‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 12 sur 39 · OT · texte numérisé non relu

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AMOURS HISTOfUQURS

Du reste, ces sortes d'intermèdes n'arrivaient qu'à la suite d'entretiens graves et de discussions pleines d'esprit, d'urbanité, de politesse et de savoir-vivre. Madame de Rambouillet agaçait les Fous lorsque le cercle avait besoin de se reposer des questions sérieuses. Elle les rappelait à l'ordre, s'ils risquaient intempestivement quelque sottise.

Parmi les femmes de distinction, reçues à cette époque à l'hôtel, je citerai d'abord la belle madame de Chevreuse.

Elle s'échappait des salons de la reine aussi souvent que le lui permettaient les bienséances, non qu'elle fût moins attachée à Anne d'Autriche; mais elle était, comme bien d'autres, curieuse de voir des réunions prêtes à éclipser celles du Louvre, où l'on n'osait jamais rire devant Louis XIII , face toujours sombre, et devant Richelieu, face déjà sinistre.

Après notre ancienne connétable de Luynes, et en suivant pour l'ordre des charmes une progression décroissante, venaient mademoiselle d'Arquenay, gentille abbesse de Saint-Étiennede Reims; la comtesse de Maure, originale finie, qui ne voyageait qu'aux flambeaux, et mademoiselle Aurore de Bourbon, dont Voiture disait ; « Je désire que cette Aurore soit suivie d'une multitude de beaux jours, tous exempts de nuages, tous aussi clairs et aussi sereins que son visage et son esprit. »

En continuant de descendre cette échelle de beauté, on rencontrait mademoiselle de Montmorency, pour laquelle Henri IV avait poussé de nombreux soupirs. Elle ne le cachait point; mais elle ajoutait bien vite que la chose avait eu lieu peu de jours avant la mort du roi , et au moment oii elle achevait sa quatorzième année.

Mademoiselle de Montmorency passait pour être dans les meilleurs termes avec le ministre. Elle s'en défendait comme une lionno, et disait de lui beaucoup de mal, afin de persuader les mcrédules.

Venaient ensuite mademoiselle de Saint-Yon avec de fort beaux yeux et de vilaines dents, et mademoiselle de Senneterre avec de fort belles dents et de vilains yeux.

La marquise de Sablé, excellente femme , se trouvait juste sur le premier échelon de la laideur, ce qui ne l'empêchait pas d'aimer d'amour tendre le duc de Montmorency.

Mais il la fuyait comme la peste.

Sur le second échelon perchait la jeune baronne de Panât, sur

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fcî troisième, h vieille Charlotte desUrsiiis, sur le (juatrièmcel dernier, madame de CaiigiiaFi.

C'était la plus laide et la plus méchante.

Elle poursuivait d(^ railleries acerbes ce pauvre Vaugelas. N'avaitil pas eu la sottise de se charger de l'éducation des enfants de la dame? Or, l'un des nohies élèves était sourd et muet de naissance, et l'autre affreusement bègue, en sorte que les définitions les plus claires du grammairien ne parvenaient p«s à faire prononcer la moindre syllabe à ces deux idoles du Psalmiste.

Voilà quels étaient les principaux personnages du cercle de la marquise, au moment où, guidée par Voiture, je franchissais le seuil de l'illustre demeure, qui est, si je puis m'exprimer de la sorte, la personnification la plus exacte de mon siècle.

L'extérieur de l'hôtel n'a rien qui le dislingue des édifices d^alentour ; c'est une façade rougeâtre assez insignifiante au coup d'œil. La porte cochère, en imitation de stalactites, offre néanmoins un cachet remarquable. De chaque côté de celte porte, une gigantesque statue de femme, drapée à l'antique, relève d'une main le coin de son voile, et de l'autre, indique l'entrée du vestibule.

Au-dessus de ces nymphes hospitalières, des lions couchés tiennent entre leurs griffes l'écusson de la famille.

On entre. Tout alors devient majestueux.

Madame de Rambouillet, dont la science en architecture attaque hardiment les niaiseries de la routine, a voulu présider elle-même aux travaux d'embellissement de son hôtel. Une double rangée de colonnes doriques supporte le vestibule. Des fresques splendides s'élancent des frises et courent tout autour de la voûte. Là, c'est Ganymède emporté par un aigle aux ailes vibrantes. Ici, des satyres cueillent des raisins et les expriment dans la coupe d'une multitude de petits amours qui s'enivrent. Plus loin, des dryades sommeillent sous les roseaux d'un fleuve, que viennent écarter indiscrètement nombre de faunes, au sourire lubrique, au front Cornu.

