‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 18 sur 39 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

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A cette époque, Paris avait un médecin nommé Théophraste Renaudot, qui faisait le désespoir des autres médecins et des apothicaires. Avec son système, on pouvait planter là le séné, la rhubarbe, toutes les drogues possibles et même le vin émétique, invention merveilleuse et toute récente.

Le docteur avait remarqué l'influence du moral sur le physique.

Il était convaincu que la maladie la plus sérieuse devait céder à la gaieté de l'esprit, et que le bien-être de l'âme amenait promptement le bien-être du corps.

Ces principes devinrent la base de son système de guérison. Pour commencer à le mettre en pratique, il se prit à rassembler de droite et de gauche les nouvelles amusantes, les anecdotes scandaleuses, les bons mots des uns et les naïvetés des autres. Il avait tous les matins une petite chronique des événements de la veille, qu'il brodait, arrangeait, amphfiait et débitait à ses malades, tout en leur tàtant le pouls et en leur faisant tirer la langue,

Théophraste était caustique et malin ; il donnait aux choses les plus simples une tournure originale et comique. Ses malades en l'écoutant, oubliaient la douleur.

Il les guérissait par un éclat de rire.

Ce remède acquit une vogue immense.

Le docteur accapara toute la clientèle de ses confrères, et bientôt il lui fut impossible de suffire aux demandes Mais comme il avait le génie inventif, il trouva moyen de contenter tout le monde et de s'épargner à lui-même des courses fatigantes. Il soigna les malades du fond de son cabinet, et les malades guérissaient toujours.

Or, voici le raisonnement que s'était fait Théophraste :

a — Ces gens-là pouffent de rire, se disait-il, quand je cause avec eux... Si j'arrivais à les faire pouffer de rire par correspondance? »

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MAUION DKLOIIMK

Et v«)il;\ notre homme écrivant ses anecdotes et les envoyant sous pli au domicile de ses clients.

Le remède lu produisit le môme effet (jue le remède /?ar/e.

Cela tenait vraiment du prodige.

Quand les histoires de Théophraste étaient curieuses, il les faisait durer cinq ou six jours, c'est-à-dire <{u'il ne racontait pas tout à la fois et stinndail la curiosité du malade.

On se gardait bien de mourir avant de connaître la suite.

Les autres médecins voulurent imHer leur confrère, mais ils n'avaient pas son esprit : les malades écoutaient, bâillaient et trépassaient.

Renaudot se lassa d'écrire, il imprima.

Dès lors, ce fut un enthousiasme impossible à rendre. Ceux même qui n'avaient pas la fièvre voulaient prendre le remède. On recevait en s' éveillant sa petite feuille bien fournie d'épigrammes, bien pétillante de malice, bien saturée de jolis scandales. On riait, on se tenait les côtes, et l'on se faisait du boii sang pour le reste du jour.

Tout I àris se portait comme un charme.

Beaucoup de personnes timorées étaient d'avis de prendre des mesures immédiates, afin de s'opposer à la propagation de l'espèce. La découverte de Théophraste dimiimant de beaucoup le nombre des décès, il devenait indispensable, disaient-elles, pour ne pas occasionner d'encombrement dans, le royaume, de diminuer en proportion le nombre des naissances.

Mais on ne fut pomt obligé d'en venir à cette extrémité.

La feuille du docteur eut le sort des meilleures choses de ce monde : elle se gâta par le contact et le mélange.

Théophraste ne sut pas résister à l'enivrement du succès ; l'ambition lui trotta par la cervelle. Une multitude de gens, bien éloignés d'avoir sa verve piquante, lui adressèrent des articles et le payèrent pour les imprimer. Il agrandit son format, accueilht les bavardages de cour et se trouva fort honoré que Louis XIII luimême daignât lui envoyer de sa rédaction royale.

A partir de ce moment, l'ennui se glissa dans la feuille.

La politique détrôna l'épigramme, la méchanceté remplaça l'esprit ; les malades bâillaient, ne guérissaient plus et mouraient absolument comme avant Tinvention.

Mais les médecins et les apothicaires se portaient beaucoup mieux.

AMOURS HISTORIQUES

Le journal de Théophraste prit le titre de Gazette de France, perdit toute pudeur et s'oublia jusqu'à faire l'éloge du cardinal et du vin éraétique *.

J'arrive à une phase de mon existence très -difficile à peindre. Ma plume s'arrête et je crains tout à la fois pour mon amourpropre et pour la délicatesse du lecteur. Je ne me sens plus ici le courage d'atténuer mes \orls ; d'autre part, je ne veux ni les dissimuler ni recourir au mensonge.

Puisque je fais ma confession, elle sera complète.

Or, l'occasion se présente de laisser pendant quelques pages un autre parler à ma place, et je demande la permission de me taire.

La feuille de Renaudot, avant de porter le titre pompeux de Gazette de France, s'appelait le Réveille-Matin.

C'est donc le Réveille-Matin qui va donner assez bon nombre de détails dont je dois, hélas! garantir l'authenticité.

Je permets d'avance au libraire qui publiera ces pages après ma mort, de déchirer le voile d'allégorie que le gazetier, par prudence, jetait sur ses articles, comme aussi d'écrire en toutes lettres les noms indiqués dans le texte par des pseudonymes ou des initiales.

a raris, dix-neuf septembre .

« Grande nouvelle ! La sœur aînée des Grâces se proposait , avions-nous dit, d'aller faire pénitence en province; il n'en est rien.

Mademoiselle Delorme se pavanait, hier soir, sur la place Royale.

Trente ou quarante papillons dorés battaient de l'aile autour ses charmes.

Silence ! et prenons garde que le cardinal entende !

Certain poète est en train de livrer assaut.

A-t-il conquis, n'a-t-il pas conquis?., allez -y voirl

• Richelieu ayant appris que Théophraste était son compatriote, le fit venir et le gagna. Il lui donna l'autorisation d'établir une maison de prêt, analogue au Mont-de-Pictc actuel. Dès lors le gazetier n'attaqua plus rÉminence.

{Note de l'éditeur.)

J^^fJ^^-

La Im'IIo se fait promener, (|iiaii(i viml l'omhre, dans un carrosse magnifique, attelé de six chevaux blancs et entouré de vingt laquais à cheval portant des torches.

Nous avons vu passer ce carrosse rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Tout le monde se mettait aux fenêtres.

La comtesse de Saint-Évremond parut à la sienne, et mademoiselle Delorme salua sa marraine avec un petit air méprisant et protecteur.

La noble dame était furieuse.

— Il y avait de quoi !

Mais qui donc a payé le carrosse?

L'intendant de M. Desmarets de Saint-Soriin prétend que ce n'est pas son maître.

S'il attendait pour répondre qu'on l'interrogeât?.. Il y a des serviteurs d'une maladresse inconcevable ! »

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« Vingt-trote septembre.

« Ou le poëte n'a pas conquis, ou il a perdu bien vite sa conquête. On a rencontré fort tard, rue des Tournelles, le jeune prince de Marsillac : les mauvaises langues prétendent qu'il ne sortait pas de chez mademoiselle de Lenclos. »

« Huit octobre.

« Ah! pour le coup, c'est un délire! les oreilles nous tintent... Que dites-vous de Marion? Avez-vous vu Marion! Étes-vous reçu chez Marion ?

Impossible de faire un pas sans entendre ce discours.

Chacun parle de Marion, tout Paris va chez Marion.

— Dites-moi...

— Qu'ya-t-il?

— Vous savez, Émery, le trésorier de l'argenterie du roi ?

— Eh bien?

— H se ruine pour elle.

— Pour qui?

— Pour Marion.

— Diable !

— Il lui a donné, le jour de sa fête, une parure de trente milie écus.

— Peste!

— C'est le trésor qui va payer tout cela.

— Vous croyez?

— Parbleu !.. Mais voici bien autre chose.

— Qu'est-ce encore ?

— J'ai vu le duc de Buckingham entrer chez Marion.

— Oîi est la merveille? Tout le monde y entre.

— C'est vrai. »

« Quinze octobre.

a Milord est d'une galanterie sans exemple pour la déesse de la rue des Tournelles, mais celle-ci lui tient rigueur; elle connaît sa passion pour une très-grande dame du Louvre. Le nom de cette grande dame?. . Chut ! . . Devinez-le si vous pouvez, mais ne le prononcez pas. Vous vous exposeriez, si vous êtes vilain, à tâter du Châtelet; si vous êtes noble, de la Bastille. »

« Dix-sept octobre.

« Buckingham soutient que tous ces bruits sont menteurs, et mademoiselle Delorme commence à croire Buckingham. »

c Vingt octobre.

« M. le trésorier de ^argenterie a quitté la place. Il y reviendra... quand milord aura repassé la Manche. ^vp Hier, le noble Anglais se pavanait à l'hôtel de Bourgogne dans

la loge de Marion.

La déesse a le goût des antiquités et des objets d'art.

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Le roi a daigné m-accueillir, je suis son hôte, et... je n'ai pas Qni de souper. ?aqc 400.

Il lui a meublé toute une salle de bahuts moyen âge, de fauteuik gothiques, de reliquaires précieux.

Elle attache son corsage avec un camée magnifique, dont se parait, dit-on, la femme d'Alexis Comnène.

Le galant ambassadeur a payé ce camée soixante-deux mille

I ^Ss^Xi

AMOURS HISTORIQUES

En revoyant a Marion, il y a joint ces vers

Puisque vous aimcz^ ma divine, L'antique mode byzantine Avec ses poudreux attributs.

Vieux rebquaires et bahuts,

..-: Sachez... je n'ose irop le dire...

Mais serais-je donc le premier Qui, s'il avait le monde entier.

Le donnerait cent fois pour votre Bas-Empire?

Ceci prouve deux choses : d'abord que Buckingham tourne pasiablementle vers ; puis, qu'il n'est pas encore heureux. Quelqu'un nous ortre de gager qu'il le sera : il est défendu de parier à coup sûr. »

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a Vingt-cinq octobre.

« On a cherché milord,ce matin, à son hôtel, au Louvre, sous les bosquets de charmilles du jardin de l'est, qui se trouve juste au bas des fenêtres de la reine, partout enfin où on a l'habitude

de le rencontrer. Il ne se trouvait nulle part Où était-il

donc?

Marion seule n^avait point d'inquiétude. »

« Dtx novembre,

« Mais voici le curieux de l'affaire.

Lord Buckingham mentait, en affirmant qu'il ne portait pas une autre passion dans le cœur. Il a fait la cour à mademoiselle de l'Orme, parce que les traits de la belle offrent beaucoup de ressemblance avec ceux de la haute et noble dame, dont vous ferez toujours bien de ne pas prononcer le nom, si vous le devinez.

Marion s'est tout de suite aperçue de la chose.

Le duc la priait de s'habiller comme cette haute et noble dame, de manière à rendre l'illusion aussi complète que possible. II fal~ lait tout imiter, les mines, la démarche, le langage et jusqu'à la coiffure de nuit.

C'était humiliant.

Mademoiselle de l'Orme s'indigna ; l'injure faite à ses charmes lui parut impardonnable. Elle posait pour une autre ! les transports de Buckingham s''adressaient à une beauté absente !

vi?4

MAIUON DELOIlMIî

Milord eut son congé sur l'Iieure. On lui déclara qu'on n'était pas l'aile pour servir (reriigic.

Vraiment, ces Anglais ont des idées originales!

