‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 20 sur 39 · IÎ · texte numérisé non relu

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Vierge, chassé pur doux planèles, celle; de la leiiie et de madame de Clievi'cuse. Or, en partant des lévolutions célestes pour exftli- (piei* les événements de la terre, j'ai compris que mademoiselle de rOrme vous l'uyait et fuyait aussi la vertu, représentée par la Vicrye.

— Écoutez, Marion... c'est miraculeux! dit le cardmal.

Je trouvais Camp;melle sublime. Ce moijieeût lait un comédieri il<; premier choix.

Il reprit sur un ton d'inspiré :

— Le motif apparent do cette fuite était les deux planètes ; donc, mademoiselle de l'Orme s'éloignait de vous, monseigneur, parce qu'elle vous supposait une allection cachée pour la reine et madame de Chevreuse. Maintenant, suivez-moi bien I L'astre fugitif s'arrêta dans le zodiaque à la hauteur des Gémeaux et non loin de doux autres étoiles, appartenant au trésorier de l'argenterie et à l'ambassadeur d'Angleterre. Or, vu la distance de la Vierge et l'espèce d'affectation du nombre deux à se rencontrer là, n'est- il pas clair que mademoiselle de l'Orme avait deux amants, et que ces deux amants étaient Émery et le noble lord?

— Je vous pardonne le premier, ma chère, dit Richelieu, mais le second...

— Ah! monseigneur, grâce!., les explications du révérend me causent assez de honte.

U me tendit sa main, et je la baisai d'un air hypocrite. Je le combattais toujours avec ses armes. Campanelle poursuivit :

— Mais , après cette halte de votre astre , mademoiselle , à la hauteur des Gémeaux, il reprit la direction de l'étoile de Son Éminence et de la constellation de la Vierge, d'où j'ai conclu avec assez de logique, je suppose, que vous n'avez pas eu d'autres amours et que vous vous repentez de vos torts. Bref, j'ai prédit à coup sûr l'heure de la conjonclion et celle de votre visite... Maintenant, il me reste à vous demander, mademoiselle, si vous apercevez là-dessous quelque fraude?

— Je vous en prie, oubliez ma sottise, lui dis-je sur le ton de la prière.

— L'amour-propre offensé oublie difficilement, répliqua-t-il d'un ton froid. Quant aux prédictions faites jadis et qui ne se

sont point réalisées, dites-vous, cela doit médiociemeiit vous sur-

prendre. Je réponds toujours par des moqueries aux personnes assez folles pour douter de ma science; et de deux railleurs, le plus spirituel est celui qui laisse croire à l'autre que son langage a été sérieux ... Je suis, belle dame, votre humble valet !

Il salua le ministre et sortit avec la majesté d'un conquérant.

Je le déclare en bonne conscience, un plus Bn que Richelieu «ùt été pris à cette scène.

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Toutes les fibres de l'amour-propre vibraient chez moi. J'étais stimulée par un désir immense de tromper le grand trompeur, et la pensée d'être utile à madame de Chevreuse venait alors en seconde ligne dans mon esprit. L'amitié sans doute et le dévouemen avaient dicté ma résolution ; mais je trouvais la force de l'accomplir dans la haine que m'inspirait le ministre, et je me réjouissais de duper cet homme sans délicatesse et sans âme.

Je l'avais vu pour la première fois jouant un rôle odieux d'ingratitude et d'égoisme dans son tête-à-tête avec la reine-mère.

De ce jour-là même avaient daté vis-à-vis de moi ses étranges présomptions amoureuses. Charmé des agréments de ma personne, il avait sans plus de façon jeté son dévolu sur mon cœur, et il pensait l'obtenir en échange de l'éventail si précieusement conservé.

Saint-Sorlin pouvait se dispenser de me mettre en garde contré ses manœuvres .

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MAIllON DKI.OIIME

Je raffirnie, et j'ai Iroj) siiicèrcmt'iil avoue, mes lort« jMjur qu'on m'accuse ici de vouloir llatter mou ciiraclère, l'amour d'un prêtre me seral)Iait une chose monstrueuse et impossible.

L'amour est un sentiment noble, élevé, qui emporte deux âmes dans les régions de l'extase. Une femme peut ne [)oint estimer celui qu'elle favorise; mais encore faut-il (ju'ellc puisse un instant s'abuser elle-même, et remplacer par des illusions les qualités absentes.

Or, l'illusion n'est pas permise avec un prêtre.

Si l'homme du monde vient à nous, il marche le front haut, son œil brille, sa bouche est souriante; il nous attaque à ciel ouvert, il nous aime avec hardiesse et franchise.

Il n'en est point ainsi du prêtre.

Couvert du plus sombre manteau de l'hypocrisie, vous le voyez s'avancer dans une intrigue avec mystère et défiance ; il veut se cacher des hommes, il voudrait pouvoir se cacher de Dieu. Gomme le serpent dans les hautes herbes, il s'approche lentement, il fait mille détours et cherche à se jeter sur vous à l' improviste, afin d'enrouler autour de vos membres ses anneaux meurtriers. Devinant l'horreur qu'il inspire, il vous aborde avec le mensonge aux lèvres et le parjure au cœur. Ses paroles, dictées par le sacrilège, glacent l'entraînement, tuent la confiance, et je doute que Satan, devenu femme, voulût écouter les aveux d'un prêtre.

Je dis toutes ces choses, parce que mes ennemis m'ont accusée d'avoir été faible avec le cardinal, ce dont je me défends comme je me défendrais d'un crime.

J'ai à me reprocher assez de fautes véritables, pourquoi m'en prêter d'imaginaires?

Du reste, je ne fus pas la seule à repousser les avances de Richelieu en raison même de son caractère sacerdotal. Sans parler de la reine, de la duchesse de Chevreuse, de madame du Fargis, de madame de Chaulnes, de la princesse Marie de Gonzague et Tune foule d'autres, auprès desquelles il essuya de nombreux échecs, je citerai Ninon, qu'on n'accusera certes pas de scrupules exagérés.

Elle répondit à des Bournais, chargé de la part de son maître d'une offre de cinquante mille écus :

« — Ah! ma foi, priez le cardinal de me laisser en repos; j'éprouve déjà trop de craintes au sujet de mon salut, et je ne veux pas me damner à coup sur. »

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Or, j'avais, de plus que Ninon, des griefs personnels contre Richelieu.

N'avait-il pas essayé, dès notre première entrevue, de m'astreindre à l'espionnage? Était-il possible de lui pardonner ses menées ténébreuses pour empêcher mon départ de Paris et ma réconciliation avec ma famille? Je le regardais comme la cause de mes scandales; je lui en voulais de toute la haine que je n'osais faire paraître, de tous les ménagements que j'étais obligée de prendre à son égard.

On me demandera quelle espèce de discoursje tins à Campanelle dans mon carrosse. Je n'avais pas de temps à perdre, et ce discours fut très-simple.

— Vous trompez le cardinal, mon père, lui dis-je en riant.

— Vous croyez? me répondit-il.

— J'en suissùre. . . je le trompe aussi, nous allons nous entendre. Et tirant mon portefeuille, je lui mis la lettre de change entre

les mains.

Ce procédé le flatta.

Je lui expliquai ce que je désirais faire dire aux étoiles.

— Retien drez-vous bien tout? lui demandai-je.

— Oh ! s'écria-t-il, ce sont pour moi de vieilles histoires, et l'on s'est longtemps entretenu de ces choses à l'hôtel Rambouillet. Je puis même l'avouer entre nous, la marquise m'a donné le conseil d'exploiter le ministre.

— Vraiment?

— J'ai consulté là-dessus le prieur de notre monastère ; « Si ce n'est toi, m'a-t-il dit, ce sera quelque autre, plus ignorant peut-être, et l'argent de l'Église doit revenir à l'Église. »

— Ce prieur est un iiomrae de beaucoup de sens.

— N'est-ce pas, mademoiselle?

D descendait de carrosse.

— Entrez dans une demi -heure, me dit-il, et jouez l'incrédule... ce sera très-adroit. . . Son Éminence ne nous soupçonnera pas d'être d'accord.

On sait le reste.

Il s'agissait de continuer liabilement cette magnitîque fourberie. Tous mes plans étaient jetés à cet égard.

Le cardinal n'a pas dû se désemparer des lettres ; elles sont là peut-être, sur son bureau : je le forcerai bien à me les montrer. Madame de Chevreuse les aura, je le jure, quand je devrais attirer sur moi la plus terrible des vengeances!

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Pourtant, je tâcherai, s'il est possible, de priver Ridielieu de celte salislactioM ; je prendrai la liiile avec mes diamants et je saurai me snusiraireà sa ra^e.

Campanelle était donc sorti après avoir détaillé son horoscope, et je semhlnis écrasée du dernier sarcasme que l'astrologue s'était permis à mon éganl.

— Ah I ah! tu es hatlue, complètement battue, ma pauvre Marionl s'écria le cardinal.

— Oui, monseij^neur... je tremble de m'être fait là bien maladroitement un ennemi dangereux.

— Pourquoi douter aussi de l'évidence? Mais rassure-toi, chèra bi'lle, tu n'as point de maléfice à craindre, et Thomas est loin d'être sorcier.

— Ah ! tant mieux ! m'écriai-je.