Les appartements de réception se trouvent au rez-de-chaussée. On y pénètre par une succession de cabinets, de salles et d'antichambres, conduisant au grand salon.

Pour décorer cette pièce, la marquise a fait appel à toutes les ressources d'un luxe inouï jusqu'à cette époque. Les murailles sont tendues de velours violet, encadré dans des borduies brochées d'or, et Rubens, appelé d'Anvers pair Marie de Médicis pour orner le

palais du Luxembourg, a daigné mettre également ses illustres pinceaux au service de madame de Rambouillet.

U a peint au plafond l'enlèvement d'Amphitrite par Neptune.

On voit la fille de Nérée se débattre entre les mains puissantes du roi des mers. L'onde s'agite, les chevaux marins emportent le char, que suit un cortège de tritons, sonnant de la trompe, et les compagnes de la déesse s'en retournent, pleurant, sur la croupe verdâtre d'un dauphin.

Des corniches en larges feuilles d'acanthe dorées entourent cette magnifique page du grand maître.

Les meubles sont en rapport avec le grandiose des décorations, etçà et là, devant les fauteuils, s'étalent de légers pupitres à clairevoie, destinés à soutenir le manuscrit des lecteurs.

Sur la haute cheminée de marbre, deux sphinx accroupis portent une urne d'albâtre. Au-dessus est un tableau, évidemment placé là pour obéir à des exigences de cour et protester que les réunions de la marquise n'ont rien de séditieux et d'inquiétant pour le pouvoir.

Ce tableau représente la Renommée couronnant Louis XIII, en présence de Minerve et de la Justice, qui paraissent, il faut le dire, très-satisfaites de ce couronnement.

Deux immenses fenêtres donnant sur les jardins s'ouvrent datis toute la hauteur de la pièce et laissent voir, à gauche, une aile du logis de madame de Saint-Évremond, à droite, l'hôtel de Chevreuse, et en face, les Quinze -Vingts, dont les noires murailles sont cachées en partie par les vertes charmilles et l'ombrage des tilleuls.

A la suite du grand salon, deux autres moins vastes s'ouvrent ou se ferment suivant l'affluence du monde, et l'on pénètre enfin dans le tabernacle intime, dans cette chambre bleue célébrée par tous les poètes du jour.

Ce fut là que m'introduisit Voiture, après m'avoir fait traverser les trois salons, envahis par une foule immense.

11 referma la porte en matelas de soie au nez des curieux qui essayaient de glisser un regard dans le sanctuaire.

Mon cœur battait avec force. J'étais vraiment très-émue de me voir, moi chétive, en présence de l'imposant cénacle.

Je n'aperçus rien d'abord.

Un nuage voila mcs yeux; j'allais avoir une sorte de défaillance,

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Vous aurez ma visite à mon retour d'Italie. Page 33a

quand je me sentis attirer tout à coup par une petite main douce. On me baisa sur les deux joues, on me fit asseoir, le nuage disparut, et je vis madame de Chevreuse, un doigt sur ses lèvres, m'invitant au silence.

L'un des personnages présents venait de commencer une lecture.

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Mon saisissement se calma; 5'approclial de mes lèvres celle des mains de la bonne duchesse qui tenait encore la mienne, et je vis, en levant les yeux, une dame, à l'air digne et grave, qui me saluait de l'éventail.

C'était la marquise.

J'allais me lever pour répondre à sa politesse; mais elle me fit signe de rester en place, me sourit gracieusement et reporta les yeux sur le lecteur.

Voiture était allé prendre un siège dans le voisinage de Julie d'Angennes, assise auprès de sa mère.

Personne ne fit plus attention à moi. J'examinai le tabernacle. On avait raison de nommer cette chambre la chambre bleue. Le plafond, peint d'azur, se trouvait semé de petites étoiles d'or, scintillant aux flambeaux et n'imitant pas trop mal leurs sœurs du firmament. La tapisserie était de velours bleu ainsi que les rideaux de la chaste alcôve *.

Tout dans cette pièce respirait un bonheur calme, une vertu sans contrainte, une paix éternelle et dégagée de nuages.

Vers le fond de l'alcôve, au-dessus du chevet éblouissant de blancheur, on voyait le portrait de la marquise entouré d'un médaillon d'or. Le lit avait la forme d'une espèce de conque marine, supportée par des pieds de griffons. Une statue de l'Hymen et une statue de la Décence, penchées au bord de cette couche gracieuse, en tenaient les rideaux soulevés en dôi ae.

