‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 9 sur 39 · I.e passeur me regaidail d'un air ébahi · texte numérisé non relu

I.e passeur me regaidail d'un air ébahi

Desbarreaux lui jeta de l'or pour acheter son silence, au cas où la police viendrait l'interroger.

Connue nous franchissions le petit village de Bercy, la nuitdevinl tout à fait noire. Notre crainte des poursuites fut beaucoup moindre et nous primes assez tran(piillement le chemin de Charenlon.

Je savais gré à Théophile d'avoir contribué à notre salut; mais la reconnaissance ne pouvait chasser l'antipathie.

Il allait être fort disgracieux pour moi d'avoir éternellement cet homme en tiers partout où notre fuite pourrait nous conduire. Cependant les raisons données pour nous suivre n'admettaient pas de réplique, et toute objection de ma part, outre qu'elle eût été déplacée dans la circonstance, n'aurait point été admise par Emmanuel, surtout après le débat du matin même.

Heureusement il m'était arrivé de manifester mon aversion devant Bassompierre.

Certain de m'être agréable, le colonel prit de son chef les mesures propres à me débarrasser d'un incommode compagnon de route.

Au moment où nous cherchions à nous mettre en sûreté, que se passait-il dans notre chère retraite?

Nous pouvions nous féliciter de grand cœur d'avoir abandonné la place. A. peine étions-nous hors des jardins, que les sergents envahirent le logis et voulurent mettre en état d'arrestation toutes les personnes présentes. Bassompierre et .le président eurent beaucoup de peine à se faire reconnaître et à obtenir la permission de se retirer.

Lisette avait eu l'imprudence de rester avec Camusard.

S'iraaginant que le danger n'existait pas pour elle, l'écervelée essayait sur mon ex-prétendu le pouvoir de ses charmes.

Thérèse remarqua ce manège, et trouva plaisant de faire prendre à notre place ce couple par les sergents. Elle feignit l'épouvante, quand les limiers de police voulurent pénétrer au salon. Nos aufres domestiques comprirent, et favorisèrent la méprise, de façon

que la fille de Henri IV et l'huissier à verge furent saisis, malgré leurs dénégations et leurs plaintes, et traînés dans les prisons du Ghâtelet.

Lorsque les sergents examinèrent la physionomie de Camusard, ils durent avoir de mon goût une idée fort médiocre.

Pendant cet intervalle, Bassompierre brûla le pavé jusqu'à son hôtel.

Il écrivit trois lettres de recommandation, fit atteler des chevaux frais à une berline de voyage et courut ventre à terre sur le chemin de Charenton, où il arriva plus d'une demi-heure avant nous.

Le colonel nous attendait dans le voisinage d'une magnifique maison de plaisance, où, vingt années auparavant, brillait de tout son éclat cette perfide cousine dont l'habileté en amour avait forcé la pauvre nonne de Montmartre à regagner le cloître.

Bassompierre débuta par dire à Théophile :

— Résignez -vous, monsieur le poëte; nous allons rentrer à Paris ensemble... il ne m'a été possible de trouver qu'une berline à deux places. D'ailleurs, la blessure du sergent est sans gravité, nous arrangerons l'affaire.

J'eus besoin de me retenir pour ne pas lui sauter au cou.

Théophile n'avait pas un mot à répondre, et Desbarreaux ne pouvait m'accuser de complicité dans l'aventure. C'était de la part du colonel une présence d'esprit adorable, une attention délicieuse.

— Mais où donc est-elle cette berline? demanda Théophile avec un air de contrariété visible.

— Ici près, dit Bassompierre, à la porte d'une petite auberge, où j'ai fait préparer à souper; car ces maudits sergents nous ont chassés l'estomac vide.

— Mais n'est-ce pas imprudent, colonel?

— Non certes... le diable seul pourrait nous deviner à Charenton. Toutefois, ajouta-t-il, voici, mademoiselle, ce que j'ai cru devoir apporter par prudence.

Il sortit de dessous son manteau un loup et une cape de soie brune.

Je plaçai le masque sur mes yeux et m'enveloppai soigneusement la tête du capuchon.

— Maintenant, mes tourtereaux voyageurs, dit le colonel, je vais vous donner mes instructions en plein vent, dans la crainte qu'il n'y ait à l'auberge des oreilles indiscrètes. Je serai bref, et d'abord

Le prMre se baissa, ramassa le (entre, fage su.

voici votre itinéraire : d'ici, vous vous dirigez en ligne droite sur Provins, où vous serez avant le jour en payant largement les guides. Vous courez ensuite vers Arcis-sur-Aube ; d'Arcis vous gagnez Vassy, et, douze lieues plus loin , vous êtes en Lorraine. Là, vos ennemis ne pourront plus rien sur vous : c'est une terre franche et hospitalière, où vous aurez l'appui du duc régnant. Je vous 27 27

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place sous la protection de Son Altesse ; voici la lettre que je viens de lui écrire : elle est courte, mais les termes en sont chauds. Cette seconde épître est pour l'un de mes bons amis lorrains, M. des Piliers; vous le trouverez à Mirecourt, petite ville vers laquelle vous ferez bien de vous diriger après avoir franchi la frontière. Vous vous reposerez là de vos fatigues. M. des Piliers est un homme charmant... un peu dévot, mais c'est la mode en province. Il mettra sa demeure tout entière à votre service, et vous pouvez compter sur l'accueille plus aimable. De Mirecourt vous irez, quand il vous plaira, visiter mon château d'Haroué, forteresse menaçante, où j'autorise Emmanuel à trancher du haut baron, et où vous embrasserez pour moi ma vieille mère, à laquelle est destinée cette troisième et dernière missive... Est-ce là tout?... Ali! j'ai mis quinze mille livres en or dans l'un des coiïres de la berline.

— Colonel, m'écriai-je, vous êtes un homme précieux.

— Oui, sur mon âme, dit Desbarreaux, il songe à tout.

— Môme, ajouta Théophile, à m'enlever l'occasion de faire le plus beau voyage...

— Allons, console-toi, tu viendras nous rejoindre plus tard^ dit Emmanuel. Bassompierre nous garantissant ta sûreté, je suis\ satisfait que tu demeures à Paris, et tu feras en sorte de calmer mon père. Veille aussi à fermer notre petite maison et à congédier les domestiques, à l'exception de Grassin et de sa femme; lu nous les expédieras par le coche. Cela fait , tu prendras sur mes fonds, chezÉmery, pour rendre au colonel ses quinze mille livres.

— Bien, bien! dit Bassompierre. gagnons à présent l'auberge. Il m'offrit son bras, laissa Desbarreaux et Théophile prendre un

peu l'avance, et me dit, à demi-voix :

— Étes-vous contente?

— Si j'osais vous embrasser, colonel, je le ferais sur l'heure.

— Vous devez vous dire, Marion, que, pour un homme amoureux de vous, je me comporte d'une manière assez niaise?

— Mais non, je vous assure.

— Là, là! convenez-en, vous ne voyez pas clair dans mon système... Voulez- vous que je vous l'explique en deux mots?

— Parlez, colonel, parlez.

— Eh bien... je l'ai compris tout de suite, lors du premier entretien que j'eus avec vous à Évreux : vous n'êtes pas une femme ordinaire.

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— Vraiment?

— Non , vous êtes née pour l'amour libre ; les chaînes de riiymcn eussent dcsagrùablcment bridô vos mignonnes et gracieuses allures.

— Ah! ah!

— C'est pourfjuoi je tenais à ne pas vous marier sérieusement.

— Je vous suis tort obligée.

— Sans ma position d'époux légitime, j'aurais tout fait pour n'être devancé par personne; mais cela nous eût exposés l'un et l'autre à des tracasseries sans nombre. Je n'aurais pas été maître de vous défendre avec la même apparence de dévouement et de générosité. Quand on ne peut devenir le premier possesseur d'un trésor, on se contente d'en ambitionner l'héritage.

— En vérité, colonel, vous avez des raisonnements fort... habiles.

— N'est-ce pas? je serai votre plus sincère ami ; je ne chercherai jamais à discuter le choix de votre cœur.

— Quelle abnégation!

— Mais, comme l'amour a des ailes, ma chère, et qu'il s'envole. . .

— Vous croyez qu'il s'envole?

— Desbarreaux et vous ne tarderez pas, je l'espère, à en avoir la preuve.

— Alors, monsieur?...

— Alors, il y a des moments de transition pénibles, des heures de chagrin et d'ennui : promettez-moi... de m'appeler toujours pendant ces heures-là.

T— Je vous dois tant de reconnaissance, colonel ! il me sérail trop pénible de vous refuser.

— Ne vous moquez pas... ma demande est très-sérieuse.

— Mais c'est aussi très-sérieusement que je vous l'accorde.

— Je remplirai les intermèdes ?

— Vous les remplirez, colonel.

— Ah! s*écria-t-il, vous êtes divine!... Que ne sommes-nous à la fm du premier acte!... Amour! amour! envole-toi.

Nous arrivions à l'auberge, où nous attendait un souper fort convenable. On l'expédia gaiement, et Desbarreaux appela le postillon pour lui faire boire le coup de l'étrier.

Bientôt après, je m'élançais en berline.

Le colonel venait de m' embrasser de tout cœur, et j'avais même tendu d'assez bonne grâce mes deux joues à Théophile, tant j'étais aise de le renvoyer à Paris.

Déjà le postillon fouettait ses chevaux, lorsque Bassompierre s'écria :

— Peste!... attendez!.... j'oubliais ma recommandation la plus importante. On ne plaisante pas avec le duc Henri de Lorraine,

avec des Piliers, et surtout avec ma mère Corbleu, c'eût été

de la jolie besogne !

Il monta sur le marchepied de la berline, et nous parla quelques secondes à voix basse.

— Allez, maintenant, cria-t-il. Dieu conduise M. le chevalier de Ferrussac et sa jeune épouse !

La berline partit comme le vent ; les jambes des chevaux se ressentaient d'un pour-boire très-honnête, glissé d'avance dans la main du postillon.

Nous courûmes d'un train d'enfer et par une nuit splendide jusqu'à Provins, où je défiais bien alors nos persécuteurs de nous atteindre. Les relais étaient servis avec une promptitude, que pouvaient seules expliquer les largesses de Desbarreaux, et si les chemins du roi n'avaient pas été si remplis d'ornières, nous aurions pu gagner en vingt-quatre heures le territoire de Lorraine.

Mais il nous fallut passer une seconde nuit en voiture.

Le surlendemain de notre départ, nous arrivions, tout endoloris de cahots, dans un hameau voisin de la frontière.

On l'appelait Domremy-la-Pucelle.

La patrie de Jeanne d'Arc eut à nous offrir un fort mauvais lit, avec des draps à nous écorcher vifs ; mais ni Desbarreaux ni moi n'avions le courage d'aller chercher plus loin un meilleur gîte, et je fus d'avis d'accepter, faute de mieux, ces dures paillasses, où la fatigue nous endormit jusqu'au lendemain.

Je fus réveillée par un bruit de clairons, des hennissements de chevaux et les cris joyeux de tous les habitants de Domremy.

On célébrait, ce jour-là, l'anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc, et le duc de Lorraine, arrivé de Nancy tout exprès se préparait à assister à la fête.

L'occasion était belle pour aborder Son Altesse ducale et lui donner la lettre de Bassompierre.

Mais le voyage avait indignement fripé ma toilette. J'eus toute

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la peine possible à remettre ma robe dans un état convenable, et je n'y serais jamais parvenue, sans le secours d'une jeune paysanne qui avait travaillé dans la couture à Neufchàteau, petite ville des environs.

Enfin je suivis Emmanuel sur la place du hameau, dans l'espoir que le duc aurait de l'indulgence pour ma position de voyageuse.

Des troupes d'archers, de hallcbardiei-s et d'arquebusiers à cheval stationnaient autour d'une estrade, élevée pendant notre sommeil, et sur laquelle on avait dressé un trône pour Henri de Lorraine.

Le duc était assez bel homme.

Il siégeait en haut de l'estrade avec une majesté parfaite, souriait à la foule, et répondait par des gestes affables aux clameurs d'enthousiasme soulevées par sa présence.

Bon nombre de curieux, venus des localités d'alentour, formaient une multitude compacte, et nous désespérions d'arriver jusqu'au duc. Ce n'était guère le moment, du reste, de nous présenter à lui. Un autel, dressé devant l'estrade, annonçait la célébration d'une messe en plein air, prélude religieux sans lequel ne pouvaient commencer les divertissements de la fête.

Une procession sortit de la petite chapelle de l'endroit.

Des prêtres, les uns en habits sacerdotaux, les autres en simples surplis, se placèrent à droite de l'autel, où des sièges étaient disposés en cercle.

— Est-ce qu'il vous plaît, Marion, d'assister aux mômeries de ces messieurs-là? me dit Emmanuel, toujours prêt à manifester, même en public, son impiété désespérante.

On entendit le propos.

Les villageois, groupés dans notre voisinage, regardèrent avec mécontentement celui qui venait de le tenir, et, comme il avait seul la tête couverte, plusieurs voix crièrent :

— Chapeau basi

— A-t- on vu ces rustres? dit Emmanuel, en les toisant avec fierté. Il se mit à rire et garda son feutre.

L'indignation des villageois fut à son comble, lorsqu'ils virent Desbarreaux ne se découvrant même point au passage d'un prêtre vénérable, qui s'était détaché du groupe des autres ecclésiastiques pour gagner une espèce de chaire, construite au milieu de la place avec des tréteaux et des planches.