La chose fait de l'esclandre. Marion, dans sa colère, a crié sur les toits, et, de bouche en bouche, les propos sont allés jusqu'au Louvre. Louis XIII veut voir la demoiselle. On a des ordres pour la lui présenter à son petit coucher, déguisée en page.

Nous obtiendrons les détails, patience! »

< Treise novembre.

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« Onze heures sonnent à l'horloge du palais. Louis XIII , en robe de chambre, salue tous les seigneurs qui viennent d'assister au grand coucher, et l'huissier prononce, en ouvrant la porte, les mots d'usage :

« — Allons, messieurs, retirez-vous. »

La foule s'éloigne.

Restent seulement les gentilshommes qui, le matin, ont droit ♦ aux grandes entrées.

Un valet de chambre peigne le roi. Les officiers apportent sur un plat d'argent un bonnet de nuit avec des mouchoirs, puis le grand chambellan arrive à son tour avec deux assiettes de vermeil, entre lesquelles est une serviette, dont un coin seulement est mouillé.

Le roi se lave la figure, s'essuie, donne des ordres pour l'heure du lever et congédie tout le monde, à l'exception de Bellegarde et du premier valet de chambre.

— Eh bien? dit Louis XIII à voix basse au grand écuyer.

— Sire, le page attend vos ordres.

— Va le chercher toi-même. '

— J'obéis^, répond Bellegarde en s'inclinant.

Il sort par la porte d'un cabinet, traverse deux antichambres et pénètre dans un couloir secret, où, depuis une heure, se promène en grelottant un beau jeune homme, que le grand écuyer croit réchaufïer sans doute en l'embrassant sur les deux joues...

Car ce beau jeune homme est une belle fille, c'est Marion.

— Venez... il fait plus chaud dans la chambre à coucher du roi.

— j,C'est heureux ! mais qu'a-t-il à me dire, le roi?

— Surtout à une pareille heure? ajouta Bellegarde. En vérité.

AMOURS HISTORIQUES

c'est fort bizarre! J'en suis à douter du témoignage de mes sens, et je me demande si je mène réellement, à près de minuit , chez Louis le Chaste, la plus adorable de ses sujettes. Voilà pourquoi j'ai besoin de vous embrasser, Marion, afin de me convaincre que je ne rêve pas.

— Finissez, monsieur 1

— Non, certes... On m'oblige à un métier trop en dehors de mes habitudes : il est bien juste que je m'en dédommage... Soyez tranquille, le roi n'y verra rien.

— Mais là fanchement, monsieur de Bellegarde, le croyez-vous capable...

— Dame I les uns disent oui, les autres disent non,.. Peut-être saurez-vous le fin mot.

Il introduisit mademoiselle de l'Orme dans la chambre à coucher de Louis XIII

Nous n'en donnerons pas plus long ce matin, la place nous •manque. »

cf Quatorze novembre.

« Le valet de chambre s'est retiré, comme d'habitude, après avoir allumé le mortier dans un coin de la pièce et fermé les rideaux sur le roi, qui vient de monter au lit.

— Est-ce toi? mr.£-mura Louis XIII , entendant rentrer Bellegardel

— Oui, sire.

— Tu amènes la personne?

^- La voilà, dit le grand écuyer , faisant une révérence profonde et se dirigeant ensuite vers la porte pour sortir. Un des rideaux s'écarta doucement.

— Non, non... reste! et donne un siège à... monsieur... Tu n'es pas de trop.

Le rideau retomba.

Mademoiselle de l'Orme eut une petite moue très-gentille, où se mêlait un peu de contrariété à beaucoup de dédain. Quant à Bellegarde, il parut flatté de la tournure que prenaient les choses, donna le siège et en avança un autre pour lui-même.

— Monsieur, dit Louis XIII, une dame de votre connaissance a reçu chez elle l'ambassadeur d'Angleterre?

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MAKI ON DKLOIIMK

Le faux page (•onliiiua sa moue et ne répondit pas.

— Sa Majesté daigne vous interroger, lui dit Bellegardc en souriant.

— Ah?., je vous remercie de me l'apprendre, répondit la Ixjlle sur un ton fort piqué. Pourtant, il est assez nécessaire (jue le roi sache...

— Qui vous êtes?., inutile, monsieur. Veuillez me répondre purement et simplement : vous connaissez mademoiselle de l'Orme?

— C'est moi-même, sire.

— Je n'en sais rien et ne veux pas le savoir. Bellcgarde a reçu l'ordre de m'amcner un page, très-capable, j'en suis sûr, de me donner les renseignements dont j'ai besoin... J'interroge ce page et je le prie de me répondre.

— Mais, dit Marion, rouge de dépit, rien ne me prouve que j'ai l'honneur d'écouter le roi. S'il daignait me montrer son visage...

Il y eut un mouvement des rideaux, mais ce mouvement eut pour résultat de les rapprocher tout à fait l'un de l'autre.

— Bellegarde, jure à monsieur qu'il est en présence du roi.

— Sur mon âme, sur l'Évangile, sur le nom de mes ancêtres, je le jure !

Et, le serment fini, le grand écuyer se pinça la lèvre pour ne

pas éclater de rire.

— C'est bien, dit Louis XIII.

Il étendit son bras hors des rideaux et frappa sur un guéridon à la portée de sa main royale.

— Avez-vous faim, monsieur? demanda-t-il au page. . .^

Or, le peu d'étendue de notre feuille nous oblige encore à remettre à un autre jour la suite de cette intéressante et très-véridique histoire. Nous pourrions dire d'où nous la tenons, s'il entrait dans nos habitudes de compromettre personne. En tout cas, ce n'est ni du roi, ni du grand écuyer, ni de Marion.

— C'est du diable, alors! vont s'écrier nos lecteurs. Peut-être : ceci ne regarde que nous. »

a Seize novembre.

« Sur le guéridon, soutenu par quatre énormes griffes de panthère, on voit, à la lueur du mortier, brûlant toujours, une vo-

laille froide, un flacon de vin d'Espagne, des friandises de toutes sortes, en un mot, ce qui compose ordinairement la collation nocturne servie chaque soir auprès de la couche du roi.

La nef est là, tout ouverte , contenant des coupes, des tourchettes, des couteaux et des assiettes d'or.

— Mangez un morceau, dit Louis XIII au page ; Bellegarde vous tiendra compagnie.

Souper en un tel lieu n'était pas un honneur médiocre, et mademoiselle de l'Orme accepta. Le grand écuyer tira deux coupes de la nef, les remplit de vin d'Espagne, prit l'une et tendit l'autre à Marion, en disant .

— Buvons à la santé du roi... monsieur! — Volontiers, répondit-elle. Je vous ferai raison comme si j'étais un homme... car, je le vois, il faut décidément, ici, renoncer

mon sexe, Î^K Bellegarde lui poussa le genou.

L'épigramme était d'une impertinence assez directe; mais on ne l'avait point comprise derrière les rideaux.

— Monsieur, dit Louis XIII, il est donc vrai que cette demoiselle de l'Orme a reçu dans son intimité le duc de Buckingham?

— C'est très-exact, sire, répondit le page, rongeant de ses belles dents une cuisse de poularde.

— Ah ! fort bien !.. Ne sont-ils pas brouillés à cette heure?

— Brouillés à mort.

— Et pourquoi cela, monsieur?

— Le duc est un fat, il a des espérances impossibles.

— Des espérances... vous en êtes sûr?

— Très-sûre, dit le page.

Il n'était pas fâché de cette occasion d'être désagréable à Buckingham,et vida d'un trait sa coupe remplie d'un xérès délicieux. Le grand écuyer lui en versa de nouveau jusqu'aux bords.

— Mademoiselle de l'Orme a raconté, dit-on, que le duc la priait de s'habiller d'une robe de velours orange?

— Oui, sire.

— Avec un corsage garni de point d'Angleterre î

— De point d'Angleterre.

— Ne la priait-il pas, en outre, de mettre de jour dans ses che- Voux un apprétador de rubis?

— Tous ces détails sont authentiques.

^Î'^O Or

MAIIION DELOllMi:

— Et... le soir, n'est-ce pas, il lui nomiit lui-même autour de la tôle un voile en frisette de Malines?

— (yestlà surtout ce qui m'a mise en fureur! cria le page, e ()résentaat sa coupe vide au grand écuyer.

Les rideaux s'agili-iu'iit.

Il y eut près d'une minute de silence. Hellogarde commençait à ouvrir de grands yeux, le page buvait.

— Où mademoiselle de l'Orme a-l-elle su qu'une autre... personne dormait habituellement avec une semblable coill'ureî

La voix de Louis XllI était émue.

lîoilegarde mit un doigt sur ses lèvres pour empêcher le page de dire une sottise; mais celui-ci ne remarqua pas le geste ou n'en tint pas compte.

— Mon Dieu, dit-il, c'est fort simple : milord parle haut en rêvant, et l'indiscrétion de son sommeil... enfin, je ne vous en impose pas, sire. Une des dames d'honneur du palais lui a donné les détails nécessaires à l'exactitude des costumes qu'il me faisait prendre. Le premier instant de colère passé, j'ai trouvé la chose fort plaisante, et je la raconte à qui veut l'entendre... Ah! ahl j'en rirai jusqu'à la fin de mes jours!

Les rideaux s'écartèrent tout à coup avec violence et Louis XIII apparutsurson séant, l'œil irrité, le visage empreint d'indignation.

— Monsieur l cria-t-il, vous pouvez dire de notre part à cette demoiselle de l'Orme qu'elle est une imprudente et folle créature!

— Pourquoi donc? murmura le page.

Il laissa tomber sa coupe, et regarda le roi d'un air efîaré.

— Dites-lui que, sur une parole échappée au sommeil, on ne jette pas en avant de telles histoires I

— Mais, sire...

— Ajoutez que nous lui enjoignons de se rendre dans les prisons du Châtelet...

— Grâce!

— Oîi elle attendra que le cardinal ait décidé de son sort. Il est de mon avis... Lui-même veut châtier vigoureusement la coupable et faire un exemple , pour apprendre aux courtisanes à respecter certains noms et à brider leurs langues.

— Le cardinal !.. il a dit cela, sire... en parlant de moi?

— Oui, monsieur. .. Tu auras soin, Bellegarde, d'empêcher ladite demoiselle de s'évader... Merci de vos renseignements, beau

s'il-

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AMOURS HISTORIQUES

page . A van t^ (le punir, je voulais être sûr du scandale. Je ne vous reliens plus... bonsoir.

Et les rideaux se refermèrent brusquement^

Mais le page eut la hardiesse de les rouvrir et de prendre la main royale qu'il approcha de ses lèvres

Impossible, aujourd'hui, d'ajouter une ligne de plus.

Hier, quelques-uns de nos lecteurs, voulant connaître la suite de l'histoire, sont venus nous relancer à notre domicile : leur curiosité nous flatte, mais elle gêne nos travaux. Il y a maintenant à notre porte une consigne sévère. »

« Dix-sept novembre.

« Louis XÏII eut beau vouloir retirer sa main, le page y déposa plusieurs baisers respectueux et dit :

— Je supplie Votre Majesté de m'entendre.

— Laissez-moi!

— De grâce, veuillez permettre...

— Sortez, vous dis-je... monsieur î

— Eh bien, non, s'écria le page, en redressant la tête avec un petit air mutin, je ne sortirai pas ! Le roi a daigné m' accueillir, je suis son hôte, et... je n'ai pas fini de souper.