— Sa science, tu as pu le voir, est toute de contemplation. C'est une science passive, si je puis m'exprimer de la sorte. Il devine et n'agit pas. Les astres lui indiquent les événements; mais le pauvre homme serait dans un grand embarras s'il fallait leur assigner une cause et lire dans l'intention de ceux qui les font naître. Aussi j'ai soin de le désorienter, quand les étoiles sont par trop indiscrètes, et je lui ai fort habilement donné le change sur la nature de ma tendresse pour toi. Comment, tu m'aimes!.. I ette nouvelle m'a rendu plus joyeux que si l'on m'avait annoncé la mort d'un ennemi.

— Monseigneur...

— Voyons, lu ne vas plus faire la prude, j'imagine?

Il s'approcha de mon fauteuil et recommença toutes ses chatteries, mais avec beaucoup plus d'aplomb qu'autrefois et avec un air vainqueur qui m'aurait singulièrement amusée, si la circonstance n'eût été si sérieuse.

— Je vous en prie, monseigneur, épargnez-moi.

— Qu'est-ce à dire?.. Tu m'aimes; et j'ai eu, ce me semble. assez de condescendance, j'ai souffert assez patiemment tes caprices... Ne recule plus mon bonheur!

11 approchait ma main de ses lèvres.

Je me levai d'un air solennel et je lui dis :

— Votre Éminence voudra bien se rappeler que je lui ai fait mystère jusqu'à ce jour d'une passion... doublement criminelle. Les aslres m'ont trahie sans doute ; mais la résolution que j'ai prise de lutter contre mon cœur reste inébianlable.

— Ah çà! pourquoi donc es-tu venue? cria Richelieu, dont l'œil, à demi voilé sous sa paupière frémissante, annonçait un commencement d'irritatio.n.

— Maiô, je suis venue, monseigneur, pour reniplir les engagements contractés à votre égard. Vous m'envoyez chaque mois deux cents pistoles, et vous avez eu la bonté de joindre à tous vos dons celui d'un fort bel attelage...

— C'est juste... vous ne m'avez point encore remercié, mademoiselle.

— Non ; mais si vous voulez bien me permettre aujourd'hui

de le faire...

— Il est un peu tard!

— Daignez me pardonner si mes visites ne sont pas plus fréquentes. Je ne viendrai dorénavant que pour des motifs graves et lorsque vos intérêts ou ceux du royaume me sembleront nrenacés. Je crains trop ma faiblesse, et vous comprendrez, je l'espeic, des précautions dont l'unique but est de nous épargner des remords.

— En vérité, cria le cardinal, cette malheureuse fille me fera perdre la tète!.. Ta faiblesse!., des remords!., on n'a jamais vu rien de pareil. Allons, ne reste pas ainsi debout, reviens t'asseoir... Les femmes sont indéchiffrables!.. Quelle est denc, mademoiselle, cette afîairegravequivousamêne? Parlerez- vous, enfin?

— Monseigneur... vous m'effrayez.

— Là, ne tremble plus, me dit-il en reprenant ma main, je ne sui,5 pomt en colère. Aussi tu te montres d'une bizarrerie... Ces choses-là n'arrivent qu'à moi!.. Tu as donc quelque chose à m'apprendre, mon enfant? On me blâme, n'est-ce pas, de la rigueur déployée vis-à-vis de Chalais? le mécontentement et la malveillance éclatent... peu m'importe!

— Ce n'est point là-dessus que je venais entretenir Votre Éminence.

— Ah! saurais-tu par hasard une autre machination de mes ennemis ?

— Je me crois obligée de vous apprendre que lord Buckingham...

— Buckingham ! je te défends de prononcer devant moi le nom de cet homme. . . Buckingham ! un drôle !.. il profitait de son inviolabilité d'ambassadeur pour me braver devant toute la cour. Ce muguet imbécile osait espérer que la reine... Et toi, Marion, lu as été sa complice !

— Permettez... je l'ignorais, monseigneur, je vous prie de le croire.

— Silence!., j'ai bien manqué de te châtier à cette époque... j'avais même dit au roi de faire un exemple. Et maintenant encore, quand je songe que cet odieux Anglais... mais, nous viderons cette question tout à l'heure... Au fait, il t'a donc parlé de

AMOURS HISTORIQUES

— Surtout à son départ.

— Et il t'a dit?

— Des choses que je puis vous répéter, car il les criait devant plus de trente convives réunis à ma table.

— Mais déjà depuis six semaines il a quitté la France : comment viens-tu me faire tes communications aujourd'hui seulement?

— Parce que Buckingham avait promis de m'écrire, et sa lettre devait me donner le détail des projets de vengeance qu'il médite contre vous. Mais ne la voyant point arriver, j'ai cru de mon devoir de ne pas tarder davantage à vous en instruire.

— n y avait là, dis-tu, trente personnes, et je n'ai rien appris jusqu'à ce jour des menaces de ce maudit lord?

— Cela vous prouve deux choses, monseigneur : premièrement, qu'un grand ministre a peu d'amis; secondement... que j'ai fait poser des grilles à toutes mes cheminées.

— Bien, bien ! voyons l'histoire. . . Qu'a dit l'Anglais en présence de tes convives ?

— Il vous a hautement accusé d'être son rival, ajoutant que, si vous faisiez naître des obstacles à ses projets séducteurs, ce n'était nullement par affection pour le roi, mais bien par intérêt personnel. Vous caressez vous-même, assure-t-il, de coupables espérances.

— C'est faux, entièrement fauxL. Buckingham est un imposteur et un fourbe, murmura Richelieu, dont le visage se couvrit d'une teinte livide. Heureusement ces calomnies ne trouvent aucune créance dans l'esprit du roi Achève, Marion.

— Buckingham s'emporta contre vous, monseigneur, en menaces de tout genre : « Si le cardinal domine Louis XIÏÏ , je domine Charles P^.. Bientôt on verra ce que l'on gagne à me traita: en ennemi... Que Richelieu s'avise seulement de vouloir réduire La Rochelle !.. » Voilà ses propres paroles, monseigneur.

— Aurait-il l'intention d'envoyer une flotte au secours des révoltés?

— Je l'ignore. C'est là ce que je pensais apprendre par cette lettre que je n'ai point reçue.

Le cardinal se leva tout pensif.

Il fit deux tours dans la chambre, revint ensuite à son bureau, prit une plume et traça quelques notes relatives sans doute à ma communication.

MA H ION DKLORMK

fiuckinghum avait réellement tenu ces <liscoiirs, et je me Us étais rapjKilés fort à propos, afin de donner un prétexte à ma visite et d'en cacher à Uichelieu le but véritable.

Si l'on me reprociie d'avoir tralii l'ambassadeur, je répondrai que Buckini^liam dosait so faire.

Tout en délestant le cardinal, je ne vois pas trop pourquoi je ne l'aurais point instruit de ce qui se tramait contre la France, surtout quand cela m'était si utile pour l'amener dans mon piège,

Ricliolieu cessa d'écrire, et me dit, en revenant s'asseoir auprès de moi .

— Je ferai connaître à Charles P' les nobles desseins de son favori. C'est un service, un véritable service que tu m'as rendu. Marion... Voilà tout, n'est-ce pas?

— Oui, monseigneur.

— C'est déjà de trop, sur mon àme! Qu'une flotte anglaise protège La Rochelle, la place devient imprenable, et ces damnés calvinistes seront d'une insolence... Enfin nous y mettrons bon

ordre Buckingham! fat odieux!.... Le croirais-tu, ma chère,

il a payé vingt mille écus un portrait d'Anne d'Autriche à ce misérable Putange, l'écuyer de la reine? Il portait le médaillon sur sa poitrine. . . mais je le lui ai fait voler au prix coûtant.

— Et peut-être le portez-vous à votre tour, monseigneur? Richelieu feignit de ne pas entendre et aîouta :

— Tu ne t'imaginerais jamais, en outre, que Buckingtiam a eu l'audace de laisser à Calais la fiancée de Charles I", la princesse Henriette... Oui, ma chère! il est revenu seul à Paris, tout exprès pour revoir une dernière fois Anne d'Autriche. Louis XIII et moi nous étions à Fontainebleau. Buckingham pénétra dans la chambre de la reine; elle n'était pas levée. . . Les dames d'honneur s'épuisaient en remontrances... n'importe, il osa entrer et se jeter à genoux... Impertinent! Oh! si j'eusse été là, je jure Dieu que sa qualité d'ambassadeur n'aurait pu le mettre à l'abri de la punition ! j'aurais plutôt rompu le mariage et déclaré la guerre à la Grande-Bretagne !

Je regardai fixement le ministre et je lui dis :

— Louis XIII doit être flatté du chaleureux intérêt que Votre Éminence porte à l'honneur de la reine?

— Assez là-dessus, me dit-il avec embarras, et parlons à présent de nos affaires.

— Oh! lui répondis-je d'un air ironique, vous pouvez conti-

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nuer vos imprécations contre Buckingham! Je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de pousser l'audace... Il frappa violemment du pied.

— Pardon... je pensais vous faire plaisir en partageant votre indignation, monseigneur.

Le cardinal fit un effort sur lui-même, prit une mine riante, éleva son index à la hauteur de l'œil, l'agita doucement, et me dit :

— Je t'ai devinée!.... mais tu es dans l'erreur comme tous les autres, entends-tu? Quand je donne une parole, je veux qu'on y ajoute foi, je le veux!.. Là, c'est fini... réconcilions-nous, ma petite Marion... Sais-tu que tu es toujours plus gentille et plus fraîche?