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Un homme de haute «tature, et dont les bras nus semblaient avoir des muscles d'acier, vint à Emmanuel, lui arracha son chapeau, le jeta sur le sable et cria d'une voix rude, en montrant le prêtre, alors tout près de nous :

Saluez, monsieur! vous êtes en présence du saint de la

Lorraine.

J'étais saisie d'effroi.

Desbarreaux, pâle de colère, allait tirer son épée pour venger cet outrage, quand tout à coup le prêtre se baissa, ramassa le feutre, retint doucement le bras d'Emmanuel, et dit au villageois :

■ — Mon fils, vous venez de commettre un acte blâmable... Vous devez des excuses à celui que vous avez offensé.

— C'est un impie, mon révérend père, objecta l'agresseur.

— Dieu vous a-t-il chargé de venger les outrages faits à sa religion? Si vous ne demandez pas grâce, je serai forcé de m'humilier pour vous, mon fils.

Le villageois s'inclina devant Emmanuel et balbutia quelques paroles d'excuse.

— A présent, veuillez vous couvrir, monsieur, dit le prêtre à Desbarreaux, et pardonnez-moi d'avoir été la cause involontaire de cette querelle. En ne me saluant pas, vous n'avez conçois aucune faute... Je suis un misérable pécheur, indigne du respect de mes frères.

Il continua sa route.

La figure de Desbarreaux était chargée de confusion.

Pour tout au monde, il eût voulu sortir de la foule; mais les paysans eurent la malice de nous intercepter le passage, en se res^ serrant autour de nous. Une seconde querelle devenait imminente.

— Oh! mon ami, je vous en conjure, soyez calme! murmurai-je à l'oreille de Desbarreaux : pourquoi braver une population qui ne partage pas votre manière de voir? Les yeux sont dirigés sur nous. Causer de l'éclat et du scandale, serait un fort mauvais moyen de nous obtenir la bienveillance du duc de Lorraine.

Je vis que mes paroles lui faisaient de l'impression.

Peu à peu les spectateurs parurent nous oublier. D'ailleur , le vénérable ecclésiastique était en chaire, et la foule prêtait à son discours une oreille avide.

Desbarreaux lui-même l' écouta bientôt avec une attention véritable, et il resta comme tous les autres la tête découverte.

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C'est q«r(3iïeclivcmunl il y avail dans l'cxtôricur de ce prêtre un cachet de saiiitelé si réel ; son front chanve semblait entouré d'une auréole évangélique si pure, que I(îs plus grands ennemis de la foi cliréJienne se trouvaient émus en sa présence et comme forcés à l'admiration.

11 se nommait Pierre Fourrier.

Natif de Mirecourt, celle même ville où le colonel, à notre départ, nous conseillait de nous rendre d'abord, il avait marqué sa carrière, déjà longue, par toutes sortes de bienfaits. D'une abnégation absolue de lui-même, d'un dévouement à toute épreuve et d'une charité constante, il remplissait en Lorraine, avec moins d'éclat peut-être, mais avec autant de mérite, la mission sacrée que Vincent de Paul s'était donnée alors à Paris.

Curé d'uue modeste paroisse située à une demi-lieue de sa ville natale, Pierre Fourrier trouvait dans son activité des ressources presque surnaturelles.

Il fondait des établissements pieux, des écoles pour les enfants pauvres, et des caisses de prévoyance destinées à venir au secours des désastres, trop communs, hélas ! dans un pays toujours ravagé par la guerre. Sans négliger le soin de sa paroisse, il réformait le corps des chanoines réguliers, dont il était membre, instituait une corporation de nobles dames, qui se vouaient à l'éducation des jeunes personnes, parcourait la Lorraine, à pied, comme un apôtre, combattant!' hérésie dontlesdoctrinesse propageaient alors, échauffant les peuples au feu de ses prédications, portant remède à toutei les souffrances et consolant toutes les douleurs.

Pierre se distinguait par deux qualités éminentes; une seule eût Buftî pour faire un grand homme : il avait le talent d'organisation et la puissance du discours.

Échauffés par le zèle chrétien, chez lui ces deux qualités enfantaient des prodiges.

A cette époque, il était âgé de cinquante -cinq ans. Sa taille haute et noble ne se voûtait que très-légèrement encore. Je n'a^ ais jamais vu de physionomie plus attrayante à la fois et plus respectable.

Comme tous les chanoines réguliers, il portait en dessus du surplis le caraail noir sur lequel sa longue barbe descendait en flots de neige. Son large front, dégarni de cheveux, offrait un calme loux, une sérénité paisible.

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AMOURS HISTORIQUES

On voyait que Pierre était au soir d'un beau jour de vertu.

Son regard avait un attrait céleste; l'âme la plus endurcie ne pouvait résister à l'évangélique expression de son sourire.

Henri de Lorraine, qui professait pour le saint apôtre un respect sans bornes et une estime sans égale, l'avait prié de se rendre à Domremy, pour faire, en sa présence et devant toutes ces populations rassemblées, le panégyrique de l'héroïne chrétienne.

La voix de Pierre, onctueuse et suave, avait dans l'occasion quelque chose de métallique et d'éclatant. Pas un auditeur ne perdit un mot de son discours. Il parlait avec une grâce parfaite, une facilité rare, une netteté prodigieuse, et parfois son éloquence atteignait des hauteurs sublimes, sans qu'il crût nécessaire de mettre à ses phrases aucune espèce de recherche. Son cœur les épanchait dans une simplicité touchante.

Il nous dit l'histoire de la pauvre paysanne, assise dans les champs auprès de ses moutons.

« Une voix d'en haut se fait entendre, et Jeanne apprend que Dieu la destine à sauver la France.

« Elle part, traverse des pays inconnus, affronte mille périls, marche droit devant elle, guidée par un rayon protecteur, et gagne enfin la Touraine, où elle trouve son roi sans couronne et presque sans royaume.

« Alors commence cette étrange épopée de la jeune bergère, qui s'annonce comme venant au nom des cieux, et demande à grands cris un glaive et une armure.

« On la revêt aussitôt de cette armure, on lui donne ce glaive.

« Et Jeanne s'élance, guidée par l'ange des batailles, attaque intrépidement les escadrons ennemis, passe sur le corps à des armées entières, frappe l'Anglais sous les murs d'Orléans, délivre la ville, marche sur Reims, reprend au passage tout le territoire conquis, écrase Talbot dans un dernier combat et fait enfin sacrer son roi.

« L'huile sainte a coulé sur le front de Charles, et la bergère dépose le glaive, annonçant que sa mission est accomplie.

« Elle veut regagner son hameau, reprendre la houlette, paître encore ses moutons, revoir son beau ciel de Lorraine, les prés verdoyants et l'ombre des bois.

« On la retient, hélas ! on veut qu elle combatte encore, quand le bras de Dieu s'est retiré.

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Oseriez-vous, Monsieur, signer cette sirophe^ fage 219.

« Aussitôt la honne fait place à la biche craintive, la guerrière s'évanouit ; il reste une faible femme don! les Anglais s'emparent et pour laquelle ils allument le bûcher. »

Ce discours de Pierre, je le rapporte très en substance.

Mais prononcé sur le lieu même où l'héroïne avait reçu la vie, près de la pauvre demeure qu'elle habitait, et que deux siècles 28 28

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avaient religieusement conservée, il produisit une sensation facià comprendre.

On assistait aux premières années de Jeanne, à ses jours de naïve innocence; on la voyait guider ses brebis dans les prés en fleurs; on entendait la voix de l'ange qui lui ordonnait de quitter les champs pour voler à la délivrance. Le bruit des batailles, les cris des blessés succédaient au murmure de la brise, aux doux cantiques du hameau, et l'orateur chrétien nous montrait Dieu, planant au-dessus de la sainte histoire qu'il nous racontait.

Lorsqu'il eut à dépeindre le supplice de la martyre, sa résignation suprême, on entendit la multitude éclater en sanglots, et je vis Emmanuel se détourner pour me cacher une larme.

— Venez, Marion, me dit-il, ce prêtre est dangereux Je

crois, par Satan, qu'il a réussi à m'émouvoir!

Fourrier descendait de la chaire et s'apprêtait à célébrer le sacrifice de la messe. Tous les villageois se rapprochaient de l'autel, et nous fûmes libres alors de nous écarter de la foule.

Je dis à Emmanuel :

— Oh! mon ami, la religion qui inspire une telle éloquence doit être véritable !

— Allons donc, ma chère, l'enthousiasme et le fanatisme vivent de mensonges.

— Vous cherchez à vous en imposer à vous-même, je vous a: vu pleurer.

— Bah! dit-il, c'est un effet nerveux.

Nous nous trouvions alors auprès de l'ancienne demeure de Jeanne d'Arc, dans laquelle on permettait d'entrer librement, ce jour-là. J'y entraînai Desbarreaux, et nous vîmes une simple et modeste cabane, aux murailles chargées d'inscriptions, toutes en l'honneur de la bergère.

On nous montra sa couchette de bois de chêne; un bahut garni d'énormes clous de fer,, où elle serrait ses hardes de paysanne; une gourde suspendue à une petite chaîne de cuivre, qu'elle jetait par-dessus son épaule, quand elle allait aux champs; un vieux crucifix de bois sculpté, devant lequel, matin et soir, elle faisait sa prière, et enfin la houlette qui lui servait à guider ses moutons.

Tous ces objets étaient regardés par les curieux avec une grande vénération. On lisait les diverses inscriptions tracées aux murs, on en ajoutait de nouvelles, et les moins lettrés laissaient leurs noms comme souvenir de leur visite à la cabane.

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Emmanuel écrivit les vers suivants à droite de la houlette :

Non, Jcaiiiio, lion, lo ciol ne t'a point iiis[tir('C. Je soutiens contre tous (|U(: cet orateur nient, ïn pcnlr.iis à mes ytvjx, licruïiic illustréo, Si (lu rii:l tn n'ctais (pic le simple iiislrumcnl. C'est raliaisser ù tort nii snhliine courage. Anjdiinriiiii pour la gloire il faut un cJésavcu : Non , le Lias qu'exciliil la liainedu serva;,'e Pour vaincre les Anglais n'eut pas besoin de Dicul

Ces vers étaient d'une impiété révoltante, et j'allais reprocher à Desbarreaux l'obslinalion qu'il semblait mettre à braver de respectables et saintes croyances, quand un des peisomiages présents lui frappa sur l'épaule, et murmura presque à voix basse :

— Oseriez-vous, monsieur, signcir cette strophe?

— Pourquoi non? dit Emmanuel.

VA il écrivit au bas du huitain : « Chevalier de Ferrussac. »

— Vous êtes de bonne source, dit l'inconnu, et je suis enchanté de l'apprendre. Mais pensez-vous que les 'villageois de ces campagnes gagnent beaucoup à partager une opinion formulée d'une manière aussi... poétique? Vous êtes étranger, monsieur, et vous ne vous doutez pas du péril auquel vous expose une attaque directe contre les traditions sacrées du pays.

Celui qui raisonnait de la sorte était un individu de quarante ans environ, d'une figm^e affable et prévenante.

Son accent de parfaite politesse ne pouvait offenser Desbarreaux, qui reprit :

— Je ne tiens nullement à ces rimes, et vous me voyez prêt à les condamner, puisqu'elles ont le malheur de vous déplaire.

Desbarreaux passa le doigt sur chacune des lignes, écrites au crayon.

La strophe fut effacée.

— Merci, monsieur, dit l'inconnu. Vous êtes gentilhomme parisien, je le vois à votre costume et à vos manières. Autrefois, j'habitais aussi la grande ville, et j'y ai rencontré souvent des personnes qui professaient uniquement par ton de tristes systèmes que repoussait leur cœur.

— Oh! dit Emmanuel, je ne suis point de ces gens-là.

— Peut-être.

— Non, certes, je mets tous les jésuites ensemble au défi de me convertir.

— Ta! ta! la chose ne serait pas difficile, et vous n'êtes point encore aussi endurci que \ous en avez l'air. Je me trouvais à dix pas de vous, tout à l'heure, quand un de vos grossiers voisins vous a fait une insulte.

— Ah ! vous étiez témoin de cette sotte aventure?

— Oui. La modération du saint prêtre vous a profondément ému. Vous l'avez ensuite écouté, le front découvert, et vos yeux étaient humides à la fin de son discours.

— Où voulez- vous en venir, monsieur? demanda Desbarreaux.

— A vous prouver que vous êtes bon, et bon malgré vous-même. Je vous ai suivi tout exprès, afin de vous inviter à diner, après la messe, en compagnie de notre orateur. Vous lui devez bien quelques remerciments. Sans lui, vous frappiez de l'épée le villageois dont vous veniez de subir l'outrage... Dieu sait alors où vous aurait conduit un meurtre. Madame, je l'espère, accepte aussi pour elle mon invitation. Avec tant de charmes réunis, on est digne de briller à la table d'un prince souverain.

— Quoi ! monsieur, lui dis-je, à ce repas nous verrons le duc de Lorraine?

— Sans doute, et je me charge de votre présentation.

— J'accepte d'autant plus volontiers, dit Emmanuel, que ma femme et moi nous avons une lettre pour Son Altesse.

— Alors je suis doublement heureux. Vous serez présentés par un homme à qui monseigneur daigne montrer quelque estime. Je m'appelle François des Piliers, et j'habite..

— Mirecourt ! m'écriai-je.

