‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 3 sur 39 · MA · texte numérisé non relu

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comme une boule, trottait lourdement, un panier sous le bras, d'un bouta l'autre du pont, offrant du vin, de l'eau-de-vie, du gigot, des gâteaux et du saucisson à l'ail.

Le tout formait un spectacle incroyable, une bigarrure inouïe, un tohu-bohu curieux.

On avait les oreilles affectées d'un bourdonnement étrange. Le moine ronflait toujours, ses confrères marmottaient leurs heures, les paysans juraient dans leur patois, les buveurs trinquaient, les enfants pleuraient et les nourrices chantaient. Joignez à cela un grognement sourd, des cris, des bêlements lamentables, sortani des flancs du bateau, et poussés par des porcs, des oies, des moutons, entassés pêle-mêle dans une cage ténébreuse et réclamant dans leur idiome de l'air et de l'espace, vous aurez une idée de l'effrayant concert qui se donnait gratis sur le coche d'eau.

A part le grotesque d'un tel assemblage, c'était une façon de voyager tout à la fois agréable et commode.

Le bateau glissait sur la rivière sans la moindre secousse. A cette époque du printemps, tous les arbres étaient en fleurs. La brise envoyait sur nos têtes une nuée de petites corolles blanches et roses, qu'elle dérobait aux pêchers et aux cerisiers d'alentour. On découvrait çà et là des sites ravissants. Les vieilles tours féodales se dressaient en haut des collines; puis des châteaux plus modernes s'échappaient tout à coup d'un massif d'ombrages, étalant sous nos yeux leur façade aux briques éclatantes, leurs donjons élancés et leurs pignons aigus.

L'un des séminaristes, assis en face, ne réussissait pas trop mal à déjouer la surveillance rigoureuse de l'abbé et jetait sur moi, de temps à autre , quelques regards timides , desquels je conclus fort logiquement qu'il me trouvait de son goût. C'était un assez gentil blondin, bien fait de sa personne ; la cape et l'épée lui eussent mieux convenu, j'en suis sûre, que le rabat et le petit collet Je le voyais tourmenter d'une façon inquiétante les grains de son rosaire, et de fréquents soupirs s'échappaient de sa poitrine.

Cette agitation du séminariste provenait-elle d'une méditation sur le bonheur céleste ou d'un désir de participer aux joies de ce monde? Voilà ce que nous aurons à décider plus tard.

Le jour s'écoula rapidement, et l'on atteignit Épernay pour la couchée.

A l'auberge oii nous descendîmes, il y avait déjà foule. Trois

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chambres seulement restaient disponibles. Nous eûmes les deux premières ; les séminaristes, avec leur mentor, prirent la troisième, et les nourrices furent obligées de rester dans le cocha^ où le patron leur donna de la paille en guise de matelas.

Quant aux paysans, ils réussirent à se caser ailleurs, et les moines trouvèrent un gite dans un couvent de leur ordre. 4 4

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Nous avions grande envie de souper, mais la salle de l'auberge était pleine, et la table accaparée par deux jeunes et brillants Parisiens qui régalaient une quantité de notables de l'endroit. Le° flacons se débouchaient avec une détonation bruyante, le vir moussait dans de larges coupes, et Dieu sait comme les langues se ressentaient de l'intempérance des convives.

Une fois placés dans l'un des coins de la salle, nous parvînmes à obtenir quelques vivres et à satisfaire notre appétit, au milieu du vacarme de nos voisins.

Leur conversation, du reste, excitait beaucoup notre curiosité.

— Corbleu ! mes maîtres, disait l'un d'eux, en f^'appant de sa coupe sur la table, je vous soutiens que le maréchal ie Biron n'avait à se reprocher aucun crime. Le roi Henri n'est pas excusable dans cette affaire.

— Voilà qui est trop fort, sur mon âme! interrompit un autre. N'a-t-on pas saisi le traité, signé de la main du maréchal, par lequel il s'engageait vis-à-vis de l'Espagne et de la Savoie, à prendre les armes contre son pays?

— C'est vrai !

— Biron était un traître.

—- Soit, je vous l'accorde, reprit avec vivacité le premier interlocuteur; mais puisque Henri se faisait appeler le bon roi, c'était le cas de prouver sa clémence. Biron l'avait servi loyalement jadis, et le père du maréchal, Armand de Gontaud, s'est fait tuer en ces lieux mêmes, au siège d'Épernay, pour aider le monarque à conquérir son trône.

— Oui ! oui ! crièrent plusieurs voix, il fallait pardonner.

— Non! ventrebleu! point de grâce aux traîtres ! se mit à hurler une espèce de colosse, tenant à lui seul une triple place au banquet. Henri IV n'a pas eu tort de se montrer impitoyable , et , sî j'étais le roi Louis XIII , je ferais pendre haut et aourl les traîtres d'aujourd'hui, damnés Italiens, entretenus sottement au Louvre par madame notre reine-mère. Allons, remphssez ma coupe... A la mort des Concini !

Ces paroles eurent un écho terrible.

Presque tous les convives se levèrent l'œil en feu. Vingt exclamations partirent à la fois.

— Il a raison, ces maudits étrangers rument le royaume !

— On leur permet de dilapider les finances.

MAIUDN DELOFIMK

— Do boire la sueur du poupic.

■ — A l)as la rcinc-mèro et ses favoris I

— Qu'on pende le maréchal d'Ancre 1

— Mort à la Caligaï !

I^s deux ampliytrions ne disaient mot pendant tout ce tapage.

Il était aisé de les reconnaître à leur mise, infiniment plus soignée que celle des provinciaux, et 5 un certain cachet d'élégance, dont on voyait la Irace jusque dans leurs moindres manières.

Celui qui paraissait le plus jeune se leva lentement, fit un signe pour réclamer le silence , et prenant la parole avec un ton doucereux empreint d'une nuance marquée d'ironie:

— Messieurs, dit-il, vous avez des aperçus très-fins et très-délicats sur les choses politiques. J'ose le dire, — et Desmarets de Saint-Sorlin, mon ami le plus intime, peut l'affirmer lui-même, — jamais à Paris on n'a traité ces matières avec autant de tact et de profondeur. Vous êtes tous d'accord, ce me semble, sur le traitement qu'il faudra faire subir tôt ou tard au maréchal d'Ancre et à Léonore Galigaï, sa chère et digne moitié : donc, messieurs, nous pouvons passer à d'autres discours. Je ne suis pas très-partisan des discussions, surtout dans un festin. Pourquoi, je vous le demande , troubler par des querelles les jouissances de la bonne chère?