— Vous me flattez, monseigneur.

— Tu as des yeux à damner tout un collège de c;iidinaMv. moi le premier, Marion.

— Qu'osez-vous dire?

— La vérité, ma chère... nous sommes fragiles comme les autres hommes... Oh! laisse-moi ta main! ne me regarde pas ainsi avec effroi..... Je ne puis comprendre l'espèce de répulsion jointe à ton amour. N'est-ce pas affreux de penser que cet Émery, que ce Buckingham...

— Ah! monseigneur, si j'ai commis des fautes, vous devez vous en accuser seul.

— Moi? s'écria-t-il.

— Vous-même. Que Votre Éminence daigne se rappeler ce jour où je suis venue, suppliante, lui demander en grâce de me laisser retourner dans ma famille.

— Eh bien, je t'ai permis, ce me semble...

— Pas un mot de plus, je sais tout.

Une imperceptible rougeur effleura les pommettes du cardinal.

— Oui, vous m'avez trompée! Je voulais vous fuir, convaincue que la malédiction d'en haut descendrait sur moi, si je cédais à mon amour sacrilège. Aimer un prêtre, un ministre du Christ... non, jamais! jamais! C'est une injure plus directe faite au ciel, c'est un crime irrémissible, c'est la damnation certaine !

Richelieu frissonna.

J'oubliais entièrement alors mon rôle de comédie, et mes paroles avaient un accent de vérité qui effrayait le cardinal.

— Voilà pourquoi je voulais fuir, monseigneur, et vous ave?

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MAIUON 1)I':L(JUMK

sonrdeiiKMit mis obsliiclc. à ce projet dicta par ma coiiscifiice.

L'évéque de Chàlons a été chai-^'é d'une mission honteuse ne

le niez pas! On a intimidé mon notaire, une troupe de vos sbires eutourait mon domicile et surveillait toutes mes démarches. Gn\cc à vous, mes {xnents m'ont repoussée; je me suis vue couverte de mépris, accahlée de honte... le désespoir m'a saisi le cœur, et j'ai cherché l'oubli dans les folles joies, dans les étourdissements du plaisir. J'aurais été à tous avant d'être à vous... à vous prêtre... à vous qui m'avez perdue I

Le cardinal était pâle comme un linceul, mais c'était moins de

colère que d'épouvante.

Cette explication, moitié véritable et moitié fausse de ma conduite, devait nécessairement, avec le rapport des astres, opérer en lui la conviction la plus profonde.

Je l'avais amené au point culminant de la scène.

Il fallait calmer sa peur et lui donner moyen de reprendre un peu d'avantage.

— Hélas, lui dis-je, vous me forcez à vous tenir ces discours... ou plutôt je dois le réveil de mes tortures au savant absurde qui est venu si mal à propos dévoiler un secret fatal. Ce secret, monseif^neur, je l'aurais emporté dans la tombe. Vous n'eussiez jamais appris que Marion Delorme était descendue au rôle de courtisane pour échapper à votre amour. Je me suis faite coupable pour ne pas être infâme, et je me rassure par le mépris même que vous devez avoir pour moi.

Marion, me dit le cardinal, ma pauvre Marion, tu me désespères! et j'aurais presque des remords, si la raison ne venait à mon secours, si je ne voyais clairement que des croyances religieuses trop exagérées, ont produit ces résultats funestes. Là,

franchement, il n'y avait pas de quoi te livrer à tous ces écarts d'imagination. Puisque je te servais de guide, tu devais avoir en moi plus de confiance. Je te l'ai dit, mon enfant, la créature est faible, et le ciel, pour nous autres malheureux pécheurs, a des trésors de miséricorde toujours ouverts tu peux m'en croire! La

Magdeleinea bien aimé le Christ, etleChrist aimait laMagdeleine... Si la flamme divine n'eût été là pour épurer cet amour, si dans Jésus le Dieu n'eût point soutenu l'homme... — Ahl monseigneur...

Oui, ma chère, ce n'est point un blasphème. En ordonnant

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le célibat des prêtres. . . une simple règle de discipline... l'Église, notre bonne mère, a prévu les chutes; elle a créé des indulgences, et je l'en aurais obtenu, ma pauvre enfant, qui auraient dissipé tes terreurs. Il faut laisser la foule dans certaines idées qui la retiennent ; mais les esprits éclairés, intelligents comme nous, Marion, ne sont pas enchaînés par le même frein que le vulgaire... Ces raisonnements doivent te paraître saris réplique?

— Vous me voyez confondue, lui dis-je, et ceux qui m'ont enseigné la religion au sortir du berceau ne parlaient pas ainsi, monseigneur.

— Sans doute, sans doute... pour le motif que je t'expliquais à l'instant. Vois-tu, ma chère, l'essentiel est d'éviter le scandale, et tu as été plus répréhensible dans l'éloignement de ma tutelle que tu ne pouvais l'être ici, en supposant même que notre affection se fût égarée quelquefois dans les distractions des sens. D'ailleurs, le saint-père, avec lequel je suis au mieux, ne m'aurait pas refusé le moyen de calmer tes scrupules. Encore aujourd'hui, je te l'affirme, il ne me le refuserait pas...

— Monseigneur, monseigneur ! ces paroles sont dangereuses! murmurai-je, en laissant tomber mon visage entre mes mains.

— Regarde-moi, Marion! ne me cache pas ton bel œil noir... laisse-moi baiser ton bras si blanc, ton front si doux et ces boucles si riches de ta chevelure!.. Eh! suis-je donc coupable? Fais descendre un saint du ciel, prends le juste le plus parfait de la terre, mets-les à tes genoux comme j'y suis en ce moment; disleur que tu les aimes, comme tu me le disais tout à l'heure... hélas! ils succomberont comme je succombe! et, tu le vois bien, Marion, notre amour ne peut être un crime.

— Soit, lui dis-je, en le contraignant à se relever, car il était effectivement tombé à mes genoux.

Je me levai à mon tour, et je le regardai en face.

— Vos raisonnements sont spécieux, monseigneur, j'en conviens ; je m'en suis fait souvent d'analogues, et, plus d'une fois, je me suis vue sur le point de céder, malgré le cri de ma conscience, à la sympathie qui m'entraînait vers vous ; mais je m'arrêtais et je m'arrête encore devant la certitude absolue que vous avez pour moi un caprice et point d'amour.

— Marion !.. d'où peux-tu croire...

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MARION DKLORMK

— N'essayez plus de me Iroinper : vous ne m'aimez pas et vous aimez la reine I

— Lîi reine?., je te jure...

— Oh! je n'ai point d'astrologue, moi, pour sonder les mystères que j'ignore; mais j'écoute, je regarde... et ce que je n'entends pas, ce que je ne vois pas, je le devine I Avant d'aimer la reine, vous avez aimé madame de Clievreuse.

— Calomnie!

— Vous l'avez aimée, vous dis-je. Maintenant, vous la haïssez ; c'est encore de l'amour.

— Ma chère Marion, la jalousie t'aveugle. J'ai pour cette femme de l'indifférence et du mépris, voilà tout.

— On ne persécute pas, monseigneur, ceux pour lesquels on éprouve de l'indifférence ; on ne se venge pas de ceux qu'on méprise !

— Eh bien, me yois-tu me venger de la duchesse?

— A moins qu'au lieu d'appeler vengeance le projet de livrer à M. de Chevreuse les lettres de sa femme et de Henri de Talleyrand, vous le nommiez lâcheté?

— Marion!..

— Ne croyez pas m'intimider par votre colère... je vous le répète, vous aimez encore la duchesse, vous aimez la reine!.. Et vous venez me demander à moi ma vie el mon cœur?.. J'irais braver toutes les angoisses du remords et de la jalousie pour arriver ensuite à l'abandon?.. Détrompez-vous!.. Je ne suis point une de ces faibles femmes dont l'unique défense contre un amant perfide est dans les sanglots et les pleurs. Je suis Marion Delorme! j'ai le courage de mon amour, l'orgueil de ma beauté !.. Oui, oui, monsieur le cardinal !.. Je suis plus belle que la reine, plus belle que madame de Chevreuse, et vous ne viendrez pas les préférer à moi... xNon! j'aimerais mieux me tuer ou vous tuer vous-même !

Je débitai cette magnifique tirade d'un air furibond, en roulant les yeux et en faisant des gestes que n'eussent pas désavoués les plus habiles tragédiennes de l'époque.

Le cardinal s'écria sur le ton de l'enthousiasme, en m'attirant à lui par une vigoureuse étreinte :

— Bravo, Marion! tu es superbe ! j'aime ces allures de tigresse, ces rugissements de lionne. Oui, par la corbleu, tu es la femme qu'il me faut... embrasse-moi!.. Maintenant, écoute : j'ai réelie-

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AMOURS HISTORIQUES

ment aimé madame de Chevreuse et la reine... mais ton amour m'est mille fois plus précieux que le leur... je te le jure... je te le jure à genoux.

— Des preuves, il me faut des preuves !

— Voyons, qu'exiges-tu?

— Le médaillon d'Anne d'Autriche, d'abord . . . vous le portez là sur votre poitrine comme le portait Buckingham... j'en suis sûre.

— Mais qui a pu t' apprendre...

— Eh! je vous l'ai dit tout à l'heure, je devine! Vous n'avez pas dépensé vingt mille écus, à votre tour, dans le but de rendre ce portrait à Louis XIIL

— Soit, dit-il, je vais t' obéir.