Ce disant, il se rassit près du guéridon, tira de la nef une nouvelle coupe et se versa du xérès.

— Buvons à la santé du roi, monsieur de Bellegarde I . . Ne me faites pas signe de me taire... je n'ai rien à dire que de fort juste et de fort raisonnable. Vous m'avez priée, de la part de Sa Majesté, de venir au Louvre, déguisée en page. . . me voici ! Maintenant, après m' avoir admise à sa table, le roi veut m'envoyer au Châtelet?.. Oh ! que non pas! je reste et... Je soupe, jusqu'à la révocation complète et solennelle de cette menace de cachot.

Louis XIll regardait le page avec stupeur.

— Monsieur, murmura-t-il, ceci est d'une audace...

— Dont je demande bien sincèrement pardon à Votre Majesté; mais il m'est impossible d'agir d'une manière différente. Au Châtelet? merci ! On m'en laisserait sortir peut-être; mais à des conditions inacceptables, et je suis trop jeune pour me résigner , dès à présent, à une réclusion perpétuelle. D'ailleurs, sire, consentirez-

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MARION DELOllME

S'ii veut tuer les amants de Marion, il dépeuplera le royaume. Page 405.

VOUS à favoriser les roueries de votre cafard de cardinal * ?

— Ah! pardieuî s'écria Bellegarde, il est bien nommé!

— Que voulez-vous dire, monsieur ? demanda Louis XIII avec un mouvement d'intérêt curieux.

• Il est inutile de prévenir le lecteur que les masques rie sont point ainsi levés dans le texte même des articles de Renaudot. On y désigne Louis XIII, Richelieu et Bellegarde sous des pseudonymes. Nous n'avons à présent aucune raison pour cacher les noms véritables. 'Note de l'éditeur.)

AMOURS HISTORIQUES

Ce mouvement fut loin d'échapper à la sagacité du page.

— Je veux dire. . . Mais d'abord votre parole royale que vous ne me ferez pas conduire en prison.

— Je vous la donne, monsieur.

— Et si vous allez tout répéter au cardinal, comme vous en avez, dit-on, l'habitude, où seront mes garanties de liberté?

— Non, non... l'Éminence ne saura rien, je vous lejUre, dit le roi.

Il ne pensait plus à fermer ses rideaux et ne cachait même point son impatience.

— Parlez, Màrton, pai4ez, (j[ue diàbï^^ kiit feellegarde, en se frottant les ili^a'iiis: le roi va rit*é!

Et voilà notre demoiselle ittâ^uline "ètttamant une histoire inouïe, fantaSijiïe et très -bien appuyée de lp^*euves, his'toire trop longli'e à t^prd'dtiîre, tnai? ftèndant laquelle Sa Majesté Loiïfe ^IIl se t'ôulait enti^ ^s drap^ avec 'tous les transports de la gaieté la pïtis folié, et èti polissant mie niultitilr(ie d'-exclamations de la nature de C^les ^i suivent :

•*( — 4^Ùè Vieux iWre î

« — X^h'^ i'-h^-pôcrite!

% -^ fet-ice possible?

% -^ 'ie tti'én doutâ^i^-.

'fe^^ Qttdil vi'âiment, i^î à Votiïn.'.'.

i< -^ Je v^h l'écrire ati ï^èii^el »

Éi feellegaràe d'écîà'fôr éé "rire, et MV^ ^àgè 'fëfti'îïiin èè tontinuer ^on Mstoirè, -en la brô'iàn't (i'tme fàdô'ii Àé plus 'e^ ^^ 'réjouissafïfe, et le toi de lui demander t!Pà xém'cit ke trin<^r de son lit avec la belle conteuse.

Il ne lui disait plus monsieur.

Bientôt il l'appela Marion tout court, puis il la tutoya, puis il lui prit une main qu'il garda dans la sienne, puis il raconta luimême que le cardinal était amoureux de madame de Chevreuse , de madame du Fargis , de mademoiselle de Montmorency et d'une multitude d'autres dames de la cour ; puis il finit par dire :

^ Tu es fort gentille, sais -tu, Marion! et ce damné Richelieu... Décidément, tu n'iras pas au Châtelet!..

Se tournant ensuite vers Bellegarde, Louis XIII ajouta :

— Laisse-nous, mon vieil ami, lajsse-nousl

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MARION DELORMIO

Le gvund {n'uycr leva les yeux ^u cjel avec un air de tJi^rprise oomi(|iie el se; dirigea vers rauliclianil^rO-

— Allons, pc'iisa-t-il, je suis pour ceux cpii disent oui. Madcmoiscllo do l'Oruio se crut oltlij^ve de liaisser liinidement

la [)aupière et de inuriiuiier à (h.'ini-voix :

— Sire !.. ali! sire, je ne sais si je dois perineltre... Klle resta néauuioins, et Bdlegarde disparut.

— Tu ne devinerais jamais, dit le roi, ce que je vais l'apprendre, ma pauvre Marion.

— Pardonnez-moi, sire, je le devine à peu près, répondit-elle en minaudant.

— Tu le devines?., eh bien! iVest-ce pas étrange?

— Mais non... le contraire m'étonnerait beaucoup plus.

— Bahl

— Sans doute. J'ai toujours été persuadée qM'on vous calpmniait, sire.

— Comment cela?

— Oui, je me disais ? Voilà de bien méchantes langues!.. Estil permis de supposer... Mais je n'en croyais pas un mot.

— Que me disais-tu donc alors?

— Je ne vous ai rien dit qui pût vous donner lieu de croire que je partageais cette opinion.

— Tu m'assurais qne le contraire t'étonnerait beaucoqp plus.

— C'est vrai, je le répète encore,

— Ah çà! de quoi parions-nous?

— De quoi nous parlons?

— Oui.

— Votre Majesté le sait mieux que moi.

— Eh ! oui, parbleu! je suis sûr de la ch/Ose! Tu comprends, je n'ai pas voulu devant Bellegarde... IVion... Il chercherait à p^j'irriter... Je connais l'homme, il me blâmerait de souffrir tant d'audace. Vois-tu, ma chère, le cardinal est un grand politique, j'ai besoin de ses services... et puis je ne le crois pas très-dangereux. Il réussira beaucoup moins encore auprès de... cette personne qu'auprès de la duchesse de Chevreuse et auprès de toi, Marion, n'est-il pas vrai?

— C'est mon avis, répondit mademoiselle de l'Orme, très-humiliée du peu d'importance de la révélation royale. Mais nous pouvons à présent rappeler monsieur de Beliegarde. car voilà, j'imagine, tout ce que vous avez à me... dire?

AMOURS HISTORIQUES

— Attends encore... Le cardinal, figure-toi, se montrait ^<ia ■ tout indigné de cette coiffure de nuit?

— Vraiment?

— Il avait un double motif d'être jaloux. .. Ah I ah !

— Oui, c'est fort drôle.

— Et s'il pouvait savoir que tu es ici près de moi...

Il l'attira tout à fait au bord de sa couche. Elle tressaillit et fit un geste de pudeur.

— Oh ! sois tranquille , mon enfant , tu n'as rien à craindre.

— J'en suis convaincue, sire.

Le roi lâcha la main de mademoiselle de l'Orme, laissa retomber sa tête sur l'oreiller et reprit en bâillant :

— Tu es belle... oui, sans doute... mais Dieu me préserve de t'encourager... dans ta vie de désordre... Si tu m'en crois, Marion, tu feras... pénitence.

— Monsieur de Richelieu s'y oppose, sire.

— Ah! c'est différent!., je voulais aussi, dans ton intérêt... à propos de l'histoire du lord... Ne la raconte plus... cela fâche le cardinal.

— Beau malheur !

— Eh! oui., c'est un malheur pour toi... Puisque Bellegarde n'écoute plus, je puis bien... te le dire... je ne suis pas toujours le maître. Sérieusement, je le crains, tu iras peut-être... tout de même... au Chàtelet.

Louis XIII bâillait presque à chaque mot.

— Mais, sire, j'ai votre parole ! s'écria la demoiselle épouvantée.

— Oh! ma parole... le cardinal... que veux-tu? je m'en lave les mains... bonsoir!

— Enfin Votre Majesté m'a promis...

Mademoiselle de l'Orme n'acheva pas et resta stupéfaite. Le roi ronflait, »

« Dix-neuf novembre.

« Puisqu'on ne parle à Paris que de la beauté célèbre de la rub desTournelles,nous sommes bien forcés de faire comme tout Paris .

Hier soir, elle a rassemblé ses adorateurs. Ils étaient au nombre de trente-neuf.

— Messieurs, a-t-elle dit, le cardinal me fait la guerre. Ètesvous prêts à me défendre ? sinon je quitte la capitale.

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MA m ON 1)F<:l()iimk

Tous ont promis d'cnlrci- poiii- elle en lutte avec le ministre. Néanmoins, les plus ardents lurent ceux (|ui eu sont encore au chapitre de l'espérance.

La demoiselle sort (Mitonréo d'un véritable rort^f^e.

Ces (lémonslralions l>elli(jneuses nous semblent du plus haul comi(iue. Le cardinal, aujourd'hui, ne pense ;,^uère à .Marion : il s'occupe exclusivement de surveiller Chalais. »

« Premier décembre.

« Les duels se multiplient. On devrait, en vérité, rendre un édit sévère pour mettre un terme à cette rage funeste ; elle prive la France de ses meilleurs gentilshommes. Voilà, dit-on, le dixième coup d'épée que François de Montmorency, sieur de Boutteville, distribue à ceux qui lui disputent le cœur de sa déesse.

Ma foi, s'il veut tuer tous les amants de Marion, il dépeuplera le royaume ! »

« Quinze décembre.

a La nuit dernière, sur la partie du boulevard à laquelle est aliénant le jardin de mademoiselle de l'Orme, Henri de Senneterre, duc de La Ferté, se promenait par un froid glacial.

Survint le com(e de Guébriant.

— Que fais-tu là? dit-il à Senneterre.

— Tu le vois, je me promène.

— Ce n'est pas une réponse.

— Je puis t'en donner une ^utre, si bon te semble : j'attends qu'on m'ouvre la porte de ce jardin.

— Corbleu ! tu as un rendez-vous de Marion ?

— Depuis trois jours.

— Et moi depuis ce matin.

— Pour minuit?

— Pour minuit.

— .Tu n'entreras pas!

-=— J'entrerai!

— C'est ce que nous allons voirl

— Soit... en garde!

Les épées se croisent, et deux minutes après, La Ferté roule saignant sur la neige.

Comme on n'ouvre pas encore , Guébriant enfonce la porte •

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IW'îst^

d'un coup de pied, prend Serineterre entre ses bras, et court avec ce fardeau chez la maîtresse du logis.

Il la trouve dans un chaleureux tête-à-tête avec Phœbus d' Albret.

Le comte ne se possède plus de fureur. Deux épées se croisent de nouvcciu dans la chambre même de Marion, et Guébriant tombe à bon tour.

Ces catastrophes proviennent d'une étourderie de la belle, qui a donné rend*ez-vous au comte, en oubliant Senneterre, et qui a gardé Phœbus après son cercle, sans se rappeler la promesse faite à Guébriant.

Au résumé, les blessures de ces messieurs ne sont pas dangereuses, et cette trinité d'amants finira par s'entendre. »

a Vingt-quatre décembre.