Madame de Rambouillet avait fait venir ce modèle de Rome, remplaçant ainsi pour la première fois ces grands lits à baldaquin, surchargés de plumets ridicules, et qui, fermés, ressemblaient à des sépulcres.

Un peintre français, alors en Italie, s'était chargé de cet envoi, en y joignant une Suzanne au bain, qu'on apercevait dans la ruelle. Seulement, il avait habillé les deux vieillards à la façon du jour, et c'était faire remonter les modes actuelles à une antiquité bien haute.

Les barbons amoureux ressemblaient à Villarceaux el à Rosecroix.

Sauf cet anachronisme, la peinture ne manquait pas de mérite, et Rubens en avait fait l'éloge. L'auteur de cette Suzanne

' La chambre bleue était la chambre à coucher de iiiadame de Rambouillet; voilà pourquoi les inlimes, seuls, y pénétraient {Note de l'éditeur.)

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s'appelait lN)ussiii. (le doit être le inèiiic «loiil le talent s'est (lév(,'l()pj)é (l'uiie manière si merveilleuse et qui est aujourd'liui peintre du roi.

Dans la lui'llc, large, commode et où l'on pouvait circuler à l'aise, on voyait quatre autres tableaux plus petits, récemment exécutés par un tout jeune liomine de beaucoup d'espérance.

Aussi la marquise riionorait-clle de sa piotection spéciale. 11 avait seize ans à peine et se nommait Pierre Mignard.

Ces quatre toiles trahissaient, au premier coup d'œil, une grande inexpérience de pinceau. Néanmoins, elles offraient un giand charme de composition et une fraîcheur de coloris parfaite. Celaient les Quatre Saisons, sujet assez banal, mais sous lequel se voilait une délicieuse allégorie.

D'abord on voyait une vierge timide cueillir des lis et des roses dans une corbeille éclatante, tenue par l'Amour. Le petit dieu lorgnait la jeune fille en dessous et semblait dire :

« Espère! »

Le second tableau représentait la vierge, devenue femme, et se [)romenaiît à l'ombre des grands chênes. Elle souriait à la lecture d'une lettre. L'Amour tenait son parasol, gambadait joyeusement levant elle et se retournait à demi, lui disant du regard :

« Sois heureuse ! »

Sur la troisième toile, la femme avait le front voilé. L'Amour la contemplait d'un air ému, pressait du raisin dans une coupe et lui disait :

« Oublie ! »

Enfin le quatrième tableau montrait la femme debout, le visage entièrement recouvert d'un voile et se chauffant devant un grand feu. L'Amour était encore auprès d'elle, mais il grelottait luimême, penchait tristement la tête... et ne disait plus rien.

Voiture donnait quelquefois des conseils à Pierre Mignard ; le jeune artiste rendait les idées du poëte avec infiniment de bonheur.

On comptait, ce soir-là, douze personnes dans le sanctuaire.

Les femmes étaient : la marquise, sa fille Julie, madame dé Chevreuse, l'abbesse de Saint-Étienne et moi.

En fait d'hommes, le premier que j'aperçus fut Chapelain, essayant de dissimuler derrière la balustrade dorée de l'alcôve le cotillon de sa sœur et les mèches indescriptibles de sa perruque. Le pauvre garçon avait la mine d'un hibou, forcé de tenir compa-

gnie à une troupe brillante d'oiseaux des tropiques. A côté de lui se trouvaient le prince de Gondé, MM. de Montmorency, de Talleyrand et le jeune prince de Marsillac dont je surpris les grands yeux rêveurs attachés sur moi.

J'ai déjà dit que Voiture avait pris place aux côtés de Julie d' Angennes.

11 ne semblait pas trop malheureux, du moins en apparence, des conditions imposées à sa défaite.

Le douzième personnage était Conrart, lisant au milieu de l'attention génrérale, non pas un poëme ou quelque chapitre de roman, mais une espèce de Code de la toilette, des usages et des bienséances, formulé sur les opinions bien arrêtées du cénacle.

On devait le communiquer, le soir même, à la foule réunie à l'hôtel.

D'Angennes était resté dans les salons pour en faire les honneurs, et sa femme, entraînant quelques intimes, avait voulu revoir une dernière fois le Code, avant de lui donner force de loi par une lecture pubhque.