11 détacha quelques agrafes dans le haut de sa soutane et tira de son sein le médaillon, mais en brisant avec un geste d'humeur très-visible une petite chaîne d'or par laquelle il était retenu.

Ce ne fut toutefois qu'un nuage , et le cardinal me tendit le portrait, en disant :

— Prends-le, tous tes désirs deviennent des ordres pour moi.

— Monseigneur, je commence à croire à votre amour... une dernière preuve, et je suis à vous sans réserve.

— Voyons, parle, sirène ! cria-t-il , enveloppant ma taille de ses bras et me jetant un regard de feu : dis ce que tu exiges encore.

— Les lettres de Chalais et de madame de Chevreuse.

— C'est impossible.

— Alors, vous tenez à vous venger de cette femme, vous l'aimez toujours?.. Il n'y a rien de dit et rien de fait, monseigneur... Voici le médaillon, je vous le rends... Adieu.

— Reste, s'écria-t-il, reste!., pourquoi demandes-tu cette correspondance ?

— Pour vous empêcher de la vendre à la belle duchesse : elle ae balancera pas à vous l'acheter à tout prix.

— Sur l'Évangile, Marion, je te le promets, ces lettres ne seront pas montrées au duc.

— L'Évangile! y croyez- vous?

— Enfin, j'ai de l'honneur ! et sur l'honneur, je m'engage à ne parler de ma vie à la duchesse.

— La duchesse peut venir vous parler.

— Je ne l' écouterai pas.

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— Mensonge!.. Vous êtes habile, mais vous ne tromperez jamais une femme jalouse; votre résistance même justifie mes doutes. Ces lettres! ou je pars.

— Non, mille fois non !.. je dois les faire lire à la commission de Nantes : elles prouvent la culpabilité de Chalais. Encore une

fois, c'est impossible.

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— Et quand vous ne tueriez pas ce pauvre jeune homme, où serait le mal? Si je me décide à écouter vos vœux, monseigneur, croyez-vous que je vous permette ainsi de tremper les mams dans le sang? Réfléchissez, vous êtes libre... Je me suis montrée vis-àvis de vous, loyale et franche. Mon amour est profond, il sera durable : je veux que le vôtre soit de même. Imposez-moi n'importe quel sacrifice, je l'accepte; prenez vos sûretés comme je prends les miennes. .. mais pas de nuage sur notre affection, pas de doute au milieu de mon bonheur !

Le cardinal était toujours fort pâle. Il se livrait à lui-même une lutte violente, ou plutôt il s'ingéniait à trouver quelque ruse pour ne me donner satisfaction qu'en apparence.

— Asseyez -vous, Marion, me dit-il, et prenez un air calme et grave.

Il sonna.

Des Bournais parut.

— Appelez mon capitaine des gardes.

Depuis le premier complot de Gaston, le ministre avait obtenu du roi tout un régiment pour veiller à sa personne. Bientôt un capitaine de mousquetaires entra.

— Monsieur de Saint-Georges, dit Richeheu, madame, ici présente, m'apporte des détails sur l'affaire du prisonnier de Nantes. Comme j'ai fait partir le père Joseph et Saint-Sorîin, depuis deux jours, en les priant d'aller aider la commission dans ses travaux, je suis obligé d'écrire moi-même les renseignements que l'on me communique. Ma porte est défendue pour tout le monde.

Il se leva, s'approcha du capitaine des gardes et lui glissa quelques mots à l'oreille.

J'ai su depuis par Saint-Georges lui-même que Richelieu lui avait tenu ce petit discours très-laconique, mais dont le sens était fort clair :

« — Vous voyez la personne, elle sortira par le guichet du Midi... Faites saisir et apportez-moi des lettres et un médaillon qu'elle aura sur elle. »

Cette communication à voix basse m'inquiétait vivement.

Le capitaine disparut et Richelieu se rapprocha de moi.

— Tu ne te doutes pas, Marion, de ce que je viens de lui dire ?

— Non, monseigneur.

— Je lui laisse entendre que ces prétendus détails se trouvent lie favorables à Ghalais, auquel il porte un intérêt très-vif. Ce

MAIIION DKLUIlMl-:

ioiil deux amis d'enfance, et cela me fait plaisir de donner de l'espoir à ce pauvre Saint-Geoiges. Tu n'as pas tort, ma ctière; à quoi bon V(!rs(;r \v. san^? Il nio s<m;i toujours facile d'em[>(M;lier le jeune fou de me iniiie... (^Iialais vivra... Qu'il aille rejoindre sa duchesse! Pour les lettres, ajouta-t-il en me donnant une petite clé d'or et en m'indi(pjunt une cassette de bois d'éhène placée sur le bureau, va les prendre, elles sont à toi.

J'ouvris la cassolto et je déployai (|uel(iucs lettres, sous prétexte

d'examiner si c'était bien la correspondance en question, mais je ne voulais que dérober mon trouble à Richelieu.

Une lumière rapide m'avait traversé l'esprit.

Je tirais une conclusion fatale de l'empressement même du traître à m'expliquer son mystérieux discours au capitaine des gardes, et j'étais sûre qu'il venait de donner l'ordre de m'arrêter à la sortie du Louvre.

Il fallait à tout prix lui faire rétracter cet ordre, ou madame de Chevreuse et moi nous étions perdues.

L'imminence du péril me rendit du sang-froid. Je résolus de tout hasarder pour tout conquérir.

Richelieu ne me quittait pas du regard.

Je replaçai dans le coffret celles des lettres que j'avais déployées, je mis par-dessus le médaillon de la reine , puis, abaissant le couvercle et refermant la serrure, je me rapprochai du cardinal, dont le visage exprimait i'étonnement.

— Enfin, lui dis-je avec un sourire, l'épreuve est terminée! Vous en êtes sorti, comme je l'espérais, à votre honneur et à votre gloire. Non-seulement je suis certaine de votre amour, mais vous avez conquis mon admiration et mon estime... car vous me dormiez tous les droits possibles à l'anéantissement des objets renfermés dans cette cassette ; je pouvais briser le médaillon, j'étais libre d'allumer un flambeau et de brûler ces lettres... Mais Dieu me garde de faire à Votre Éminence une telle injure. Vous n'avez point reculé devant le sacrifice, je le tiens pour accompli, monseigneur, et je me confie entièrement à votre promesse de ne plus aimer que moi.

Je parviendrais difficilement à peindre l'émotion et la surprise qui se reflétèrent pendant ce discours sur la figure de Richelieu. 11 me prit les deux mains et s'écria :

— Marion, tu es adorable, tu es sublime ! impossible de rencontrer sur la terre deux femmes de ton espèce. . . et je t'aime.

vois-tu, je t'aime plus que je ne puis dire... Le ciel me confonde si je n'étais à cent lieues d'espérer ce dénoùment!.. C'est bien, Marion, c'est très-bien ce que tu as fait là!

— Oh! monseigneur, je trouve ma conduite toute simple.

— Non, certes! elle prouve que tu n'es pas une femme vulgaire... Il y a dans cette action beaucoup dt rlélicatesse d'âme... Oui, je le répète, c'est un trait magnifique! Sois tranquille, Marion, sois tranquille, tu ne t'en repentiras pas.

Je lui tendis avec sa clé d'or l'autre clé, que j'avais eu soin d'apporter avec moi.

— Au lieu d'une, lui dis-je avec un nouveau sourire, j'en rends deux à Votre Éminence.

— Qu'est-ce que cela, Màrion?

— C'est une manière à moi de tenir ma parole, monseigneur, et quand il vous plaira de venir me faire visite incognito dans ma petite maison de la rue des Tournelles, il y a du côté du boulevard une porte secrète par laquelle vous pourrez pénétrer sans être aperçu d'âme qui vive.

— Mais c'est délicieux!., tu me rends fou, Marion, tu me rends fou d'ivresse et de joie!

Décidément il se prenait à mon piège.

— Tâchez, lui dis-je, de conserver le souvenir et de ne pas faire attendre votre première visite à celle qui s'apprête à vous recevoir avec amour... A présent, je demande à Votre Éminence la permission de me retirer.

— Tu veux partir... Y songes-tu, ma chère?

— Moins nos entrevues se prolongeront au Louvre, plus mes apparitions seront courtes, mieux cela vaudra pour empêcher les commentaires et les médisances. Au revoir donc, monseigneur.

— Du tout, je ne souffrirai pas... D'ailleurs, c'est impossible.

— Comment? il est impossible que je sorte?

— Eh! oui!., c'est-à-dire... Mais, tu l'oublies, Marion, je pars demain pour Nantes... J'ai, cette nuit, une multitude d'affaires à expédier. Ne plus te revoir avant mon départ... tu ne voudrais pas me faire ce chagrin?.. Mon Dieu, qui te presse?.. J'ai deux bonnes heures à te donner encore avant d'aller travailler avec le roi. Marion, ma petite Marion, ne me refuse pas! Nous dînerons ensemble... un tête-à-tête ravissant !. . Des Bournais nous servira seul, et je vais écrire à Saint- Georges de redoubler de surveillance pour sa consigne... Tu acceptes, n'est-ce pas?.. Tu acceptes?..

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MAHION DKI.OIIMK

— l*uii>(|U(3 vous lo (It'siiL'/, iii(»iis(!igii<;»ir.