« L'édit sollicité par nous contre les duellistes vient d'être rendu. Le sieur de Boutteville est en fuite ; Marion ne s'aperçoit pas de son absence. »

« Deux janvier,

« Voici les brillantes étrennes de mademoiselle de l'Orme :

r Huit grands vases de porcelaine de Chine, du prix de cinq mille livres chaque et donnés par Émery. Il a tout pardonné, pardonne et pardonnera tout. Cet homme est évangélique au possible. On affirme néanmoins qu'il a de fortes raisons d'indulgence, et mademoiselle de Lenclos aurait reçu, dit la chronique, un présent d'égale valeur. Ce cher trésorier nie la chose , et Marion le croit innocent... ne le croyons pas coupable.

T Un collier de perles en poires, d'une eau précieuse, envoyé d'Italie par notre ambassadeur auprès du roi de Naples. Où est le sens de ce cadeau? est-ce un souvenir du passé? sont-ce des arrhes pour l'avenir? on l'ignore. En tout cas, il vaut dix mille écus.

3° Deux chevaux isabelle-clair, qu'on nous assure avoir été vus dans les écuries du cardmal. Un maquignon de nos amis les estime dix mille livres. Décidément, il n'est plus question du Châtelet : encore un pardon fort évangélique ! il y a des gens intrépides dans leurs espérances.

4* Une cassette en incrustations de corail, toute remplie de guinées anglaises, avec un fauteuil sur lequel s'est assis, dit-on, l'em-

MARION DKLOHMK

^i^ur Michel Palcolo^ue. Buckin<^ham se trahit piir ce présent et, pour le coup, c'est Marion qui pardonne. Elle ne veut pas l'estcr en arrière... excellente fille! La cassette, le fauteuil et les guinées 'cprésenlcnl une valeur de trois mille livres sterling. Se réconcilier un jour d'él rennes est une preuve de génie.

5' Deux bracelets en éineraudes sans nuag<;s, achetés à raison le sept mille cinq cents livres pièce, total : quinze mille livres. Le secrétaire s'est montré plus généreux que le patron : aussi estil mieux traité. Si le cardinal le savait!

0" Un apprétador en diamants roses et en rubis spinelle du prix de douze mille écus, payés par la trinité Phœbus-Guébriant-Sennc terre.

Ces messieurs donnent en commun et reçoivent de même.

7° Une chaise à porteurs en velours à fond d'argent , avec cage et bâtons ciselés et dorés. Ce cadeau du président de la cour des comptes représente sept mille livres et l'espérance. La réalité vautelle plus ou moins?

En attendant, voilà déjà deux cent vingt-trois mille livres versées par tous ces Périclès aux genoux d'une autre Aspasie.

Viennent ensuite les cadeaux des soupirants subalternes.

Le président de Mesmes a fait porter chez mademoiselle de l'Oi-me trois chapons et cinq poulardes qu'il tenait d'un plaideur du Mans.

Quant au chancelier Pomponne de Bellièvre, il a donné quatre muids provenant de ses meilleurs clos de Bourgogne, et s'est enivré, le soir même, à la table de Marion. En sortant, il saluait les colonnes du vestibule.

Bullion, gros et lourd financier, convié également au festin, avait amené avec lui un domestique, lequel, au dessert, apporta devant la déesse un plat rempli de pièces d'or. Elle fut humiliée de cette espèce d'offrande publique, fit descendre ses gens dans la cour, ouvrit la fenêtre et leur jeta le plat et son contenu.

Mais le cadeau le plus original fut sans contredit celui d'un autre financier, non moins lourd et aussi peu spirituel, mais beaucoup plus ladre que Bullion.

Il se nomme Housset, et chacun peut le voir tous les jours, de trois à quatre heures, sur la place Royale, entouré d'un essaim de jolies femmes qui le prennent à partie, l'agacent, le tourmentent et s'amusent comme des bienheureuses de ses allures grotesques

Mi

AMOURS HISTORIQUES

et de ses réponses niaises. Housset roule des gros yeux à fleur de tête, ne sait à laquelle entendre, se tourne à droite, se tourne à gauche, souffle, mugit et ressemble à un taureau de Castille, harcelé par une troupe de brillants picadors.

Il n'avait pas apporté d'étrennes.

Tous les convives de crier au scandale. Housset ne veut pas qu'on le soupçonne d'avarice et fait mander aussitôt le joaillier de la cour.

Lopès arrive avec deux commis ei un véritable chargement de pierres précieuses et de joyaux de toute sorte.

On sait que Lopès est juif; il faut réduire habituellement son prix de moitié.

Il étala les bijoux devant les yeux de Marion.

Comme la belle semblait les ambitionner tous , Housset tâcha de faire bonne contenance, et n'y réussit pas trop mal d'abord. Il se bornait à demander tout bas au joaillier la valeur de chaque écrin, à mesure qu'il voyait l'objet passer entre les jolis doigts de mademoiselle de l'Orme. Lopès répondait par trente, quarante, cinquante mille livres, et bientôt le malheureux financier, ne pouvant se contenir, se mit à déblatérer de toutes ses forces contre le juif et ses bijoux.

Enfin, Marion, qui s'était amusée jusque-là de la détresse de Housset, rendit les diamants aux commis du joaillier et garda devant elle un petit crucifix en ivoire d'un travail précieux.

Le financier respira.

Mais tous les convives critiquèrent ce choix.

— Laissez-les dire ! cria Housset. Je me suis toujours aperçu, mademoiselle, que vous aviez des idées religieuses, et je vous en félicite bien sincèrement.

— Ainsi, vous me permettez, monsieur, de garder ce beau Christ? demanda Marion.

— Je vous en prie, belle dame... je vous en conjure... trop enchanté de pouvoir vous être agréable ! dit le financier, joyeux et pensant en être quitte pour une quinzaine d'écus... Voyons, Lopès, combien le crucifix?

— Seize mille huit cents livres, répondit le juif.

— Quoi? bourreau, n'as-tu pas de honte?

— C'est tout au juste.

— Tu m'assassines, brigand!

— Je n'en rabattrai pas un sou.

^Ay ^^^

— Ah ! si j'étais libre de t' envoyer aux galères!..

— C'est un Giofio, monsieur, comprenez- vous ? un vrai Giotto, dit Lopès, parfaitement aguerri aux injures.

— Scélérat!..

— Demandez au cardinal si je ne lui ai pas fait ce même Christ

dix mille écus, il y a huit jours. J'ai eu grand tort de changer mes

habitudes.

AMOURS HISTORIQUES

— Voleur !...

— Silence! dit la déesse, plus de querelle, et remportez le

crucifix.

— Non, non, murmura le financier confus, gardez-le... Mais n'est-ce pas ridicule, dites-moi, de voir ces juifs vendre si cher une copie, quand ils ont livré l'original à si bon marché?

Ce mot fut couvert de bravos.

L'énorme financier, tout ébahi d'avoir été spirituel, paya, mais en jurant de ne plus s'y laisser prendre.

Il résulte de ce qui précède, et en tenant compte des autres cadeaux, restés mystérieux, que mademoiselle de l'Orme a eu des ctrennes pour une somme d'environ trois cent mille livres.

Mais ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour. »

Je reprends ici la parole.

Ces articles, que je me suis bien gardée de relire , tout en leur réservant une place dans l'histoire de ma vie, faisaient, à l'époque où ils paraissaient, ma plus grande désolation.

D'excellents amis avaient soin de me les remettre avec une régularité touchante.

J'allai voir Théophraste Renaudot le lendemain de son numéro sur mes étrennes, et je lui proposai d'être le tambour en question.

Il accepta.

L'honnête homme eut la bonté de me promettre qu'il ne parlerait plus de moi dans son journal, et daigna, pour prix du silence, alléger ma bourse de vingt mille écus.

Puissent les gazetiers futurs suivre ce noble exemple de délica* tesse et d'impartiahté!

MAillON DKLOIIMK

Tli('M)pliraslc eut, (mi oulie, la provenance charmante de ni'envoyer san journal (jnUis. Coinmc on ne s'y occupait plus de mes affiures, je le parcourus tous les matins à mon réveil.

J'y lus un jour le paragraphe suivant :

« Kncore un coniplot! Le cardinal a tout découvert; madame de Clievreuse est exilée à Blois et le grand maître de la garde-robe a pris la fuite. On a saisi, dit-on, un paquet de lettres fort amusantes... Mais taisons-nous et ménageons les oreilles du mari : puisse le cher homme devenir aveugle et sourd ! »

Il s'agissait évidemment de la correspondance de Chalais et de cette pauvre duchesse, si affectueuse et si bonne pour moi. Je ne pouvais l'arracher de son exil; mais il était du moins en mon pouvoir de traiter une seconde fois avec ce maudit gazetier qui s'avisait ainsi de la compromettre. 11 estima cinq mille livres son silence sur madame de Chevreuse

G'élail pour rien.

Beaucoup des anecdotes de Théophraste avaient rapport au père Â.ndré, sorte de prédicateur grotesque, se faisant entendre tour à tour le dimanche dans les diverses paroisses delà capitale, et dont les naïvetés, quelquefois plaisantes, étaient souvent saugrenues^ Un sermon de lui prêtait à rire pour toute la semaine.

L'archevêque voulut arrêter par un interdit ce nouveau genre d'éloquence de la chaire.

Mais le couvent des Augustins, auquel appartenait le prédicateur, protesta contre cette mesure. On affirma que les mêmes prônes dont se divertissaient les gens de cour opéraient des conversions chez les gens du peuple, et c'était vrai.

On laissa le père André sermonner à sa guise. Les naïvetés recommencèrent de plus belle.

11 prêchait un matin sur les désordres de la Magdeleine.

« — Ah! mesdames, s'écria-t-il, combien d'entre vous lui ressemblent !

Et, faisant le geste de désigner quelqu'un dans l'auditoire :

« — Tenez, j'en vois une là-bas qui lui est toute semblable ;

AMOURS HISTORIQUES

mais, parce qu'elle ne s'amende point, je veux la noter et lui jeter mon mouchoir à la tête. »

Il prend son mouchoir, et toutes les femmes de se baisser.

a — Bon ! dit-il , je croyais qu'il n'y en avait qu'une et en voilà plus de cent ! »

Quant aux figures de rhétorique, si le père André les employait dans ses discours, c'était de la façon la plus bizarre.

« — Les femmes, disait-il, sont comme les pommiers d'un grand chemin : les passants ont envie de leurs pommes, les uns en cueillent, les autres en abattent, il y en a même qui montent dessus et vous les secouent comme tous les diables. »

Un jour de carême, il s'évertuait à prouver que le jeûne était favorable à la santé du corps :

« — Il vous déplaît de jeûner, mesdames... cela vous pâlit, dites-vous, cela vous fait maigrir ? Tenez, tenez, poursuivit-il, en se retroussant la manche et en faisant voir un gros bras muscu" leux et charnu, je jeûne tous les jours, et voici le plus petit de me?, membres ! »

Il défendait les romans et disait one fois avec indignation :

« — J'ai beau les faire quitter à ces femmes; dès que j'ai tourné te... dos, elles ont le nez dedans. »

Une autre fois, le père André racontait en ces termes l'entrée de David au paradis :

« Il arrive, s'essuie le front et frappe trois coups à la porte.

— Qui est-ce? demande le bon Dieu.