^— Oui , murmura-t-il avec surprise. . . C'est une de nos villes fortes de Lorraine, que vous visiterez sans doute, et où je serais ravi de pouvoir vous offrir l'hospitalité.

Emmanuel s'inclina pour lui donner la lettre de Bassompierre.

— Parbleu, c'est trop fort! voyez la sympathie! s'écria M. des Piliers : je devinais en vous mes hôtes , et je vous aimais déjà, chevalier, en dépit... ou plutôt à cause de votre irréligion... car vous vous convertirez, ou vous direz pourquoi ! D'abord, à partir de ce jour, je vous livre pieds et poings liés à notre apôtre.

— Vous avez raison, monsieur ! dis-je aussitôt, et je prends l'engagement de vous venir en aide.

— Ah! ma chère, c'est une perfidie dont vous n'êtes pas capable, me dit Emmanuel.

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— Vous verrez ! vous verrez !

— En ce cas, pour avoir le repos, ajoiila-l-il en riant, je ferai l'hypocrilo

— L'hypocrite? gardez-vous-en l)ien, mallieureux ! s'écria

M. des Piliers. Soyez ini|)ie, discutons, chamaillons-nous, parions à celui qui convertira l'autre.... Mais un hypocrite chez rnoi? j'aimerais inliniment mieux la compagnie du diahlel Ainsi voilà qui est convenu, vous avez vos franches allures. . . Allons voir si le dîner s'apprête.

Il m'offrit galamment un bras et donna l'autre à Desbarreaux.

Nous étions déjà fort bons amis.

La messe avait été célébrée pendant notre rencontre avec M. des Piliers. En traversant la place, je vis les troupes entamer gaiement des exercices et des jeux militaires qui devaient durer jusqu'au soir.

Bientôt M. des Piliers nous introduisit sous une tente élevée dans le voisinage de l'estrade, et où venait d'entrer le duc Henri avec les nobles personnages de sa suite. Nous reçûmes de ce prince l'accueil le plus gracieux. Il nous demanda des nouvelles de Bassompierre, qu'il aimait beaucoup, nous jura protection envers et contre tous, et dit à des Piliers de nous amener le plus tôt possible à sa cour.

Emmanuel eut le tact et le bon goût d'aborder Pierre Fourrier joignant ses hommages à ceux que recevait le saint homme au milieu de cette réunion brillante.

Il voulut glisser quelques mots d'excuse au sujet de la scène scandaleuse de la place; mais le vieillard lui ferma la bouche en disant :

— Ne parlons plus du passé, mon lîls, parlons de l'avenir. Vous êtes l'hôte de M. des Piliers. Je lui fais à Mirecourt. d'assez fréquentes visites, et il aime à me les rendre : pourrez- vous me voir chez lui sans trop de chagrin? la politesse, témoignée par vous en ce moment à l'homme, doit-elle me faire conclure que vous n'aurez pas de haine pour le prêtre; et daignerez-vous aussi, de temps à autre, venir frapper à la porte de mon presbytère?

Emmanuel protesta qu'il s'en ferait un honneur et une gloire. Je ne sais trop si l'affirmation était sincère.

Après un somptueux festin, servi sous la tente, nous prîmes congé du duc de Lorraine.

Le lendemain était le jour de l'Assomption.

Pierre Fourrier tenait à regagner sa paroisse, et nous étions à dix lieues de Mirecourt; il n'y avait pas de temps à perdre.

M. des Piliers s'était chargé d'amener le saint vieillard et se charf^eait aussi de le remmener. Deux forts chevaux traînaient son carrosse, où il voulut absolument que nous prissions place.

Un de ses domestiques suivait par derrière avec notre berline de voyage.

Mirecourt nous parut une ville assez riante. Elle tachait de prendre un air martial avec ses remparts et sa citadelle, mais sans pouvoir y réussir.

On le devinait aisément, cette amazone n'était point à craindre, et s'entendait beaucoup moins à manier les armes que les fuseaux. Les sons de la trompette guerrière ne la flattaient pas autant que les accords plus doux des orgues, des guitares et des violons fabriqués dans son enceinte.

En effet, à peine aviez-vous franchi les portes de la ville, que vous assistiez à un concert perpétuel.

Chaque maison taisait sa partie, chaque fenêtre envoyait une note. Des gammes joyeuses s'échappaient de tous les étages, tombaient du haut des pignons et se glissaient en bas des tourelles. Les murs devenaient sonores, et la cité tout entière n'était qu'un instrument immense d'où s'exhalaient d'incessantes mélodies et d'harmonieux soupirs.

Mes instincts de femme, et de femme coquette, furent surtout flattés par le travail auquel se livrait la population féminine de l'endroit.

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MAinON DELORME

Le seuil (le chaque dciueurc, durant les beaux jours, était encombré d'ouvrières, ayant sur leur giron une espèce de pelote cylindriqucî, d'nii volume assez fort, appuyée contre un escabeau placé devant elles. Sur cette pelote, forlement rembourrée de son et de paille et garnie d'étolîe verle, élaient alignées ou gi-oupées selon les exigences d'un dessin collé perpcndiLulairemenl sur le cylindre, de longues et fines épingles, que l'ouvrière changeait de place à chaque seconde et autour desquelles elle faisait manœuvrer de légers fds éblouissants de blancheur. Ces fils se déroulaient au moyen de deux ou trois cents petits fuseaux, s'agilant sous les doigts agiles, allant, venant, se croisant, passant à droite et revenant à gauche avec une agililé surprenante.

Ainsi se fabriquaient de magnirH{ues dentelles vendues, sur les lieux mêmes, à un prix Ircs-modeste.

Je me livrai à des acquisitions folles, dont mes amies, surtout mademoiselle de Lcnclos, ne dédaignèrent pas de profiter plus tard.

Du haut des collines qui la dominaient à l'orient, la ville ofh'ait un coup d'œil pittoresque. Elle s'étendait en amphithéâtre sur une longueur d'environ un quart de lieue, baignant ses pieds dans une petite rivière qui dormait sous les saules, et nommée, je crois, le Madon. Les diverses constructions, à partir delà rivière, grimpaient les unes sur les autres et montaient en désordre vers l'église, le couvent des Cordeliers et la citadelle. On eût dit que la ville basse, échevelée, confuse, se mettait en révolte ouverte et voulait prendre d'assaut les tours et les clochetons de la ville haute, qui la regardaient d'un air méprisant.

Mirecourt existait déjà sous la domination romaine.

Où l'appelait alors Mirecurthim, de son temple placé sous l'invocation de Mercure, dieu des commerçants et des voleurs. J'aime à croire qu'on ne l'honorait jamais à ce dernier titre.

La ville, comme je l'ai dit, essayait de prendre tout d'abord un aspect guerrier; mais on était rassuré bien vite sur ses intentions, en voyant les remparts se couronner de lierre, les créneaux se cacher sous l'ombrage, et les fossés hostiles se transformer en jardins pacifiques. Elle avait trois portes. L'une regardant le nord et par laquelle nous étions entrés, se uommaii "la porte Saint-Nicolas et faisait face à une riche abbaye, posée, non loin de là, sur un coteau de verdure, qui dominait la ville, le Madon et la plaine.

C'était le chapitre des Bénédictines de Poussay , composé de daines de la plus haute noblesse.

AMOUIIS H[SrO;iIQUES

îl m'arriva, pendant mon séjour dans la contrée, de leur rendre quelques visites, et j'eus à me louer de leur accueil bienveillant, de leur amabilité pleine de distinction et de grâce.

La seconde porte, nommée porte Saint-Didier, livrait passage pour entrer dans la ville basse ; elle avait un pont-levis qui s'abaissait sur la rivière.

Enfin, la troisième entrée de la ville regardait le midi et s'appelait porte Notre-Dame. A une derai-lieue de là se trouvait Mattaincourt, paroisse dirigée par le digne prêtre avec lequel nous avions fait voyage.

Pierre Fourrier ne voulut jamais souffrir que le carrosse le conduisît jusqu'à son presbytère ; le saint homme aurait eu peur de scandaliser ses ouailles par ce luxe d'emprunt.

Il regagna Mattaincourt à pied, nous laissant chez l'hôte aimable que nous avait donné le colonel des Suisses.

M. des Piliers demeurait au milieu de la ville haute, à peu de distance d'un lourd édifice, qui prenait le nom de Palais-Ducal. C'était effectivement un pied-à-terre pour les ducs de Lorraine, lorsqu'il leur arrivait de passer à Mirecourt. Ils n'auraient, en vérité, pas dû permettre à cet amas désordonné de moellons de prendre un titre aussi prétentieux.

Le palais, puisqu'il faut l'appeler ainsi, se composait de deux corps de bâtiments, très-bas, très-écrasés, entre lesquels passait cavalièrement la rue; mais l'architecte des princes lorrains inventa bientôt un trait d'union fort habile, une espèce de pont ou de galerie couverte qu'il jeta d'un bâtiment à l'autre.

C'est ainsi que les puissants de la terre, lorsque le peuple manifeste certaines prétentions, trouvent toujours moyen de sauter par-dessus.

La maison de M. des Piliers, d'une apparence assez modeste à l'extérieur, offrait néanmoins comme local et comme bien-être des commodités nombreuses. Ce fut à peine si je m'aperçus que nous avions quitté Paris.

Il est vrai de dire que le maître de la maison était adoré nonseulement des gens à son service, mais de tous les habitants de la ville. Pour lui plaire, ces derniers se montraient empressés d'aller au-devant de ses moindres désirs, et plusieurs dames, ayant appris mon dénûment en fait de toilette, mirent aussitôt à ma disposition des étoffes et des modèles de jupes et de corsages.

— Voilà celle de mes mains qui tient le crayon, faites-la-moi couper, sire 1... Page 227.

On me trouva dans l'endroit même d'habiles couturières, et je n'eus bientôt plus à regretter ma garde-robe parisienne.

Ma beauté, rendue plus éclatante par la parure, obtint chez ces bons provinciaux un succès d'enthousiasme incroyable. Je ne pouvais sortir sans qu'on se mit aux fenêtres; on poussait sur mon passage des exclamations naïves, et l'on me faisait des compliments à brûle-pourpoint.

AMOURS HISTORIQUES

Quelques jeunes papillons de la ville, approchant un peu trop de l'astre de mes charmes, s'y rôtissaient bientôt les ailes, et tombaient palpitants à mes pieds.

Je les montrais alors à Emmanuel, que leur mine gémissante et déplumée faisait beaucoup rire. C'était lui qui décachetait les lettres d'amour et me lisait les jolis vers dont ces messieurs me comblaient.

Je n'étais pas fâchée de lui faire remarquer mon triomphe ; cela contribuait à lui rendre mon amour plus précieux et ma possession plus chère.

Le reste de la belle saison se passa en courses et en voyages , et le château d'Haroué eut notre première visite.

Nous y fûmes reçus par la respectable mère du colonel avec cette franche et digne hospitalité de nos ancêtres, à laquelle succèdent aujourd'hui l'exagération de la politesse, et des épanchements souvent trompeurs. Elle connaissait beaucoup des Piliers et voulut nous accompagner à Nancy, afin de nous ramener plus sûrement dans ses terres, où nous avions promis de passer les premiers jours de septembre.

A la cour du duc de Lorraine, on nous témoigna des égards, dont on se fût probablement abstenu, si l'on eût été instruit de notre vrai nom et de la fragilité des nœuds qui m'attachaient à Desbarreaux.

En y réfléchissant, j'étais honteuse d'usurper de telles marques d'estime , et surtout de tromper des personnes aussi honorables que des Piliers et la vieille marquise de Bassompierre. Mais je n'avais pas perdu l'espoir de sanctionner par le mariage mes relations avec Emmanuel ; et comme il était difficile de l'amener là sans de nombreuses modifications à ses principes, j'organisais adroitement une trame contre son impiété funeste.

J'avais pour complices notre hôte et le saint curé.

Nancy nous donna huit jours de fêtes et de réjouissances.

Le duc avait là sa petite cour, sorte de Louvre en miniature où l'on jouait au roi et au courtisan. J'eus à subir de rudes assauts de la part des roués de l'endroit, qui ne manquaient pas d'humeur galante et de présomption.

Du reste, les ridicules de ces messieurs étaient admirablement saisis par le crayon malin de Jacques Callot, jeune dessinateur de beaucoup de talent , caricaturiste spirituel , original et fantasque.

MAIIION DELOIIMK

Mt; «laiis la ville; rn^mc, il avail éU'; prciHlrt! à Itorne des leçons fie Jules Paiigi. Ih^piiis six mois il était de teloiii", et la [jrolcclioii ducale lui pennetlail de se livrer sans gène à tous les cliannanfs caprices de son hin in.

Madame de liassompierre et moi, nous eûmes les d(!ux premières /•preuves de sa Tcntallon de saint AiHoine^ (euvre d'uni; perfection rare et d'un grotesfjue sublime.

Dix ans plus tard, lorsque Nancy fut pris par Louis Xlll, le roi voulut exiger de Jacques Callot qu'il consacrât par une gravure le souvenir de cette confpiéte ; mais il en reçut pour réponse ces paroles admirables :

— «Voilà celle de mes mains qui tient le crayon, faites-la-moi couper, Sire ! »

De Nancy, nous revînmes à Haroué, dont l'excellente marquise nous fit les honneurs sur nouveaux frais et avec une grâce sans égale.