— Va, tu es gentille, tu es cli;iriiiaiile, il u'y a pas d'auge au ciel plus beau que toi !

Ce disant, il me dévorait de caresses.

N'importe, il s'était trahi.

Mes soupçons étaient fondés et j'avais fait un coup de maître. Il courut à son bureau, écrivit rapidement (linjx ou trr)is lignes, sonna des tournais et lui dit en lui remettant le papier :

— Pour Saint-Georges! trouve-le sur l'heure, et qu'il prenne garde de commettre une sottise... va !

Évidemment il envoyait une rétractation du premier ordre.

Je respirai.

Quand des Bournais fut parti, Richelieu vint se mettre à mes genoux. Pour la troisième fois il prenait la même posture, et c'était vraiment une chose bizarre que cette robe rouge, ainsi pros' ternée, d'où s'exhalaient des soupirs.

Tout à coupje pris un air de tristesse profonde. Le cardinal me vit tressaillir et me dit :

— Mais, qu'as-tu donc, ma chère?

— J'ai... je n'ai rien, monseigneur.

— Tu me trompes, Marion... Parle, je fen conjure... N'as-tu pas dit toi-même que tu ne voulais plus de nuage snrnotre amour? Pourquoi troubler par des pressentiments trompeurs ou par quelque arrière-pensée funeste les instants délicieux que tu m'accordes! Je t'aime, tu le vois... L'homme le plus puissant de la France et du monde peut-être se trouve à tes genoux... Marion, ma belle Marion, rends-moi tes sourires.

— Hélas! monseigneur, vous avez lu dans mon âme, vous ne doutez plus de ma vive affection ; mais les terreurs qui m'ont persécutée... ces scrupules si longtemps combattus, tout cela, malgré moi, vient me tourmenter encore. Votre costume... c'est une faiblesse d'esprit, je l'avoue. . . pourtant. . . vous devez me comprendre.

— Parbleu! je suis en effet bien sot, Marion!.. c'était à moi de sentir que ma défroque de cardinal... Nous allons y remédier, sois sans crainte.

— Merci ! merci ! lui dis-je en lui baisant les mains avec transport.

Le moment critique approchait : l'heure était venue de l'étourdir et de lui ôter jusqu'à l'ombre d'un soupçon.

— Vous ne m'en voulez-pas, monseigneur? vous avez de l'indulgence pour mes pauvres idées de femme. Eh bien, oui, ce vêtement rouge, cette croix glacent mon épanchement, épouvantent ma tendresse.

— Laisse, ne me retiens plus... je vais changer d'habit sur l'heure.

— Oh ! répondis-je avec une œillade à lui démonter la cervelle, vous me croyez donc bien exigeante?.. Prenez garde! ce n'est pas adroit de céder de la sorte à mes premiers caprices ; il ne faut point ainsi gâter les femmes. Non... pour aujourd'hui, c'est bien... restez. Mais lorsque vous viendrez rue des Tournelles, que ce soit en habit de gentilhomme. N'êtes-vous pas le premier gentilhomme de France? Il faut m'apparaître sous un élégant e! splendide costume...

— Comme celui que j'ai là, Marion, près d'ici, dans ma garde- ^y robe.

— Je veux recevoir non pas Son Éminence le cardinal, mais le duc de Richelieu, mais le premier ministre.

— Tu seras satisfaite.

— . Plus de soutane, monseigneur !

— Non, plus de soutane, tu as raison... la métamorphose va s'opérer, ici même.

— Quoi! vous voulez...

— Cinq minutes, et je suis à toi !

Il s'élança vers une portière à droite de la bibliothèque, et disparut dans la galerie qui menait aux autres pièces de son appartement.

Le cœur me battait à me rompre la poitrine.

M'approchant aussitôt de la portière, j'écoutai, haletante, le pas de Richelieu sur les dalles, puis j'entendis au fond de la gakrie une porte s'ouvrir.

Elle se referma.

Je me trouvais seule et sans témoins.

Le coffret d'ébène était sur le bureau.

Prendre ce coffret, le placer sous ma mante, courir à la boiserie secrète, pousser le bouton et me précipiter dans les couloirs, tout cela fut l'affaire d'une seconde.

11 me resta suffisamment de sang-froid pour passer devant les gardes sans trop de précipitation.

MAUION DKLOIIMK

Je crus quç je n'en fîniruis jamais avec ces longs corridors sombres.

Enfm, j'alteij^iiis le guiclieldu Midi, s;ms trouver personne qui s'opposât à ma sortie du Louvre. Le contre-ordre avait été bien formel et bien positif.

— Grand Dieu! madame, commevousôtes pâle! dit mon cocher. 11 avançii le bras pour me soutenir et m'aider à monter dans le

carrosse.

— A la maison... vite!., brûle le pavé... Ventre à terre ou nous sommes morts !

Le fouet retentit, les chevaux partirent avec une rapidité furieuse. On eût dit qu'un vent d'orage leur prêtait ses ailes.

C'étaient les chevaux du cardinal.

Arrivée chez moi, je ne fis qu'un bond jusqu'à ma chambre, el je tombal dans les bras de madame de Clievreuse, en m'écriant :

— Voici vos lettres... sauvez-vous!., pas un mot! Déjà, peutêtre, Richelieu esta ma poursuite... Partez! partez, vous dis-jel.. mais n'oubliez pas Chal&is. . . îl se vengera sur lui !

Tant d'émotions m'avaient brisée ; je perdis connaissanccr.

Lorsque je revins à moi, la duchesse était encore là.

Jamais elle ne voulut s'éloigner en me laissant dans cette situation. Elle et Thérèse perdirent plus d'un quart d'heure à me rappeler à l'usage de mes sens.

•Si, lÀ

\yél

AMOURS HISTORIQUES

— 0 mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je, voulez-vous rendre lout ce que j'ai fait inutile ?

— Mais toi, ma pauvre Marion, que vas-tu devenir?

— Je prendrai la fuite aussi, je me cacherai... Soyez sans crainte... Au nom du ciel, madame, plus de retard!

Elle me pressa contre son sein ; mes joues étaient baignées de ses larmes.

— Adieu, dit-elle... tout à toi jusqu'à la mort!

Le vieux serviteur dont m'avait parlé madame de Chevreuse l'attendait, à quelque distance de ma maison, dans une voiture sans armoiries. J'eus peur que cette voiture n'emportât point asseit rapidement la duchesse, et je la suppliai de prendre mes chevaux et mon carrosse.

Elle quitta la capitale sur-le-champ.

Dans la matinée du lendemain, elle se retrouvait à Blois.

Mais elle eut beau faire agir le duc son époux et vhigt autres puissants personnages en faveur du malheureux prisonnier de Nantes, la commission tout entière était à la discrétion de Richelieu : elle rendit une sentence de mort.

L'échafaud de Chalais et le lit de noces de Gaston se dressèrent le même jour et dans la même ville.

Ainsi l'avait toujours voulu le cardinal.

Ce premier coup de hache, retentissant d'un bout à l'autre de la France, fit comprendre le sort terrible réservé aux imprudents qui voudraient essayer à l'avenir de mettre obstacle à l'ambition de Richelieu.

Le grand maître de la garde-robe fut-il victime de mon dévouement pour la duchesse? On aurait pu le croire, si dans toute l'existence du ministre il lui était arrivé une seule fois de pardonner à un ennemi.

Richelieu se montra constamment inflexible, haineux et cruel.

Désespérant de se faire aimer, il résolut de se faire craindre. Tous ses efforts fendirent à se rendre 'indispensable au faible Louis XIII. Une fois assuré que celui-ci ne pouvait plus se passer de ses services, il se prélassa dans son orgueilleuse puissance et ne ménagea personne.

Marie de Médicis elle-même enregistrait chaque jour de nouvelles marques d'ingratitude et d'oubli. Elle ne tarda pas à ompre en visière au cardinal.

J'aperçus... le cardinal en personne vêtu d'un triomphant pourpoint de salin, l'âge 471-

Les deux reines et Gaston se réunirent contre l'ennemi commun, mais tous leurs efiorts aboutirent à fixer le colosse plus solidement sur sa base, et la mère de Louis XIII fit bientôt de tristes et tardives réflexions au sujet du peu d'amitié de son fils et du système politique de son protégé.

Ce système proscrivait surtout la reconnaissance.

On était à peine revenu de l'effroi causé par la mort de Henri de Talleyrand, qu'un autre jeune seigneur, un Montmorency, fut décapité en place de Grève.

Hélas! il faut l'avouer, celui-là aussi avait peut-être provoqué son destin.

Mais il avait vécu dans mon intimité ; naguère encore je le voyais plein de jeunesse et d'avenir. Ce nouveau meurtre, revêtu des apparences de la justice, n'en était pas moins une indigne et monstrueuse cruauté.

François de Montmorency, duc de Boutteville, professait, comme tous les nobles de l'époque, cette doctrine exagérée du point d'honneur, qui consiste à mettre l'épée à la main pour la cause la plus frivole. L'édit contre les duels, bien loin d'empêcher les rencontres, les rendait plus fréquentes ; il semblait que se conformer à la défense et refuser de se battre impliquât une double lâcheté.

Boutteville, obligé de fuir une première fois et de se retirer en Flandre, rencontra dans les rues de Bruges la chaise de poste du marquis de Beuvran.