— Ce raisonnement est juste, fit observer un des convives.

— Lorsque les coupes s'emplissent, lorsque le vin pétille, cria l'orateur en s'animant Jl faut de joyeuses paroles, de vives saillies, un feu roulant d'épi grammes et de bons mots. A table, messieurs, nous devons rire, chanter, parler de plaisir et d'amour... Je bois à nos maîtresses !

— A nos maîtresses ! répétèrent tous les autres.

— Et tenez, poursuivit-il en se tournant vers moi, tandis que vous étiez perdus, messieurs, dans les hautes régions de la politique, vous ne remarquiez point ici, près de cette table, sur la terre, le plus bel ange d'amour et les deux plus grands yeux noirs que vous ayez jamais vus resplendir dans un rêve de volupté.

Il recula son siège et s'approcha de notre table.

J'étais rouge et confuse.

Camusard ouvrait une bouche ridicule et se taisait. Mon père, ébahi d'un spectacle si nouveau, ne trouvait pas une parole à dire.

Un murmure d'admiration circulait parmi les convives; on me dévisageait de tous les coins de la salle.

Le jeune homme m'adressa le salut le plus gracieux et me dit avec une politesse exquise :

— Rassurez-vous, mademoiselle, vous ne trouverez parmi nous que des respects et des hommages. Désirez-vous connaître ceux qui vous entourent? voici messieurs les conseilleiT au présidial de cette ville ; nous les régalons, mon camarade Saint-Sorlin et moi, en l'honneur d'une affaire que je suis venu plaider céans... Us ont eu la gentillesse de ne pas me la faire perdre. Je suis avocat, mademoiselle, je me nomme Jacques-Emmanuel Vallée Desbarreaux , et demain je retourne à Paris annoncer à madame de Saint-Évremond, ma cliente, l'heureuse issue de son procès.

— Madame de Saint-Évremond !

Nous poussâmes ce cri tous les trois ensemble, mon père, Camusard et moi.

— Mais oui, la comtesse de Saint-Évremond, une divine et gracieuse femme, qui commence à vieillir, c'est grand dommage! Elle a pour sept à huit cent mille livres de propriétés dans ce pays... Ah çà, d'où vient votre surprise? me trouvez-vous trop jeune pour gagner un procès?

— Pardonnez-moi , lui dis-je d'une voix émue, c'est que madame la comtesse est ma marraine, et je vais à Paris pour la voir.

— Charmant ! délicieux ! madame de Samt-Évremond votre marraine?... Ainsi je pourrai vous rencontrer chez elle à chaque instant... Toutes réflexions faites, je prendrai le coche... Il n'y a ■que moi pour avoir de ces chances-là !

L'étourdi s'emparait de mes deux mains et les baisait avec transport.

— Oh! oh! monsieur,.. Oh! oh! fit Camusard.

En même temps il tira le jeune homme par \p 'xianche.

— Hein?... vous me dites... Qu'est-ce que c est que ça? demanda-t-il en toisant Joseph et en clignant de l'œil d'une façon très-impertinente.

— Ça? dit mon père, c'est le prétendu de ma fille. Nous avons voulu le montrer à madame la comtesse et lui demander son approbation au mariage, avant de passer outre.

— Mille excuses... Vous êtes le père d'une merveilleuse enfant, et cette qualité vous donne droit à toutes nos vénérations. Quant à monsieur, qui vient de me tirer la manche... A propos, il se nomme?

M A II ION DKLOIIMI-:

— Joseph Ciimiisard.

— Camusard!... un fort joli nom! Quanta M. Camusard, dis- je, on comprend que vous ayez voulu le montrer... Certes, ce prélendu-h\ mérite d'être montré! j'en appelle à toutes les personnes présentes.

Un innnense éclat de rire partit de la table.

— Ai-je dit quelque chose de risible? demanda Desbarreaux , eu reprenant un sérieux qui me trompa moi-même. Si M. Camusard n'est pas d'un physique parfait, en revanche il a l'air d'un garçon fort... honnête. Il ne refusera pas d'accepter une coupe et de trinquer avec nous aux charmes de sa future.

C'était prendre Joseph par son faible.

Un instant j'avais vu ses lèvres blanchir et son œil briller de colère; mais le ton de gravité subit du jeune homme lui donna le change.

11 accepta la coupe qu'on lui offrait. Gabriel Delorme en reçut une à son tour, et voilà l'huissier de Châlons et son clerc trinquant avec les conseillers du présidial d'Épernay.

Ces messieurs voulurent bien m'adresser mille instances pour me décider à m'asseoir à la table du festin. Je refusai; ce n'était point là ma place, et je me mis en devoir de gagner la chambre préparée pour moi.

Le jeune avocat me suivit à la porte de la salle.

— Mademoiselle, murmura-l-il à voix basse, je n'ai jamais rien vu de plus beau, de plus adorable que vous.

— Monsieur!...

• — Ne vous fâchez point, de grâce... Il est de toute impossibilité que madame de Saint-Évremond consente...

— Vous croyez? lui dis-je : c'est aussi ce que j'espère? Et faisant une révérence digne et polie, je quittai la salle. Tous ces messieurs passèrent la nuit à boire. L'avocat grisa mon

prétendu royalement. On fut obligé de transporter Joseph au coche, à l'heure du départ, et de l'étendre au beau milieu de la chambre commune, sur la paille abandonnée par les nourrices. Comme le ciel était aussi pur que le jour précédent, les voyageurs restèrent sur le pont, et cela ne gêna personne.

Je songeais au hasard qui jetait sur ma route une connaissance intime de la comtesse.

