de Rambouillet s'appelait Catherine, les poètes don» son hôtel regorgeait trouvèrent ce nom prosaïque et le changèrent.

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^^^,as.

vais fait faire un bel habit de suisse couleur lie de vin, nous abaissa gravement le marchepied el le releva de même. Son gendre fouetta les chevaux, nous partîmes au galop.

— Ah 1 me dit tout à coup Voiture, je vous liens enfin, perfide !

— Que signifie ce langage, monsieur?

— Vous m'avez tendu des pièges abominables, et vous êtes prise à votre tour.

— Comment, prise?., nous n'allons pas à l'hôtel Rambouillet? Si fait... c'est justement là mon piège, à moi.

— Fort bien ! dis-je, un peu rassurée, car son début me causait de r inquiétude. A présent, je serais bien aise d'apprendre quels sont vos sujets de plaintes ; ma conscience ne me reproche rien.

— Ah! ah!., n'avez-vous point invité madame des Loges, sachant que je lui faisais la cour?

— Oui, monsieur.

— Vous avez invité Magdeleine de Scudéri pour la même raison?

— Sans doute... ouest le crime?.. Vous devriez, au contraire, m' adresser des remerciements.

Comptez là-dessus! cette mine hypocrite met le comble à vos

torts... Vous preniez ces dames pour cuirasse, afin de m'empêcher de vous percer, en leur présence, des traits de mon amour.

— Vraiment? vous aviez la prétention de me courtiser, moi

troisième?

Quatorzième, s'i! vous plaît! dit Voiture avec un sérieux magnifique. Oui, ma chère, à l'heure où je vous parle, j'adore quatorze femmes charmantes, et j'aimerais mieux mourir que de renoncer à aucune d'elles surtout à vous, la plus aimable et

la plus jolie.

— Monsieur, vous tenez un raisonnement que le Grand-Turc

seul pourrait comprendre.

— Oh ! s'écria-t-il, ne comptez pas vous tirer d'affaire avec de l'esprit! Du jour où vous avez tenté de m' échapper par la ruse, je me suis mis à ruser à mon tour. Vous êtes libre d'inviter chez vous qui bon vous semble; mais à l'hôtel Rambouillet vous n'inviterez personne. Ni madame des Loges, ni mademoiselle de Scudéri ne sont encore admises à pénétrer dans le sanctuaire

partir de ce moment, vous n'avez plus de cuirasse.

— Pardonnez-moi, j'ai le souvenir des treize autres divinités qui partagent votre cœur.

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— Vous m'affligez, Marion... Quoi! vous seriez capable telle faiblesse de caractère? vous seriez jalouse?.. Allons donc, je Be puis le croire!.. Je rends à la beauté un culte légitime et contant; je pénètre dans tous ses temples, je brûle de la myrrfie devant tous ses autels. Seulement je n'aime pas à voir plusieurs de mes idoles réunies, je les divise autant que possible.

— Donc, c'est une maladresse de me conduire dans le temple où vous encensez mademoiselle Julie d'Angennes.

— Ah! vous avez appris...

— Oui, monsieur. Je suis parfaitement tranquille, et vous n'oserez pas devant elle me poursuivre de vos hommages.

— Quelle erreur, Marion, quelle erreur!.. Julie, une enfant, un ange d'innocence, qui ne comprend rien encore à l'amour ! . . C'est une de mes quatorze enchanteresses, oui... mais avec elle je ne fais que prendre date, et je vois son cœur au bout d'une longue perspective. Il me sera facile de lui dérober mes attaques sur le vôtre. Ainsi ne vous bercez pas d'un chimérique espoir : en présence de Julie d'Angennes je veux vous courtiser d'une manière assidue.

— S'il en est ainsi, lui dis-je, en prenant un air de gravité fort imposant, vous me permettrez de rebrousser chemin, et de ne pas m' aventurer dans un endroit où vous me menacez d'une guerre perpétuelle. Je fis mine d'ouvrir îa portière.