Je me demandai quelle était la part de Chapelain dans ce recueil, et en quoi le cher homme pouvait servir à la réforme de la toilette et à la propagation des belles manières . Comme il me fut impossible de trouver une réponse satisfaisante, j'écoutai quelquesuns des arrêts solennels du Code, afin d'en tirer profit.

Le premier qui frappa mon oreille amena sur mes joues une vive rougeur.

Il était ainsi conçu :

« Les femmes de qualité, sentes, ont le droit de porter le velours, le satin et le damas. »

Je jetai des regards furtifs autour de moi, car j'avais une robe de satin d'une grande magnificence. Mais personne n'eut l'air de remarquer mon embarras. La comtesse m'avait épargné d'un seul coup bien des humiliations, en laissant croire que je m'appelais mademoiselle de l'Orme. Elle n'osait point détromper sans doute ceux qu'elle entretenait jadis dans cette erreur, et je continuais d'usurper aux yeux de tous des titres de noblesse.

Valentin Conrart poursuivit sa lecture : « Quant aux bourgeoises, elles ne peuvent légalement porter que le taffetas et les autres petites étoffes de soie. »

Le mot légalement me parut superbe.

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« Chez un homme, coiitiriiia le lecteur, il est de la plus stricte hiensôuncc d'ajuster la couleur de sou chapeau avec celle de son justaucorps, et la nuance de sa perru(|ue avec celle de ses bottes. »

Un léger sourire d'irouie parut sur toutes les lèvres, et les yeux (lu noble aréopage se tournèrent du côté de Chapelain.

— Là! là! dit madame de Hambouillel, vous siivez que mon poëte est incorrigible... Je lui ai donné des dispenses.

Son poète! elle rapf)elait son poëte!

« Quant aux femmes, reprit Conrart, après ce court incident, elles doivent ajuster les nœuds de pierreries avec les dentelles, el la grandeur de l'éventail avec l'ampleur de la robe. Une dame peut recevoir dans la ruelle de son lit, permettre à ses intimes d'y déjeuner, d'y goûter, d'y faire la lecture et même d'y jouer la comédie. Elle embrasse les autres dames, en les recevant, et doit toujours être gantée, si ce n'est à table.

« Un homme se dégante la main droite et la porte jusqu'au parquet, lorsqu'il s'incline pour saluer. La politesse veut qu'on ôte son chapeau, même en traversant une salle déserte. S'il y a du monde, on entre nu-téte... »

— A propos, interrompit la marquise, avez-vous rédigé quelque article au sujet de ces affreux bonnets de nuit?

— Mais, madame, dit Conrart, il est impossible de les proscrire.

— Et pourquoi cela, monsieur?

— Tout le monde en fait usage.

— Vous pourriez me donner une raison meilleure : je ne reconnais pas là Yotre logique rigoureuse et votre sens habituel.

— Souffrez, noble dame, que je vous présente une simple observation, dit en s'inclinant le prince de Gondé.

— Parlez, monseigneur.

— On fait une loi pour que le peuple s'y soumette. Mieux vaudrait s'abstenir, si elle ne devait trouver que des récalcitrants; or, l'article en question en rencontrera beaucoup.

— Vous le premier, peut-être?

— Ah ! marquise ! vous me placez entre un mensonge et un défaut de galanterie... ce n'est pas généreux,

— Quel est votre avis sur la question, monsieur le duc? demanda la marquise de Rambouillet à Montmorency.

— Je trouve, madame, le bonnet de nuit fort commode.

— Allons, c'est une révolte ouverte ! cria la petite abbesse. Il

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faut les soumettre, marquise, il le faut ne rendons parles

armes !

— Mais, cousine, dit Montmorency à la belle religieuse, vous devriez, ce me semble, nous prêcher la paix et non la discorde. D'ailleurs, l'affaire dont il s'agit vous touche peu, et vous êtes.. l)ar état, fort désintéressée dans la question.

— Cela vous prouve, mon cousin, que je ne suis pas égoïste 1 répliqua l'abbesse avec une vivacité charmante.

On appîaudit à cette réponse.

— Cousine, dit le duc, saluant avec grâce, malheur à ceux qui veulent engager avec vous une bataille d'esprit, toujours ils son! vaincus.

— Revenons à la question, s'il vous plaît, reprit la marquise, et sachons un peu l'avis de M. de Talleyi-and?

— Veuillez demander avant tout celui des dames ; j'ai l'habitude de me conformer à leur opinion, dit Chalais, en désignant madame de Chevreuse.

Celle-ci s'inclina.

— Mon Dieu, dit-elle, je me récuse.

