‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 15 sur 39 · IJ · texte numérisé non relu

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MAllION DlCLORMl-:

c — Quoi! vous êtes la lille...

« D(! nciiri IV, ni plus ni moins, oui, mou cher!.. Mais ne

prenez pas avec moi celle contenance d'hinnililé profonde... j'ai des motifs pour agir comme je viens de le faire, et je me compromets beaucoup moins ainsi. Us sergents nous ayant trouvés en t('te-à-tùte dans une maison du faidjourg, on pourrait se livrera d(>s suppositions inconvenantes, et mon honneur s'arrange mieux de passer pour votre femme. »

Je fus obligé de convenir qu'elle avait raison.

a D'ailleurs, ajoiita-t-elle, j'ai beau descendre d'une origine royale, je ne me trouverais point déshonorée d'accepter la main d'un honnête et loyal garçon comme vous, mon cher. Votre tournure a de la distinction, votre physionomie me plaît... »

— Bonté divine! m'écriai-je, en interrompant Camusard, et vous avez écouté tout cela?

— Que voulez- vous? dès que l'amour-propre est en jeu...

— Pourtant, je vous avais prémuni contre toute illusion à cet

égard. . %

C'est vrai, me répondit-il ; mais je vous croyais injuste, alors.

Là! voyez si les femmes ne sont pas excusables!.. Et vous

m'accusiez de coquetterie !. . mais laissons les reproches, vous avez

trop porté la peine de votre crédulité.

— Dites de ma sottise, Marion ! le mot ne sera pas encore assez dur. Lisette continua de m'échauffer la cervelle, tout eu me donnant le conseil hypocrite de ne pas manquer de parole à Jacqueline; elle avait une façon de me regarder qui me causait le vertige. Enfin elle venait de réussir à me faire tomber à ses genoux, quand soudain la porte s'ouvrit et votre mère entra.

— Ma mère !

Oui, madame Delorme en personne, amenée par la comtesse de Saint- Évremond... jugez de l'esclandre! Le magistrat, toutes réflexions faites, n'avait rien trouvé de plus simple que d'envoyer chez votre marraine et de la prier de se rendre au Châtelet, pour examiner si nous étions bien les personnes dont elle sollicitait l'arrestation. La comtesse, en nous voyant, devint furieuse. Votre mère m'accabla de reproches : elle ne me pardonnait pas d'être aux pieds de Lisette, quand Jacqueline m'était promise.

On m'accusait, en outre, avec assez de raison, de la fuite des vrais coupables.

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AMOURS HISTORIQUES

Les choses prenaient pour nous une tournure mauvaise. Je tremblais, je balbutiais ; le magistrat fronçait le sourcil , prétendant que nous nous étions joués delà justice, et les discours de la comtesse et de madame Delorme n'étaient pas de nature à lui rendre sa bienveillance. Enfin il déclara que nous allions être mis au cachot, jusqu'au jour où il nous plairait de déclarer le refuge de M. Desbarreaux et le vôtre.

Votre marrame le félicita de cette résolution.

Mais Lisette ne perdait pas l'esprit.

Elle cria plus haut que tout le monde, raconta ce qui s'était passé à la petite maison du faubourg, omettant toutefois le conseil que je vous avais donné de fuir; elle demanda de quel droit nous serions plus maltraités que MM. de Chevry et de Bassompierre. Ces derniers, disait-elle, devaient être appelés sur l'heure en témoi^^nage. Elle invoqua de nouveau son titre de fille de Henri lY, parla de madame la princesse de Conti, de madame de Luynes et tinit par dire :

« — Moi I je me suis raillée de la justice?., non, cela^'est pas 1 Du fiancé à l'époux, la dislance est comblée sur-le-champ par une bénédiction nuptiale. Or, M. Joseph Camusard , huissier à verge à la cour des comptes, est mon fiancé... Si l'on en doute, qu'on nous amène un prêtre!

« — En vérité, monsieur, dit la comtesse au magistrat, je vous supplie de faire célébrer ce curieux mariage, ici même, par l'aumônier de la prison. Si je vois cela, je me déclare satisfaite. »

— J'étais beaucoup trop ému pour comprendre le véritable sens de ces paroles, ajouta Camusard, et la chose eut lieu comme madame de Saint-Évremond le demandait.

Quoi!., là... séance tenante, on vous a mariés T

— Séance tenante, Marion.

— C'est affreux!

Oui, n'est-ce pas?., votre marraine était parfaitement instruite d'une aventure à la chapelle du Louvre...

— Bien, bien^ mon ami; je ccïmais l'histoire, et vous pouvez la passer sous silence. Mais alors, depuis cet hymen au Châtelet vous êtes au plus mal avec ma mère?

