‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 16 sur 39 · SS · texte numérisé non relu

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MA III UN DKI.ORMK

lu'aiicoiip {,'!igiiè, siins cuulrcdil, au cliuiigeiiiciit de coiilcm (!(.• ses chcvoux, et je savais, pour l'insUnit, deux houimcs plus laids que lui, ïli(''opliile (!l Chapelain.

Thérèse était si complélemeut de mon opinion, qu'elle la poussa jusqii'à j'enlhousiasme, déclarant ({ne, si elle avait à faire un second choix, elle ne balancerait pas à préférer Cainusardà l'ancien intendant d'Emmanuel.

Je renvoyai celte folle, dont les discours n'étaient pas en rapport avec le sérieux de la circonstance.

— Croyez-vous, dis-je à Joseph, qu'il soit impossible à notre âge de recommencer sa vie, si on la juge malheureuse ou coupable?

— lïélas ! Marion, comment faire?

— Ne vous découragez pas d'avance et raisonnons d'abord à votre point de vue. Supposez qu'on \ous rende aujourd'hui les vingt -cinq mille livres de l'héritage de votre oncle. Vous retournez à Châlons, vous succédez à mon vieux père dans un emploi qui. lui cause, surtout à présent, des fiitigues sans résultat; vous retrouvez vos anciens amis, le coin du feu , les entretiens paisibles; vous reprenez, en un mot, cette douce existence provinciale qui donne le calme de l'esprit et le repos du cœur.

— Oh ! murmura-t-il, c'est un rêve !

— Non, mon ami ; car, dès demain, vous retournerez enCham^ pagne avec les vingt-cinq mille livres.

Camusard comprit que mon mtention était de lui donner moimême cette somme. Il devint pâle de saisissement.

— Ne me remerciez pas , Joseph, lui dis-je. Essayez plutôt de chasser une pensée fatale, de détruire une crainte' terrible dont je suis saisie. Ce voyage, pour réaliser votre fortune, vous l'avez fait, il y a plusieurs années déjà?.. Si mon père, si ma mère, depuis cette époque... Oh! songer qu'ils sont morts en m'accablant de malédictions !

*— Rassurez -vous, dit Camusard, ils existent, j'en suis sûr.

— Merci, mon Dieu, merci! m'écriai-je, en joignant les mains dans un élan de joie ineffable. Mais comment pouvez-vous me donner cette heureuse assurance?

— Je vous la donne, cela suffît, répliqua-t-il avec un peu d'embarras. Ne me faites point de questions... laissez -moi désabuser certaine personne qui vous touche de près et s'obstine à vous juger sur d'anciens torts.

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AMOURS HISTORIQUES

— Âi-je donc ici quelqu'un de mes proches?

— Peut-être.

— Un de mes frères?

— Je vous dirai le nom de cette personne dès qu'elle aura reconnu vos qualités précieuses, la bonté de votre cœur...

— Et mon repentir... parlez surtout de mon repentir!.. J'ai donc bien encouru le mépris général, ô mon Dieu !.. Tenez, Joseph, je vais me soumettre à une épreuve décisive et voir, d'après vous, ce que je dois attendre des autres. Mais il faut me le jurer sur votre salut éternel, vous me répondrez franchement, loyalement, sans détour et , dussiez-vous me briser le cœur, vous me le briserez plutôt que de recourir au mensonge.

— Vous m'effrayez, murmura-t-il avec trouble.

— Le jurez-vous, dites?

— Je le jure !

— Donc, écoulez-moi... Vous partez pour Ghâlons; vous voyez ma mère, et il se trouve qu'elle n'est point inflexible. EIIq vous entend plaider ma cause ; elle croit à mes regrets, son cœur s'émeut... vous m'écrivez que je puis revenir en toute assurance. Là-dessus, je quitte la capitale, je la quitte avec bonheur, avec ivresse ! Je vous rejoins dans notre commune patrie, je tombe aux genoux de mes patents. Ils voient mes larmes, exaucent mor. repentir; j'obtiens ma grâce tout entière, et je reprends ma vie où

je l'ai laissée à l'heure de notre départ sur le coche... Tout le reste est un épisode odieux, une page infâme que je déchire! Je redeviens la simple fille de province, je donne autour de moi de purs et bons exemples. Si quelqu'un, instruit d'un passé funeste, me jette sur la route des paroles de honte, je baisse le front comme Magdeleine pénitente et je ne réponds que par mes larmes. Un an, deux ans se passent. Chacun de mes jours est marqué par des bienfaits, ma fortune appartient aux pauvres. Je vis modestement sous le toit de mon père ; je suis pieuse comme ma mère et mes sœurs, aucun reproche ne peut m'atteindre, et le doute ne s'attache point à la sincérité de mon repentir. Eh bien... c'est ici, Joseph, que je vous adjure d'être franc et loyal! Supposez que la Providence vous ait rendu libre...