N'ayant pas encore expérimenté la vie du monde, mon instinct

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seul m'indiquait la conduite à tenir en cette occasion. Ce jeune homme me semblait aimable ; mais me montrer légère avec lui, c'eût été l'autoriser, une fois au terme du voyage, à user de certaines familiarités qui m'auraient déplu devant ma marraine. Je tenais à donner tout d'abord à celle-ci de ma petite personne une opinion très-avantageuse, afin d'avoir sur-le-champ gain de cause, en faisant repousser Camusard. J'avais préparé de longue date mes moyens de défense ; l'avocat de la comtesse arriverait luimême fort à propos pour appuyer mes plaintes de son témoignage et certifier la grossière intempérance de mon futur. Le succès n'était pas douteux.

Lorsque M. Desbarreaux vint me saluer sur le pont, il essaya de prendre avec moi le ton dégagé de la veille. Je me retranchai dans les bornes d'une froide politesse, et je lui fis comprendre que je voulais être traitée, sinon en grande dame, du moins en fille honnête et sage.

Il s'éloigna tout décontenancé, pour aller causer à l'autre bout du coche avec son ami, celui qu'il avait appelé Saint-Sorlin. Mon père admira ma conduite et s'excusa d'avoir partagé la débauche de la nuit.

— Ces jeunes gens sont dangereux, me dit-il; tu fais prudemment de les tenir à distance. Hier, l'aplomb singulier de celui-ci me fermait la bouche. Il t'a baisé les mains... Oui, mais qu'il y revienne à présent !

— De grâce, mon père, abstenez-vous, je saurai parfaitement me défendre moi-même.

^- Sans doute, Marion, sans doute. Nous t'avons élevée dans de bons principes, et l'aventure du fils de l'échevin nous a prouvé que tu savais les mettre en pratique. Mais , vois-tu, ma fille, on ne peut trop se prémunir contre des enragés pareils. Si tu les avais entendus! quels discours!... Il paraît qu'ils ont, là-bas, des maitresses à mesurer au boisseau.

— Vraiment?

— Pardine! ils ne se gênent guère pour les nommer. Le petit noir seul, M. de Saint-Sorlin, n'a pas imité leurs indiscrétions et leurs folies. Il buvait raisonnablement, voilà tout. Si je suis resté, ma fille, tu le com.prends, c'était pour enferrer de plus en plus Joseph. Le pauvre diable est dans un état...

— Dontje vous dispense de me faire la peinture. Voyez plutôt

MAIUON IJKI.OUMK

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s'il n'a besoin de rien, le malheureux, et ménagez-ie davantai^e à l'avenir. Je le déteste comme liancé ; mais il a eu bon cœur pour la famille : je veux du moins (ju'il puisse admirer Paris et s'en retourner bien portant à Cliàlons.

Mon père descendit dans l'intérieur du coche.

Ûesbarreaux et Saint-Sorlin causaient à quinze pas de moi ; je pus les examiner tout à l'aise.

Saint-Sorlin portait le costume noir des pieds à la tôte ; son visage annonçait trente ans. Il était d'un sérieux de glace et parlait du bout des lèvres. Je sus depuis ([u'il pensait devoir à sa dignité d'écrivain célèbre de l'époque de prejidre en public cette mine grave et ce ton pédantesque. Dans l'intimité, comme j'eus occasion de bientôt l'apprendre, il savait se dépouiller de son masque et devenait un garçon fort spirituel.

Pour Desbarreaux, il ne croyait pas nécessaire d'user de dissimulation devant qui que ce fût, et il se montrait physiquement et moralement tel que l'avait créé la nature.

Il était loin d'y perdre.

Jamais plus noble et plus agréable physionomie ne m'était apparue. Son grand œil bleu souriait comme ses lèvres et se faisait pardonner toute l'effronterie de ses regards; son nez aquilin avait une distinction parfaite. Il laissait croître la royale comme tous les seigneurs du temps, et sa petite moustache blonde se redressait de chaque côté de la bouche en deux crocs soyeux.

En dépit de la gravité de sa profession, et au grand scandale de ses confrères en jurisprudence. Desbarreaux s'habillait constamment à la dernière mode de la cour.

Il avait des bottes de chamois à éperons et à larges revers qui retombaient au-dessus du genou. Ses chausses étaient de velours grenat. Son justaucorps, de même étoffe et à manches pendantes, lui sentait la taille avec une précision que n'aurait pas eue le corsage d'une femme. Cette partie du vêtement s'ouvrait à la base pour laisser voir une fine chemise garnie de point de Flandre. Un collet empesé, remontant légèrement en arrière, venait se réunir en pointe sur sa poitrine, et les bords de sa coiffure étaient relevés par deux émeraudes d'un très-grand prix.

J'avais eu besoin, l'instant d'auparavant, de tout mon courage pour battre froid à un aussi beau cavalier.

La raison d'abord avait eu la victoire sur la coquetterie ; mais.

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quand j'eus détaillé les agréments de Desbarreaux, la coquetterie reprit le dessus et menaça la raison d'une défaite entière. Je me dépitais de voir qu'on ne revenait pas à moi. C'était incroyable 1 on affectait de ne pas diriger les yeux de mon côté, on semblait prendre plaisir à une autre conversation que la mienne; on agissait en un mot comme si je n'existais pas, ou comme si mes attraits n'avaient pas assez de mérite pour compenser la peine d'une seconde tentative sur mon cœur.

Le personnel du coche était dans la même situation que la veille.

Je regardai mon ptiit séminariste; il continuait son manège, et profitait pour cela des moments où le mentor récitait son office.

Voulant me venger de l'indifférence de Desbarreaux , je répondis aux œillades du porte-soutane, et le pauvre jeune homme fut bientôt dans un état déplorable ; les soupirs, les tressaillements allaient toujours ; dix fois il laissa tomber son rosaire.

Le supérieur, épiant la direction du regard de son élève, croisa le mien, dont il comprit le dangereux pouvoir.

Aussitôt il fit lever les jeunes gens et les entraîna dans un angle opposé du coche, d'où il m'était impossible de les regarder sans changer de place et sans attirer l'attention de tous.

J'étais honteuse et mécontente de moi-même.

Sans doute il y avait dans ma conduite beaucoup d'enfantillage; mais je me reprochais comme un tort de jouer de la sorte avec le repos d'une âme religieuse qui, sans ma complicité peut-être, aurait triomphé de la tentation.

Desbarreaux daignait en ce moment jeter les yeux sur moi. Devinait-il le motif du changement de place du prêtre et de ses élèves? Je le crus, et cela me rendit encore plus mécontente et plus honteuse.