Non, me répondit-il. J'ai fait un voyage à Châlons pour

réaliser ma faible fortune, que je devais revenir ensuite jeter dans un gouffre. J'ai vu madame Delorme, et même ce fut elle qui

MAIllON DELOIIME

m'insinua quelque chose du faux mariaf^^e du Louvre, co dont je ne voulus rien croire. Votre mère se garda d'insister. Comme Jac- (juclinc se trouvait fort bien établie, on ne me conservait point

rancune.

— Je suis heureuse d'apprendre cela, Joseph... vous en ccmnaîtrez bientôt la raison. Mais (lu'arriva-t-il après votre sortie du

Chàtclet?

— Lisette m'emmena rue de l'Arbre-Sec et manœuvra si adroitement d'abord, qu'elle m'inspira la plus entière confiance. Je ne voyais rien, je n'entendais rien, j'étais aveugle et sourd. Pendant deux ans et plus j'eus la niaiserie d'être heureux. Cependant les honoraires de ma place étaient loin de suffire au train qu'on menait chez moi. Il y venait des gens de cour, entre autres un certain vicomte de Ludres...

Ah! miséricorde! m'écriai-je.

Oui, je me ruinais et ma récompense était le déshonneur,

poursuivit-il avec un sourire amer. Ne me forcez pas, je vous en conjure, d'entrer dans les détails de ma honte. Je vous dirai seulement qu'un jour il ne tint qu'à moi de me venger de votre marraine... Il suffisait pour cela de pousser le couteau que je tenais sur la gorge de son fils.

— De Marguerite?

— J'avais le droit de l'enfoncer, ce couteau... le meurtre n'eût pointété puni... vousdevezme comprendre?.. Ehbien, le courage m'a manqué. Le sang, d'ailleurs, eût-il lavé mon opprobre? Que Dieu châtie les infâmes! me suis-je dit, et j'ai pris la fuite. Une fois le bandeau tombé, j'avais compris les réticences du voisinage; il m'était facile de voir ce que signifiait l'ironique sourire de mes collègues. Depuis longtemps mon déshonneur était public... seul, je ne savais rien. Je quittai la rue de l'Arbre-Sec, je ne reparus plus à la cour des comptes, je dépouillai jusqu'à mon nom, et je me fis commissionnaire, ici près, dans le faubourg Saint-Antoine, où Bulmann m'a reconnu ce matin.

Ces dernières paroles, prononcées avec un accent de tristesse et de simplicité touchante, me causèrent une vive émotion.

J'admirai cet homme, qui, pour ne plus rougir, se condamnait à une existence d'isolement et de misère.

Me levant aussitôt et m'approchant de lui :

— - Joseph, mon bon Joseph, il faut me pardonner tout le cha-

grill que je vous ai lait autrefois. Si mon imprudente jeunesse eût mieux connu votre cœur, je serais aujourd'hui la femme d'un honnête homme dis-je en lui tendant la main.

— Âh ! j^Iarion !

Je n'aurais point quitté les lieux qui m'ont vue naître; le

monde ne m'aurait par séduite pas ses enivrements trompeurs et ses faux plaisirs Nous serions plus heureux l'un et l'autre.

Il sanglotait à fendre l'âme. Mes pleurs coulaient aussi.

— Je le reconnais devant Dieu, Joseph, je suis la cause de toutes vos infortunes, et je le déplore amèrement. Pourquoi vous ai-je amené dans cette Babylone, oii se rassemblent tous les vices et toutes les hontes ? Vous en êtes une fois sorti pour y revenir aussitôt, et cela par les intrigues d'un homme, dont les actes et les miens étaient alors solidaires. . . Oui, j'ai causé votre malheur ! vous n'avez le droit de refuser aujourd'hui mes services que dans le cas oii vous me refuseriez également le pardon. Mais il n'en sera pas ainsi, Joseph, je l'espère... Voyons, si vous me pardonnez... embrassez-moi !

' Je lui ouvris les bras. Il vint s'y précipiter, et me dit au milieu de ses sanglots ;

— Être malheureux par vous, Marion... c'est du bonheur!

D m'avait toujours aimée; je le comprenais, en ce moment où je me montrais bonne et affectueuse.

Pour la première fois de sa vie Joseph Camusard me donnait un baiser.

Sa laide figure -rayonnait au milieu des larmes; je la trouvais belle de reconnaissance naïve et de satisfaction suprême.

Ce baiser lui fit oublier tout.

Pauvre garçon! j'avais été si dure et si injuste pour lui!

Thérèse rentrait avec un choix de vêtements oii l'on ne voyai plus ni toque jaune, ni pourpoint écarlate, ni bas couleur ardoise, ni souliers à la poulaine.

J'ordonnai qu'on ouvrît à Joseph une petite chambre au deuxième étage.

— Mon ami, lui dis-je, allez changer de costume, et revenez savoir ensuite ce que j'attends de vous.

Il ne tarda pas à reparaître, vêtu fort convenablement. Certes, on ne pouvait soutenir qu'il fut bel homme. Sa physionomie et sa tournure n'étaient pas irréprochables; mais il avait

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