— Grand Dieu! s'écria-t-il, dois-je vous comprendre!

— Supposez que je m'approche, vous tendant la main et vou? disant :

Elle recula comme si elle eût marché sur un serpent. Page 373.

a Joseph, me voulez-vous encore pour votre femme? »

— Vous, ma femme!.. Oh! ce serait le bonheur du ciel!.. Taisez-vous, Marion, taisez-vous ! pourquoi me faire entrevoir une destinée qui ne sera jamais la mienne?.. Je l'achèterais au prix de mon sang!

— Prenez garde, mon ami... Est-ce votre conscience qui répond, ou ne serait-ce pas plutôt votre cœur qui s'abuse?

AMOURS ïUSTORiOUES

Il me regarda pendant quelques secondes, posa la main sur su poitrine pour en contenir les battements, et me dit d'une voix émue et solennelle :

— Je vous le jure sur les cendres de ma mère, si je pouvais être dégagé de mes liens honteux, je vous prendrais pour femme avec allégresse, avec reconnaissance, avec orgueil I

— Mais aux personnes informées de ma conduite et qui, sans avoir égard à l'expiation, se croiraient en droit de me jeter le mépris, que répondriez-vous, Joseph?

— Ce que le Christ a répondu dans le temple, en protégeant une faible créature comme vous, Marion. Je dirais à ces autres pharisiens : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre! » Et j'ajouterais : Allez chercher toutes ces femmes qui font étalage de leur froide vertu I trouvez une âme plus généreuse, un cœur plus noble , une bonté plus touchante une sensibilité plus pure...

— Joseph!., oh! pensez-vous bien tout ce que vous médites là?

— Si je le pense, Marion?.. Telle que vous venez de m'apparaître, vous êtes digne du respect de l'univers entier. Ne parlons plus de ce beau rêve de tout à l'heure, on ne joue pas impunément avec de semblables espérances. J'ai compris ce que vous attendiez de moi, et je pars pour Châlons. Mais, je ne vous le dissimule pas, je compte sur la résistance de madame Delorme. Vous agissez avec sagesse, en m'envoyant sonder le terrain d'abord.

— Ainsi je trouverais dans le cœur d'une mère moins d'indulgence que dans le vôtre?

— La comtesse, votre marraine, a reporté sa bienveillance sur tous les autres membres de votre famille, mais à condition que vous seriez à tout jamais exclue de la maison paternelle. C'est une femme qui se venge cruellement... Si Dieu se montrait aussi sévère que les hommes, où en serions-nous?

Je venais de prendre une décision subite, et je dis à Camusard :

— Demain, mon ami, demain, j'irai voir madame de Saint- Évremond.

— Est-ce possible, vous aurez ce courage?

— Oui, je l'aurai.

— Alors, je réponds de tout, si votre marraine écrit, pendant mon séjour là-bas, une lettre favorable. Mais ne nous berçons pas trop de cet espoir, et tâchons d'agir comme si nous ne devions at-

tendre le conecmrs de peisoiine. Toutefois, puis(jue vous preue? le parti de rendre une visite à la comtesse, je ne dois plus vous le cacher, Marion... vous trouverez chez elle votre frère Eustache. Il habile l'hôtel, quand il n'est pas de fçarde au Louvre.

— luislache! m'écriai-jjî , mon préféré, mon |)elit hlondin d'KusIache, (jue j'ai fait sauter lant de lois sur mes ^fcridiix !..()ji! connue j(; vais l'embrasser avec délices I

Je vis Joseph secouer tristement la tête, et je sentis um; main

de glace arrêter dans mon cœur les tressaillements de la joie.

•~- Mon frère me méprise... il me hait?., oui, je comprends...

mon Dieu ! mon Dieu!., n'importe, j'irai chez la comtesse... Mais

Eustache, quand l'avez-vous vu?