— Vous n'en avez pas le droit! s'écria l'abbesse; il faut déclarer si vous êtes pour ou contre.

— Eh bien, quand je repose auprès d'un époux, je passe

volontiers sur le costume.

— C'est un tort. Je regrette de vous entendre parler de la sorte, dit sérieusement madame de Rambouillet. Il est toujours fâcheux pour un homme de paraître ridicule aux regards de la femme qu'il aime, et le bonnet de nuit, je continue de le soutenir, est une sotte coiffure. Mais puisque ces messieurs la trouvent commode, puisqu'ils résistent, n'en parlons plus... Ils sont trop punis de la garder.

La marquise fit signe à Conrart de poursuivre.

Plusieurs articles furent discutés avec chaleur, mais toujours sur un ton rempli de pohtesse et de convenance.

Une fois le Code revêtu de l'approbation générale, madame de Rambouillet quitta son siège et vint me baiser affectueusement au front.

— Pardonnez-moi, ma chère enfant, dit-elle. Vous avez cru, n'est-ce pas, me voir manquer la première à l'une des lois qu( fOus venez d'entendre? mais c'est en vertu d'une autre loi, qui nous défend d'interrompre ici les discussions et les lectures.

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MA m ON DELOUMK

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Je lui cxi»rimai vivement combien j'étais fièrc de son accueil el lie riioiineur insigne d'avoir pénétré dans le cénacle.

— Vous devez me remercier aussi, dit à demi-voix madame do Clievreusc; votre marraine vous avait fait, en ces lieux, une réputation détestable. Quand Voiture a parlé de vous, tous les dragons de vertu, dont l'Iiôtel abonde, jetaient les hauts cris. Alors, j'ai jugé convenable d'intervenir, et je me suis portée garante de votre sagesse.

Elle ajouta tout à fait à voix basse :

— Il a fallu recourir à quelques légers mensonges ; mais vous me le pardonnez, j'espère?

Je devins écarlate.

— Allons, allons, me dit-elle gaiement, ne vous montrez pas si honteuse! J'ai toutes sortes de motifs pour l'indulgence.

Madame de Rambouillet s'était retournée vers le jeune homme aux yeux bleus, qui m'avait tant lorgnée pendant qu'on lisait le Code.

— Je vous offre ce cavalier, me dit-elle, en échange de Voiture, car je retiens un instant messieurs les poètes et je veux leur commander quelques vers pour ma prochaine surprise. Vous y jouerez un rôle, chère enfant : Marsillac vous expliquera cela... Soyez discrète !

Henri de Talleyrand donnait la main à la duchesse ; Montmorency prenait celle de sa cousine, ei Julie d'Angennes était au bras lie Condé. Nous sortîmes ûu sanctuaire pour regagner les salons, laissant avec la marquise Chapelain, Conrart et mon introducteui dans ce magnifique séjour.

La foule était en émoi.

On se pressait autour d'un personnage qui venait d'entrer et devant lequel se confondait en révérences profondes le maître de la maison.

C'était l'ambassadeur d'Angleterre.

Arrivé depuis cinq ou six jours à peine pour négocier le mariage de Charles l*^, son maître, avec Henriette de France, Buckingham recevait partout l'accueil le plus flatteur, et l'hôtel avait pour la première fois la visite du noble lord. Il me sembla trèsgrand , très-bien mis, très-bel homme et très-fat.

Je lui jetai un simple coup d'oeil en passant, car mon petit prince de Marsillac, tout rouge et tout confus d'abord, avait quitté

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AMOURS HISTORIQUES

graduellement son air timide et me racontait avec beaucoup de feu comme quoi, dans la surprise de madame de Rambouillet, il devait remplir le rôle de Paris et moi celui de Vénus.

Une sorte d'attraction me portait vers ce jeune homme; sa douce voix retentissait à mon oreille comme une musique délicieuse. Je l'enivrais de mes plus doux sourires, je lui lançais en dessous mes regards les plus assassins.

Bientôt il fut incendié des pieds à la tête, et d'une façon si alarmante que je dus songer à l'éteindre.

Je lui fis comprendre que son émotion se trahissait aux yeux de la foule, que le moment était mal choisi , et comme il demeurait place Royale, je lui promis de le remmener dans mon carrosse.

Cette promesse lui rendit ses transports, et je vis le moment où il allait, en plein salon, tomber à mes pieds.

Tout à coup quelqu'un me dit à l'oreille :

— Voilà, Marion, une chose que je ne puis souffrir... mon amour-propre s'en offense... je me vengerai!