Il faisait mine de s'approcher ; je pris un livre pour lui ôter tout prétexte de m'adresser la parole.

Je lus intrépidement jusqu'au soir.

A notre descente à Château-Thierry, je priai l'hôtesse de nous servir dans une chambre à part. Cette résoluhon parut flatter mon futur, entièrement remis alors de son excès de la nuit précédente. Il prit pour une marque de retenue ma bouderie maussade et ri-^ dicule.

Gabriel Delorme et Joseph m'avaient souhaité le bonsoir. J'ai-

MARION DB:L0I{MK

'3^;5iil^^^^

II saisit le marchand de bestiaux par sa souquenille, voit page 37.

lais me mettre au lit, quand on gratta doucement à l'entrée de ma chambre.

La frayeur s'empara de moi ; je courus voir si la serrure était bien close, et j'aperçus au même instant un papier glissé sous ma porte.

Était-ce une lettre du jeune avocat?

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AMOURS HISTORIQUES

J'ouvris et je lus :

« Hélas ! mademoiselle , je suis au désespoir ! je vous aime et r< l'on veut m'interdire de voyager avec vous. Notre supérieur a « pris des places dans une voiture qui, de cette ville, va directe- •: mentàMeaux, où nous devons nous arrêter. Dites un mot, « permettez-moi l'espérance, et je déchire ma soutane pour voub -( sui^Te partout. J'ai cent écus dans ma bourse; je trouverai faci- « lement ici des habits laïques. Une fois à Paris, j'irai voir un de n mes oncles, lieutenant dans les gardes du roi ; je me ferai soldat, '( mademoiselle, je me battrai I Vous serez tîère de ma valeur, et < vous me jugerez digne d'être votre époux. Un mot de réponse, x je vous en conjure ! j'attends à votre porte ce que \q}^ i^f j^ ^ a cider de mon sort. »

C'était mon séminariste qui m'écrivait.

Pauvre jeune homme! voilà doncles suites funestes de ma coquetterie! je l'expose à quitter un état où Dieu l'appelle; j'ai pris plaisir à porter le trouble dans son cœur... Oh! c'est indigne! mais je saurai réparer ma faute. Il est là... Si j'ouvi'ais pour lui faire comprendre... Non, j'aime mieux écrire.

Et je traçai vite au bas de sa lettre :

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« Mes parents ont disposé de ma main, monsieur; je ne pub « vous aimer. Ne me revoyez plus et n'abandonnez point étour- « diment la sainte carrière dans laquelle vous avez marché jus- « qu'à ce jour. Cr()\cz-moi, le boulieur n'existe pas dans ,cç '( monde : vous le trouverez plus sûrement au pied des autels. >

rotais enchantée de mes phrases, et je les glissai sous la porte mon tour. Puis je m'endormis, réconciliée avec moi-même e sûre que je venais de faire une bonne action.

Huit ans plus tard, il m'arriva de rencontrer mon séminariste alors grand vicaire de Notre-4)ame. Je l'amenai sur le chapitre d notre voyage par le coche d'eau ; il se le rappelait à merveille.

— Eh bien, lui dis-je, n'est-ce pas que mon petit sermon vous a fait rentrer en vous-même? j'y exprimais des pensées trés-esliniables et très-chrétiennes.

MAHIOX DKLOUMK.

^^i^r^èè^;

Mon Dieu, inc répondit-il, ce n'est point cela madame,

:jui m'a guéri de mon amour.

— Ah!... quoi donc?

— Les fautes d'orthographe de votre lettre :elleen était remplie.

Le lendemain, Desbarreaux ne se trouvait plus au nombre des voyageurs.

Son ami Saint-Sorlin, toujours imperturbablement sérieux, se penchait à la balustrade voisine du gouvernail, et je le vis plongé dans une méditation, dont le cours de la Marne était en apparence le sujet *.

On se figure aisément combien dut m'intriguer cette disparition de Desbarreaux. A quelle cause attribuer sa fuite? Pourquoi s'en est-il allé seul? D'où vient qu'Oreste est parti sans Pyladeî

• Saint-Sorlin travaillait alors à son poème épique de Clovis, et puisait ses inspirations dans la iMarne. A celte époque les poètes ne voyageaient pas, faute d'argent et de voitures publiques, ils cboisissaient pour leurs sujets de poëme des héros français, ce qui les dispensait d'aller étudier des pays lointains. Un pèlerinage en coche, sur la Seine et la Marne, sullisait pour dépeindre une action épique de douze chants, et lui donner la couleur locale. Celebrare dotneslka fada était la devise que les nombreux poètes épiques adoptaient alors par économie. La tra/ersée en Warne et Seine coûtait douze livres, et on était nourri, c'est-à-dire aflamé, pardessus le marché. , Mérï.

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En réfléchissant, la peur me prit, et j'eus le plus vif repentir de ma conduite envers Desbarreaux.

Il est irrité de mon indifférence et de ma froideur ; j'aurais du ménager davantage un homme qui connaît ma marraine et peut me faire un tort incalculable dans l'esprit de la comtesse, en lui donnant ces premières impressions, desquelles, bonnes ou mauvaises, il est difficile de revenir. Ayant à se plaindre de moi, sans doute il va me devancer à Paris, voir madame de Saint-Évremond, parler de l'épisode du séminariste, dont il me semble qu'il a saisi, la veille, tous les détails, exagérer ma coquetterie, me peindre sous des couleurs indignes... Bref, il se vengera de mes dédains en me faisant épouser Camusard.

On juge de mes transes et de mon inquiétude.

Mais Saint-Sorlin n'avait pas dû rester sans motif; cette pensée me consolait un peu.

J'aurais donné tout au monde pour être auprès du gouvernail et pouvoir interroger ce grave penseur. Impossible d'y envoyer mon père, encore moins Joseph; d'ailleurs, ils reprenaient leur position du premier jour à la table, oii la femme du patron leur servait du rogomme, et je n'avais garde de les distraire, afin d'être plus libre, dans le cas où je réussirais à me ménager un entretien avec l'ami de Desbarreaux.

La Providence me vint en aide au moment où je m'y attendais le moins.