— Monsieur le duc, vous avez tué mon cousin Thorigny ! cria par la portière le marquis à Boutteville. Je retourne en France, une affaire importante m'y appelle. D'ailleurs, vous avez percé la poitrine de mon cousin sur la place Royale, et c'est sur la place Royale que je prétends percer la vôtre.

— Comme il vous plaira, dit Boutteville. Quand voulez-vous que je m'y trouve?

— Nous sommes au six mai... je vous attends le douze à neuf heures du soir.

— Bien, j'y serai, marquis!

Et si le malheureux n'était pas venu braver ce double péril de la mort par le duel et de la mort par l'échafaud, il aurait cru descendre dans sa propre estime et dans celle des gens d'honneur.

L'édit manquait soji but.

On ne pouvait raisonnablement espérer d'éteindre ainsi du premier coup et par l'intimidation un préjugé qui tire son origine de l'un des plus nobles sentiments de la nature humaine, le courage: ce devait être l'affaire d'une sévérité convenable et du temps.

Celui qui amena le bourreau dans ces démêlés entre gentilshommes commit aux yeux de tous un acte aussi stupide qu'infâme.

èJ

MAIIION DKLOUMIO

Boultcvillc et Bcuvran furent exacts au nîUfloz-vous; ilssc battirent trois contre trois, à la placcî Koyale,et Dfscliapclles, l'un (i(;s seconds de François, tua le comte de Bussy d'Amboise, second du nianjuis.

Les combaltanis prirent la fuito, à l'approche d'une patrouille dehallebardiers.

MaisBoutleville et Deschapelles lurent arrûlés àVilry-le-Français, ramenés dans les cachots de la Conciergerie et condamnés à la peine capitale.

Ici, je n'ose en vérité tout dire.

Je serais au désespoir d'ôlre injuste, et pourtant îe fait m'a été certifié par des personnes honorables et dignes de foi.

Le cardinal, six semâmes auparavant, avait forcé le duc de Montmorency, cousin de Boutteville, le même que j'avais rencontré chez madame de Rambouillet, lors de ma première visite à l'hôtel, à se démettre de sa charge de grand amiral de France.

M. de Richelieu trouvait agréable de se revêtir lui-même de cette charge.

Le duc, indigné, ne dissimula pas la colère que lui faisait éprouver un tel affront. Mais, voyant un membre de sa famille menacé d'une mort infamante, il oublia toute rancune et courut implorer la clémence de Richelieu.

Alors, dit-on, le ministre lui fit cette réponse ;

a — Sachez-le, monseigneur, la tête d'un Montmorency ne tient pas mieux sur ses épaules que celles des autres hommes. Voire cousm sera décapité!., vous le serez vous-même, si vous continuez à parler haut et à mépriser mon pouvoir. »

Quatre ansaprès, cette affreuse prédiction se réalisait à Toulouse.

Richelieu refusant la grâce de Boutteville, on essaya de recourir au roi. Deux princesses du sang, avec mesdames de Ventadour, de Montmorency et d'Angouléme , accompagnèrent au Louvre la jeune épouse du condamné.

Elle s'évanouit aux pieds de Louis XIIL

« — Miséricorde, sire, miséricorde! » crièrent toutes les autres, tombant à genoux et fondant en larmes.

Le cardinal était derrière le fauteuil du roi.

« — Votre conscience vous défend de pardonner, » dit-il à voix basse.

« -- Mesdames, répéta Louis XIII, sans même prendre la peine de changer la phrase, ma conscience me défend de pardonner. »

iy

Le lendemain, l'échafaud se dressait sur la place de Grève, et François de Montmorency mourait en chrélien et en martyr.

Deschapelles partageait son sort*.

Au moment où j'écris, j'ai quarante-cinq ans. Il y a donc près de vingt années que Boutteville n'est plus, et l'on ne me reprochera pas de voir les choses au travers du prisme de la jeunesse et de la passion : eh bien, je le déclare, le trépas de François de Montmorency me parait, à cette heure encore, un meurtre juridique, une sorte de crime de lèse-nation.

La France entière aimait ce jeune homme, en qui l'on retrouvait les sentiments généreux et chevaleresques de ses ancêtres.

Si l'on eût mis dans la balance les services de ces mêmes ancêtres d'mie part, et de l'autre le crime du descendant, quel plateau l'aurait emporté? François était un de nos premiers capitaines. 11 avait un courage de lion, l'amour de son pays et de son prince. Cette malheureuse manie des duels n'aurait pas manqué de disparaître avec la première fougue de l'âge, et les contemporains n'auraient pas le regret d'apprendre à la postérité qu'une main cruelle a moissonné dans sa fleur ce rejeton des héros.

Le compc.<-non d'infortune de Boutteville parla dans ce sens aux juges qui allaient prononcer l'arrêt.

. Deschapelles fit l'apologie de son complice, ne craignant pas d'appeler sur lui seul toute la sévérité des juges. Mais Richelieu avait décidé que Boutteville mourrait, et Boutteville mourut.

Le ministre prenait à tâche de s'enhardir à la carrière sanglante qu'il parcourut dans la suite.

Je le dis hardiment aux admirateurs du cardinal, s'il en existe, cet homme a toujours agi dans un but de vengeance et d'intérêt personnel. Sondez chacune des actions de sa vie, vous la trouverez fondée sur l'égoïsme. Il voulut être grand, non pour la France, non pour le roi, mais pour lui-même, et ceux qui l'ont soupçonné de caresser des projets usurpateurs ne sont pas, à mon avis, fort loin de la vérité.

* Nous avons connu intimement le dernier descendant de l'infortuné Deschapelles. Il vivait comme un patriarche dans son beau jardin de la Courtille, apros avoir mené la vie des champs. Deschapelles était, avec de Labourdonnais, le premier joueur d'échecs du monde, et en toutes choses l'homme des profondes combinaisons. Soupçonné d'avoir pris part à l'insurrection des 5 et 6 juin, il fut emprisonné sous une prévention capitale; mais, plus heureux que son illustre aïeul, il s'est tiré des mains de la justice, et a consacré les dernières années de sa vie à plusieurs ouvrages, et surtout à son beau traité du Whist. Méry.

MARION DELOIIMI-:

L'occasion lui manqua, voilà tout.

Uichelicueut son palais, il cul ses gardes; il etiipiétait chaque jour sur les droits réservés au rang suprême, afin de n'avoir plus (ju'à avancer la main pour saisir la couronne et dépouiller de la pourpre un fanlôrne royal.

Si les ennemis de sa polili(pie tortueuse lui eussent laissé qucl- (pics années de trêve ; si le mal physique, cet autre ennemi qui lui vint d'en haut, n'eût chàiié la tin de sa carrière, on aurait vu se renouveler, en plein dix-septième siècle, cet étrange épisode de notre hisloire : le roi fainéant dans un cloître et le maiie du palais sur le trône.

On a dit de Ricnelieu qu'il avait fait de grandes choses, et l'on a mis sur le compte de sa. gloire des résultats heureux qu'il ne prévoyait en aucune sorte.

Pour juger les actions d'un homme, il faut être au point de vue où il se plaçait lui-même en agissant.

Richelieu travaillait-il pour le roi? Non. Louis XIII le détestait, il détestait Louis XIII. Travaillait-il pour la France? encore moins. Il laissa plus d'une fois envahir nos provinces et battre nos armées, afin d'exciter les terreurs d'un prince incapable et faible et de créer des embarras, dont il profitait ensuite nour mieux établir son pouvoir.

Après tout, me dira-t-on, ce pauvre cardinal travaillait peutêtre pour le ciel ?

Je demande humblement la permission d'en douter, et j'arrive à conclure qu'il travaillait exclusivement pour lui-même.

Prêtre sanguinaire, il foulait aux pieds les maximes évangéliques et ne connaissait pas le pardon ; cœur ingrat, il ne tenait jamais compte des services rendus ; âme déloyale, il se moquait de sa parole et plaisantait du serment.

Il alla voir Chalais dans son cachot, et lui arracha des aveux en échange d'une promesse de grâce qu'il se garda bien d'accomplir.

Richelieu tuait les nobles, non comme on l'a prétendu, pour détruire le principe de la féodalité, mais parce que les nobles le haïssaient et mettaient constamment des entraves à sa marche ambitieuse. Debout, la faux à la main, sur son piédestal d'égoisme et d'orgueil, il frappait impitoyablement tous les fronts qui ne savaient pas se courber. Il ne souffrait autour de lui que des valets, des esclaves, des hommes à genoux.

AMOURS HISTORIQUES

Le peuple recueillera peut-être un jour quelque profit de cette humiliation de la noblesse; mais quand lui viendra cet héritage, il aura tort d'en remercier Richelieu.

Richelieu méprisait le peuple et l'eût broyé mille fois sous les roues de son carrosse, avant de lui accorder un privilège.

La guerre qui verse le sang des hommes, la peste qui les décime, l'orage qui enlève leurs moissons, tous les fléaux, en un mot, au milieu des calamités qu'ils produisent, peuvent aussi faire naître quelques résultats favorables, et néanmoins personne, que je sache, ne s'est avisé jusqu'ici de remeï'c/er l'orage, la peste et la guerre.

Je reviens au moment où madame de Chevreuse sortit de ma chambre avec les lettres reprises au cardinal.

Pendant qu'elle joignait ses soins à ceux de Thérèse pour me rappeler à la vie, un de mes domestiques, à sa prière, avait forcé le couvercle du coiTret, non qu'elle se défiât de moi ; mais le prodigieux talent de fourberie du premier ministre était connu. La duchesse voulait voir et toucher les lettres, pour croire définitivement au succès de ma démarche.