— Hier... c'est comme une providence. Deux soldats passaient près de moi dans le faubourg Saint-Antoine. J'entends l'un d'eux donner à l'autre le nom de Delorme, je me retourne et je reconnais Eustache sous le costume d'un jeune sergent aux gardes de fort bonne mine. Sa vue me remua tout le cœur. Mon premier mouvement fut de l'arrêter court. Il ne me remit pas et crut que j'étais Marcel, le vieux sonneur de la cathédrale de Chàlons, qui partit de la ville, il y a dix ans, pour venir être sacristain a Saint- Gervais. Je ne le détrompai point. Eustache n'est pas fier, il entra dans un cabaret et trinqua avec moi. Grâce à lui, j'ai pu vous rassurer tantôt sur l'existence de vos parents. Madame de Saint- Évremond ne voulut pas de vos sœurs. Elle appela d'abord à Paris votre frère François et le fit entrer dans le régiment de ce jeune homme que j'ai failli tuer. Comme François n'était pas d'humeur guerrière, elle lui obtint une charge de percepteur des tailles à Fontainebleau et donna sa place dans les gardes à votre autre frère.

— Oh! murmurai-je avec accablement, cette femme a bon cœur ; pourquoi m'en suis-je fait une ennemie mortelle?

— J'ai essayé de glisser quelques mots de vous à Eustache . poursuivit Camusard; mais il m'a sèchement imposé silence. Voilà quelle est la situation des choses. Plus il y aura de difficultés plus je vous prie de compter sur mon dévouement et... permettez moi de le dire, sur mon affection pour vous... Allons, du cou .'âge ! ne désespérez pas !

Il voyait ma tristesse profonde...

Je voulus qu'il fit à l'heure même ses préparatifs de départ, et

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AMOURS HISTORIQUES

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î' envoyai prendre chez mon notaire les vingt-cinq mille livres promises.

— Dieu veuille que le succès couronne vos efforts, mon bon Joseph !.. Mais si vous n'obtenez rien, vivez tranquillement à Châlonsavec cette somme... Soyez heureux, et, s'il est possible, oubliez-moi!

Nous pleurâmes encore ensemble.

Puis les chevaux de poste arrivèrent, et Camusard partit.

La berline qui l'emportait n'était pas encore au bout de la rue des Tournelles, que six limiers de police barrèrent le passage au postillon. Ils lui permirent seulement de continuer sa route après avoir examiné la personne assise dans l'intérieur de la voiture.

Un des sbires se détacha et vint aborder mon suisse, en observation sous la porte cochère :

— Tu es au service de mademoiselle Delorme ?

— Foui, répondit Bulmann.

— J'aime à croire que tu ne tiens nullement à être pendu , mo!i brave?

— Bentu! et bourguoi, mille tiables?

-- Sois tranquille; tu ne le seras pas, si tu prends soin de nous avertir, au cas où ta maîtresse voudrait quitter Paris. Tu trouveras toujours l'un de nous rôdant aux environs de cette demeure. Vingt-cinq louis si tu parles, et la corde situ ne dis rien... Bonsoir!

L'espion laissa Bulmann se grattant la tête et cherchant à comprendre le sens de cette étrange communication.

Ne trouvant pas le mot de l'énigme, il vint me raconter ses inquiétudes ; mais, comme avec la garde de la porte il avait la surveillancede ma cave et se payait souvent en nature de ses fonctions de sommelier, je crus qu'il venait de toucher une partie de ses gages, et je ['envoyai promener avec son histoire.

— Mais ù che suis bentu?

— Soyez-le, mon cher, et laissez-moi en repos.

Toutes les émotions de cette journée m'avaient rendue malade. J'étais épuisée de ma lutte entre le découragement et l'espérance.

Le soir venu, je me couchai avec la fièvre.

Des hallucinations bizarres me traversaient le cerveau. Je lus longtemps à m'endormir, et, quand un lourd sommeil m'eut fermé les yeux, je vis en rêve madame de Saint-Évremond qui me lançait des regards terribles.

MAIIION DKLOIIMI']

Tout à coup, elle me saisit la main, m'ai lire hors du lit, et me force de la suivre au travers de réj^ions inconnues.

Bientôt elle me fait gravir un sentier rapide.

Nous arrivons devant un grand nnn-, au sonim(îtdiir[uel j'aperçois une religieuse qui me jolie une échelle de soie.

— Monte ! me dit la comtesse.

Je dus obéir.

Vers le milieu de l'échelle, je lève la tête : ce n'est plus la religieuse qui se trouve en haut du rempart, c'est ma marraine , dont le visage paraît de plus en plus sinistre. Elle coupe la corde qui retient l'échelle. Je tombe de toute la hauteur où je suis parvenue, et je roule d'abîme en abîme, laissant des lambeaux de chair saignante à tous les rocs de la montagne.