Son château tenait de la forteresse et de la maison de plaisance. Il était menaçant et coquet, sombre et gracieux. Des canons montraient leur gueule béante aux meurtrières des tours et aux embrasures des bastions ; le soir, on dressait le pont-levis et on laissait retomber la herse aux dents de fer. Mais, à côté de ces démonstrations belliqueuses, on avait le sourire aimable de la mère du colonel, une hospitalité quasi-royale et des appartements magnifiques, où la lumière arrivait avec une profusion splendide.

On découvrait de là toutes les campagnes d'alentour.

Ce château , par une bizarrerie d'architecture assez singulière, était percé d'autant de fenêtres qu'il y a de jours dans l'année, ce qui produisait un effet magique, au moment où les feux du soir venaient dorer les vitraux. Toutes ces ouvertures ressemblaient à une multitude d'yeux étincelants, et le noble édifice avait l'air d'un Argus gigantesque, placé sur la hauteur pour épier la plaine.

Emmanuel et des Piliers trouvaient un plaisir immense à courre le cerf dans les grands parcs.

J'eus, un beau jour, la hardiesse de suivre la chasse, après avoir pris toutefois quelques leçons d'équitation. J'arrivai la première à la mort de la bête, non sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou.

Du château d'Haroué, nos hôtes me proposèrent de partir en poste, pour faire une excursion sur les bords du Rhin.

AMOURS HISTORIQUES

Ce fui un rapide et joyeux voyage, dont je comptai toutes les heures par une jouissance et un plaisir.

Je vis ce large et beau fleuve, qui roule, impétueux , entre les manoirs féodaux, perchés comme des nids d'aigle sur les rochers de ses rives ; je visitai Strasbourg, la \ille franche, avec sa cathédrale gothique dont la tour se perd dans les nuages ; puis nous revînmes sur les Vosges que nous avions examinées fort rapidement au passage et dont nous voulions détailler les aspects ravissants ef les sites enchanteurs.

Rien de plus merveilleux au coup d'œil que ces belles montagnes, tantôt alignées comme des vierges modestes qui se tiennent la main, tantôt éparses et vagabondes comme une troupe de nymphes qu'un satyre aurait dispersées.

Les Vosges sont toujours vertes, toujours fraîches, toujours riantes, et les coquettes ont fait serment qu'on ne les trouverait jamais sans parure. Elles lèvent avec fierté leur tête radieuse, certaines de plaire avec leurs sapins embaumés, la cascade qui chante à leurs flancs, le soleil qui aime à se poser maim et soir à leur cime étincelante, et la brise qui caresse doucement leurs bruyères fleuries. ^

Je parcourus d'un bout à l'autre ce délicieux pays.

Le carrosse était à l'index; nous trottions pédestrement , et les montagnards nous servaient de guides.

Quand ils nous ramenaient bien fatigués de nos courses, nous mangions avec appétit le pain noir de la cabane et nous buvions le lait de leurs chèvres.

Mes compagnons de route ne me virent pas reculer, lorsqu'il s'agit de gravir les pics les plus ardus des Vosges, le Guebwiller et le ballon de Servance. Les petites villes de Saint-Dié , de Schirmeck, de Senonnes et de Raon-l'Étape déroulèrent à nos regards des panoramas sublimes j Gérardmer nous promena sur son lac. Plombières nous apparut tranquillement enfoui dans son gouffre, etRemiremont nous entoura d'un essaim de jolies chanoinesses, qui toutes étaient de la connaissance de la marquise et même du colonel, son fils.

Chaque fois que ce loup dévorant faisait un voyage dans les Vosges, il essayait de croquer quelques-unes des douces brebis du bercail ; mais il n'avait pu jusqu'alors y parvenir.

Si. la règle n'était pas rigoureuse chez les chanoinesses, la fierté

MAIUON DELORME

nobiliaire cl la gloire du nom sauvaieiil leur vertu du naufrage.

Décidément, ce gros IJassompierre ne respectait rien.

Lcschanoinesses nous firent un accueil adorable; les plus jeunes ressemblaient à 02 jolies colombes enfermées dans une volière, où elles avaient Iratefois la liberté de s'ébattre et de voltiger à l'aise. Quant aux vieilles, leur visage ne se montrait nullement refrogné, {quv tolérance était extrême.

Elles nous permirent de danser en plein chapitre.

Les frimas seuls purent nous chasser des Vosges et nous ramener à Mirecourt. Notre bonne marquise regagna son manoir, en nous faisant jurer qu'elle nous reverrait à l'apparition de la primevère.

Desbarreaux ne songeait pas à retourner à Paris. Les nouvelles n'étaient point rassurantes. Son père indigné cherchait à découvrir notre refuge, et nous étions mieux cachés en Lorraine que partout ailleurs. Nous nous y trouvions, du reste, dans un tel état de paix heureuse et de tranquillité parfaite, que nous n'eussions pas éprouvé la moindre répugnance à y dresser définitivement notre tente. Emmanuel, du moins, l'affirmait à notre hôte, et M. des Piliers s'empressa de prendre au sérieux ses protestations.

Nous fûmes très-étonnés de recevoir, deux mois après, des lettres-patentes nommant le chevalier de Ferrussac gouverneur de la citadelle de Mirecourt.

C'était un emploi presque entièrement honorifique , dont les appointements s'élevaient à huit mille livres

Desbarreaux ne parvenait déjàpas à dépenser son revenu. Il joignit cette somme à celles versées, à diverses reprises et sur ma demande, entre les mains de Pierre Fourrier, qui les distribuait aux pauvres, en ayant soin de leur faire connaître le nom du bienfaiteur.

L'hiver était,cette année-là, d'une rigueur excessive, et nous ne pouvions sortir de la citadelle sans être accompagnés des bénédictions que les malheureux, dont nous avions secouru l'indigence, répandaient sur notre passage.

Emmanuel se montrait doucement ému.

Déjà l'atmosphère vertueuse et chrétienne au sein de laquelle nous passions nos jours, exerçait sur son âme une très-visible influence.

Parfois, il me suivait le dimanche à l'église, et, s'il ne priait pas, il ne scandalisait personne.

AMOURS HISTORIQUES

Les beaux jours reparurent.

Nous allions , une fois la semaine , visiter Pierre à sa modeste cure de Mattaincourt.

Il logeait, le saint homme, entre quatre murailles nues, et la |)lus pauvre des cabanes avait un mobilier plus élégant que son presbytère.

C'était une chose admirable et touchante de voir la vénération dont ses ouailles lui donnaient constamment la preuve.

Desbarreaux paraissait goûter infiniment l'entretien du bon prêtre, et celui-ci, par prudence, n'avait pas encore abordé la moindre question religieuse. Il évitait de blesser les convictions d'Emmanuel, sachant que l'exemple prêche plus haut que la parole et croyant devoir attendre une circonstance favorable pour amener celui qu'il voulait convertir à demander de kii-même la semence évangélique.

Enfin Desbarreaux, qui semblait soutenir intérieurement une lutte violente, lui dit un jour :

— Vous avez dû le remarquer plus d'une fois, mon père, je suis très-peu chrétien; et je ne m'explique pas comment vous traitez en ami un homme qui ne professe aucune des croyances dont vous êtes le chaleureux défenseur.

— Jésus, répondit Fourrier, nous ordonne de chérir nos frères, et ne met pas d'exception à cette loi d'amour.

— Mais il est impossible d'accepter aucun de vos dogmes! s'écria Desbarreaux, Les sentiments religieux produisent, je l'avoue, des résultats sublimes, et vous en êtes un frappant exemple. Par malheur, si l'on veut remonter à la source première des choses, la raison s'indigne et se révolte.

— C'est vrai, mon fils; aussi le Christ a courbé la raison sous le joug de la foi.

— Le Christ! le Christ!... comment pourrais-je croire en lui puisque je ne crois pas en Dieu?

— Et pourquoi n'y croyez-vous pas, mon fils? demanda Pierre avec une extrême douceur.

— Je n admettrai jamais ce que je ne puis comprendre. Nous étions alors au milieu de la campagne.

Pierre avait l'habitude de nous reconduire par un petit sentiei qui tournait derrière les jardins du village et regagnait la route à quelque distance.

MAHION DKLOUME

11 lie lôpoiulil rien d'abord.

Mais se baissant vers les blés eu (leur, il clioisit une lige dont l'épi se t'orniait, l'arracha du sillon, <;l la montrant à Kintnunuel :

— Pouvez-vous comprendre, dit-il, comment un grain de blé, jeté sur la terre, germe, se dévelop|)e, s'élance en, verdure et forme celle belle planle giannnée (jui se dore sous le soleil, et, pour le i;rain dont elle reçoit naissance, en rend trente aux moissonneurs?

Emmanuel regarda le prêtre d'un air confus.

— Vous le voyez, mon fils, myslcre, n'est pas synonyme de néant , et, sous peine de mourir de faim, vous êtes forcé d'admettre ce que vous ne pouvez comprendre.

— Oui, sans doute, objecta Desbarreaux; mais ici j'ai le témoignage irrécusable des sens.

— Ailleurs, mon fils, vous avez le témoignage irrécusable de votre raison. Pour les vérités philosophiques, comme pour toutes les sciences, elle a des lois positives. De ce qui est, vous remontez à ce qui doit être; vous ne voyez pas Dieu, mais vous n'expliijuez rien sans lui. Et tenez, il y a quinze ou dix-huit mois à peine, j'adressais le même discours à un jeune homme de votre âge, qui était venu m'apporter des lettres de La Flèche, où se trouvent encore parmi les jésuites quelques-uns de mes anciens camarades de classe à l'université de Pont-à-Mousson. Ce jeune homme allait en Allemagne et s'appelait René Descartes.

— Attendez, dit Emmanuel, n'était-il pas militaire?

— Oui, mon fils.

— En ce cas, je l'ai vu l'an dernier chez Mydorge, riche conseiller au Châlelet, qui sacrifie sa place à ses goûts de géomètre et a dépensé déjà trois cent mille écus de sa fortune à fabriquer des verres de lunettes et des miroirs ardents. Mydorge conseillait à Descartes de quitter les armes pour la science ; mais autant que je puis me le rappeler, ce jeune homme était aussi incrédule.

— Il doutait, oui. répondit Pierre. Les doctrines philosophiques alors en honneur lui paraissaient aussi vides que ténébreuses. J'eus avec lui plusieurs entretiens, oii l'élévation de ses pensées et la profondeur de ses vues me frappaient à la fois d'admiration et de crainte. Je songeais aux dangers qui menaçaient un esprit aussi noble; je voulais empêcher l'impiété de le gagner à sa cause, et je m'efforçais d'éclairer ses doutes, en priant Dieu de venir au secours de mon ignorance. Nous nous promenions ensemble au

là

milieu de ces champs, sur ce même sentier. Je voyais le jeune aigle se débattre ; il s'irritait des entraves scolastiques et les brisait d un coup d'aile. Un soir, ayant réfléchi longtemps, le front penché vers le sol, Descartes leva soudain la tête, me regarda d'un air radieux et proféra ces mots, qui resplendissent, selon moi, comme le rayon le plus pur de la lumière :

« — Je pense, donc je suis!... je suis, donc Dieu est I » Desbarreaux eut un tressaillement indéfinissable.

— Vous avez raison, murmura-t-il, la vérité seule peut avoir cet éclat.

Nous arrivions au bord d'une fontaine que l'on voyait sourdre dans le creux d'un petit ravin, partant d'une forêt voisine et se prolongeant du côté de la route.

Pierre Fourrier ne nous conduisait jamais plus loin, notre voiture nous attendait à cinquante pas; il nous disait adieu, s'asseyait sous un vieil orme, et récitait ses heures au bruit de la fontaine, qui coulait entre les roseaux.

Le bon prêtre saisit la main d'Emmanuel.

— Vous le voyez, mon fils, déjà vous adoptez l'argument de René Descartes. Comme lui,vous êtes une de ces âmes d'élite, qui ne peuvent être longtemps incrédules. La haute philosophie mène droit à la religion, et, quelque chose me le dit, vous croirez bientôt.

Emmanuel resta sous l'impression de ces paroles du saint curé de Mattaincourt.

La lutte contre lui-même devint, à partir de ce moment, plus active et plus terrible. Des Piliers et moi, nous étions effrayés du changement de son caractère et de la sombre mélancolie à laquelle il semblait en proie. Souvent il passait des semaines entières, enfermé dans une bibliothèque, compulsant des livres de théologie, parcourant les œuvres des Pères de l'Église, tantôt écrivant des réfutations furibondes , et tantôt laissant déborder de sa plume des flots de poésie chrétienne.

Un jour, nous le voyions près de nous, calme, le front paisible et la bouche souriante, nous parlant avec respect des mystères sacrés, et, le lendemain, il nous apparaissait, l'œil hagard, le sarcasme aux lèvres, blasphémant le Christ et sa doctrine.

On eût dit que le roi du mal et l'ange des saintes croyances disputaient son cœur.

Pierre Fourrier s'empressa de lui montrer la croix du Saureur. Page 237.

Nous avions recours à Pierre Fourrier dans ces instants de dé-, lire. Parfois Emmanuel exalté le repoussait et lui tournait le dos, mais la patience de l'apôtre était inépuisable.

En nous quittant, il nous disait de sa voix douce et consolante :

— Laissez, ma fille, laissez agir la grâce, elle doit triompher.

J'étais moi-même en butte à d'étranges combats , j'aurais eu 30 30

si

honte d'avouer, non-seulement en public, mais encore en secret au tribunal de la pénitence, l'illégitimité de mes liens, et d'autre part, je n'osais presser Desbarreaux de les sanctifier au pied de rautel.