— Bon! nous y voilà! cria-t-il en me retenant la main. Laissez votre cocher poursuivre sa route, laissez-le, Marion.

— Mais, si je veux rentrer chez moi?

— Impossible!

— Pourquoi, je vous prie?

— Madame de Rambouillet vous attend.

— Eh! qu'elle m'attende!

— Refuser une invitation de la marquise, ne pas répondre aux avances de la reine du goùtî vous seriez perdue, ma chère. . . demain, tout Paris l'apprendrait. Les foudies de Tanathème desceiidraient immédiatement sur votre front coupable... Chacun déserterait votre cercle, et nous autres, malheureux poètes, nous serions dans la dure nécessité de vous griffer de notre plume, constamment, partout et toujours. Il nous faudrait servir la sainte colère d'Arthénice et venger l'hôtel Rambouillet de vos mépris, en vous accablant d'épigrammes. Vous le voyez, il vous est défendu de reculer, Marion... N'admirez-vous pas mon adresse?

AlAillON UELOilMIO

— En elï'et, monsieur, je reconnais l'impossibilité de m'éf Ijapper du picgo.

— A la bonne heure... J'ai eu beaucoup de peine à vous arracher cet aveu.

— Dès ce jour, hélas 1 je partagerai votre myrrhe avec une infinité d'autres idoles.

— Qu'importe, si l'encens ne manque jamais sur votre autel*^

— Me voilà forcée d'entendre la quatorzième partie de vos soupirs.

— Voyons, n'abusez pas ainsi de mes confidences...

— Lorsque une phrase aimable sortira de vos lèvres, il me sera très-llatteur de penser que vingt-six oreilles de femmes l'auront entendue avant moi.

— Assez, Marion !

— Si je vous accorde un baiser, j'aurai le désespoir de vous rendre d'un seul coup treize fois infidèle.

— Là, soyez généreuse et ne m'accablez pas davantage.

— Comment donc?., c'est moi qui suis à votre discrétion, monsieur! Dès à présent me voilà sans défense. Mais il faut de la justice en tout... puisque vous avez quatorze idoles, j'ai le dr d'avoir un égal nombre de sacrificateurs.

— Oh! ce n'est pas rigoureusement nécessaire...

— Je vous demande pardon. Quel autre moyen trouverez-vous d'établir une juste balance ? Seulement, je me reconnais plus habile ou plus audacieuse, et je ne tiens pas à les diviser.

— Grâce, Marion, grâce!

— Je les accueillerai tous ensemble et très-favorablement sous vos yeux.

— N'avez-vous point de miséricorde?

— Vous n'obtiendrez à votre tour que la quatorzième partie de mes faveurs.

— C'en est trop !

— L'exclamation n'est pas galante : vous voulez dire que ce n'est pas assez? Du reste, soyez sans crainte, je mettrai la plus grande loyauté dans la distribution. Vos treize rivaux ne seront pas mieux partagés que vous ne le serez vous-même.

— Corbleu ! je les tuerai tous !

— De quel droit, je vous prie?.. Avisez-vous de cela!., d'ailleurs, vos treize maîtresses et moi, nous viendrons nous jeter, éperdues, entre ces treize épées et la vôtre.

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AMOURS HISTORIQUES

— Ah! Marion, je suis treize fois stupide!

Stupide, non fat, oui N'en conviendrez-vous pas,

monsieur?

— Le plus humblement du monde, et je demande une trêve.

— Je vous l'accorde, sous la condition expresse de ne plus me parler d'amour à moins, toutefois, que je ne vous y autorise.

— Et... quand m'y autoriserez-vousî

— C'est mon affaire et non la vôtre.

— Mais alors vous repousserez aussi tous les hommages qui vont nécessairement vous entourer dans les salons de la marquise?

— Je ne m'engage à rien, monsieur Malheur aux vaincus !