Cette précaution de sa part remit entre mes mains le portrait de la reine. Je ne l'avais pas enfermé dans le cotîret sans motif, et je n'y songeais plus au milieu de ces rapides et périlleuses circonstances.

Je voulus, comme on le sait, que madame de Chevreuse prit mon carrosse. L'attelage de l'Éminence la conduisit hors des murs de la capitale, de ce même train qu'il avait mis à me ramener du Louvre, et le vieux Maurice suivit comme il put avec ses chevaux de louage et sa voiture sans blason.

J'étais un peu rassurée : je n'avais plus à craindre que pour moi.

Thérèse me regardait avec inquiétude. Elle ne comprenait rien à tout ce bouleversement ; mais elle se tenait prête à recevoir mes ordres et à obéir.

— Vite! lui dis-je, une de tes robes.

Elle me la donna. J'eus changé de toilette en un clin d'œil.

— Mes diamants, Thérèse, mes diamants!.. Tu vasm'accompagner. . . nous laisserons tout le reste à la garde de ton père et de ton mari.

Deux secondes après, les écrins étaient dans nos poches.

— Fuyons! m'écriai-je.

Nous nous précipitâmes sous le vestibule ; mais avant que nous

fvi.

eussions gagné lu cour, mon suisse arriva tout essoufflé et me dit avec un accent de terreur :

— Ix' holice, matame, le bolice!.. il frahbe là-pas gomme un [leau liaple!

Je crus ([U(! j'allais une seconde fois m'évanouir.

— Oli ! dit Bulmann, cli'ai ferrouillé le borte et tonné toupie dour.

Richelieu me prouvait qu'il était homme d'exécution. La crainte d'avoir une défaite sitôt après la victoire me rendit mon courage et mon sang-froid.

Je dis au père de Thérèse :

— Silence! et venez avec nous.

A l'exception de Grassin, conduisant alors la duchesse, il y avait là ma maison au grand complet :

Six grands escogrifies ornés de galons,

Le jardinier,

Mon chef de cuisine,

Ses deux aides,

Le valet d'écurie.

Tous étaient arrivés au tintement furieux de la sonnette de la rue, secouée par les sergents.

— - A l'œuvre! criai-je à cette valetaille; appuyez-vous contre \a porte! Si on l'enfonce, malgré vos dos réunis, saluez la police it dites que je ne suis pas rentrée depuis trois jours !

Ils se mirent en devoir d'obéir.

J'entraînai Thérèse et Bulmann.

— Le cardinal, me disais-je, n'a pas songé peut-être à la clé que je lui ai remise. Il me reste un espoir de salut... courons à la porte du jardin !

Mais le cardinal songeait à tout.

Comme je m'apprêtais à faire usage d'une seconde clé de cette porte, j'entendis la première grincer dans la serrure, et nous eûmes le temps bien juste de nous cacher sous un épais berceau de chèvrefeuille.

Or, quelle ne fut pas ma surprise, lorsque, glissaLt mes regards au travers des rameaux, j'aperçus M. le cardinal en personne, vêtu d'un triomphant pourpoint de satin et coiffé d'un feutre garni de plumes de cygne ! Il avait un col de dentelle, des bottes garnies d'éperons d'or. . . En un mot, c'était le costume qui avaic lait éclater de rire madame de Chevreuse, et qu'on destinait, hélas ! à calmer mes derniers scrupules.

AMOURS HISTOIilQUES

J'en aurais beaucoup ri moi-même, si je n'avais eu si grand'peur.

Richelieu, courant sur mes traces, oubliait sans doute dans sa colère qu'il s'était affublé de cette parure amoureuse.

Cinq hommes de fort mauvaise mine l'accompagnaient.

Je le vis se précipiter comme un furibond vers le logis ; trois de ses acolytes le suivirent, et les deux autres restèrent pour garder la porte du jardin.

Que devenir? Je me croyais réellement perdue, quand mon brave suisse, qui par bonheur ne s'était point trop payé, ce jour-là, sur ma cave, me tira par la robe et me dit à voix basse :

— Fenez, matame, fenez!.. mes ébaules elles sont vermes et vous monderez tessus.

Il nous fit échapper par une ouverture pratiquée au fond du berceau.

Je me laissai conduire, sans trop deviner toutefois comment Bulmann pourrait me tirer de peine, en usant vis-à-vis de moi de l'expédient dont se servit Énée pour sauver son père Anchise.

Cet endroit de mon jardin était garni de fortes plantations ; elles nous dérobaient à la vue de ceux qui nous cherchaient.

Nous arrivâmes en face d'un mur de huit à neuf pieds de haut, et je m'aperçus alors que Bulmann avait le projet non de me porter sur ses épaules, mais de me les prêter pour escalader ce mur et m'aider à fuir par les jardins d'alentour

— Miséricorde! dit Thérèse, madame va se casser le cou!

— S'il en est ainsi, lui dis-je, tu auras la complaisance d'en faire autant, car il faut me suivre.

— Soyez dranguille, dit Bulmann, elle se gassera n'imborde quoi bour fou.

— C'est vrai, répondit Thérèse.

Aussitôt elle voulut me donner l'exemple.

Son père se mit à genoux, elle grimpa sur ses épaules.

Le concierge était d'une force remarquable. Il se dressa gravement avec son fardeau, de façon que Thérèse, ayant eu dans cette ascension le mur pour point d'appui, se trouva bientôt sur une espèce de plate-forme qui le couronnait.

Ce fut ensuite mon tour.

Notre Allemand se remit à genoux, et l'instant d'après j'étais au sommet du mur avec ma femme de chambre.

Vj

— A présent, mon cher Bulmann, vous allez rentrer au logis et présenter vos hommages à Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu.

— Foui, dit-il, che le ferai poire !

Je donnai la main à Thérèse, et nous sautâmes ensemble de l'autre côté du mur, au beau milieu d'une plate-bande , fraîche-

te

ment remuée. Notre chute ne nous causa qu'une commotion légère.

Où étions-nous? Je l'ignorais, et ma compagne aussi.

J'avais défendu chez moi qu'on s'occupât du voisinage. le jardin nous parut très-vaste. Il avait l'air de dépendre d'une maison qui n'était pas précisément adjacente à la nôtre.

Çà et là se trouvaient de petits bouquets de bois fort touffus, et la Providence semblait les avoir placés là tout exprès pour dérober notre retraite à tous les regards. Nous nous blottîmes sous l'un de ces fourrés, bien certaines d'avoir exécuté notre ascension et notre descente sans avoir été vues de personne.

Nous passâmes là plus d'une heure dans des transes difficiles à décrire.

L'Éminenceet les sergents ne nous savaient guère si près d'eux. Oe l'endroit où nous étions, on entendait battre les portes, ouvrir les armoires, bouleverser les meubles, sonder les plafonds et les parquets.

Monseigneur daignait mettre mon logis au pillage.

Tout à coup le bruit cessa, mais le danger n'en devint que plus grand pour nous.

Les limiers de police furetaient dans le jardin.

S'ils allaient aussi escalader le mur? Je ne respirais plus, Thérèse était pâle comme une morte.

Toutefois, l'idée ne vint point au cardinal d'explorer les maisons et les jardins du voisinage. 11 perdait un peu la tête. Celte aventure lui arrivait si à l' improviste, au moment où il caressait de si douces espérances ! A quoi se décida Richelieu? je l'ignore, et je n'ai jamais été tentée par la suite de lui demander l'analyse des émotions qu'il éprouva dans cette circonstance.

Seulement, il m'eût reprise ce jour-là, que j'aurais pu faire à la liberté un adieu éternel.

Enfin, je n'entendis plus aucune espèce de bruit et je me hasardai à quitter ma cachette, emmenant Thérèse et prenant soin de nous dérober toujours sous les plus épais rideaux de feuillage.

J'entrai dans une véritable forêt en miniature, toute composée d'arbustes exotiques. On y voyait le magnoiierde Saint-Domingue, mariant ses fleurs éclatantes aux riches végétations du Brésil et des Indes, et comme je me suis promenée plus d'une fois, depuis, sous les voûtes de verdure que formaient ces beaux arbres, je peux dire, dès à présent, qu'ils avaient été plantés par Fernandez

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MAIIION DKLOIIME

de Quiroë, cùlùbrc navigateur espagnol, lequel fuyait volontiers la triste cour de l*hilip[)e 111 et v(;nait se reposer à Paris de ses longues excursions dans les pays lonitains.

i^ Fernande/ aimait à ra|>p()rler des plantes et à les acclimater en

Europe, sous notre ciel brumeux.

Il y réussit à force de soins et de patience. Mais il eut à peine le temps de jouir de ces beaux ombrages. Ses héritiers venaient de les vendre avec le pavillon qu'il avait fait bâtir.

Si Desbarreaux donnait autrefois lo nom d'Ile de Chypre à ses bosquets du faubourg Saint-Victor, le lieu que je parcourais, en ce moment, pouvait s'appeler Vile de Cylhère.

Il y manquait une Vénus et je ne tardai pas à la voir paraître.

Au moment où je m'avançais sans défiance avec Thérèse sur une pelouse moussue qui éteignait le bruit de nos pas, nous entendîmes un baiser, puis deux, puis trois... puis, nous nous arrêtâmes, dans la crainte d'effaroucher la tourterelle et le tourtereau qui se becquetaient de la sorte.