Devinant le résultat que j'attendais de sa conversion, il se fût révolté contre mon espoir, et tout aurait été perdu.

Je continuais à vivre dans le crime, et pourtant j'avais l'air d'être sincèrement religieuse, ce qui devenait un véritable supplice pour moi. Cette hypocrisie forcée me désolait; souvent je devais l'exagérer encore pour ne pas descendre jusqu'au sacrilège. Ainsi, pendant la quinzaine de Pâques, je m'enfermais, sous prétexte d'une retraite, à un couvent de Récollettes, situé hors de la ville, à quelque distance de la porte Saint-Nicolas. Lorsque j'en sortais, j'étais censée aux yeux de tous avoir rempli le devoir pascal.

Notre existence était devenue fort triste.

Depuis dix-huit mois déjà nous habitions la citadelle, sésjour humide et passablement lugubre.

Mes fenêtres donnaient sur une espèce de préau, où la garnison, composée de quatorze hommes, avait pleine licence de se coucher au soleil et de jouer au lansquenet ou à la drogue.

Ce dernier jeu , tout récemment importé d'Allemagne , avait chez nos arquebusiers un succès fort agaçant pour mes nerfs, et j'étais souvent obligée de prier M. le gouverneur d'imposer silence aux éclats de rire de ses troupes.

La cour de Lorraine venait de prendre le deuil ; le duc Henri était mort.

Des Piliers, choisi pour l'un de ses exécuteurs testamentaires, ne pouvait quitter Nancy jusqu'à nouvel ordre. Quant à la mère du colonel des Suisses, elle avait voulu revoir une dernière fois la capitale. Nous étions comme des abandonnés.

J'eus plus d'une fois envie de conseiller à Desbarreaux de nous enfuir soit en Italie, soit en Angleterre.

Mais l'espérance d'être épouse légitime eut le pouvoir de me retenir encore,

Je n'ai pas dit que M. et madame Grassin nous étaient arrivés depuis longtemps déjà. C'étaient nos seuls domestiques; ils nous servaient avec attachement et fidélité.

Thérèse n'avait point changé de caractère , elle se montrait toujours aussi folle. Son bavardage était ma seule distraction dans mes jours d'ennui.

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MAIUON DKLOHMl":

Eminanuc'l continuait ses éludes sérieuses. Son application perpétuelle le rendait vis-à-vis de moi très-peu aimable. H me traitait avec IVoideur; mais en revanche, il recevait parfaitement alors le curéd^ Mattaincourt, ce qui me parut un excellent augure de conversion prochaine.

Sur les enlrclailes, une épidémie '.errible éclata dans les environset gagna bientôt la ville.

Bon nombre des personnes attaquées mouraient dans les vingtquatre heures. Les cloches sonnaient peri)éluelloment le glas des morts, et l'on ne pouvait sortir sans rencontrer un cercueil.

Il serait impossible de peindre le dévouement surhumain, le zèle actif et la charité sans bornes, que déploya Pierre Fourrier dans ces terribles circonstances. Le fléau s'attaquait surtout aux classes pauvres. Emmanuel donna l'exemple aux gens aisés de la ville et versa des sommes considérables entre les mains de l'apôtre. On parvint ainsi à sauver l'existence de familles entières qui n'auraient pas eu le moindre secours.

J'avais supplié mon amant de quitter Mirecourt jusqu'à la disparition de l'épidémie; mais il me déclara que notre départ causerait une impression funeste et redoublerait l'effroi des populations.

Quelques jours après, il était victime de ce sentiment généreux.

Un matin, il ressentit les premières atteintes du fléau, et, le soir, il fut à toute extrémité.

Je n'oublierai de ma vie la scène qui se passa dans l'une des hautes chambres de la citadelle, aux derniers rayons d'une pâle journée d'hiver.

Il n'y eut d'abord que trois acteurs à cette scène : Emmanuel, étendu sur un lit, sans connaissance, l'œil morne et le visage livide ; sa malheureuse amante sanglotant avec désespoir, et Pierre Fourrier, debout, le crucifix à la main, épiant dans le regard du malade un éclair d'intelligence, afin de pouvoir lui parler de la mort et de Dieu.

Le médecin avait annoncé une crise décisive.

Emmanuel devait revenir à lui, soit pour éprouver un mieux sensible, soit pour tomber dans les dernières convulsions.

Quelques soupirs s'exhalèrent bientôt de la poitrine du malade ; sa figure s'anima d'une teinte fiévreuse. Il se dressa sur son séant avec lenteur, les yeux fixés sur le prêtre, et murmura d'une voix frémissante :

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— Il est donc vrai que je vais mourir?

— Oh! non, non! m'écriai-je au milieu de mes sanglots.

— Madame, il faut vous retirer, me dit le prêtre d'une voix émue.

— Laissez-la, dit Desbarreaux, elle doit tout entendre... Vous voulez me réconcilier avec le ciel... c'est impossible.

— Pourquoi, mon fils?

— Parce que je suis trop coupable... J'ai blasphémé Dieu, j'ai blasphémé son Christ^ j'ai blasphémé la Vierge et les saints.

— Alors, il faut que la prière succède au blasphème.

— Hélas! hélas! j'ai concouru d'une manière indigne à la perdition des âmes ! je m'endormais avec la débauche et je m'éveillais pour le scandale. Cette malheureuse enfant que vous voyez là, mon père, est une de mes victimes... Nous ne sommes point unis devant Dieu... je vous ai trompé, j'ai trompé tout le monde! ce n'est pas le chevalier de Ferrussac que vous avez devant vous... c'est Desbarreaux, l'impie ! Desbarreaux, l'athée ! je vous le répète, il n'y a pas de pardon pour moi...

— Mon fils, la miséricorde du Seigneur est infinie, le regret sincère efface tous les crimes.

— Le regret, oui..., mais la peur, non!... et dans ce moment terrible, c'est de la peur que j'éprouve.

Un frisson courait dans ses membres.

— Oh! pourtant, dit-il, je crois.... mais il est trop tard.

— Non, mon fils, non, je vous le jure.... ayez confiance en mes paroles.

Une larme tomba de la paupière de Desbarreaux; il joignit les mains et murmura :

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« Grand Dieu, tes jugements sont remplis d'équité. Toujours tu prends plaisir à nous être propice; Mais j'ai fait tant de mal que jamais ta bonté Ne me pardonnera sans blesser ta justice.

— Ah! dit le prêtre, je vous assure le pardon!... Vos joues se mouillent de larmes, et les larmes, c'est le repentir. Desbarreaux continua :

« Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice, Ton intérêt s'oppose à ma félicité, Et ta clémence même attend que je périsse...

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— Taisez-vous! taisez- vous I dit Pierre, vous retombez dans le blasphème.

Mais Desbarreaux ne l'entendait pas.

11 semblail s'entretenir avec un être surnaturel, dont la vue le glaçait d'épouvante. Son front ruisselait de sueur, ses mains tremblaient; il reprit d'une voix pleine d'angoisse :

« (Juiileiite loi) désir puisqu'il l'est glorieux;

Ofleiise-loi des pleurs qui coulent de mes yeux,

Tonne, frappe, il est temps; rends-moi guerre pour guerre!

— Mon fils!., au nom de votre salut...

« J'adore, en périssant, la raison qui t'aigrit...

Fourrier s'empressa de lui montrer la croix du Sauveur. Emmanuel hésita d'abord, mais bientôt il prit la sainte image et la colla contre ses lèvres, ajoutant avec un doux accent d'espérance :

« Mais dessus quel endroit tombera Ion tonnerre Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ*?»

— Bravo! bravo! dirent tout à coup plusieurs voix.

— Un sonnet magnifique!

— Ah bah! laissez donc, il ne vaut pas le diable!

— Et l'on prétend qu'il est malade, ce cher ami?.. Morbositas fugiat ante medicum... Voyons ce pouls?., diable! il est terriblement... poétique. N'importe, la crise a été salutaire. Je réponds de toi !

Il serait difficile de rendre la stupéfaction de Pierre Fourrier et la mienne, en voyant ainsi envahir la chambre dans ce moment solennel.

C'était le petit médecin Quillet qui venait de palper le bras de Desbarreaux.

En me retournant, je reconnus Théophile, et tandis que je regardais sa laide figure avec une sorte d'effroi, j'entendis ces mots prononcés à voix basse à mon oreille :

• C'est ce sonnet qui a conduit à la postérité le nom de Desbarreaux, et certed'autres écrivains s'immortalisent pour de moindres choses. Le sonnet est sublime et donne la plus haute idée de la poésie du siècle de Louis Xlll. CeAii qui a écrit ces admirable» vers est un homme de génie à coup sûr. Qu'importe la dimension de l'œuvre! On ne mesure pas à la toise les œuvres d'art. Le tout petit tableau d'Ezéchiel du Sanzio, qui est à Pitti, est cent fois plus grand qu'une fresque colossale de Lucca Giordano ou de Solimène. Méry.

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AMOURS HISTORIQUES

— Toujours ravissante!.. J'ai fait le voyage expréà pour vous, Marion. Voyant qu'il m'était impossible d'ernpècher votre bête noire de tomber ici comme une avalanche, j'ai voulu vous apporter un dédommagement par ma présence. Du reste,. je ne pouvais rester plus longtemps sans vous voir... J'engraissais d'ennui.

On a déjà deviné Bassompierre. Il s'empressa d'aller comme les deux autres serrer la main d'Emmanuel.

Celui-ci les contempla d'abord d'un air éperdu, et finit par s'évanouir de saisissement.

— Rassurez-vous, belle dame!... ce n'est rien, dit Quillet en réponse à mon cri d' effroi; je vous affirme de nouveau que la maladie cesse d'être menaçante.

— Vous entendez, monsieur? dit Théophile à Pierre Fourrier : nous avons besoin seulement du médecin du corps... l'âme ne réclame plus vos services. Corbleu ! vous étiez entrain de m'arranger. proprement mon élève, et j'arrive tout juste pour empêcher le plongeon!.. Serviteur, monsieur... nous n'aimons pas la calotte.

— Malheureux ! criai-je à Théophile, où prenez- vo-us une telle audace?

Il fut saisi de cette violente apostroplie, et répondit en bal< butiant :

— Mais il me semble, madame, que vous devez savoir mes opinions.

— Je sais que vous êtes un infâme ! . . Desbarreaux décidera qui de vous ou de moi devra sortir de cette demeure. En attendant, restez, mon père ! dis-je au saint prêtre : Dieu ne doit pas se retirer devant Satan.

— Ma fille, répondit Pierre, vous prenez ma défense avec trop d'énergie. Le serviteur du Christ apprend de son divin Maître à supporter l'outrage, et, malgré les injures qui peuvent m'attendre encore, je remplirai jusqu'au bout les devoirs de mon ministère.

Desbarreaux était toujours sans connaissance.

Pierre Fourrier s'approcha du lit, éleva son bras droit au-dessus du front du malade, et prononça les paroles divines qui dégagent l'homme de ses fautes et lui obtiennent le pardon.

Cela fait, il se retourna vers le misérable qui lui avait tenu de si outrageant*, discours,

— Mon fils, lui dit-il, par tout ce qu'il y a de plus sacré dans le ciel et sur la terre, je vous adjure de ne pas chercher à perdre

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M A RI ON DELOIIMK

de iioiiveaii cclU; àiiKi! vWc est rcvcmie (l'clIc-miMiio cl siiicùremciil A Dieu... Proinetlez-inoi de ne pas l'iiiviler à rentrer dans les voies du niensoii^^e.

— Ali ! ail !.. mais sans doute, parbleu 1 vous: pouvez y compter I s'écria Théophile en éclatant de rire.

Pierre Fourrier joignit douloureusement les mains, et regarda le ciel.

— Seigneur! Seigneur, murmura-t-il, soulîrirez-vous qu'on détruise votre ouvrage?

Il se dirigeait vers la porte.

Je m'agenouillai pour lui demander sa bénédiction ; il me la donna, l'œil humide, en disant :

— Pauvre femme ! je reviendrai savoir demain ^ le repentir est durable, et si je dois sanctifier des nœuds illégitimes par la consécration de l'autel.

Hélas ! il revint en effet ; mais l'entrée de la citadelle lui fut interdite .

Théophile l'emporta sur moi.

— Marion, me dit De«barreaux, vous avez outragé le meilleur de mes amis, et pourtant vous n'ignoriez pas le chagrin que devait me causer une pareille conduite. La maladie seule et l'affaiblissement de mes organes m'ont dicté les étranges paroles d'hier au soir... je les regrette vivement et j'en ai honte. On vient me prévenir que mon père est attaqué d'une maladie mortelle ; ma présence peut seule contribuer à lui rendre la santé. Dans trois jours, Quillet me l'affirme, je pourrai me permettre le voyage, et, dès ce soir, je vais envoyer ma démission au duc de Lorraine. Je gagnerai Paris à petites journées. Mais il est impossible, ma chère, que vous vous dirigiez avecmoiversla capitale. .. Ilfautabsolumentfeindre une séparation, sans quoije m'exposerais à être déshérité. D'autre part je regarde comme impossible un plus long séjour en ce pays :nos secrets ne tarderont pas à être divulgués. Vous allez donc partir aujourd'hui même et gagner l'Italie par la Franche-Comté, la Suisse et le royaume Lombard- Vénitien ; vous m'attendrez àFlorence, oti j'irai vous rejoindre aussitôt que j'aurai la liberté de le faire... Et maintenant, embrassez-moi, Marion .'Laissez là toutes cesplatitudes religieuses et ces ridicules projets de mariage. Restons fidèles à nos joyeux principes, à nos libres amours!