On reprit à haute voix :

— Gare à vous, monsieur de Marsillac ! les attraits de mademoiselle de rOrme vous rendent infidèle à la jeune protégée de la marquise... vous savez? celte jolie blonde, arrivée tout récemment de Touraine, et dont vous êtes... vous me l'avez dit! éperdument amoureux. On assure qu'elle est un peu malade, ce soir, et cette indisposition , je le vois, lui fait beaucoup de tort dans votre souvenir.

Ces paroles étaient prononcées par Voiture.

Revenu dans les salons, il avait surpris quelques phrases de notre entretien.

Nous ayant lancé ce trait perfide, il s'éclipsa vivement.

— Monsieur, dis -je à Marsillac sur un ton piqué, vous m'expliquerez, j'aime à le croire, ce beau mystère d'amour?

— Oh! s'écria-t-il, je vousjure...

— Silence! lui dis-je tout bas et presque avec effroi. J'apercevais Bassompierre. Il était assis à l'écart sous l'embrasure de l'une des hautes fenêtres du salon.

Vingt fois déjà nous avions dû passer devant lui. Peut-être avaitil entendu lui-même notre conversation imprudente, et je me reprochais amèrement ma folle conduite.

Néanmoins, le maréchal vint à moi d'un air dégagé.

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Il fut bientôt près de nous et reçut notre offrande. Page 343.

Son œil était riant comme d'habitude, et sa physionomie n'avait rien perdu de son cachet de bienveillance. Seulement, je crus m'apercevoir que sa bouche, lorsqu'il m'adressa la parole, était agitée d'une sorte de contraction nerveuse.

— Je ne m'attendais pas au plaisir de vous rencontrer ici, me dit-il, en portant le bout de mes doigts gantés à ses lèvres. Buc-

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kingham tout a l'heure, quand nous avons quitté le Louvre, m'a prié de l'introduire à l'hôtel, et j'allais me rendre chez vous, iMarion, pour vous adresser un adieu rapide, car je ne puis échapper à mon ambassade. Me voyant disposé à esquiver ses ordres, le cardinal a froncé le sourcil, et j'aime encore mieux avoir sur ma tète le ciel de Naples que les voûtes de la Bastille. Je pars demain, ma chère... Puissiez-vous goûter en mon absence toutes sortes de joies et de bonheurs !

Sa voix tremblait d'émotion.

Je m'emparai vivement de son bras, et je fis signe à mon jeune cavalier de m'at tendre auprès de la fenêtre.

— Maréchal, dis-je à Bassorapierre, vous ne partez pas demain, je ne puis le croire.

— C'est un fort beau garçon que le prince de Marsillac ! me répondit-il, comme s'il n'eût pas entendu mes paroles. Vous devez être fière d'une telle conquête?

— Mais, mon ami...

— Mais je ne vous fais point de reproches... Soyez franche, Marion, vous l'aimez?

— Pouvez-vous me tenir un pareil discours! Il y a tout au plus une heure que je connais ce jeune homme.

— Allons, ne vous troublez pas... Suis-je un despote? ai-je manifesté jamais l'intenl-ion de mettre votre cœur en charte privée?.. Vous êtes libre, parfaitement libre.

— Ohl maréchal 1

— Rappelez -vous nos conditions... Je reste votre meilleur ami. Vous m'avez été fidèle beaucoup plus longtemps que je ne l'espérais.

— C'est très-humiliant ce que vous me dites là, monsieur.

— Oh I je vous l'affirme, il est loin de ma pensée de vous faire la moindre peine I Je suis ému, c'est possible... mais votre souvenir me sera toujours précieux. Restons dans les termes d'un engagement loyal, auquel vous n'êtes pas plus que moi capable de manquer. Je vous répète ce qu? je vous ai déjà dit : « Soyez belle, soyez enviée, soyez heureuse I Et si vous rencontrez votre vieil ami à quelque détour du chemin, ne lui refusez pas une branche de myrte et un baiser I . . »

Une larme mouilla ma paupière.

— Vous partez donc... sérieusement, maréchal?

MAUION DKI.OIIMK

— Je purs, me r(Sponflit-il.

El coinine mous nous étions ia|)|tiocli6s de Li leuètre, il ajouta .

— Vous aurez ma première visite à mon retour d'Jtalie.

— Mais quand reviendre/.-vous?

— Quand il plaira au ciwdinal... et à Dieu, Mariun! lime salua gravement et dis[»aiul.