— C'est moi.

— Qui toi?

— David.

— Pas possible ! dit le bon Dieu.

Il ouvre la porte et s'écrie :

— Oui, ma foi! c'est mon bon serviteur David!.. Ça va bien ?

— Très-bien, et vous?

— Mais tout doucement... Entre donc, parbleu ! je suis enchanté de te voir. . . nous allons rire 1

Et les voilà qui se promènent dans le ciel, bras dessus, hvas lessous, camarades comme... moutons, t»

Je n'ose raconter une multitude d'autres bouffonneries, débitées pourtant du haut de la chaire évangélique. La réputation de cet étrange prédicateur devint immense, et tout Paris courut l'entendre.

Ce fut au point que j'eus envie moi-même d'assister à un de se." discours.

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MAIUON DKLORME

Il devait prcclicr, un matin, à Saint-Gcrvais, ma paroisse, M/ me fis accompagner de Théivse, et je me rendis de bonne heure à l'cglise pour avoir une p'.ice convenable.

Le révérend commença de la sorte :

« In nomine Patris, et Filii, et Splrilùs sancti... Théophile et Desbarreaux! Desbarreaux et Théophile! brigands, vauriens, scélérats bons à pendre I »

On juge de l'effet que ce début produisit sur moi.

Kniendant jcler ainsi à un auditoire chrétien le nom de Desbarreaux accolé au nom de son digne ami, j'eus un brusque tressaillement, et je me tournai vers le prédicateur.

Le père André vit ma surprise et m'apostropha sans gêne.

« — Hé! hé! madame, qui me regardez si bien, lesconnaîtriezvous par hasard ? je ne vous en ferais pas mon compliment ! »

J'abaissai mon voile pour cacher ma rougeur.

a — Allons, avouez-le, vous les connaissez? »

« — Nous vous causerons de cela quelque jour... au confessionnal, dit Thérèse, qui se leva et fit une révérence au père André.

a — Si ta maîtresse est muette, tu as l'air d'avoir la langue bien pendue, toi, la fille?

« — Mais comme vous voyez, dit-elle ; seulement, veuillez remettre l'entretien à un peu plus tard et ne point attirer de la sorte les yeux sur nous.

« — La commère me donne une leçon, je crois? N'importe, j'er donne assez souvent aux autres, chacun son tour! Je vous h disais donc, mes très-chers frères, ce Théophile est un vrai gibier de potence, et le sieur Vallée Desbarreaux, son ami , ne vaut pas le diable : ce sont deux athées, deux impies, deux garnements incorrigibles. Théophile a ruiné Desbarreaux... mais ruiné complètement, jusqu'aux cendres del'àtre, jusqu'à la corde du pourpoint. Or, savez-vous le moyen que cet enragé bandit a inventé pour empêcher son ami de tirer la langue et de montrer la chemise ? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille... Vous ne devinez pas... non?., vous jetez votre langue à Mange-tout-cru, le boule-dogue de notre monastère... oui? Eh bien, ce Théophile, ce double maraud, cette canaille sans vergogne, a répandu la peste dans Paiis... Ah! ah! vous avez peur? cela vous donne la venette? Rassurez-vous, mes très-chers frères, vous pouvez vous garer du fléau; l'attraperont seulement ceux qui le voudront bien. Il suffira de vous éloigner de la boutique des libraires, où se trouve

ilP

ce livre monstrueux, cette iiorreur, uoiie ^ïa» ^^este, que ce chie deThéopiiile vient d'imprimer! »

A ces mots, il tira de sa poche un volume et l'agita sous les veux de l'auditoire.

« — Le voilà , cet ouvrage infâme, cet ouvrage rempli d'attiéisme et d'irréligion, cet ouvrage qui excite au vice et à la débauche; cet ouvrage, enfin,' qui a l'audace de critiquer les saints, \e se moquer de la Vierge et de calomnier les moines !.. Il a pour 'tre le Parnasse satirique. Je l'ai acheté trois Hvres six sous huit 'eniers, et j'ai failli crever d'indignation à chaque page. Maudit sois-tu, Théophile! maudit soit l'esprit infernal qui a dicté tes vers! maudite soit la main qui les a écrits! malheureux le libraire qui les a publiés ! malheureux ceux qui les ont lus ou qui les liront ! malheureux ceux qui te connaissent ou qui t'ont connu ! . . Tu es un âne, tu es un belitre! tu es un veau! Que dis-je, un veau? d'un veau la chair est bonne bouiUie, la chair est bonne rôtie... mais la tienne, bandit... mais la tienne, chenapan, n'est bonne qu'à être grillée. Aussi le»seras-tu très-incessamment... oui, tu le seras! et puisse ton Desbarreaux l'être avec toi! Je tonne ici contre ton livre, d'autres sont en train de le dénoncer. M. le premier président et M. le procureur général s'empresseront, je l'espère, de débarrasser Paris de cette peste. Ah! mes gaillards, vous vous êtes moqués des moines? eh bien, les moines à leur tour vont se moquer de vous, et l'on verra quelle jolie grimace vous ferez en place de Grève ! »

Le père André continua de pérorer de la sorte plus d'une heure; mais j'ai rapporté suffisamment de sa harangue pour donner une idée de l'impress'" on qu'elle devait produire sur moi *

Jélais saisie d'épouvante.

Depuis trois ans et plus, je n'avais oui parler de Desbarreaux, et j'apprenais tout à coup, à n'en pouvoir douter, que ce misérable Théophile, contre l'influence duquel j'avais si vainement défendu ma première affection, venait de consommer la ruine d'Emmanuel et l'exposait à la vengeance des lois.

A cette époque, elles frappaient impitoyablement les écrivains qui attaquaient rÉg;lise et ses doctrines

• Le père André a été le Bossuet de r<' loqueuce comique. Il est impossible de trouver aujourd'hui un recueil des sermons de cet orateur si amusant ; on ne connaît ses œuvres que par tradition orale dans les séminaires. On m'a cité tout le répertoire du père André. Voici un de ses traits d'inspjralioi., choisi entre mille. Un jour il jouait Uux cartes à l'heure du sermon ; le sacristain vient en toute hâte

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MARION DELOIIMK

Or, d'après le texte; m<;me du discours, j'avais compris que la publication du Parnasse satirique ctjiit toute récente. I^s poursuites ne devaient pas ôtre encore entamées contre l'auteur.

Je pouvais avertir Desbarreaux et lui épargner le péril d'une accusation de complicité.

Tant ([ue Jc père Andié lut en chaire, je n'osai sortir; il eût été capable de m'apostropher de nouveau. Je priai seulement Thérèse de faire en sorte de s'échapper, sans troubler le sermon, pour aller dire à son mari de m'amener le carrosse à la porte du temple.

Nous étions venues à pied.

Ma soubrette se glissa fort adroitement entre les auditeurs, et cette désertion ne fut pas remarquée du moine. Il cherchait alors à se rappeler tout le dictionnaire des malédictions et des injures pour en accabler Théophile et son livre.

Il finit son discours, comme il l'avait commencé, en criant de toutes ses forces :

« — Théophile et Desbarreaux ! Desbarreaux et Théophile ! brigands, vauriens, scélérats bons à pendre ! »

Le père André descendit de la chaire, et je m'empressai de quitter l'église, "

Mais j'étais à peine dehors, qu'un bedeau, tout essoufflé, accourut sur mes traces et m'annonça que le prédicateur désirait me voir.

' — Où cela? demandai-je.

— A la sacristie, répondit le bedeau.

— Ce n'est point aux dames à se déranger. Dites au révérend qu'il vienne, si bon lui semble : je l'attends ici dans mon carrosse.

Grassin, depuis cinq minutes, était à l'entrée de l'église.

lui annoncer que les vêpres sont finies et qu'il faut prêcher. Le père André, à cette annonce, perd la tête, met, par mégarde, le jeu de cartes dans sa manche et monte en chaire. Après le verset latin obligé, il éparpille maladroitement le jeu de cartes sur son auditoire ébahi. Un éclat de rire retentit dans l'église.

L'orateur reprend son sang-froid, et, s'adressant à divers auditeurs qui avaient l'amassé des cartes : — Quelle carte tenez-vous là, mon frère? demanda-t-il d'un ton superbe. — Le roi de carreau. — Bien! Et vous, ma sœur? — La dame de pique. — Bien! Et vous, mon petit enfant? — Vas de cœur. — Et maintenant, ajouta-t-ilen poursuivant son interrogatoire : A quel âge Jésus-Christ a-t-il commencé à, prêcher?

Silence absolu.

Je vous ferais cent questions comme celle-là, mes frères, ajouta-t-il, et voas me /épondriez par le même silence. Voilà la leçon que je voulais vous donner avec ces cartes. Les cartes ! voilà votre seule instruction ; hors des cartes, vous ne savez rien. Je vais vous instruire; écoutez.

Et il fit un beau sermon qui arracha des larmes à ses auditeurs. Mért.

Il m'abaissa le marchepied. Je lui ordonnai de laisser la portière ouverte et j'attendis le célèbre orateur.

Bientôt le père André se montra sous le portai].

Vous venez, monsieur, recevoir mes félicitations?

Oh! que non pas, madame k Magdeleine! je veux seulement vous dire que je vous connais. Un des assistants s'est approché de moi, à ma descente de la chaire, et m'a décliné votre nom.

— En vérité?

— Oui, oui!., vous êtes Marion Delorme! Desbarreaux a été votre premier amant : voilà pourquoi je vous ai vue tressaillir tout à l'heure... Ah ! ma foi, vous avez de la chance !

— Pourquoi cela, monsieur?

Si je vous eusse connue plus tôt, je vous aurais fait honte

devant tout l'auditoire.

— C'eût été fort spirituel à vous.

— Oh! spirituel, je ne tiens pas à l'être.

— On s'en aperçoit.

— N'est-ce pas?.. Voyons, combien avez-vous eu d'amants depuis Desbarreaux. . . une vingtaine?

— Je n'ai pas compté, mon révérend.

— Je vous engage à me prendre pour directeur, ou sinon vous serez damnée au fin fond des enfers.

— Est-ce possible?

— Damnée sans miséricorde !.. Où donc allez-vous ainsi ?

— Vous êtes bien curieux.

— Je vous aurais priée de me laisser monter dans votre carrosse, ma triste pécheresse, afin de commencer l'œuvTe de votre conversion.

— Que de zèle, mon révérend père I

— Y consentez-vous?

— Non, non, pas ce matin... Venez rue des Tournelles, un de ces jours, quand il vous plaira : je vous donnerai pour votre couvent une cinquantaine de louis, mais en échange d'une grâce que je vous prie de m'accorder,

— Laquelle?

— Ménagez à l'avenir Desbarreaux dans vos éloquents discours. Ce Théophile est seul coupable... Faites-le griller, je le veux bien, mais faites-le griller seul.

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Manon 1 . . . est-ce possibU î s'écria Desbarreaux, fat lai

— Vous tenez à sauver Desbarreaux, s*écria-t-il, je m'en doutais! et franchement, c'est pour cela que je voulais vous parier.

— N'allez-vous point essayer d'y mettre obstacle?

— Eh ! non, ma belle. . . On aurait tort de se fier toujours à mes sermons. Je fais souvent le contraire de ce que je dis... quand il n'y a pas péché, minute!., ne me comprenez point de travers.