J'étais atterrée.

AMOURS HISTORIQUES

L'indig^^^^ioQ me suffoquait. Ma bouche ne trouva pas un mot à répondre, et je me contentai de protester par des larmes contre ce changement aussi odieux qu'imprévu.

— Bassompierre, me dit Emmanuel, m'a promis de vous accompagner jusqu'à Remiremont, d'où il vous mettra sur le chemin de Vesoul. Cela vous occasionnera un petit détour; mais vous aurez du moins une aimable société pour le commencement du voyage.

— Je n'en veux pas, de cette société! m'écriai-je. M. de Bassompierre est, à mes yeux, aussi méprisable que Théophile!

— Et comment cela, Marion?

— Le respect humam, cette lâcheté des lâchetés, l'a rendu muet, pendant que votre excellent ami prodiguait l'outrage au saint prêtre, pour lequel, il n'y a que très-peu d'instants encore, vous professiez un respect sincère.

Desbarreaux se troubla.

Mon indignation, il le vit bien, l'attaquait lui-même, ot le nom du colonel était là pour la forme.

— On croirait, me dit-il, que vous demandez une rupture? Mes larmes reprirent leur cours.

Hélas ! il fallait me taire et pleurer !

Desbarreaux m'annonça que nos domestiques me suivraient»

Il me fi t des adieux assez froids, puis je me retirai dans mon appartement pour vaquer avec Thérèse à mes préparatifs de route.

Bassompierre essaya de me voir; je fus impitoyable, et je défendis ma porte.

A midi je montais en voiture.

La nouvelle de mon départ s'était propagée dans Mirecourt. Tous les malheureux, dont nous avions secouru la détresse, pleuraient autour de ma berline et formaient pour moi mille souhaits de bonheur.

Pauvres excellentes gens 1 ils n'ont point appris sans doute le véritable nom de leur bienfaitrice. Je désire que ce livre ne leur tombe jamais entre les mains, pour que du moins il y ait un petit coin de la terre où des idées de scandale et de honte ne s'attachent pas à mon souvenir !

Thérèse était avec moi dans la berline. Son mari, tout couvert de fourrures, perchait sur le siège de derrière.

Je ne voulus passer ni par Épinal ni par Remiremont, dans la

MAIUON DELOIIME 241

Je ne pus m'empêcher de jeter un cri de surprise. Page 248.

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crainte de rencontrer sur ma route le colonel des Suisses. Ma colère contre lui n'avait rien de sérieux ; mais dans la disposition d'esprit où j'étais alors, sa gaieté perpétuelle ne m'aurait pas trouvée à l'unisson. Il se fût moqué de mes espérances de mariage, et je n'étais point encore d'humeur à plaisanter là-dessus.

Ne voulant pas lui paraître maussade, j'aimais beaucoup mieux être accusée de caprice.

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AMOURS HISTORIQUES

Je gagnai en ligne directe la petite ville de Bains, célèbre par ses eaux thermales. A quelques lieues de là je fus en Franche-Comté.

Ainsi qu'on a pu le voir, je n'étais pas d'un caractère à nourrir éternellement la tristesse. Bientôt ma femme de chambre m'amusa par ses joyeuses saillies et les remarques bizarres qu'elle jetait constamment dans nos entretiens.

Nous descendions dans une ville, Thérèse prétendait aussitôt que la population masculine de l'endroit s'éprenait en masse de ma personne. Elle m'en apportait la preuve sous la forme d'une innombrable quantité de billets doux, cachetés en soie verte, cette couleur hypocrite qui dit tout haut : Espérance^, et tout bas : Réalité.

A Vesoul, je reçus par écrit des propositions magnifiques d'un épais marchand de chevaux, passant pour deux fois millionnaire.

Il brûlait de galoper avec moi dans les plaines fleuries du sentiment.

A Gy, place forte assez importante, où je séjournai vingt-quatre heures, pour cause de réparations à ma voiture, un nommé Lebrun, procureur fiscal, m'envoya trois lettres coup sur coup.

Désespéré de ne point recevoir de réponse, il pénétra dans notre auberge et tomba suppliant à mes pieds.

C'était un garçon fort aimable. Il promettait ses grands dieux de me prendre pour femme. Je répondis, en riant, que j'y consentais, mais lorsque j'aurais atteint ma soixantième année. Il jura de m' attendre, et je le crus dès lors un peu fou.

Mais, à notre arrivée à Besançon, ce fut bien autre chose.

J'eus immédiatement à mes trousses une nuée d'écoliers. Leur hardiesse devenait inquiétante. Je serais repartie sur l'heure, s'il n'eût fallu faire viser mes passeports dans une ville qui n'appartenait point encore à la France. Beaucoup de ces morveux m'accompagnèrent à cheval, le lendemain, et plusieurs eurent l'audace de pousser jusqu'à Pontarlier.

C'est dire que les billets continuaient à pleuvoir d'une manière effrayante.

Décidément, c'était trop d'occupation, et je pris le parti de ne plus les lire jusqu'à nouvel ordre. Je n'étais pas fâchée, d'ailleurs, de conserver quelques cachets vierges, afin de les offrir plus tard

Desbarreaux, et de lui montrer jusqu'à quel point je poussais la constance et la vertu.

J'enfermai scrupuleusement les poulets dans une petite cassette Elle se trouva remplie qyand nous arrivâmes à Genève.

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MAllION DELOUME

Parmi les idées folles de Thérèse, il y en avait une approcliant de l'absurde. Ne pr6leiidail-elle pas (jue, depuis les confins de la Lorraine, une berline de voyage suivait la nôtre. En elTet, elle rae montra plusieurs fois une voiture courant à un quart de lieue derrière nous; mais rien ne prouvait que la chaise de la veillf; fûl celle du lendemain. ,Ie finis par envoyer promener ma soubrette a vec ses songes creux.

Desbarreaux, ayant calculé le temps nécessaire à sa convalescence et au voyage de Paris, avait décidé que j'aurais de ses nouvelles, un mois environ après nos adieux, c'est-à-dire à mon entrée dans les États Sardes.

Je traversai la Franche-Comté beaucoup plus vite qu'il ne le pensait.

Arrivant à Genève le 2 mars, et ne devant recevoir une lettre que le 1 5 à Aoste, je résolus de me reposer huit ou dix jours dans la première ville, avant de songer à franchir les défilés des Alpes, d'autant plus qu'on s'entretenait d'un bandit fameux très-occupé pour le moment à dévaliser les voyageurs dans la vallée de Chamouny.

Thérèse, allant à la recherche, découvrit bientôt un petit logement sur les bords du lac, où je passai toute une semaine à contempler ces belles eaux bleues, les sites admirables d'alentour e les pics gigantesques des Alpes, le Mont-Blanc surtout, qu'on voyait se dresser au loin dans les profondeurs de l'horizon.

Les amoureux se décidaient enfin à me laisser en repos.

Je reçus un seul billet pendant notre station à Genève. Il me fut jeté du lac, juste la veille de notre départ pour Aoste, et voici comment.

La température devenait assez douce. J'ouvrais quelquefois ma fenêtre, afin de jouir de la beauté du paysage. Moitié distraite, moitié rêveuse, je prenais mon théorbe, et je laissais courir mes doigts sur les cordes sonores. Ce soir-là, je chantais, en regardant tantôt les flots du lac, tantôt les nuages qui couraient au ciel; jV coûtais avec délices l'écho reproduiie les gammes éclatantes et les notes perlées de ma voix, lorsqu'au milieu de ma mélodie je distinguai tout à coup un léger bruit de rames, et le billet en question fut déposé sur ma fenêtre par un personnage vêtu d'un costume de pêcheur.

Il me salua, néanmoins, très- noblement et disparut.

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AMOURS HISTORIQUES

Ce nouveau papier rejoignit les autres clans la cassette. Or, je la trouvai bien remplie, et je résolus de lire, le lendemain, quelquesunes de ces belles déclarations d'amour : c'était un moyen de me désennuyer pendant la route et de faire place à celles qui pourraient survenir.

On pensait généralement que la troupe de bandits, traquée par

les soldats du comté de Vaud, avait cherché refuge du côté de la

Souabe. Désormais, — on me l'affirma, du moins, — les chemins d;:-

venaientsûrs.

Je quittai Genève par une matinée très-froide; le vent avait tourné pendant la nuit et soufflait du Mont-Blanc.

Notre berline côtoya d'abord les rives du lac.

Un quantité d'oiseaux du Nord rasaient la surface des eaux ; le héron, grave et silencieux, se tenait sur ses longues pattes au sommet d'un roc solitaire, tandis qu'une troupe d'oies sauvages rompaient l'alignement qu'elles avaient gardé dans la nue et faisaient une halte dans les roseaux.

Je m'étais mise à la portière pour voir ces voyageurs emplumés retournant, à l'approche des beaux jours, dans leur lointaine patrie

Mais la brise était glaciale, et je me retirai presque aussitôt, recommandant à Grassin d'activer le postillon et de payer généreusement les guides.

Ayant une fois donné ces ordres, je m'entourai d'une pehsse de satin rose, je fourrai mes mains dans les pochettes soyeuses, et je me blottis sur les coussins avec la petite moue hérissée d'une alouette surprise par les frimas.

— Voyons, Thérèse, tu vas me lire un peu de ma correspondance.

Mais Thérèse ne répondit pa».

Elle venait de s'endormir sous une infinité de hardes entassées sur elle, et portait autour du front je ne sais quel morceau d'étoffe arrangé en forme de turban, qui lui donnait un air passablement comique ; on eût dit une odalisque en retraite ou quelque marchande à la toilette exilée de la rue Quincampoix.

Du reste, elle dormait de grand cœur ; je me fis un scrupule de la réveiller.

J'ouvris la cassette et je pris au hasard le premier papier qui me tomba sous la main. C'était un pli sans prétention, cacheté tout

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MAIUON DELOIlMFi;

simplement h la houp'^eoise, el dans le(|uel j(3 Irouvai ces mois, tracés tl'nne écriture iine et élégante :

« Pensez-vous, ma belle, que Desbarreaux vous aime toujours? m

La lettre était datée de Ponlarlier.

Quel(|u'un, sans doute, m'ayant reconnue dans celte dernière ville, aui'a trouvé plaisant de m'intiiguer par celte pbrase bizarre. J'aperçus un autre billet de la même écriture, et ie l'ouvris précipitamment.

11 était d'un style aussi laconique .

« Non, ma chère, il ne vous aime plus, je vous dirai bientôt pourquoi. »

Je versai la cassette sur mes genoux et je cherchai une troisième lettre avec une agitation fébrile ; je n'en trouvai pas.

Quel pouvait être ce singulier correspondant? L'un de ses bdlets portait la date de Pontarlier, et l'autre celle de Saint-Claude, ville à dix-huit lieues de la première; nous l'avions traversée avant d'arriver à Genève.

Il me suivait donc? Était-ce un homme? était-ce une femme?

Je ne comprenais pas un mot à cette aventure.

Tout à coup je me souvins de la berline de Thérèse. Abaissant aussitôt les glaces, je me penchai pour regarder derrière nous sur la route.

Eiïectivement j une chaise suivait la nôtre, et, cette fois, il me sembla la recoimaître pour celle que j'avais aperçue déjà. Mais alors on s'était arrêté à Genève, pendant toute la semaine que nous y avions passée? On savait au juste le jour et l'heure de nos départs?

Ceci prenait la tournure d'un logogriphe.

Je résolus d'attendre que la mystérieuse berlme jugeât à propos de nous montrer son maître, et je décachetai plusieurs autres lettres de la cassette.

Il y en avait de fort amusantes.

Un diplomate de boudoir annonçait qu'il était chargé de recruter une maîtresse pour le prince de Monaco.

« Déjà, me disait-il, j'ai parcouru l'Italie, la Prusse et une partie de la France ; je n'ai rencontré nulle part, mademoiselle, d'aussi beaux yeux que les vôtres. Si vous voulez traiter des conditions, je suis à vos ordres. »

Il me donnait une adresse à Gex

Dans une autre ville, située sur la frontière suisse, j'avais fait

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une autre conquête fort honorable.

Un boyard russe, signant Alexis Pétrozawodsk , me déclarait que les neiges du septentrion n'empêchaient pas son cœur d'être un foyer d'amour.

« Sur le point de retourner à Moscou, il verrait, disait-il, avec plaisir que je consentisse à le suivre pour aller régner sur trois mille neuf cent vingt-huit serfs, qu'il possédait en toute propriété, sans compter les femmes, les enfants et les vieillards. »

M. Pétrozawodsk me faisait surtout une description attrayantede sa maison de campagne... en Sibérie.

Je riais de tout mon cœur, et je pensais que la berline en question pouvait bien être occupée par un de ces deux originaux.

Tout à coup, en poursuivant mon examen, et après avoir rompu le cachet d'une nouvelle lettre, je jetai un cri d'épouvante.

Thérèse fut réveillée en sursaut.

— Miséricorde! qu'y a-t-il ? murmura-t-elle, en voyant ma pâleur.

Je n'eus pas la force de lui répondre, la parole expirait sur mes lèvres. Je lui tendis le papier et j'indiquai du doigt la signature,

— MarcUnterwald ! s'écria-t-elle, devenant très-pâle à son tour.