Enfin quelqu'un m'arrête dans cette chute horrible. On verse du baume sur mes blessures , on m'étend sur un lit de roses , ci une autre voix que celle de ma marraine, une voix doucement émue, me parle d'amour :

— Fuyons! fuyons! dis-je à Emmanuel.

Nous courons longtemps, bien longtemps ensemble sur des pelouses fleuries. Mon pied rencontre un obstacle, et je tombe la face contre le sol.

En me relevant, je vois que je me suis heurtée contre un cadavre.

— Va-t'en, me dit Desbarreaux, laisse-moi ensevelir mon père! Mais le cadavre se dresse, jette son linceul, et je reconnais Marc

Unterwald, qui m'entraîne rapidement. Au milieu de la course, il me fait tomber dans un lac profond , où je nage et où je folâtre comme une sirène.

Deux batelets me donnent la chasse ; dans l'un se trouve Bassompierre et dans l'autre un homme rouge.

Le maréchal m'atteint et se penche pour m'embrasser. Je l'attire à moi, puis nous nageons et nous plongeons alternativement, afin d'échapper à l'homme rouge, qui s'obstine à me poursuivre.

Un instant après, j'abandonne Bassompierre et je tends la main i un autre nageur qui vient de m' apparaître... Mais une véritable sirène se jette entre nous et m'enfonce dans la poitrine une longue aiguille d'or.

Comme je m'enfuis, laissant derrière moi dans les flots une teinte sanglante,la sirène me suit avec des éclats de rire moqueurs. Bassompierre lui fait écho, puis l'homme rouge, puis Unterwald, puis Emmanuel, puis le cadavre.

Tous ces fantômes glissent sur le lac et menacent de m'atteindre.

Enfin j'aborde la rive.

Devant moi se retrouvent les hautes murailles de l'abbaye avec l'échelle de soie fixée aux créneaux.

Je monte rapidement ; mais , au dernier échelon, je me vois encore face à face avec mon impitoyable marraine. Elle me pousse du pied et me rejette dans le lac, au milieu des bruyantes railleries des fantômes.

Je m'éveillai de ce rêve affreux, la gorge haletante, le front baigné de sueur.

Un médecin, que Thérèse avait fait appeler, crut reconnaître les symptômes d'une fièvre cérébrale et me soigna très-énergiquement pour couper le aial dans son principe.

Il y réussit.

Mais la convalescence devait être assez longue.

Au bout de quinze jours seulement, il me fut possible de songer à ma visite à la comtesse. Je n'avais point l'esprit superstitieux. Un rêve n'était pas de nature à empêcher cette démarche; elle pouvait assurer d'un seul coup le repos de mon avenir.

Le iuxe et la coquetterie eussent été fort déplacés dans la circonstance, je sortis en chaise à porteurs, avec une toilette modeste, el je me lis descendre à la porte de madame de Saint-Évremond.

J'avais choisi tout exprès un dimanche matin, sachant que ma marraine envoyait de dix à onze heures ses domestiques à l'église et restait presque seule alors dans son hôtel.

Bulmann m'avait affirmé que les anciennes habitudes subsistaient toujours.

Effectivement, son successeur était à la messe. La porte cochère ne se trouvait pas fermée : je pus m'introduire et me glisser légèrement dans la loge. Une vieille femme la gardait en l'absence du suisse, elle ne m'aperçut pas. Je montai le grand escalier sans rencontrer personne. Pénétrant dans les corridors el traversant les antichambres, j'atteignis la pièce de l'appartement où ma marraine se tenait d'habitude.

J'avais eu jusque-là du courage.

Persuadée de toute manière, par l'appel fait à mes souvenirs, par les nouveaux détails reçus de Joseph et par mes réflexions pendant ces quinze jours de souffrance, qu'une visite à la comtesse pouvait seule me tirer d'embarras, et que j'étais sauvée si j'arrivais à la fléchir, j'imposai silence à la peur, je combattis mes transes mortelles.

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Songeant que j'allais me trouver seule avec une personne doni riiilluenco avait 6lé si grande sur mes destinées, je fis comme le soldat à sa première i)ataillc, je fermai les yeux, je secouai les oreilles el je me dis :

« — Va\ avant! »

Mais lorscpie cette intrépidité factice m'eut conduite chez ma marraine, quand je revis la noble demeure où l'on m'avait autrefois accueillie avec une générosité si touchante et si hospitalière; quand je lus auprès de cette porte qu'il sulfisait d'ouvrir pour me houver devant madame de Saint-I^^vremond, devant une femme à laquelle j'avais rendu ingratitude pour dévouement, olîensc pour bonté, je sentis courir dans mes veines un frisson d'épouvante.