^l« AMOURS HISTORIQUES

Donc, je vous conseille d'user de diligence. Le père Garasse et le père Voisin, deux intrépides jésuites, sont à la recherche des coupables.

— Ah.I mon Dieul.. Mais où trouver Desbarreaux?

— Rue de la Harpe, chez le libraire Amyot : il y demeure avec Théophile.

— <Quoi ! vous connaissez leur retrçiite?

— Oui. Dès l'apparition du livre j'aurais pu les trahir et les mettre entre les griffes de la justice; mais je me contente de faire du vacarme. Je ne veux pas la mort de ces gredins-là : qu'ils se convertissent et qu'ils vivent, corbleu! je ne demande rien autre chose.

— Ah! mon révérend, vous êtes un digne homme et un saint prêtre! Venez, ce soir, à huit heures... Si je réussis, je vous promets mille écus pour réparer la chapelle des Grands- Augustins. Elle menace ruine, dit-on?

— Mille écus ! s'écria le père André, cela ne se refuse en aucun lieu du monde. Allez vite, et sauvez également, croyez-moi, ce bélître de Théophile. Pourquoi donner de gaieté de cœur une âme à Belzébuth? il la prendra toujours tôt ou tard, si elle ne s'amende pas.

— Vous avez raison, lui dis-je, et je m'arrangerai pour le mieux... A ce soir!

— A ce soir, ma pauvre vierge folle !.. au fait, il vous sera peutêtre beaucoup pardonné, car vous avez terriblement aimé.

— Dieu vous entende, mon révérend!

— Soyez tranquille. Dieu est un bon diable, et j'arrangerai tôt ou tard vos affaires avec lui.

Le nère André rentra dans l'église.

J'admirais cet enchaînement de ci rcou^ranGes surprenantes, aux^ quelles, liélasî devaient succéder, ce jour-là même, bien d'autres aventures.

Dix-huit mois après seulement, il me fut permis de revoir mon original de prédicateur et de lui verser les mille écus.

Grassin prit mes ordres, fouettâtes chevaux et brûla le pavé jusfquà la rue Dauphine, où demeurait mon notaire.

Il se nommait Froissard, et je le rencontrai comme il allait sortir.

— A votre caisse, mon ami! lui dis-je, il me faut cent mille livres au plus vite.

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MAIIION DELOIIMIC

Froissard ùlait un petit lioiiitiie riiai-^M-e, i)i\lc, chélif et dévoua aux iiilrrcls de ses clients,

— Que diable en voulez-vous faire? murmura-t-il.

— Cela me regarde.

— Vous m'ôtez votre confiance?

— Du tout, Froissard.

— A la bonne heure... Je conserve alors l'administration de votre fortune?

— Oui, mon cher, et vous la conserverez toujours.

— Savez-vous combien il vous restera, si vous prenez la somme (juc vous dites?

— Non.

— Il vous restera vingt mille livres.

— Puisqu'il en est ainsi, donnez-moi le tout. Théophile ne consentira jamais à fuir sans argent, et ce que j'ai promis d'autre part au père André... Dépêchons, je n'ai pas une minute à perdre.

— Vous n'aurez rien, absolument rien ! cria le petit homme en frappant du pied.

— Bah ! voici qui est bizarre.

— Très-bizarre... mais Satan me confonde si je vous donne un sou!.. Quoi! n'étes-vous pas honteuse? de quel Renaudot, de quel impur gazetier voulez-vous encore acheter le silence?

• — Froissard, mon ami, vos observations me déplaisent.

— C'est possible, mais je ne céderai pas, et je saurai prendre vos intérêts contre vous-même !

— Froissard, mon ami, j'ai plus de cent mille écus de diamants rue des Tournelles ...

— Eh bien?

— Je vais aller les prendre et les donner au lieu et place de l'argent que vous me refusez.

-- Par exemple !

— Vous me ferez perdre du coup deux cent mille livres, Froissard.

— Mais, de ce train-là, vous serezsur la paille avant huit jours!

— Encore une fois, ouvrez votre caisse, prenez les valeurs, gai dez-les sur vous et suivez-moi. Dans le cas où vous désapprouveriez l'usage auquel je destine ces fonds, vous serez libre de les rapporter ici.

— Vous me le jurez?

— Je le jure

AMOURS HISTORIQUES

n ouvrit en soupirant son coffre-fort, en tira la somme et descendit avec moi.

— Rue de la Harpe, Grassin !

Nous y étions au bout de trois minutes et nous descendions à la porte d'une modeste échoppe, où s'étalaient des bouquins ae ^oute nature.

— Le libraire Amyot? demandai-je.

— C'est moi, dit un grand homme sec, auquel Froissard allait tout au plus au coude.

Il s'avança jusque sur la porte, comme pour nous empêcher d'entrer plus avant dans l'échoppe.

— Oh ! oh ! maître, lui dis-je, vous n'avez point affaire à des gens de police! nous ne venons pas saisir les exemplaires du Parnasse satirique.

Et j'ajoutai tout bas :

— Conduisez-nous à la chambre de M. Vallée Desbarreaux.

Il me considéra dans le blanc des yeux et parut attendre autre chose.

— Voilà tout cc que vous avez à me dire? me demanda le braire.

— Oui, ne me comprenez-vous pas?

— Non, madame.

— Allons, allons! laissez le mystère... H y a sans doute un mol d'ordreet je l'ignore... n'importe... Dites à votre hôte que Marior veiit lui parler à l'instant.

— Parler à qui?

— A Desbarreaux.

— Ce nom m'est inconnu.

— J'ai peine à le croire, puisque le père André vient de me dire que Théophile et Desbarreaux demeuraient ici.

— Le père André! murmura le libraire.

11 tomba sur une escabelle en frissonnant d'épouvante.

— Rassurez-vous, lui dis-je, nous sommes des amis.

— Le père André !.. je suis mort !

— Allons, maître, ceci n'est plus raisonnable... Vous pouvez nous introduire, et Desbarreaux vous remerciera.

Sans me répondre, il se leva brusquement, courut à la porte de l'échoppe, la ferma, donna deux tours à la serrure et mit la clé dans sa poche.

MAIIION DKLOIIMK

Tant pis! s'(^cria-t-il, ma viecsten jou...Siron m'y force,

je ne reculerai devant rien. Oui, TlK'Opliile et Desbarreaux sont chez moif j'ai fait la sottise d'inipriiner le Parnasse, je suis leur complice... mais les espions ne sortiront pas vivants de cette demeure, je le jure 1

Froissanl devint pâle.

J'étiiis peu rassurée pour mon propre compte.

Amyot saisit l'escabelle et frappa trois coups aux poutres du plafond, qu'il atteignit sans se hausser.

Presque aussitôt nous vîmes une femme descendre un escalier pratiqué tout au bout de l'échoppe dans l'épaisseur du mur.

— Viens ici, carogne! cria le libraire.

— Qu'y a-t-il, mon ami? demanda la pauvre femme, dont l'air de victime était pitoyable à voir.

— Tu as été à confesse, chienne !

— Non, mon ami.

— Oses-tu bien mentir? hurla-t-il, en levant l'escabelle à la liautcur du front de la malheureuse.

Je m'élançai pour lui retenir le bras.

— Monsieur, dis-je d'une voix indignée, je vous ordonne de me conduire à M. Desbarreaux, devant lequel doit avoir lieu toute espèce d'explication.

— Eh! votre Desbarreaux est un va-nu-pieds ! 11 n'a plus le sou vaillant... je n'obéis qu'à Théophile.

— On le voit à votre politesse et à vos aimables procédés. Il me regarda d'un air furibond.

— Bien, bien!., nous saurons tout à l'heure ce que vous êtes venue chercher ici. En attendant, le père André vous envoie, et cette carogne seule a pu lui livrer notre secret... L'avoueras-tu? cria-t-il en la menaçant de nouveau de lui briser le crâne.

— Tuez-moi, si bon vous semble, dit la triste femme en tombant à genoux, mais j'ai agi pour vous sauver et sauver nos enfants... si le père André nous adresse madame, elle a sans doute l'intention de s'occuper de notre salut.

— C'est vrai, je vous le certifie, dis-je au libraire.

— Allons donc! un atfreux moine, occupé du matin au soir à prêcher contre nous !

— Ses supérieurs le lui ordonnent, mon ami.

— Toujours est-il que tu as violé ma défense .... tu as été à confesse?

AMOURS HISTORIQUES

— Non... le père André lui-même est venu hier. Vous étiez absent. Il a reconnu Théophile comme celui-ci rentrait de chez M. de I.a Roche-Guyon. .

— Achève!

« -— La présence de cet homme chez vous est de nature à vous L-ompromettre et prouve une comphcité directe, a dit le père André. Cependant je ferai tout au monde pour vous tirer de ce mauvais pas. »

— Eh bien, monsieur, dis-je au libraire, êtes-vous convaincu?

— Non, je ne puis croire à la générosité des moines. Et plaçant le poing sous le menton de sa femme *

— Si la chose tourne mal, dit-il, gare à toi!

Il nous fit signe de le suivre, se dirigea vers le fond de l'échoppe et passa la main sous des rayons chargés de livres. Nous vîmes s'écarter un panneau de LibLot èque cierrière lequel on n'aurait jamais soupçonné une porte.

— Entrez, nous dit-il.

Nous étions dans un couloiv humide et ténébreux. Au bout se trouvait une seconde porte. Amyot l'ouvrit et avança la tête, tout en nous empêchant de franchir le seuil.

— Desbarrèaux est-il là?

— Satan te confonde ! . . pourquoi venir nous interrompre? cria jne voix brutale.

Je la reconnus pour celle de Théophile.

— On m'y force, dit le libraire.

— Peste! serions-nous relancés par quelques limiers de police? Cette fois, je reconnus l'accent de Desbarreaux.

— Non, c'est une femme.

Je poussai brusquement Amyot, et je pénétrai dans la pièce.

— Oui, c'est une femme!., une femme qui veut se venger de votre conduite envers elle... mais comme on se venge d'un ingrat qu'on aime encore.

— Marion!.. est-ce possible? s'écria Desbarreaux, se levant de la table où il était en train d'écrire.

11 accourait pour m'embrasser ; mais il s'arrêta, confus, et ne l'osa pas.

— Oh! oh! monsieur, vous êtes devenu bien timide!.. Allons, faites voilà mes joues C'est le commencement de ma vengeance.

— Excellente fille!... comment, c'est vous? je ne rêve pas !...

MAIIION DKLOIIMK

à-IA

Oui, nous av(nis eu du grands loils à voire égard ; mais le ciel nous en a eiiMîlIcineiil punis, ma pauvre Manon.

— Le ciel! lu lui lais beaucoup d'iiomieur, dit Théophile : u'esl-il pas vrai, madame?.. Vous connaissez mes opinions. . . touinurs les mêmes!.. Soyez la bienvenue dans ce taudis, où la misère et la rigueur des lois nous confinent. J'ose croire que vous n'avez rien gardé de nolro vieille rancune? Pendant que. nous pataugeons dans la détresse, vous nage/, m*a-t-on dil, au sein dt; l'opulence... vous nie devez un peu cela!

— Oui, monsieur, lui dis-je, et mon inlcnlion formelle est de vous témoigner ma gratitude.

— Toujours ironique!.. N'impoilc, si vous apportez des fonds, ils arrivent à propos.