Comme je proférais celte phrase solennelle, en riant comme une

folle, le carrosse entra rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Il se fit aussitôt dans mes idées un bouleversement rapide.

Mon émotion fut grande en reconnaissant l'hôtel de ma marraine. Je perdis jusqu'au souvenir de l'entretien que je venais d'avoir avec le jeune poëte, et je regardai tristement le seuil hospitalier, ouvert jadis à la pauvre fille sans fortune et sans nom.

Depuis ce jour, que d'événements se sont passés, que de fautes ont été commises !

Qu*étais-je alors et que suis-je aujourd'hui?

Ne doit-on pas me trouver doublement coupable ? Accueillie par la plus noble bienveillance, par l'affection la plus sincère, ai-je eu à me plaindre de la comtesse, avant d'avoir par ma folle conduite encouru son mépris et la perte de son estime? Si elle m'a persécutée, je le méritais, et il m'était défendu d'invoquer le moindre droit à son pardon. Pouvait-elle, sans essayer d'y mettre obstacle, me laisser traîner l'honneur de ma famille dans l'opprobre?

Elle a cent motifs de me haïr, je n'en ai pas un seul de ne plus la respecter; car, aussi longtemps que j'en fus digne, elle a été ma bienfaitrice et ma seconde mère.

Une larme glissa lentement sur ma joue.

Voiture m'offrit la main pour descendre, il vit cette larme et en parut étonné.

— J'ai là, monsieur, bien des souvenirs, murmurai-je, en lui désignant le logis de la comtesse.

— Il paraît qu'ils ne sont point agréables, Marion?

— Hélas ! beaucoup d'entre eux sont des remords !

La réunion célèbre, dont l'influence s'exerça si utilement sur ia première moitié du dix-septième siècle, était alors au début de sa splendeur ; les arrêts de l'illustre cénacle avaient déjà force de loi pour épurer le goût et corriger les mœurs.

AMOURS HISTORIQUES

Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet , approchait de sa nquantième année.

C'était un petit homme trapu, d'une figure afîable et prévenante, riant volontiers et n'engendrant point la mélancolie, bien qu'il eût soutîert de nombreuses contrariétés à la cour.

Sans être querelleur, il se trouva mêlé dans les brouilles des Conti , des Bellegarde , des Guise et des Chevreuse.

Il se comporta partout en loyal chevalier.

Mais ses plus grands chagrins lui vinrent du roi, contre l'assentiment duquel il avait obtenu la charge de grand maître de la garderobe . Louis XÏTT lui faisait des niches ridicules et se livrait , à son égard , à des taquineries fort déplaisantes. Ces toiws d'écolier se répétèrent si souvent, que M. de Rambouillet vendit sa charge et vint oublier dans son intérieur les mauvais procédés du monarque.

Il retrouva là sa femme et sa fille, deux créatures ravissantes, dont il était délicieusement et saintement aimé.

Julie d'Angennes avait dix-sept ans.

Sa mère comptait le double de cet âge ; mais ses charmes, pour être déjà mûrs, n'en étaient pas moins admirables. Le choix eût été douteux peut-être entre la fleur épanouie et celle qui venait d'éclore.

Madame de Rambouillet, née Catherine de Vivonne, trahissait son origine italienne par la pureté de son galbe et l'air de noblesse et de grandeur qui éclatait sur son visage. Elle avait les cheveux noirs , l'œil vif et bien fendu ; ses dents ressemblaient à des perles fines, encadrées par deux feuilles de rose, et sa peau brune, à reflets chauds et dorés, eût rendu jalouse une Napolitaine.

Les attraits de sa personne étaient surpassés encore par ceux de son esprit.

Savante sans pédantisme, aimable sans coquetterie, fine sans malice , vertueuse sans orgueil, habile sans fausseté, madame de Rambouillet était sans contredit la nature la meilleure et la plus distinguée de son siècle. On ne cita son nom dans aucune intrigue amoureuse. Elle déployait une bonté d'âme, une délicatesse exquises; son plus grand plaisir était de recevoir ses hôtes et de les renvoyer heureux et satisfaits.