— Oui, ce chef de brigands...

— Dont on nous parlait à Genève.

— La terreur de la Suisse. . .

— Nous sommes perdues!

Elle prit la lettre et en fit la lecture d'une voix tremblante :

« Je me trouverai demain sur la route que suivra la jolie chanteuse de la maison du lac, afin de lui présenter mes hommages et de lui demander une grâce, qu'elle ne me refusera pas, je l'espère.

« Marc Unterwald. »

— Une grâce, bonté du ciel ! s'écria Thérèse ; c'est la bourse ou la vie qu'il nous demandera, le misérable!

— Demain, balbutiai-je, tu comprends?... c'est aujourd'hui.

— Grand Dieu! mais il faut rebrousser chemin! S'élançant aussitôt à la portière, elle cria de toutes ses forces :

— Retournons, madame le veut!... Cinquante louis, si nous rentrons dans une heure à Genève !

Mais, au moment où le postillon se mettait en devoir de faire tourner bride à ses chevaux, une voix impérieuse lui intima l'ordre de rester en place, et vingt arquebuses le couchèrent en joue.

De|)uis un iiislaiil, noire voitur<; se trouvait engagée dans les gorges des montagnes. Une sombre forêt de sapins bordait les deux côtés de la route, et le biuil d'une cascade, tombant avec fracas dans un ravin décent pieds de profondeur, couvrait nos cris.

Un cavalier de haute taille, monté sur un superbe alezan moreau, s'approcha de la portière et me salua fort galamment.

Je reconnus le faux pêcheur du batelet, mais sous un costume beaucoup plus riche.

C'était Marc Unterwald lui-mome, le redoutable bandit que toute la police des cantons helvétiques traquait sans résultat depuis deux ans.

Il portait un chapeau de feutre gris, sous les bords duquel descendait en boucles sa chevelure noire. Une royale, qu'il laissait croître très-longue, tombait en pointe sur son col de dentelles. Il avait les mams parfaitement gantées , et ses bottes à récuyère étaient vernies avec beaucoup de soin.

Sans un lourd witchoura de zibeline jeté par-dessus son justaucorps, et une ceinture de buffle soulienant des pistolets à deux coups, Unterwald aurait pu se présenter avec avantage à un ba! du Louvre.

Sur un signe de leur chef, deux bandits abaissèrent le marchepied de la berline. Quatre autres approchèrent une espèce de chaise à porteurs, soigneusement garnie de peaux de daims.

Marc Unterwald nous invita poliment à descendre.

— Vous le voyez, me dit-il, je suis exact au rendez-vous, et je vous sais gré de ne m'avoir point marqué de défiance. Votre postillon seul est la cause de ce déploiement de forces je ne voulais pas qu'il vous enlevât à mon admiration.

— Mais enfin, monsieur, qu'exigez-vous? demandai- je, toute frissonnante de peur.

— Dieu me préserve de rien exiger, belle dame ! Je me borne à vous prier de vouloir bien me rendre une courte visite dans mes domaines. Comme la route qui vous y conduirait serait impraticable pour votre voiture, j'ai eu soin de vous procurer un autre mode de transport.

Il désignait la chaise à porteurs prête à nous recevoir.

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— Monsieur, lui dis-je, un peu rassurée par son exquise politesse, votre prière est trop bien appuyée par les arquebuses de vos soldats... Je n'ose vous refuser.

— Bas les armes! cria-t-il d'une voix de tonnerre, et tâchons d'avoir le pied ferme à la descente du ravm

Marc Unterwald achevait à peine ces paroles, qu'on entendit un claquement de fouet rapide, auquel se joignait le fracas d'un vigoureux attelage, lancé à triple galop.

Notre mystérieuse berline arrivait avec la rapidité d'une flèche.

Elle s'arrêta brusquement sur le lieu de la scène.

L'homme qui était dans l'intérieur ouvrit la portière d'un coup de pied furibond, sauta sur la route, mit l'épée à la main et chargea les bandits avec vigueur en criant :

— Ne vous laissez pas entraîner, Marion, tenez ferme; je viendrai bien à bout de ces chiens-là. . . . Tue, morbleu ! ... tue !

C'était Bassompierre.

Malgré l'eiTroi dont j'étais saisie depuis un instant, je ne pus m'empêcher de jeter un cri de surprise.

— Vous connaissez cet homme ? demanda Marc Unterwald.

— Ah! le malheureux! m'écriai-je, il va se faire massacrer!... Seul contre vingt... Sauvez-le, je vous en conjure! c'est... c'est mon mari, le chevaher de Ferrussac!

— L'attendiez-vous donc, madame?

— Non, monsieur, non... il devait me rejoindre à Florence.

— Entourez l'agresseur ! cria Marc de sa voix éclatante, et désarmez-le, sans lui faire de mal : vous me répondrez de la moindre égratignure.

Mais Bassompierre attaquait avec l'impétuosité d'un lion. Il coucha trois bandits sur la route, et les autres eurent une peine infinie à se garantir de son épée.

Enfin, on la lui arracha.

— Peste î monsieur, dit le chef, vous avez le bras rude ! voici trois de mes meilleurs soldats fort maltraités. Votre connaissance me coûte cher, et vous devez vous estimer heureux d'être l'époux de madame.

Je portai bien vite un doigt sur mes lèvres. Bassompierre aperçut le signe et répondit au brigand sur un ton fort naturel :

— Vous êtes, monsieur, d'une galanterie assez peu commune

ôi

MAHION DEI.OFIMK

Mnrc Uiiterwald plia Je Rcnou. Page 2S4.

chez les personnes de votre métier. J'aime à croire que vous voudrez bien fixer au plus vite la rançon de ma femme et la mienne. Faites-nous accompagner à Genève par un de vos soldats : j'y connais assez de monde pour obtenir l'argent nécessaire, et votre messager reviendra sain et sauf... je vous en donne ma parole

d'honneur.

— jSous rè^'lerons cela plus tard, dit Unterwaid, pari

— Mais, monsieur! cria Bassompierre.

— Mais , interrompit le chef, ai-je manqué jusqu'ici à votre égard de générosité ou de savoir-vivre? Ce domestique nous suivra, continua-t-il, en montrant Grassin à ses hommes. Pour les voitures, placez-les jusqu'à nouvel ordre sous l'abri de la Roche-Noire, et brûlez la cervelle à celui des postillons qui tenterait de fuir.

A ces mots, il donna le signal du départ.

La chaise où j'étais avec ma femme de chambre, soulevée par quatre vigoureux bandits, prit les devants et s'enfonça dans le plus sombre sentier du bois.

Je ne savais plus ce que je devais craindre ou espérer.

Ces événements aussi étranges qu'imprévus, le billet du chef, la brusquerie de l'attaque, la présence subite de Bassompierre, son courage à nous défendre, mon idée de me faire passer pour sa femme, le cliquetis des épées, les plaintes des bandits étendus sur la route, la politesse d'Unterwald d'une part et ses ordres sévères de l'autre, tout cela s'agitait dans mon cerveau comme les tourbillons bizarres qui passent au milieu des songes.

— Hélas ! ma pauvre maîtresse, c'en est fait de nous ! s'écria Thérèse.

Je ne lui répondis pas, car je venais d'entrevoir une chose effrayante.

Après quelques détours sinueux au travers des sapins, le sentier longeait le bord du torrent, et nous étions en quelque sorte suspendues sur un gouffre sans fond, dans lequel se précipitait l'énorme masse d'eau de la cascade. Elle bondissait, écumante et furieuse, de rochers en rochers, entraînant çà et là dans sa chute [es pins de la montagne.

Je me jetai violemment en arrière et je fermai les yeux, recommandant mon âme au ciel.

Enfin le sentier suivi par les porteurs s'écarta du gouffre. Il entrèrent sous la voûte d' une caverne.

Les sanglots de Thérèse parvinrent alors aux oreilles d'Unterwald, qui avait voulu guider lui-même Bassompierre dans la descente périlleuse.

Il fit allumer des torches, s'approcha de la chaise et s'informa sur un ton de bonté parfaite de la cause du désespoir de ma femme de chambre.

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MAhKiN DIlLOlt.MK

Puis, s'adiossant à moi :

— Ma cliarFuaiifc visKcnsc, dit-il, nu; pardoimcra Siiiis doiiln la frai II le (jircllc vi(!iit dï'prouver, si je lui al'liriiie qu'il u'e.vislu pas d'aulic chemin pour arriver ici... Du reste, je veillais à sa sûreté.

— Oui , pardieu , Marioii ! ainsi (|u'à la mienne , ajouta Bassompierre en s'approcliant à son tour.

Il saisit mes deux mains et les couvrit de caresses.

— Nous ne sommes donc exposés à aucune espèce de péril , colonel?

— Maréchal, s'il vous plaît, ma chère! me dit-il à voix basse. Vous n'êtes plus au courant des nouvelles de la cour, on voit cela. Le roi m'a donné le bâton, voici bientôt six mois. Eh! corbleu! si j'avais toujours le commandement des Suisses, je ne serais pas libre de couiir après vous sur les grandes routes, méchante... et de me faire happer, continua-t-il à haute voix, par le brigand le plus poli, le plus aimable et le plus honnête homme qui se puisse voir.

Il ôta son feutre et s'inclina devant Unterwald. Ce dernier lui rendit son salut avec grâce. On devinait que Bassompierre avait reçu, pendantle trajet, des explications satisfaisantes. J'étais stupéfaite.

Pendant ce temps-là, notre chaise marchait toujours.

— Nous arrivons, cria le chef... Eh bien, qu'en dites- vous, madame... suis-je plus mal logé qu'un autre?

Un merveilleux spectacle s'offrait à nos regards.

Nous nous trouvions dans une grotte, dont les parois étaient tapissées d'une espèce de granit, à facettes transparentes, se dressant en colonnes, descendant en stalactites et formant une multitude d'arabesques capricieuses. Des flambeaux, allumés de distance en distance, faisaient étinceler ces murs de diamant et les pendentifs d'une voûte, qu'on eût dit formée tout entière d'un globe gigantesque de cristal.

J'étais descendue de la chaise.

Marc Unterwald m'offrit la main et me conduisit au fond de la grotte, où s'élevait une estrade recouverte d'une tapisserie de l'Inde.

Là j'aperçusun fort joli costume de Suissesse avec mon théorbe.

Par un tîrdre mystérieux, cet instrument avait été tiré de nos bagages, et, sur un léger pupitre d'ivoire, était la musique d'une

AMOURS HISTORIQURS

romance que je me souvenais d'avoir chantùe à ma fenêtre de la maison du lac.

— Madame, dit le chef, en m'offrant pour siège un fauteuil de velours cramoisi, à franges d'or, jadis à cette même place était assise une créature céleste, un ange à qui je voulais rendre une position brillante, quittée pour me suivre. Je lui cachais mon indigne métier, comme vous pouvez le croire.

Il baissa la voix à ces derniers mots, afin de ne pas être entendu des personnages de sa troupe. Puis il reprit avec un accent d'émotion profonde :

— Mais le ciel m'a privé de ma compagne, de mon ange d'amour. Elle est morte, voici deux ans, dans cette retraite inaccessible, où je la dérobais à tous les yeux. Son père, président des assemblées fédérales et calviniste féroce, m'avait fait mettre au ban des cantons; il ne me pardonnait pas d'aimer sa fille et de vouloir rester fidèle aux croyances de mes ancêtres. Tous mes biens furent saisis; mais j'emportai dans ma fuite un doux et charmant trésor, h'ène voulut partager le malheur du pauvre exilé. Je fis serment de lui rendre une fortune royale. On m'avait dépouillé, je me crus en droit de dépouiller les autres. Hélas! mon rêve s'éteignit au souffle de la mort ! et je n'ai plus la force d'abandonner ces lieux, qui me rappellent tant de souvenirs. Je continue ma carrière de rapines et de violences, ayant toujours au cœur l'image de celle que j'ai perdue. Comme vous, madame, elle avait une voix céleste... et jugez de ma surprise, quand, l'autre soir, arrivant de Lausanne à Genève, par le lac, afin de répandre la fausse nouvelle de mon départ pour la Souabe et nous délivrer de certaines poursuites inquiétantes, il me sembla reconnaître la voix d'Irène et sa romance favorite. C'étaient les mêmes intonations suaves et limpides. Je m'approche de votre fenêtre. . . ô stupeur ! . . . . est-ce Irène que je retrouve?... voilà sa taille, ses traits, sa bouche divine, ses grands yeux noirs!.. L'émotion me foudroya; je tombai sans connaissance au fond du bateletqui m'avait amené de Lausanne.

En écoutant ce bizarre discours du chef des bandits, je tournai plusieurs fois les yeux du côté de Bassompierre. Il me fit signe que la chose était sérieuse.

— En vérité, dis-je à Unterwald, cette ressemblance est frappante à ce point, monsieur?