Après le (l<'j)art de Bussonipiene, j'eus l)es(jiii de iaire un Viofent eiïort sur moi-môme pour ne pas éclater en sanglots devani tout ce monde.

Je me trouvais odieuse.

Il me vint à l'esprit de rudoyer Marsillac, qui ne s'apercevait de rien et voulait reprendre la conversation où nous l'avions laissée.

Par bonheur pour lui , mesdames de Rambouillet et de Chevreuse, accompagnées de Valentin Conrart et de Henri de Talleyrand, vinrent s'asseoir dans notre voisinage.

— Nous sommes au grand complet, dit la marquise au lecteur du Code : demandez le silence et rendez nos oracles.

Valentin se mit en mesure d'obéir.

Charles d'Angennes invita poliment les causeurs à se taire , et chacun prit place sur les fauteuils et les banquettes.

Le plus religieux silence s'établit bientôt dans le salon.

Vers le milieu de la lecture , madame de Rambouillet avisa un fort bel enfant de quatre ans qui courait et gambadait d'un bout à l'autre de la pièce, occasionnant aux auditeurs des distractions nombreuses.

— Allez-vous finir, petit lutin, lui dit-elle à voix basse, en Fattirant sur ses genoux. Je ne vous reconnais plus, vous qui aimez ordinairement à entendre lire.

— Oui, répondit-il, quand ce sont des vers ou des comédies... mais aujourd'hui c'est ennuyeux !

— Voyez-vous cela, dit la marquise:

L'enfant tourna vers moi sa petite ligure pleine de malice.

— N'est-il pas vrai, madame? ajouta-t-il, en me demandant mon approbation.

Je ne pus m'empêcher de sourire, et je me penchai pour caresser ies boucles brunes et soyeuses de sa chevelure.

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AMOURS HISTORIQUES

— C'est le fils de mon tapissier, me dit la marquise à l'oreille. Lorsque son père vient réparer ou changer les meubles, il nous l'amène quelquefois, et nous le gardons des soirées entières. Il nous amuse par ses saillies pétulantes et son intelligence précoce.

Tout à coup, l'enfant, dont les yeux se dirigeaient vers l'entrée du salon, battit joyeusement des mains et s'écria :

— Le fou Dubois ! le fou Dubois I

— Chut!.. Ohl le petit garnement! dit la marquise.

On riait de tous côtés.

Il fallut remettre à plus tard la fin de la lecture. Le capucin avait franchi le seuil et commençait gravement sa quête, sans paraître offusqué le moins du monde de l'épithète accolée à son nom par l'enfant.

Un domestique passait, la marquise lui dit :

— Poquelin doit être à l'office. Rendez-lui ce petit bonhomme... Il n'a pas été sage et mérite le fouet.

— Ohl dit l'enfant, joignant ses petites mains, je consens à être fouetté, madame... mais laissez-moi voir le fou!

Marsillac, la duchesse de Chevreuse et moi, nous intercédâmes pour le coupable.

Il obtint sa grâce, monta sur mes genoui et m'embrassa, disant qu'il me trouvait belle.

Puis il se mit à regarder curieusement le capucin.

Celui-ci tendait à la ronde une mauvaise bourse de cuir, où pleuvaient les pièces d'or. Il fut bientôt près de nous et reçut notre offrande.

La quête avait été bonne.

Le révérend fourra la .bourse au fond de sa besace et dit à la

marquise.

— Eh donc?., ne nous apprendrez-vous rien de notre excellent père Joseph?

— Mais, répondit en souriant madame de Rambouillet, il se porte à merveille et s'exempte de toutes sortes d'austérités.

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— I^ pauvre homme 1 «lit Dubois, en prenant un air de componction beale.

— Pcstel ajouta Chalais, il a du cKîdit, savez-vous? Les plus grands personnaj^es de la cour ont soin de lui rendre visite.

Dubois croisa les bras sur sa poitrine, leva les yeux au ciel et iDurmura du plus profond de son cœur :

'— Le pauvre homme I

ft^ — Ce n'est pas tout, dit à son tour madame de Chevreuse ;

quand on voyage, le père Joseph se fait porter dans une bonne litière.

— Le pauvre homme !

— Son Éminence ne manque jamais de lui envoyer ce qu'elle a de mieux à sa table.

— Le pauvre homme ! le pauvre homme !

Et Dubois essuyait une véritable larme d'attendrissement.

La société s'amusait beaucoup; mais on n'osait plaisanter trop haut, dans la crainte de choquer le bon père.