Aussi les salons de l'hôtel ne désemplissaient pas.

La marquise était vraiment une reine, environnée d'un peuple de courtisans.

MAIIION 1)1 LOIIMIO

Toutefois, à côté de mille (jualilés adorables, se traliissaient en elle (luehjues petits driauls : la manie de l'imprévu d'abord; rien ne lui coûtait pour vous procurer ce qu'elle ajjpelait ukc surprise; elle aimait à vous l'aire tomber des nues et vous obligeait parfois à une dépense d'admiration très-fatigante.

Madame de Rambouillet avait une voix très-douce, et les parole s'échappaient de ses lèvres avec une volubilité cbarmante; maii elle abusait du compliment et vous enivrait des parfums de la (laiterie. On respirait sept à huit phrases, puis on avait mal à la tôle.

Un des travers de la marquise était encore de tomber régulièrement en syncope quand elle apercevait du feu ; elle le tenait en horreur absolue, et la chambre bleue se chauffait au moyen d'énormes tuyaux de fonte.

Une autre de ses répugnances était celle des bonnets de nuit; son mari, pour lui être agréable, courut les chances d'un rhume perpétuel.

Enfin le cinquième et le plus incompréhensible défaut de la marquise consistait à accueillir favorablement Chapelain et ses vers.

Balzac, d'Urfé, Patru, Saint-Sorlin , Vaugelas étaient des intimes de l'hôtel. On y remarquait plusieurs membres de la célèbre famille des Arnault, surtout Arnault Corbcville ; je le connus beaucoup dans la suite. Valentin Conrart, secrétaire intime du roi, grand ami des lettres , avait été chargé par madame de Rambouillet de lui recruter tout ce que Paris pouvait contenir d'égrivains de mérite.

A ces écrivains venaient se joindre les hommes les plus distingués de la cour.

Le cardinal lui-même tenait à honneur d'être admis à l'hôtel, car il avait certaines prétentions qui déjà l'excitaient à flatter tous les hommes de lettres de l'époque, surtout ceux dont le talent ne lui faisait point ombrage.

Il amenait son Boisrobert,

La figure chafouine et moqueuse de celui-ci me déplut souverainement. On lui accordait néanmoins beaucoup d'esprit et une manière agréable de débiter ses bons mots.

Parmi la foule des hauts personnages qui fréquentaient d'ordinaire le cercle de madame de Rambouillet, je dois citer mon gros maréchal : depuis notre retour de Suisse, il n'y faisait, toutefois,

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que de courtes apparitions; le prince de Condé, que la Bastille et le château de Vincennes avaient gardé trois ans ; le duc de Montmorency, ce noble filleul de Henri IV qui périt plus tard sur l'échafaud ; messieurs de Chevreuse, deBrézé, d'Aiguillon, de Brissac, le chevalier de Guise, Annibal d'Estrées, l'archevêque Sourdis; Henry de Talleyrand, comte de Chalais, poursuivant alors de son amournotre belle Marie de Chevreuse, et enfinun tout jeune homme qui dévorait du regard mademoiselle Julie de Rambouillet.

C'était Charles de Saint-Maure , duc de Montausier.

Modèle d'amour et de constance, il soupira plus de vingt ans, avant de conquérir sa belle.

Mais l'enfant gâté du lieu, le Benjamin de la marquise, celui qui avait le plus de caresses et de sourires était le jeune prince de Marsillac, depuis le célèbre François de La Rochefoucauld.

J'ai rarement vu de figure plus intéressante et plus rêveuse.

Il avait de grands yeux bleus pleins de langueur. Un léger duvet blond pointait au-dessus de ses lèvres roses et aurait bien voulu, dès lors, prendre le nom de moustache.