Un marchand de bestiaux, mari de l'une des nourrices, était allé rejoindre ses confrères à l'autre bout du coche, où ils se livraient au plaisir de fumer, habitude encore très-nouvelle et qui n'était pas du goût de tout le monde : c'est pourquoi le patron les priait de se mettre à l'écart.

Or, la nourrice avait à sa droite un carme déchaussé, fort bel homme, taillé en Hercule.

Dans l'intervalle où il ne récitait point ses heures, le bon père causait tranquillement avec sa voisine, tantôt l'excitant à rire pai quelques plaisanteries innocentes, tantôt prenant le marmot sur ses genoux, en imitation de l'exemple du Christ et se rappelant le passagie du saint livre :

c Laissez venir a moi ies petits enfants. »

MAUION DKLUHMK.

Mais du groupe des rumeurs on reiuanjua la chose.

Les malins villageois se mirent à tourmeuler l« marcharul et îi lui inspirer des craintes; ils le harcelèrent si hien, qu'il prit la mouche et vint tout furieux intimer l'ordre à sa femme de quitter le voisinage du carme. La nourrice, élormée de l'apostrophe, regarda son jaloux du haut en has et lui dit de s'aller promener. Celui-ci riposta par de gros mots, et sa femme, piquée au jeu, l'appela malotru, bélître, sac à vin, gibier de potence. Les coups allaient s'ensuivre, lors([ue le moine intervint et sermonna doucement le mari sur l'inconvenance de ses soupçons et le peu d*àpropos de ses discours.

Ceci gâta plus encore l'affaire.

Le paysan, furieux des sottises qu'il avait reçues, les rendit au carme avec usure.

— Prenez garde, mon fils, prenez garde, disait le morne : il ne faut pas qu'un pareil scandale se prolonge.

Mais le rustre continuait à vomir desénormilés et des blasphèmes.

— Encore une fois taisez-vous, mon fils... La patience m'échappe.

L'autre ne tint pas compte de ces charitables avertissements ; poussé par une rage brutale, il s'oublia jusqu'à frapper le bon père à la figure.

C'en fut trop; la religion du carme céda complètement à ce dernier outrage. Son œil étincela, ses lèvres frémirent, il saisit le marchand de bestiaux par sa souquenille, le souleva comme il eût fait d'une plume et, le balançant une seconde au-dessus de la balustrade même où s'appuyait l'ami de Desbarreaux, il l'envoya juste au beau milieu de la Marne, où le pauvre diable tomba, la tête en avant et les jambes en l'air.

On le vit disparaître.

Mais par bonheur il savait nager, de façon qu'il se remontra bientôt à la surface.

Quelqu'un lui tendit une longue perche. S'aidant de ses mains et de ses pieds, il se hissa sur le coche ruisselant comme un Triton. Les autres paysans n'osèrent souffler mot, car le reste des voyageurs prenait parti pour le moine.

Il fallut cette burlesque aventure pour arracher Saint-Sorlin à ses méditations.

Voyant qu'on lui jetait un homme par-dessus les épaules, il

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daigna faire volte-face et demander le motif d'une telle smgularité. h(^ hasard voulut alors que je me trouvasse assez près de lui pour lui expliquer l'action du morne.

Instruit de ce qui venait de se passer, mon original de poëte me lit un salut profond et parut vouloir se mettre en mesure de reprendre, toujours à la même place, ses rêveries interrompues. Mais cela ne faisait plus mon compte, et je lui dis avec une vivacité devant laquelle il ne put réprimer un sourire :

— Eh ! monsieur, vous ne m'expliquez pas comment il arrive . que vous soyez seul aujourd'hui sur le coche?

— Vous ne m*aviez adressé jusqu'ici, mademoiselle, aucune question à cet égard.

Mes joues se couvrirent de rougeur; il ajouta :

— Du reste, je dois vous répondre par une autre question : Pourquoi vous montrez- vous si passionnée pour la lecture?

— Ainsi, murmurai-je, M„ Desbarreaux est fâché contre moi. — - Rien ne l'y autorise, mademoiselle ; néanmoins, s'il pouvait

connaître le trouble dont je vous vois agitée en ce moment, il ne se pardonnerait pas, j'en suis certain, l'idée qui lui est venue de continuer sa route par terre... Il regretterait amèrement son erreur.

— Quelle erreur?

— Ce matin il se figurait que vous étiez résolue à repousser l'hommage de ses vœux.

— Il avait raison, monsieur.

— Comment?... je ne vois plus alors le sens de votre interrogatoire. En ce cas je me rétracte, et Desbarreaux a prudemment agi de recourir à la fuite : c'est l'unique moyen d'échapper à la fascination de vos charmes.

— Ah ! monsieur, finissez, de grâce, un pareil discours !

— C'est précisément la permission que j'allais vous demander : le péril existe pour moi comme pour les autres.

Il se mit une seconde fois en devoir de me tourner le dos.

— Mais enfin, votre ami n'a pu tomber soudainement amoureux, à la première vue?

— L'amour , mademoiselle, n'est pas une plante tardive à laquelle il faille de longs jours pour arriver à un parfait développement. Chez l'homme comme chez la femme, il naît tout à coup, avec brusquerie, sans le secours de la réflexion. Un regard échangé nous fixe, un sourire nous détermine.

— Vous croyez, monsieur?

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— J'en SUIS parraiteineiit sûr, pour avoir étudié de fort près la matière.

— Veuillez agréer mes félicitations sur le résultat de vosétudes,

— Merci, mademoiselle... Mais pardon!... j'étais en train de ruminer tout à l'heure une pièce de poésie, et je parlais aux nymphes cachées dans les roseaux de la Marne... Elles sont moms dangereuses que vous, permettez-moi de les rejoindre.

— Non, restez! M. Desbarreaux ne doit pas me juger coupable d'une impolitesse à son égard. J'ai pris un livre, hier, quand il s'approchait de moi, parce que... je partage votre opinion sur la promptitude des sentiments du cœur, et je craignais...

— D'être fixée par un regard ou déterminée par un sourire?