Tout mon espoir s'évanouit; la démarche me parut folle et le pardon impossible.

Une sueur glacée mouilla mon front; mes jambes fléchiront, et je tombai lourdement à deux genoux, en laissant échapper un Boupir d'angoisse.

Presque aussitôt j'entendis la voix de ma marraine, disant à une femme de chambre :

— Voyez, il y a quelqu'un là!

Je me redressai vivement pour fuir; mais la porte s'ouvrit, j'aperçus la comtesse et je retombai à genoux le visage entre m es mains, dans la posture d'un condamné qui attend le coup de hache, cet argument suprême de la justice des hommes.

Madame de Saint-Ëvremond, voyant une femme agenouillée au seuil de sa chambre, se leva du siège où elle était assise, vint à moi, me prit les deux mains, les écarta de ma figure et me regarda longtemps sans me reconnaître.

Enfin, elle recula, comme si elle eût marché sur un serpent.

— Vous! s'écria-t-elle, vous!..

Il y eut une minute de silence. On entendait les pulsations précipitées de mes artères.

La comtesse renvoya sa femme de chambre, qui disparut par le fond des appartements. Lorsque nous fûmes seules, elle me fit lever, sans mot dire, m'attira, ferma la porte, m'indiqua du geste un fauteuil en face du sien, puis me dit d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme :

— Au fait, mademoiselle, je vous attendais.

— Ma marraine !

— Oh ! restez assise. . . ne vous agenouillez plus et ne faites point usage avec moi de ces grands airs éplorés, qui deviendraient, je vous le jure, entièrement inutiles. Vous possédiez autrefois de belles dispositions pour jouer la comédie, et vous avez trouvé moyen sans doute de les perfectionner encore?

— Au nom du ciel, ne m'accablez pas de ce froid sarcasme!.. Nier la sincérité de mes regrets, glacer l'épanchement de mon âme, serait une cruauté dont vous auriez à répondre devant Dieu.

— Vous parlez fort bien, mademoiselle. Malheureusement, je n'ai pas beaucoup de loisir à consacrer à l'audition de vos phrases. Soyez, je vous prie , simple et brève en m'expliquant le sujet de votre visite.

Je levai sur elle des yeux remplis de crainte. Elle était pâle; ses lèvres avaient un frémissement qui décelait une sourde colère.

— Madame, je suis venue protester de mon repentir... Je reconnais mes torts envers vous, mon ingratitude, l'oubli dont j'ai payé vos bontés... Ne me repoussez pas, je vous en conjure!

— Vous repousser?., non, certes. Il me semble vous l'avoir dit déjà , mademoiselle, je vous attendais. Oui , des lettres de Champagne me sont arrivées depuis deux jours. Peut-être l'avez-vous appris, et vous êtes curieuse d'en connaître le contenu?., c'est assez naturel. On m'annonce qu'un émissaire, député par vous, est chargé de propositions fort honorables pour votre famille. Vous seriez, dit-on, toute prête à rentrer chez vos parents et à leur faire partager une fortune très-noblement acquise. Je vous félicite de cette résolution, elle prouve votre bon cœur. Mais que voulezvous? Ces gens de province ont des idées ridicules et se montrent arriérés en bien des choses... Ils refusent, mademoiselle, j'ai le regret de vous l'apprendre.

— Oh ! qu'ilsme reçoivent seulement ! Je distribuerai mes biens aux pauvres, je deviendrai l'humble servante du logis paternel!

— Ils prétendent. . . voyez la pitoyable raison ! que le bruit de certains scandales s'est propagé dans le pays; ils disent... cela fait vraiment hausser les épaules! qu'ils ont déjà trop à rougir. Votre présence, à les entendre, leur apporterait un surcroit de honte et réveillerait des propos qui commencent à s'éteindre.

Je luttais en vain contre moi-même, il me fut impossible desup* porter davantage cet air de calme insultant et de profond mépris.

MAIllON DELOHME

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Marion, me permettez-vous de parler avec franchise. - Page 38*,

-^ Ainsi, madame, lui dis-je, vous approuvez la résolution fie ma famille?

^ J'ai cette faiblesse-là, oui, mademoiselle ; el j'ai répondu ce matin à votre mère, en l'engageant à persister dans le parti qu'elle a cru devoir prendre.

— C'est infâme ! criai-je, me levant et faisant un pas vers la comtesse.

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