Le prince de Marsillac parlait peu, mais toujours avec mesure.

Sa petite voix sentencieuse trouvait des accents à vous remuer le cœur. Il avait l'air timide , et l'on n'aurait jamais cru que les Maximes, œuvre pleine de hardiesse et de paradoxes, s'échapperaient un jour de cette douce tête blonde.

Après ces personnages brillants venaient les Fous de l'hôtel.

On appelait ainsi tous ceux dont les ridicules amusaient l'honorable compagnie.

En première ligne arrivait lepoëteNeufgermain, rimailleur absurde, âgé d'environ soixante ans. Il lisait d'une voix chevrotante les élégies plaintives que lui suggéraient ses malheurs domestiques. Le pauvre vieux s'était avisé d'épouser une toute jeune fille, et celle-ci, chaque matin , s'écriait, en se regardant à sa toilette :

a — Faut-il qu'un vieiiiard embrasse ces... joues-là ! »

Yaugelas était classé parmi les Fous. Il devait cet honneur à ses rabàcheries grammaticales et à ses avis saugrenus, distribués san merci entre ses conseils de puriste.

Tristan l'Ermite, auteur de Marianne, fou très-sorabre, prétendait descendre du compère de Louis XI , et tirait gloire de cette belle origine.

Après lui venait Thomas Campanelle, religieux de l'ordre de

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MAIIION DKLOIIME

Saint- Dominicjue, cerveau déinafilelé, croyant à l'astrologie judiciaire, ou plutôt s'elîorçîuit d'y faire croire les autres, et dont l{i^ chelieu, très-superstitieux de sa nature, payait en beaux écus les ridicules prédictions.

Le maréchal de Fervagues n'était pas le moins original. Pour guérir une bernardine possédée du diable, il trancha de l'apothicaire et lui fit administrer de l'eau bénite par un procédé connu.

Quelquefois, l'auteur de V Endijmion " , fou sentimental, lisait en pleurnichant et avec force grimaces des passages de son œuvre. Il faisait des révérences en cerceau , pinçait de la mandore, instruisait à la propreté la levrette de mademDiselle et recevait de madame, en récompense de ces divers exercices, le surnom de Beau ténébreux.

Enfin Son Éminence monseigneur le cardinal de La Valette avait parfois les idées les plus fantasques du monde. Un jour, il s'écria de but en blanc :

« — Parbleu ! je voudrais être montagne ! »

Et chacun d'éclater de rire, et Julie d'Angennes de répondre :

« — Moi, je voudrais être soleil. »

« — Oh ! oh I . . soleil ! fit le cardinal avec un accent de conviction profonde, ne l'est pas qui veut ! »

On plaçait au nombre des Fous l'abbé Godeau, parce qu'il s'allumait le cœur aux jolis yeux de mademoiselle de Saint- Yon. Mais si l'amour est de la folie, personne, j'espère, n'aura la prétention d'être sage. Godeau parvint à éteindre sa flamme et composa pour Richelieu quelques œuvres poétiques, entre autres, une paraphrase du Benedicite, qui lui valut l'évêché de Grasse.

Richelieu le lui donna tout exprès pour faire le jeu de mots.

Lorsque le cardinal voulait avoir de l'esprit, il s'y préparait habituellement huit jours d'avance.

Pour terminer la hste des Fous, je citerai le capucin Dubois. Mais c'était un fou de passage. Il avait été d'abord brodeur d'habits, et sa femme étant morte, il se fit capucin par désespoir. Un pareil trait n'est pas commun . Dubois eut, dès lors, l'estime générale.

On lui permettait, de temps à autre, de venir quêter chez la

marquise. Comme il appartenait à l'ordre et au monastère du bouc

de Richelieu, il ne manquait jamais de s'informer du bon père

loseph , et cela occasionnait des scènes fort plaisantes.

* Joan Ogier de Gombaud, l'un des premiers memores de l'Académie française.

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