Il n'y eut que le petit Poquelin qui se mit à battre une seconde fois des mains et à crier, en riant aux larmes :

•^ Ah! oui, le pauvre hommel.. ah! qu'il est à plaindre!.. Ah! c'est bien plus amusant que la lecture.. = Ahî 1^ pauvr homme ! le pauvre homme !

Vingt ou vingt-cinq ans après, le fils du tapissier de la marquise n'avait pas oublié ce lointain souvenir, et l'histoire de Dubois lui inspirait une des plus jolies scènes du Tartufe.

Malgré ies distractions qui avaient suivi mon entretien avec Bassompierre, je n'étais pas remise de l'elïet douloureux occasionné par sa brusque annonce de départ. Je craignais que la philosophie apparente du maréchal ne cachât un chagrin réel, et je ne me pardonnais pas à moi-môme.

En conséquence, je retirai ma parole à Marsillac. Il ne m'accompagna point ce soir-là. Je voulus être seule, afin de me livrer à mes tristes pensées.

La nuit s'écoula sans que l'agitation, je dirais presque le remords, me permît de fermer les yeux, et, le lendemain, je me hâtai d'envoyer Thérèse avec une lettre chez Bassompierre.

Il était parti avant le jour.

Je me désespérai , je pleurai , je me fis tous les reproches que méritait mon ingratitude, et, pendant une semaine, je ne reçus personne.

Mais je ne pouvais continuer, six mois durant, de bouder l'univers. Cela n'eût point réparé mes torts.

Et puis, le maréchal n'est pas sans douteaussi désespéré que je me l'imagine. Toujours il a traité le sentiment d'une façon trèsleste, pourquoi lui supposer des regrets éloignés peut-être de son esprit? ai-je entendu sortir de sa bouche la moindre parole amère? m'a-t-il reproché mon inconstance? non. Lui-même le comprend fort bien, je ne puis éternellement lui sacrifier ma jeunesse. Nous nous sommes quittés sans brouille, nous nous reverrons sans rancune , avec joie. Où sont les motifs de mon désespoir et de mes pleurs?

Tirant aussitôt les conclusions de cette belle logique , j'ouvris ma porte au prince de Marsillac.

Le petit fou me menaçait de mourir.

Je n'aurais pas voulu pour tout au monde avoir à me reprocher sa perte, et je le vis à mes genoux sans colère.

— Mais, à propos , lui dis-je en interrompant ses plus vives protestations , quelle est cette jeune Tourangelle dont on vous parlait chez la marquise ?

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Il rnc sembla l/'^'iTomonl [v^mW*.

— Vous avez (lit à VoituFXMjuevoiisciu'îliez amoureux, monsieur!

— C'est vrai , r('*|)Iiqua-t-il , je le croyais.

— Recevez mon compliment de la r(''p()nse.

— Je le croyais... avant de vous avoir vue, mademoiselle! « Il ii'.N a qu'une sorte d'amour, mais il y en a raille copies diiïérenles. »

L'auteur des Maximes préludait avec moi à la rédaction le son •'livre.

— Voilà, certes, lui dis-je, une phrase qui ne manque ni de vérité ni de profondeur. Ainsi votre sentiment pour cette jeune fille était une copie de l'amourî

— Oui , mademoiselle.

— Et vous allez me donner l'original?

— Sans doute.

— Qui me l'assure?

— J'ai trop bonne opinion de votre perspicacité , me réponditil aussi vite , pour croire que vous vous y trompiez jamais.

— Merci, le compliment me flatte. Vous me supposez, toutefois, une expérience que je n'ai point encore, et je vous saurai gré de m'aider un peu de vos lumières. Donnez-moi la définition du véritable amour.

— C'est difficile... a Tout le monde parle de cet amour-là, peu de gens l'ont vu. »

— Donc , il n'existe pas !

— Pardonnez-moi, puisque je l'éprouve.

-— Alors, vous pouvez le définir?

— L'amour a rarement assez de calme et de sang-froid pour se définir lui-même. Pourtant, il me semble que « c'est dans l'âms une immense passion de régner; dans l'esprit, un attrait sympathique irrésistible, et, dans le corps, une envie délicate et cachée de jouir de ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. »

Il me disait cela de sa pe'ite voix sentencieuse, en rougissant jusqu'au blanc des yeux.

C'était adorable.

— Ah ! monsieur, je le gage, vous avez débité déjà toutes ces jolies choses à votre Tourangelle?

— Non, dit-il.

— Prenez garde, ne mentez paeî

— Je ne lui ai parlé de ma vie.

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