— Oui, me répondit-il en soupirant. Je repris mes sens, vous

MAIUON DKLOKMK

aviez «Tispani. Dos lors, mu seule pensée lut de vous revoir et mon uni(iue <lésir de vous entendre de nouveau. Je sus que vous voyagiez avec deux domesliques. I^endant votre séjour à Genève, j'épiai constamment votre a[)parilion à la fenêtre; j'étais souvent

)ien pW'ttde vous,aufond démon balelel, vous écoulant clianler... mais vous ne redisiez [)Ius ma romance chérie, et pourtant j'aurais donné tout au monde pour me retrouver de nouveau sous l'empire d'une illusion délicieuse. 11 me vint un projet dans l'es-

)rit.Vous deviez partir pour Aoste, et je résolus de vous demander une faveur. Le cas était difficile, je ne voulais pas vous adresser verbalement cette demande. Il eût fallu trahir mon incognito, et vous pouviez me perdre dans le premier moment d'elîroi causé par ma révélation. Mieux valait vous écrire. Je choisis ce dernier moyen, persuadé que de toutes manières j'atteindrais mon but. En effet, pour gagner Aoste, on dait nécessairement franchir les défilés de la montagne. Ou ma lettre vous semblait suspecte, et vous traversiez les lieux avec une escorte... alors je livrais bataille et j'avais la gloire de vous conquérir ; ou vous deviniez qu'en vous prévenant de la sorte, je ne pouvais avoir aucun dessein perfide... et, je l'avoue, madame, vous ne m'avez pas surpris en arrivant seule; j'attendais de votre part cette preuve de noble et délicate confiance.

Je n'eus garde de lui dire combien je méritais peu le compliment.

— Mais quel est, monsieur, le service auquel vous semblez attacher tant de prix?

11 me contempla d'un air pénétré. Je vis une larme au bord de .sa paupière.

— Vous avez la voix, et les traits d'Irène, me dit-il. Si vous consentiez à revêtir sa robe et à chanter sa romance, ici, dans cette grotte, vous me rendriez pour un instant l'ange de mes rêves; l'illusion serait complète, et je vous devrais, madame, un rapide, mais enivrant bonheur.

— Qu'il en soit comme vous le désirez, lui dis-je avec mon plus doux sourire.

Après mes angoisses à l'attaque de ma chaise et à la descente du ravin, je me trouvais agréablement surprise de ce dénoûment si simple et si imprévu.

Je me mis aussitôt en mesure d'exaucer les vœux du sentimental bandit.

AMOURS HISTORIQUES

Marc Unterwald me laissa sur l'estrade avec Thérèse et fit un signe à ses hommes.

Deux rideaux de damais glissèrent sur une tringle fixée à la voûte, et je me trouvai dans une espèce de chamhre séparée, où, ma soubrette aidant, j'eus bientôt passé la robe d'ïiène et tous les accessoires du costume helvétique.

Une glace m'assura que ce costume n'ôtait rien à mes charmes, et je ne pus me dispenser de croire à son témoignage.

Les rideaux s'écartèrent à la fin de cette toilette.

Marc Unterwald plia le genou, comme s'il eût vu descendre près de lui quelque apparition céleste, et sa troupe jeta des clameurs d'enthousiasme.

Décidément, j'avais avec l'ancienne reine de la caverne une complète ressemblance.

Je me plaçai dans le fauteuil.

Thérèse m'apporta le théorbe, et je déployai les ressources les plus brillantes de mon gosier pour chanter la romance favorite, dont, fort heureusement pour mes lecteurs, je ne me rappelle aujourd'hui que la première strophe :

La rose se livre à Zéphire, La douce colombe au ramier ; L'onde amoureusement soupire Sous la rame du balelier. Or, la fleur, la colombe et l'onde Me donnent des leçons d'amour.

Et pourtant ma mère me gronde Quand je veux aimer à mon tour!

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Les autres stroplies étaient du même goût et du même style, ce qui n'empêcha pas Marc Unterwald de fondre en larmes et de se précipiter vers moi, quand j'eus fini déchanter.

— Irène! s'écria-t-il, Irène, je te retrouve!... c'est toi!... lu as quitté les anges pour venir consoler ma misère et me rendre mes beaux jours!... Oh! reste avec moi, ne nous séparons plus!

Tout en me tenant ce langage, il se livrait à des transports de délire et me pressait dans ses bras avec un sans-gêne de bandit fort inquiétant.

— Monsieur, lui dis-je à voix basse, vous poussez un peu loin Tillusion, ce me semble... vous devriez ménager davantage la présence de mon mari.

Le brigand se passa la main sur le front et parut sortir d'un rêve.

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— C'esl vi;ii... paiiloimcz-inoil Vous m'avez rendu lou d'ivresse et de buidicur... Mais vous êtes venue, coiifiaiile eu ma loyauté, je ne vous en ferai point rei)enln-.

il alla dierclier su*- !a (aide im éciin ma<^nifi(jiic et me jiria de l'accepter, en souvenir de cette erdrevne.

J'hésitais à recevoir ce préserd de la main d'un homme qui exploilail les grandes routes. Unterwald devina ma répugnance et me dilsm- un ton su[)pliant :

— Oh! prenez-le, je vous en conjure!... il appaitenait à ma mère... C'est un déhris de ma fortune primitive; je le possédais avant que de pénibles circonstances et l'injustice de mes com|)a- Iriotes m'eussent réduit à faire le métier de brigand.

Il n'y avait plus moyen de refuser.

L'écrin contenait des pierreries pour une somme de cent mille livres. Unterwald montrait la générosité d'un prince.

Pendant tout cela, Bassompierre avait cru sage de s'astreindre à un rôle muet. Le chef le remercia de n'avoir point mis obstacle à ma complaisance et nous fit asseoir à une collation splendide, qu'on venait de nous servir comme par magie.

Les fées n'eussent pas été plus royalement hospitalières.

Unterwald fit les honneurs de sa table avec l'aisance et le tor distingué d'un homme du monde, et le nouveau maréchal eut son entrain et sa verve habituels.

iMais le gros traiti-e me joua un tour que j'aurais dû prévoir.

11 me récompensa singulièrement d'avoir sauvé sa poitrine des épées qui la menaçaient.

Vers la fin du repas, le chef de la troupe lui glissa quelques mots à l'oreille et dit ensuite, à haute voix, en se tournant de mon côté :

— Belle dame, vous serez, j'espère, assez aimable pour retarder jusqu'à demain votre départ?

— Oh! monsieur, lui répondis-je, c'est de toute impossibilité!

— Pourquoi cela? fit Bassompierre, avec un aplomb digne d'une meilleure cause. Il y a dans cotte caverne un enfoncement très-pittoresque, fermé par une porte solide, et où se trouve un lit, que le capitaine met galamment à notre disposition. D'ailleurs, l'accueil aimable de notre hôte nous fait un devoir de ne pas résister à son désir.

Bassompierre souriait d'un air vamqueur, et le chef me dit :

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— Vous n'avez plus d'objection.

— Pardonnez-moi, monsieur. Le courrier de Pans arrive demain à Aoste^ où il faut que je me rende au plus vite, car il doit me remettre des nouvelles importantes, et mon mari lui-même sait parfaitement combien je m'intéresse à ces nouvelles.

— Alors, vous nous restez si je trouve un moyen de vous faire apporter ici votre correspondance?

— Est-ce donc possible?

— Très-possible, répondit Unterwald, en tirant sa montre. Il fit signe à l'un de ses lieutenants, qui se hâta d'accourir.

— Tu vois, lui dit-il, il est midi... Le courrier de France doit bientôt traverser la forêt. Prends cinq hommes résolus et fais-toi livrer toutes les dépêches destinées à madame de Ferrussac... Va!

— Mais, dis-je à Unterwald, je ne sais trop jusqu'à quel point ma conscience peut s'arranger d'une pareille galanterie.

— C'est juste, madame... aussi, je recommande expressément . de ne pas toucher à un cheveu du courrier, de ne retirer de la malle que les lettres à votre adresse et d'en payer le port... Va donc, dit-il au heu tenant, et reviens au plus vite!

J'étais prise.

Bassompierre jubilait.

— A merveille! dis-je au chef d'un air un peu piqué; vous avez toutes sortes de moyens infaillibles d'empêcher un refus. Je vous demande seulement la permission de parler quelques minutes à mon mari.

Entrahiant aussitôt Bassompierre hors de la grotte, j'allai me promener avec lui au bord du ravin profond, dans lequel mugissait le torrent. Les rayons du soleil avaient chassé le fr^aid, et les hauts sapins balançaient au-dessus de nous leur cime chevelue.

— Voyons, monsieur, lui dis-je, vous ne pouvez décemment prolonger davantage une très-spirituelle, mais très- impossible plaisanterie.

— Pourquoi non? me répondit-il. Une femme de votre jugement ne prête jamais à une chose plus de sérieux qu'elle n'en doit avoir.

— Mais, colonel...

— Mais, charmante, ne vous plaît- il pas de me donner mon nouveau titre, et m'allez-vous traiter comme un maréchal d'antichambre? J'ai gagné loyalement le bâton en Gascogne, au siège de Royan, ma chère, et sous les yeux du roi.

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Va des hommes d'Uuterwald vint à moi. Page 2G1

— Votre valeur passée, monsieur, ne justifie point votre conduite présente, et je ne suis pas d'humeur à me laisser prendre d'assaut comme une ville calviniste... entendez-vous bien, maréchal?

— Je n'ai jamais dit, Marion, que vous fussiez une place forte.

— Impertinent ! m'écriai-je, en lui donnant avec assez de rudesse de mon éventail sur les doigts^

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AMOURS HISTORIQUES

Il m'embrassa pour la peine.

— Voyons, ma chère, repnt-il, est-ce convenu, oui ou non, que je remplirai les intermèdes?

— Mais jusqu'alors il n'y a pas, monsieur, de premier acte lerminé.

— Pardonnez-moi.... Vous avez dû recevoir pendant la route deux petites lettres fort significatives. La première, si j'ai bon souvenir, était ainsi conçue :

« Pensez-vous que Desbarreaux vous aime encore? »

— Ah ! ah ! c'était vous, monsieur, qui me posiez des énigmes?

— Oui, ma chère. Le lendemain de votre départ de Mirecourt, au lieu d'aller à Remiremont rendre visite à mes belles chanoinesses , j'ai suivi la même route que vous. J'avais d'excellentes raisons pour me dissimuler provisoirement à vos yeux et pour vous écrire sous le voile de l'anonyme. Quant à ma seconde lettre, elle contenait cette phrase :

« Tl ne vous aime plus, et je vous dirai bientôt pourquoi. »

— Fort bien... Parlez alors, je vous écoute.

— Croyez-vous, Marion, qu'un homme vraiment amoureux permette à sa maîtresse de voyager seule, et l'expose de gaieté de cœur aux adorations inévitables que ses charmes doivent lui attirer dans un trajet de cent lieues?

— Mais si la séparation a été rigoureusement nécessaire?

— Voilà justement ce qui n'est pas, Marion.

— Je serais enchantée d'en avoir la preuve.

— Deux mots vont suffire. Pourquoi jadis avez-vous quitté Paris? parce que madame de Saint-Évremond vous menaçait du couvent. Desbarreaux avait en outre la Bastille en perspective, n'est-il pas vrai?

— Oui, colonel.

— Maréchal, je vous prie.

— Vous n'êtes pas indulgent, monsieur, pour les vieilles habitudes.

— Je le serai pour les vôtres, à condition que vous me laisserez reprendre les miennes.

— Non pas. . . Continuez, maréchal ! je me souviendrai du bàlon.

— Pouvez-vous traiter aussi durement un homme qui soutfre pour vous la captivité chez les bandits !

— Captivité que vous tenez à prolonger, monsieur.

MA Kl ON DKLOIlMt:

loi)

— Je i'avouc.

— A la boune lieurc, daignez poursuivre.

— Oui, raisonnons vite et raisonnons hinn î Votre marraine, à cette époque, jouissait de toutes les facultés possibles d'exécuter sa menaœ. Luynes était au pouvoir. Amie intime de la ducliesse, madame de Saiut-Évremond n'avait qu'un signe à faire, et l'on vous coilVait de la guimpe , et l'on jetait I'>mmanuel sous les verrous.

— C'est très-juste, maréchal.

— Mais aujourd'hui, votre chère marraine n'aurait plus le même pouvoir. Luynes a jugé convenable d'aller rejoindre ses aïeux .

— "Vraiment? cette pauvre duchesse est veuve?

— Elle ne s'en plaint pas. M. de Chevreuse, dit la chronique, était depuis longtemps en mesure de pouvoir la consoler d'une manière efficace. Ils sont à présent mariés ensemble. Au reste, c'était un pauvre sire que le cher défunt ! Le roi seul l'avait en estime profonde, les nullités sympathisent. Il nomma Luynes connétable, et ce grand homme, pour reconnaître cette haute faveur et convaincre ses ennemis de son mérite guerrier, s'empressa d'aller se faire battre à plate couture sous les remparts de Montauban. Il mourut dans un village du Quercy, les uns disent d'une fièvre maligne, les autres d'une victoire rentrée. Quoi qu'il en soit, Richelieu lui succède... et Richelieu conserve de votre apparition devant la reine-mère un fort agréable souvenir; Richelieu tient énormément à vous rendre lui-même le fameux éventail. En un mot, il vous protégerait envers et contre tous... Hein? voyez-vous arriver ma conséquence?

— Mais Desbarreaux ignorait tout cela, murmurai -je avec trouble.

— Non, ma chère, non... Je lui apportais moi-même une lettre de Saint-Sorlin, dans laquelle il y avait des détails fort explicites.

— Et comment, monsieur, ne m'avez-vous rien dit de ces choses?

— Lors de notre arrivée. Desbarreaux était mourant ; ce n'éiait guère la peine d'entamer une confidence.

— Mais le lendemain?

— Le lendemain, vous m'avez fermé votre porte et puis il

faut tout vous dire : Emmanuel venait de me recommander expressément de garder le silence. Théophile l'exhortait à rompre; la

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