— Comme il vous plaira, monsieur. Mais jusqu'à la décision de madame de Saint-Évremond, ma marraine, je n'ose point dire que je m'appartienne. Au cas où cette décision serait selon mes désirs, je reprendrais alors ma hberté tout entière et, s'il arrivait qu'un homme aimable et distingué daignât venir à moi, je cesserais, je vous en donne l'assurance, de me montrer aussi passionnée pour la lecture.

— Ah ! Desbarreaux serait aux anges, s'il pouvait vous entendre ! s'écria Saint-Sorlin , dépouillant tout à coup sa froideur de commande.

— Je vous laisse libre , monsieur, de lui rapporter mes paroles.

— Et pourquoi ne lui feriez-vous pas vous-même , ce soir, d'aussi flatteuses communications!

— Ce soir... Où lereverrai-je?

— A Meaux, nous y descendrons dans quelques heures... Mais silence! ajouta-t-il en baissant la voix,.. ou plutôt changeons de discours.

Je levai la tête , et j'aperçus à deux pas de nous mon père et Camusard.

— Oui, mademoiselle, reprit tout haut Saint-Sorlin avec un aplomb dont je lui sus gré, car il me sauva l'embarras de ma contenance, j'ai l'honneur d'être le secrétaire intime de monseigneur Armand du Plessis, évêque de Luçon. Dans ce moment, il est on ne peut mieux en cour : la reine-mère l'a fait son aumônier, et le roi vient de l'élever tout récemment au poste de secrétaîve d'État pour la guerre et l'intérieur. Si jamais je puis me rendre utile, soit à vous, mademoiselle, soit à votre père que voilà, soit à mon-

sieur... votre futur époux, dit-il en saluant Ca m usard, vous ne me ferez pas, j'espère, l'injure devons adresser à d'autres. Monseigneur du Plessis ne refuse aucune de mes demandes.

— Eh bien, dit Gabriel Delorme en poussant mon prétendu, avais-je tort, imbécile? J'étais sûr que ce jeune seigneur s'entretenait avec Marion de choses extrêmement convenables.

— Quoi! dit Saint-Sorlin, reprenant son masque de dignité calme, on s'est permis à mon égard des doutes offensants?

— C'est-à-dire, balbutia Joseph... Oui, je supposais... Non, je faisais remarquer simplement au beau-père... Après tout, quand les moines s'en mêlent...

— Tais-toi! dit Gabriel Delorme.

— Je le veux bien, reprit Camusard; seulement, puisqu'on nous fait des offres de service, je ne serais pas fâché, pour mon compte, de passer au grade d'huissier à verge... N'est-il pas vrai? beau-père.

— Vous le voyez, monsieur, dis-je à Saint-Sorlin, il vous est difficile de ne point accueillir une demande aussi gracieusement présentée.

— Quant à moi, dit Gabriel Delorme, je n'ai pas d'ambition personnelle ; mais tes frères grandiront, ma fille, et si monsieur veut bien se rappeler encore l'offre bienveillante de ce soir...

— Comment donc, je vous prie de compter sur moi partout et toujours.

— Voilà, dis-je en souriant, ce qu'on gagne à montrer tant d'esprit d'à-propos.

La conversation devint générale entre nous; le poëtfi ne parlait plus de rejoindre les nymphes de la Marne, et s'amusait de la niaiserie de mon prétendu. Joseph croyait déjà tenir la triomphante baguette d'ivoire en pleine salle du bailliage de Châlons.

Je fis une demande assez indiscrète à Saint-Sorlin, au moment où il venait de fabriquer un énorme mensonge , afin d'expliquer devant mon père l'absence de Desbarreaux.

— Pour quel motif, lui dis-je, avez-vous accompagné votre ami à Épernay?

Il hésita d'abord; mais bientôt se mettant à rire et prenantle parti de la franchise :

— Au fait, dit-il, je ne prétends pas être un modèle de per fection. Pourquoi vous dissimulerais-je mes faiblesses? J'aime la

Je vis s'écarter le feuillage, et Desbarreaux tomber à mes 6e!\Q9X> voir pogf 41.

bonne chère et le bon vin, le bon vin surtout, ce lait des vieillards et des poètes. Or, nos taverniers de Paris sont d'indignes mécréants, et je les ferai pendre un jour, si j'arrive au pouvoir. Ils frelatent leurs liquides de manière à vous donner le goût de la tempérance... N'est-ce pas affreux? J'ai donc profité d'un voyage que monseigneur du Plessis faisait à son évêché de Luçon, pour 6 6

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AMOURS HISTORIQUES

suivre sur une route opposée mon ami Desbarreaux , et déguster le Champagne à sa source même. J'en rapporte trois cents flacons, parfaitement bouchés et ficelés. Croyez, mademoiselle, que je profiterai de toutes les occasions possibles de rendre tour à tour visite aux autres vignobles de France, afin de monter ma cave sur un pied loyal et respectable.

A partir de cette déclaration, Saint-Sorlin parut grandir démesurément dans l'estime de Camusard.

Cette journée s'était écoulée rapide. Nous approchions de Meaux, et je voyais apparaître devant nous la gothique cathédrale, tout éclairée des feux du soleil couchant.

Saint-Sorlia me dit tout bas .

— Je vais ménager la réconciliation. C'est de ma part un dévouement sublime, car je me suis approché trop près delà flamme pour n'en avoir point ressenti les atteintes.

On abordait.

Le poète sauta sur la berge, et je vis le jeune avocat le rejoindre à quelque distance. Tous les deux disparurent en un ehn d'oeil.

Que se passait- il en moi ? je me le demande, aujourd'hui que Ffixpérience est venue m' éclairer sur mes sensations et me permettre d'en faire l'analyse. Avais-je de l'amour pour Desbarreaux? Pas encore. Il était de mon goût, sans doute, j'aurais été ravie de pouvoir accueil Hr ses hommages ; mais je ,n' éprouvais point ce saisissement intime , ce trouble profond du cœur qui indiquent l'amour.

L'avocat, le poëte et moi, nous jouions tout simplement la comédie.

Rencontrant sur sa route une jeune provinciale à l'œil vif , au gentil mmois. Desbarreaux avait jeté son dévolu sur elle, et Saint- Sorlin lui venait en aide dans ses projets séducteurs. Entre amis, on se rend de ces petits services.