— Justement, monsieur, j'en apporte, et voici mon notaire. Pai- son entremise nous pourrons nous entendre.

— Oh I dit Emmanuel à Théophile avec un accent de reproche, n'as-tu pas honte?..

— Laisse donc!., c'est un ange que celte femme-là!.. Donnez- ■ vous la peine de vous asseoir, ajouta-t-il , en m'avançant un vieux

fauteuil.

Je serrai la main d'Emmanuel, et je murmurai tout bas ;

— Pauvre ami ! j'avais tout prévu !

— C'est vrai, me répondit-il.

Et je vis une larme glisser sous sa paupière.

— Comprenez-vous maintenant que vos soupçons n'étaient pas justifiés? repris-je en m'adressant à Amyot. Laissez-nous et ne maltraitez plus votre femme.

Le libraire sortit la tête basse.

Je fis signe à Froissard de prendre un siège auprès delà table.

Nous nous trouvions dans une espèce de cave presque aussi humide que le couloir. On ne voyait pas d'apparence de fenêtre, et la pièce était éclairée ])ar deux lampes de cuivre, l'une posée sur la table et l'autre fixée à la muraille sombre.

— Mon ami, dis-je à Desbarreaux, racontez-moi ce qui s'est passé depuis notre séparation en Lorraine.

— Je n'en ai pas le courage, me répondit-il avec un soupir. — - Eh bien, je l'aurai, moi ! dit Théophile. Nous avons parcouru

l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie ! nous avons vu Rome la grande,Venise la belle, et Constantinople la voluptueuse! A Rome nous avons frondé le pape et sa doctrine, et le pape nous a lancé

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AMOURS HISTORIQUES

du haut du Vatican les foudres de l'excommunication. Le bonhomme pensait nous tuer avec ses pétards... Depuis cette époque, je jouis d'une santé florissante.

— J'en suis très-satisfaite pour vous, monsieur.

— A Venise...

— Oh ! je vous tiens quitte des autres détails!

— Pourquoi donc? je serai concis. D'ailleurs, ajouta-t-il avec un accent ironique, Desbarreaux est incapable de raconter. Ses yeux ne se détachent pas des vôtres; son cœur bat de souvenir, et c'est tout simple... il vous retrouve encore plus ravissante qu'autrefois. N'allez plus me l'enlever, du moins!., je suis jaloux comme

un tigre.

— Votre ton de légèreté, monsieur, n'est pas en rapport ave

\e motif qui m'amène.

— C'est vrai, dit Desbarreaux à Tliéophile, tais-toi!.. Qu'il vous suffise d'apprendre, Marion, que j'ai jeté tout mon héritage dans le gouffre du jeu et de la folie.

— Bah! je te le rendrai!., nous allons nous retrouver en pleines finances, et le Parnasse s'enlèvera, je le gage, à vingt mille exemplaires.

— Oui, monsieur, si le parlement ne brûle pas en place de Grève l'auteur et son livre.

— Comme on a brûlé mon grand-oncle avec son volume du Fléau de la Foi, dit amèrement Emmanuel.

— Joli présage que tu nous donnes là, mon cher!

— Avouez-le, dis-je à Théophile, vous redoutez de fatales conséquences... vous vous cachez?

— Sans doute, parbleu ! je crains la prison ; mais au dix-septième siècle, on n'allume plus de fagots. Emmanuel, du reste, ne court aucun péril : j'ai signé seul une œuvre faite à deux.

— Mais on sait que Desbarreaux est votre ami. Toujours on vous a vus inséparables; les poursuites dirigées contre l'un devront nécessairement atteindre l'autre.

— Ne disiez- vous pas, madame, que vous apportiez de l'or? demanda Théophile avec un accent de cynisme qui fit rougir Desbarreaux.

— Je suis prête à vous en donner, monsieur, si vous vouler fuir.

— Avec Emmanuel?

— Non, seul.

— Je vous comprends... Merci, je refuse.

MAUION DELOIIME

Si ta dis un mot de plus, cria-t-il, tu es mort I Page 426.

— - Mais vous avez donc juré sa perte! criai -je, incapaole de me contenir davantage.

— Ces paroles n'ont aucune portée, madame, et j'accepte, je l'ai dit, toute la responsabilité d'un ouvrage dangereux. Je pensais que, vous rappelant l'ancienne générosité de Desbarreaux à

votre égard, vous veniez, aujourd'hui prendre une revanche... Si 54 54

AMOURS HISTORIQUES

je me suis trompé, je le regrette... mais il faut bien établir ici notre situation commune. Je suis la cause unique de votre rupture... vous l'avez su, j'imagine? le maréchal avait intérêt à vous transmettre toutes sortes d'explications à cet égard.

— Je fis un geste de colère.

— Or, poursuivit-il, depuis le jour où j'ai si diplomatiquement et si convenablement arrangé les choses, Emmanuel et moi nous ne nous sommes plus quittés. La mort seule peut nous désunir. J'irai plus loin... le ton léger que j'avais pris d'abord vous à déplu, et vous me contraignez à être sérieux : j'ai ruiné Desbarreaux, afin qu'il n'ait dorénavant de ressource qu'en moi. Desbarreaux le sait et me pardonne.

— Voilà, dis-je, une amitié bien étrange.

— On vous autorise à supposer tout, madame, hormis la possibihté d'une séparation.

— C'est vrai, dit précipitamment Emmanuel, brisons là !

Je le regardai, ses lèvres étaient pâles et frémissantes. Il détourna les yeux, comme s'il eût redouté la rencontre des miens.

Théophile souriait, d'un sourire qui me fit passer un frisson de dégoût dans le cœur.

— Oh! murmurai-je, descendre à ce degré d'opprobre... estce possible, mon Dieu?

— Expliquez-vous, madame... entre amis toutes les questions s'abordent. Allons, soyez franche, vous avez en ce moment un soupçon... changez-le contre une certitude! Ce sera du moins une rupture définitive, et je la provoque avec joie.

Desbarreaux se leva l'œil étincelant.

Je lui vis une arme entre les mains.

— Si tu dis un mot de plus, cria-t-il, tu es mort!

— Peste ! mon cher, tu prends la chose au tragique , et, tu l'oublies, je puis me défendre, ajouta-t-il en tirant un poignard absolument semblable à celui d'Emmanuel. Mais, d'après le pacte juré, nos dagues ne doivent frapper qu'un parjure. Le suis-je? non... par conséquent, rengaine!.. Vous le saurez, belle dame, nous nous sommes signé mutuellement un petit écrit, donnant à chacun de nous le droit de poignarder l'autre. Si Desbarreaux me quille, je le tue; si je déserte l'association, il me plonge sa lame dans la poitrine... c'est une convention à l'amiable... Mais assez jà-dessus ! il faut en finir. Vous devez à présent renoncer au projet de me faire prendre la fuite sans Desbaïreaux... Que décidezvous?

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MAKION DELOIIME

Je mo tournai vers Froissanl.

Il regardait cette scène avec stupeur, et je lui dis d'une voix Irembianle en désignant Emma.iuel :

— Monsieur m'a fait jadis un présent de cent mille livres. Froissard, pour toute réponse, tiia les valeurs de sa poclie et

les étala sur la talile.

— Marion! Marion!.. vous me méprisez donc bien? murmura Dt'sbarreaux avec anj^oisse.

— Je n'ai le droit de mépnser personne. En venant ici, mon intention positive était de vous prier de reprendre un argent que vous m'avez donn; dans vos jours d'opulence... et les paroles de votre ami ont confirmé cjtte résolution.

— C'est très-beau, dit Théophile; voilà ce qui s'appelle agir en femme de conscience et d'honneur.

— Jamais! cria Desbarreaux, je n'accepterai jamais!

— Hein?., pardon, mon ami, pardon!., tu n'as pas le droit de me laisser dans la misère. Que diable ! on ne pousse pas l'amourpropre à des extrémités aussi fâcheuses, et voilà de quoi nous sauver des griffes de monsieur le premier président... Vertudieu! Marion, vous faites divinement les choses!

Il empocha les valeurs.

Je dis, en sortant, à Desbarreaux, qui se cachait le visage avec honte :

— Emmanuel! pauvre Emmanuel! où êtes- vous tombé? Froissard m'entrama.

Deux jours après, une sentence du parlement condamnait à mort l'auteur du Parnasse satirique. Mais Théophile avait pris la fuite avec les cent mille livres et celui dont je n'ose plus prononcer le nom.

Puisse la vengeance divine, qui pèse les fautes des uns et celles des autres, ne pas nous réunir dans un même châtiment !

AMOURS HISTORIQUES

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Il était midi moins un quart lorsque je rentrai chez moi. Thérèse accourut à ma rencontre.

— Pour Dieu , me dit-elle, hâtez-vous ! Depuis plus de deux heures, une dame en noir, pâle et désolée, vous attend et se désrespère.

— Son nom?

— Elle a refusé de me le dire. Cependant j'ai cru la reconnaître pour l'avoir vue jadis chez votre marraine.

A ces mots , elle ouvrit la porte delà pièce où la visiteuse attendait.

Je vis une personne en deuil, à demi voilée, qui accourut, me ferma la bouche , afin d'arrêter mon cri de surprise, et me dit précipitammeni à voix basse :

— Renvoyez votre femme de chambre.

Je fis un signe à Thérèse, elle s'éloigna.

— Vous, madame la duchesse?. . vous à Paris?. . vous chez moi?

— Marion, ma pauvre Marion, je suis perdue si tu ne viens à mon secours! J'arrive de Blois tout exprès pour te voir... Oh! je l'en conjure, sauve-moi des piège de cet infâme ! Il a des lettres, et il menace de les livrer à mon mari... des lettres... enfin, elles sont de Chalais !.. me comprends-tu ?

Elle tomba sur un fauteuil, se cacha le visage et fondit en larmes.

On l'a déjà deviné, j'étais en présence de madame de Chevreuse.

Vêtue d'une simple robe de bourgeoise, la duchesse avait caché sous un bandeau de veuve la richesse de sa chevelure ; ses beaux veux étaient rougis par le chagrin,

— Madame, que dois-je faire? Je suis prête à me dévouer pour vous.

— 11 faut aller lui reprendre ces lettres, de gré ou de force... il le faut! dit-elle en relevant la tête et en essuyant ses pleurs. Écoute... je me suis échappée du lieu de mon exil. A Blois, on me croit malade, et de fidèles domestiques ont grand soin de cacher mon absence. Je suis à Paris, seule, avec le vieux Maurice, mon père nourricier... Tu as dû le voir quand tu me rendais visite au Louvre. J'ai vainement essayé de m'introduire auprès de

MAIllON DKLOriMR

la jeune reine. Il la fait garder à vue depuis cette malheureuse allaire. Quant à Marie de Médicis, elle est tantôt pour lui, tantôt contre; c'est une femme sur laquelle je ne puis compter. D'ailleurs, elle n'obtiendrait rien. J'ai donc mis en toi mon dernier espoir; tu seras ma providence, ma bonne Marion, j'en suis certaine... Je t'ai toujours ain»/'e, tu lésais bien; constamment j'ai défendu ta caus(\,. Oui, tu m'arracheras aux embùciies de ce traître I

Elle me prodiguait les plus tendres caresses; elle me baisait les mains, le front, les cheveux.

J'étais émue jusqu'au fond du C03ur.