Pour me convaincre, il s'agissait de recourir au système qu'ont suivi, suivent et suivront les roués passés, présents et futurs, système qui se résume par ceci : faire le premier pas et reculer ensuite, afin de décider les femmes à en faire deux.

Nous les faisons presque toujours.

Mais la peur seule m'avait conduite à interroger Saint-Sorlin, par conséquent Desbarreaux n'était pas aussi victorieux qu'il pensait l'être. On m'attaquait par la ruse, je me défendais par la ruse.

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Au soup(;r, j'espérais les voir paraître l'un et l'autre; mais il n'en lui rieu. Desbarreaux, malgré mes coulidences à son ami, me gardait-il rancune? Saint-Sorlin serait-il un traître et ra'aurait-il fait parkîr pour abuser ensuite de ma contiance?

Nous sortions de table, personne encore n'avait paru.

Toutes mes anciennes inquiétudes s'olîraient à moi plus intanles, et des larmes de colère tombaient de mes yeux.

Je crus que j'allais me trouver mal.

L'hôtesse vint me proposer de me conduire dans une pièce voisine, où elle m'avait préparé, disait-elle, un excellent lit. J'eus hâte d'accepter son offre, puis je lui souhaitai sèchement le bonsoir pour l'engager à se retirer. Mais elle ne parut pas me comprendre et, se dirigeant vers une porte-fenêtre qu'elle ouvrit :

— Si mademoiselle veut profiter d'un beau clair de lune, ditelle, et prendre un peu l'air dans le jardin, cela chassera bien vite son indisposition.

— En effet, répondis-je, c'est une bonne idée, j'accepte.

— Mademoiselle peutsepromener sans crainte, les murs ont dix pieds de hauteur. Pendant la nuit, si mademoiselle se trouve encore indisposée, je couche ici près, et voici le cordon d'une sonnette.

— Fort bien.

L'hôtesse me quitta. Je franchis le seuil de la porte-fenêtre.

Il faisait effectivement un clair de lune admirable. Je me trouvai sur un perron à double rampe, d'où mon regard plongea dans les allées sinueuses d'un petit jardin, tout enrichi de fleurs et d'ombrages.

La température était douce, une brise légère agitait mollement la feuillée. Je descendis, l'âme plus libre, et presque heureuse de pouvoir me livrer seule à mes réflexions au milieu de cette belle nuit et de ce silence.

Tout à coup j'entendis du bruit dans le voisinage.

Un frisson me courut de la tête aux pieds. Je m'arrêtai tremblante, et je prêtai l'oreille.

On accordait un instrument ; bientôt de rapides préludes retentirent sous les arbres.

La curiosité chez moi surmonta la peur.

Je repris même une complète assurance, après avoir jeté les yeux derrière moi : en deux sauts, je pouvais regagner les marches du perron pour m' enfermer dans ma chambre. J'écoutai donc, et je

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AMOURS HISTORIQUES

reconnus le son du théorbe, instrument fort en vogue alors et qui, sous des doigts habiles, avait une harmonie parfaite.

Une voix d'homme chanta les strophes suivantes sur un air vif et joyeux :

Vénus, dil-on, sortit de Tonde Avec mille attraits séducteurs; Elle n'avait pas de seconde Et les dieux lui jetaient des fleurs... Mais Vénus, ma belle, était blonde, Et tous les dieux sont des flatteurs.

S'ils voyaient ta noire prunelle, Ton front lisse et ta blanche main; S'ils écoutaient, ma tourterelle.

De ta voix le timbre divin.

Ils voudraient te faire immortelle, Et Vénus mendierait son pain.

Mais, croyons-en le vieil Homère, Parfois l'Olympe est ennuyeux.

Va, mon enfant, reste sur terre.

On y rit plus, on s'aime mieux.

Allons, viens, baise-moi, ma chère!

Un bon amant vaut tous les dieux.

Était-ce à moi que ce chant s'adressait? il me fut bientôt impossible de le mettre en doute.

Je vis s'écarter le feuillage et Pesbarreaux tomber à mes genoux.

— Ciel! m'écriai-je, vous ici, monsieur?

— Oui, c'est moi, ma belle et douce Marion ! dit-il en jetant son théorbe sur un tertre voisin : ne m'attendiez-vous pas?

— Non, monsieur, non... Laissez-moi fuir; c'est mal de venir ainsi, à une pareille heure, m'épou vanter et me surprendre.

— Ah ! Marion, pouvais-je rester plus longtemps sans vous voir !

— Il ne fallait pas quitter le bateau, vous m'y auriez vue tout à l'aise.

— Mais vous aviez été si cruelle ! ... A votre âge, posséder tant de force d'âme ! cacher sous une indifférence apparente un sentiment qui fait mon bonheur!

— Que voulez-vous dire?

— Ne recourez plus à la feinte... Saint-Sorlin m'a tout appris... Vous m'aimez, Marion, vous m'aimez!

— Du tout, monsieur... Cette conduite est affreuse... Si mon père, si d'autres témoins...

— Rassurez-vous, personne ne viendra. L'hôtesse a dû vous

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donner Tidee û'unc promenade, et je lui ai fait les recommandations les plus sévères : toutes les chambres qui donnent sur le jardin sont désertes.

— Mais c'est un guet-apcns ! m'écriai-je avec efîroi. Je compris aussitôt l'imminence du péril, et pour m'y soustraire, je vis combien il était essentiel de reprendre du calme.

— Oh! Marion , disait l'avocat, toujours agenouillé, laissezmoi, de grâce, votre main, que je la touche de mes lèvres!... Tournez vers moi ces yeux charmants... Ils m'ont fait une blessure incurable. A vous mon cœur, ma fortune, mon existence ! Marion, ne me tenez plus rigueur ; je vous aime comme un insensé, je vous aime avec délire. S'il me fallait à présent renoncer à l'espoir, si vous m'ordonniez de ne plus songer à vous... Eh bien, Marion, je me tuerais là sur l'heure, à vos pieds!

• — Vraiment, il serait possible? lui dis-je en faisant tous mes efforts pour réprimer le tremblement de ma voix. Prenez garde, je suis capable de vous pousser à cette folie... Ah ! je ne réponds de rien : la tentation est forte.

Il me regarda d'un air effaré.