— Oh! je sais tout, val me dit-elle, Saint-Sorlin m'a fait rire plus d'une fois : tu joues le cardinal, tu le détestes, tu le mèneras par le bout du nez droit dans la Seine, dès que la chose pourra te plaire... Aussi voilà pourquoi je suis venue, Marion! J'étais désespérée tout à l'heure ; je te vois, je suis consolée... car tu lui reprendras mes lettres ! tu les lui reprendras, parce que je t'aime, parce que je suis une pauvre femme coupable et malheureuse,

parce que tu as de l'indulgence, toi, pour les fautes d'amour

0 mon Dieu! mon Dieu! si tu n'allais pas réussir?

— Je réussirai, je vous le jure, madame.

— Appelle-moi ton amie, ton amie la plus sincère ! me dit-elle avec transport. Tu réussiras!., mais je te devrai la vie! Ces lettre! reconquises, vois-tu, je serai tranquille; ses menaces ne m'intimideront plus et j'emploierai mon époux lui-même au salut de Cha* lais. Le cardinal n'osera pas faire prononcer la condamnation. Croirais-tu qu'il m'a mise dans l'alternative ou de trahir la reine ou de perdre ce pauvre enfant?.. Tiens, regarde ! voici le billet que Richelieu m'a fait tenir à Blois par son capucin.

Tirant un papier de sa poitrine, elle me le présenta. Je lus :

« Madame la duchesse,

« On a saisi tout un paquet de vos lettres chez le grand maître « de la garde-robe. Ces lettres, vous en connaissez la substance, « et je serais au désespoir de les communiquer à M. de Chevreuse. « Voilà pourquoi je vous propose de vous les rendre, en échange « d'une révélation pleine et entière : autrement, justice sera faite, « et de vous, madame, et de votre amant. Vous pouvez tout dire « au père Joseph ; il a ma confiance. « Richelieu.

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— Justice sera faite! tu entends, Murion? Il tuera Ghalais, si je ne livre le secret d'Anne d'Autriche, déjà trop compromise par la lâcheté de Monsieur. C'est une honte... un homme , un prince du sang, trembler devant ce prêtre ! Gaston ne rougit pas d'acheter sa grâce... Néanmoins, il n'osera jamais tout dire, et le cardinal compte sur moi... n'est-ce pas afîreux?.. Voyons, comment vas-tu t'y prendre?

Elle me serrait les mains entre les siennes et me regardait avec angoisse.

— Richelieu vous a fait la cour, lui dis-je, on me l'a positivement affirmé?

— Oui, me répondit-elle.

— Vite, donnez-moi quelques détails.

— Attends... c'était l'année dernière, au jeu de Marie deMédicis. Il me glissa trois sonnets...

— Ensuite?

— Un jour... j'avais à demander je ne sais quelle légère faveur... Richelieu, pensant qu'il ne me séduirait pas en soutane rouge, s'affubla pour me donner audience d'un pourpoint de satin gris de lin, tout éblouissant de broderies d'or. Il avait des chausses de velours vert, un col de dentelles, un chapeau à plumes et des bottes. En le voyant tomber à mes genoux dans ce costume, je partis d'un grand éclat de rire, et je pris la fuite pour aller tout raconter chez la reine.

— A merveille, j'espère beaucoup.

— Le ciel te seconde !.. Mais il faut agir à l'instant, Marion... Demain la cour prend la route de Bretagne, où doivent se faire les noces de Monsieur et de l'héritière de Montpensier. . . c'est encore une autre honte! Ghalais est retenu dans les prisons de Nantes... Ils vont danser auprès de l'échafaud!

— Ah ! madame , chassez de votre esprit ce pressentiment lu" gubre...

— Mes lettres! mes lettres! et tout est sauvé !

— Je pars.

— Embrasse -moi... chère amie! excellent cœur !. . méfie-toi de ses ruses... Je vais compter les instants... A toi ma reconnaissance éternelle !

Je m'arrachai de ses bras et j'allai prendre une clé de la petite porte de mon jardin, qui donnait sur le boulevard. Gette clé devenait indispensable au plan que je méditais.

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MAIIION DRLOFIME

Grassin n'ayant pas re(;u l'ordre de déh^ler, je trouvai dans la cour ma voiture toute prûte.'i me condniie.

Mais au point où j'en suis de mon histoire, les événements se pressent de telle sorte, ({ue j'ai laissé jusqu'ici en arrière beaucoup de détails dont il est pourtant essentiel que le lecteur ait connaissance.

Ilélas! il faut me pardoimer si mon récit sent le désordre!

Je n'écris plus avec calme.

En me reportant à ces jours orageux de mon existence, le trouble s'empare de mes sens, la rougeur me couvre le front, et j'aurais déchiié ces Mémoires, si je ne trouvais, de temps à autre, sur la route impure que je suivais alors, une tleur au-dessus de la fange, quelque bonne action parmi mes fautes.

Je m'abuse peut - être , mais il me semble que cela me rend moins odieuse.

Le cardinal était cause de mes plus coupables dérèglements. Au lieu d'approuver et d'encourager mon repentir, il avait usé de manœuvres indignes pour faire avorter tous mes projets de bonne conduite et me replonger dans le gouffre d'oii je voulais sortir.

Jl espérait tirer profit de la nécessité fatale où il me réduisait.

Trompé dâ is son attente et voyant qu'il avait travaillé pour les autres, il essaya de recourir aux moyens extrêmes; et s'il eût réussi à m'enfermer au Chàtelet , je ne me serais évidemment tirée de là qu'après une défaite.

Mais la hardiesse dont je donnai la preuve, en me choisissant tout un cortège de hauts et nobles seigneurs, parut modifier son système d'intimidation, ou peut-être eut-il des ménagements pour moi, parce qu'il avait alors à trembler pour lui.

Quelques jours après ma singulière visite à Louis XIII, Richelieu m'envoya des Bournais, son valet de chambre, avec l'arriéré des sommes qui m'étaient habituellement versées pour mes frais de maison.

C'était le rameau d'olivier.

Je fus entièrement certaine de la fin de sa colère. Mais je n'allai pas le voir une seule fois, et je lui tins impitoyablement rigueur.

Pour me fléchir , il me fit cadeau de ce magnifique attelage dont Théophraste a parlé plus haut dans sa feuille indiscrète.

Une aussi aimable prévenance ne me toucha point.

Sans doute il aurait repris avec moi ses hostilités, si la conspi-

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ration de Chalais n'eût assez, vivement stimulé son inquiétude pour l'empêcher de s'occuper de cUoses beaucoup moins importantes et moins graves.

Ce complot, dont mes lecteurs ne peuvent avoir qu'une idée fort fâgue , d'après les paroles échappées au secrétaire , lors de mon invasion dans le cabinet de Richelieu, avait été formé très-habilement, et le cardinal était loin d'en avoir saisi toute la trame.

La puissance du ministre, s' agrandissant chaque jour, le rendait l'objet de la haine générale.

Tous les courtisans se plaignaient à haute voix. Gaston criait plus fort que les autres ; il accusait Richelieu de lui fermer la source des grâces et de lui enlever l'affection du roi son frère.

« — Je n'aurai de joie, disait-il, que le jour où ce prêtre sera mort. »

Et là-dessus, huit jeunes étourdis forment le dessein d'aller assassiner le ministre à sa maison de campagne, située à peu dé distance de Fontainebleau.

Leur plan est soumis à Monsieur, qui l'approuve.

Il se décide à envoyer ses officiers chez le cardinal pour le prier de l'attendre à dîner. Les gens du prince auront le mot d'ordre; à l'arrivée de Gaston et des huit gentilshommes , ils chercheront querelle aux domestiques de l'Éminence, et toutes les mesures sont prises pour que le meurtre s'exécute à la faveur du trouble soulevé par cette querelle.

Henri de Talleyrand, comte de Chalais, grand maître de la garde-robe, et qui vient de succéder tout récemment à Baradas et à Saint-Simon dans la faveur du roi, prend vis-à-vis de Gaston rengagement formel de porter le premier coup. Mai?; effrayé bientôt de sa promesse , il éprouve de l'hésitation et dévoile le secret du complot au commandeur de Valence, dont il demande les conseils avant d'agir.

Le commandeur se hâte de transmettre au ministre cette confidence et l'avertit qu'on en veut à ses jours.

Richelieu ne croit pas d'abord à tant d'audace chez les conspiïi leurs.

Mais voyant fout à coup les officiers de Gaston arriver à sa maison de campagne et s'acquitter du message convenu, il cesse de douter, monte en carrosse, court à Fontainebleau, pénètre dans la chambre même du frère du roi et le trouve avec ses complices.

MAIUON DELOHME

Tu seras ma pruvidence, ma bonne Marion. l'âge 439.

Le prince est encore couché.

11 regarde le ministre avec saisissement , et les huit gentilshommes frissonnent.

— Monseigneur, dit Richelieu, vous avez le projet d'aller vous divertir, ce soir, à ma maison de campagne? c'est un immense honneur que vous me faites ; je l'apprécie comme je le dois, et j'ai résolu de vous céder la place, afin de ne pas gêner vos plaisirs.

bi

Le valet de chambre du prince entre dans l'intervalle, apportant le linge de corps sur un plat de vermeil. — Daignez me pe^^meltre de vous donner la chemise, monsei-

gneur,

dit le cardinal.

Il prend le linge, l'offre à Gaston, muet de stupeur, fait une révérence profonde et sort, disant aux conjurés :

— Je vous souhaite, messieurs, beaucoup d'amusement!

Ce fut un coup très-habile.

La foudre aurait éclaté sur le prince et ses amis, qu'ils n'eussent pas été d.ms un état plus pitoyable à voir. Le cardinal déjouait toute l'intrigue, il triomphait.

Or, ceci eut lieu au mois de septembre.

Indigné de la dénonciation du commandeur, Henri de Talleyrand dissimule cl semble même se rapprocher du ministre. Celuici, n'ayant pas de preuves sufiisantes, est forcé d'accepter de fausses excuses et de vagues protestations de repentir.

Mais Chalais a toute l'inconséquence de la jeunesse et toute l'étourderie de l'amour.

11 se met à la tête d'un autre projet de révolte où il ne s'agit plus d'effusion de sang , mais qui doit bouleverser le royaume de fond en comble. Sûr d'être agréable à la reine, à Gaston et sui^ tout à la belle Marie de Chevreuse, le grand maître de la garderobe organise sa nouvelle trame.

Ici, je dois le dire, il y a seulement des conjectures, et je n'ose répondre de l'authenticité des détails qui vont suivre. Madame de Chevreusq,,dans ses plus intimes confidences, m'a toujours parlé de ces choses d'une manière trop obscure; je n'ose les rapporter avec une certitude absolue.

On devait, disait-on, gagner les Suisses et les gardes du corps, arrêter le môme jour le cardinal et Louis XliL déclarer celui-ci inhabile au mariage, donnera Gaston la main d'Anne d'Autriche avec le trône et préparer pour Richelieu le plus sombre cachot de la Bastille.

Quant au maître, on lui destinait une cellule dans un monastère, comme la seule retraite convenable à ses goùtset à ses habitudes.

Celte machination échoua comme la précédente par la trahison d'un confident de Chalais. nommé Louvigni, lequel, ayant séduit la maîtresse du duc de Candale et refusant de la lui rendre, ne Iroiwa pf s de moyen plus simple de ye soustraire aux persécutions d'une famille puissante que d'invoquer l'appui de Richelieu,

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