— Oui, monsieur, ce serait un joli début pour moi sur la scène du monde, savez -vous? Que d'héroïnes de romans, que de coquettes envieraient cette gloire!

— Allons, fît Desbarreaux, Saint-Sorlm n'avait pas tort : vous avez de l'esprit, Marion, du sang-froid surtout.

Il quitta sa posture suppliante et se mit à secouer avec son feutre le sable dont ses genoux étaient couverts.

Un banc se trouvait près de là. Je m'assis et je lui indiquai une place à mes côtés.

— Ma foi , s'écria-t-il , vous êtes ravissante ! je vous admire ! Impossible de passer avec moins de transition de la crainte la plus vive à la sécurité la plus complète.

— Rien de surprenant à cela, monsieur... Effrayée d'abord, j'ai réfléchi bientôt que c'était vous faire injure. Ne puis-je causer avec vous aussi tranquillement ici que sur le coche ? vous êtes un homme d'honneur, vous n'abuserez pas de ma confiance.

— Ah ! Marion, vous oubliez que je vous aime !

— C'est line raison de plus pour me respecter. Je suis une pauvre jeune fille ignorante, sans usage du monde, et sur laquelle vous auriez trop d'avantage.

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— Parbleu ! je connais des femmes de la cour, et de la plus haute volée, qui dans une circonstance pareille à celle-ci ne se seraient point aussi convenablement tirées d'affaire.

— Pourquoi?

— Cela demanderait des explications trop longues.

— Vous ennuyez-vous de cet entretien?

— Non pas... La soirée est charmante, je suis enchanté de la passer en votre compagnie.

— Mon Dieu , comme vous êtes paisible à présent, vous qui parliez devons tuer tout à l'heure ! Allons, voici votre théorbe... Chantez une seconde fois cette romance, dont j'ai trouvé les vers fort jolis... Vous l'avez faite pour moi?

— Oui, mademoiselle... C'est-à-dire... j'ai prié Saint-Sorlin d'en composer les strophes.

— Quoi! monsieur, vous chargez un autre...

— Au diable! je n'y tiens plus! s'écria-t-il. Vous nae trouvez ridicule, absurde... Je dois avoir en ce moment la physionomie la plus niaise et la plus bête qui soit au monde.

— Mais non, monsieur, je vous assure.

— Oh! que si!... je ressemble à Campisard!... cela m'apprendra, pour la suite, à ne jamais sortir de mon caractère. Je pouvais tout d'abord me montrer ce que je suis, un joyeux vaurien, un franc disciple d'Épicure... Fort galant homme du reste, je vous le certifie... Mais je ne crois ni à Dieu, ni au diable, ni aux hommes, ni aux femmes, ni à la vertu... Je ne crois à rien en ce monde, si ce n'est au bonheur d'aimer et d'être aimé !

— Ah çà vous devenez fou, lui dis-je.

— Oui ! j'étais fou tantôt de soupirer comme un amant vulgaire * j'étais fou d'essayer de vous séduire avec ces artifices mesquins, ces ruses banales, ces lieux communs du sentiment qu'on doit laisser aux amoureux de bas étage. Lors de notre rencontre à Épernay, vous m'avez frappé d'admiration; le feu qui s'échappe de votre œil noir m'a brûlé le cœur, et je me suis dit : Tudieu ! Desbarreaux, mon cher, voici là-bas une jeune provinciale, jolie comme les amours... Abordez-la convenablement et ne l'effarouchez pas trop : elle a l'air d'une biche timide. Employez la finesse avec elle, amenez tout doucement dans vos panneaux ce gentil gibier, car il s'enfuirait devant vos allures habituelles ; vous ne le rattraperiez plus... Et je prends un air de langueur, je feins la tris-

MAIUON DELOMMK

tesse, Je me dérobe h vos regards, je charge Saint- Sorlin de vous roucouler mes soupirs... Sottises, Marion, sottises! on a toujours tort de se couvrir le visage d'un masque, je jette le mien !

— Vous figurez-vous, monsieur, qu'une telle confession vous avance beaucoup dans mon esprit?

— J'en suis persuadé, charmante.

— C'est à tort. Avant de me la faire, vous me plaisiez beaucoup plus. Ne pas croire en Dieu, quelle horreur!

— Eh ! oui, c'est un défaut de famille. Nous portons cela dans le sang. Mon grand-oncle, Geoffroi Vallée, sortait à peine de ses langes universitaires lorsqu'il publia le Fléau de la foi, livre plein d'intérêt, apologie savante et raisonnée de l'athéisme , que le siècle dernier n'apprécia pas selon son mérite, puisque l'auteur et son livre furent brûlés en Grève par ordre du Parlement.

— Ciel! m'écriai-je, voyez où conduit l'irréligion!

— Mais je ne suis pas aussi naïf que mon grand-oncle, ma belle, et je ne veux pas griffonner sur le vélin mes opinions intimes. . . Je me contente de les exprimer de bouche aux hommes raisonnables et sensés, à mes amis, âmes maîtresses ; à toi Marion, qui seras désormais mon élève ! Je t'enseignerai la philosophie du plaisir.

Tout ce qu'il y avait en moi de croyances et de pudeur se ré- Tolta devant un pareil discours, et je répondis à Desbaireaux :

— Détrompez-vous, monsieur, vous neme rendrez jamais impie ! Je me levais pour regagner ma chambre; mais il m'obligea

de rester en place. Il prit, pour justifier cette violence, un air de supplication si douce que je n'eus pas le courage de la colère. Seulement, je détournai mon regard de celui du jeune avocat, la fascination me gagnait.

— Voyons, mon bel amour, me dit-il, ce serait mal à toi de me faire expier si durement ma franchise !... Ma profession de foi te révolte, n'en parlons plus... Que j'aie brisé ou non la chaîne du préjugé, peu t'importe!... Je croisa ton œil céleste, à ton sourire, à tes joues fraiclies, à tes Icvœs vermeilles, à cette taille fine et déliée que j'entoure de mes deux mains réunies. Regarde-moi! j'ai vingt-cinq ans, je jouis de l'héritage maternel. Si je fais mine de prendre au sérieux ma profession d'avocat, c'est afin de ne point offusquer le président mon père... D me laissera cinquante mille livres de revenu. Veux-tu me prendre comme je suis, jeune,

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