Nous avions l'air d'être en fl'ïgrant délit d'infliscrciron. Ce n'était pas le moyen d'intéresser e'.i notre faveur les personnes dont nous aurions nécessairemtr.l à réclamer l'indulgence et l'appui.

J'allais retourner sur mes pas et me faire suivre de Thérèse, quand tout près de nous un quatrième baiser se fit entendre, puis un léger soufflet, puis un éclat de rire; puis j'entrevis une espèce de nuée rose et blanche, une trombe de satin et de dentelles qui passa rapidement devant moi.

Une autre trombe courait après la première.

Mais celle-ci, plus matérielle et plus brusque, me heurta rudement au passage. Elle m'aurait culbutée sur le gazon, si Thérèse ne m'eût retenue.

Rencontrant ainsi de l'obstacle dans sa course, la seconde trombe s'arrêta.

Il me fut permis alors de distinguer un homme, et cet homme était le prince de Marsillac.

Ni lui ni moi nous ne pûmes retenir une exclamation de stupeur.

— Qu'est-ce donc? dit la nuée rose et blanche.

Elle revint en tourbillonnant.

Je reconnus, celte fois, la taille vaporeuse de mademoiselle de Lenclos, et ma confusion fut extrême d'avoir involontairement troublé les ébats de Vénus et de son berger Paris.

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AMOURS HISTORIQUES

Ninon me toisa des pieds à la tête avec une petite moue trèsimpertinente.

Le prince rougissait comme un coupable.

— D'où venez-vous?... d'où sortez-vous?... qui vous adonné permission de vous cacher dans mon jardin?.. Vous avez donc sauté par-dessus les murs?., vit-on jamais une telle effronterie?.. Mais parlerez- vous, madame, parlerez-vous? cria Ninon.

Elle regardait Marsillac, elle me regardait, elle frappait du pied comme une cavale impatiente.

— De grâce, lui dis-je, ne vous mettez point en colère et veuillez m'entendre.

— Mon amie, murmura le prince, je vous jure'...

— Qui vous parle, monsieur? vous êtes bien audacieux de répondre sans que je vous interroge! Laissez-nous, je veux m' expliquer seule avec madame... laissez-nous, vous dis-je!

Marsillac baissa la tête; il se résignait à obéir,

— Où allez-vous? dit-elle : restez! je vous l'ordonne. Il resta.

Ninon s'approcha de moi, croisa les bras d'un air mutin, se dressa, pour se grandir, sur la pointe de ses souliers de drap d'or et me demanda d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre impérieuse et menaçante :

— Voyons, madame. . . ou plutôt, mademoiselle, car vous n'êtes pas plus dame que moi... on prétend que le prince vous a rendu trois visites, depuis le jour où j'ai eu l'honneur de faire votre connaissance ? Répondez et quittez cet air d'hypocrite candeur... Estce que vous êtes une vertu?

Mon amour-propre se révolta.

Je lui répondis sur un ton pour le moins aussi impertment que Je sien :

— Est-ce que vous en êtes une autre, mademoiselle?

— M'insulter ainsi! chez moi!

— Je ne vous ai pas la première adressé des paroles offensantes, et si vo?:4S compreniez mieux les lois de l'hospitalité

— Sans doute , osa dire Marsillac , vous avez tort , Ninon , de vous emporter de la sorte.

— Ah! j'ai tort?., voyez, le pertide! il prend sa défense! On ne m'avait pas menti. . . c'est positif. . . quelle trahison ! . . Elle vient le relancer à son tour jusque chez moi! Dès aujourd'hui, mon-

MAIUON DELOFIMK

siour, retencz-lc bien, je veux un autre arnaiit (jue vous... j'en prendrai dix, j'en prendrai trente 1 je ferai comme mademoiselle. . . Ah I vous avez été la voir?

— Ninon I

— Vous pouvez partir, monsi(!ur, jo ne vous retiens [)lus,

— Ma petite Ninon!

— J'en aurai quarante!., voulez -vous bien vous ôter de ma présence... petit monstre!., avec son air innocent... croyez donc à l'amour des hommes!

— Au nom du ciel, calmez-vous, dit Marsillac.

— Encore une fois, partez!., ou je vous arrache les yeux! Sûr de ne rien gagner à l'explication, le prince disparut derrière

les massifs d'arbres.

Mademoiselle de Lenclos tomba sur un banc de mousse, pleura, sanglota ; puis, se redressant tout à coup avec colère :

— J'en aurai cinquante!., j'aurai tout Paris!., vraiment j'étais bien sotte d'être scrupuleuse avec ce gros trésorier de l'argenterie du roi !

— Émery? m'écriai-je... il vous a fait la cour?

— Il me la fait encore, il me la fera sans cesse.

— Ah ! le traître !

Ninon me regarda fixement, je la regardai de même.

Il y eut près d'une minute de silence, puis nous partîmes toutes les deux d'un éclat de rire, si bruyant, si joyeux, si communicatif, que Thérèse nous fit chorus et mit le poing sur la hanche afin de s'en donner plus à l'aise.

Le prince de Marsillac était à une centaine de pas.

Revenant aussitôt, il crut la paix faite et suivit l'exemple de ma femme de chambre.

Tont à coup un éclat de rire plus fort et plus ronflant que les nôtres résonna derrière les berceaux du voisinage.

Un gros homme débusquait du sentier.

C'était Émery.

Chaque jour, sans que je pusse m'en douter, il venait rendre visite à Ninon. Nous ayant entendus rire de loin, il riait de confiance.

Mais le pauvre financier m'aperçut et devint blême.

Ninon, recouvrant son sérieux, fit la révérence.

— C'est de vous que nous rions, messieurs, dit-elle. Je saluai très-poliment à mon tour et j'ajoutai :

AMOURS HISTORIQUES

— Car vous avez une figure on ne peut plus comique.

— Monsieur le prince Marsillac, dit Ninon, je vous souhaite beaucoup de chance auprès de mademoiselle de l'Orme.

— Monsieur Michel Particelli, comte d'Émery et autres lieux, dis-je à mon tour, je désire de tout mon cœur que mademoiselle de Lenclos vous ait en miséricorde.

— Venez, Marion [ ' ' .

— Venez, Nmon !

Et nous disparûmes, les laissant l'un et l'autre dans un ébahissement inexprimable.

— Nous étions folles , ma pauvre Marion I

— C'est vrai, ma chère Ninon I

— Pourquoi nous détester?

— A quoi bon rester ennemies?

— Quand il est si facile de nous entendre. . . Tenez, Marion, faisons un pacte.

— Je ne demande pas mieux.

— Promettez-moi de nejamais me prendre un amant, je m'engagerai sur l'honneur à respecter les vôtres.

— Soit, lui dis-je.

— Jurez-le.

— Je le jure !

— C'est cela! cria-t-elle, je fais le même serment ! Si je touche à un seul de vos adorateurs, je veux... devenir laide... Embrassons-nous !

Elle me tendit les bras et je m'y précipitai avec joie. Décidément, elle était charmante :

— Après tout, dit-elle, je tiens fort peu à ce jeune prince de Marsillac, et je me faisais beaucoup d'illusions à son égard. Il est gentil sans doute, comme ami d'enfance ; mais comme amoureux il est fade... n'est-ce pas, Marion?

— Très-fade! répondis-je. Quant à ce gros Émery, je n'en ai jamais perdu la tête... Excellent homme, très-généreux! mais il est lourd... n'est-ce pas, Ninon !

— Très-lourd... Vous pouvez garder Marsillac si cela vous fait plaisir, mon cœur.

— Dans le cas où le trésorier de l'argenterie vous serait de quelque utilité, je vous le cède, ma tendre amie.

— Mais à l'avenir, dit Ninon, chacune de nous respectera les conquêtes de l'autre.

— Vos soupirants, lui flis-je, scrop.t sacrés pour moi.

— J'enverrai promener vos adorateurs, Marion.

— Et moi les vôtres! m'éciiai-je Embiassons-nou» encore...

— Oui, ma belle, embrassons-nous I

— Madame, madame ! dit Tlu^rèsc qui nous suivait par derrière, on peut vous apercevoir des maisons voisines... A quoi bongez-vous donc?

En effet, nous avions quitté les ombrages ; ma cervelle d'alouette oubliait déjà le péril que je venais de courir et celui qu'une imprudence pouvait amener encore.

Je me rt^etai vivement sous les arbres.

— Qu'y a-t-il? demanda Ninon.

— Il y a, ma chère, que Richelieu me traque dans tout Paris comme une bcte fauve. J'ai sauté par-dessus les murs de votre jardin pour ne pas être prise par les sergents.

— Bonté du ciel !

— C'est comme je vous le dis.

— Qu'avez-vous donc fait au cardinal?

— Vous le saurez plus tard. Je vais me retirer dans un faubourg, en attendant que sa première fureur soit calmée. La nuit venue, je sortirai de chez vous avec Thérèse, et nous nous mettrons à la recherche d'un garni modeste, où je me tiendrai cachée jusqu'à nouvel ordre. Vous le voyez, j'ai déjà pris un déguisement.

— Mais vous n'êtes pas déguisée le moins dii monde, ma chère! dit Ninon ; je vous ai reconnue tout de suite, et le premier venu vous reconnaîtra.

— Vous croyez?

— Cela n'a pas l'ombre du bon sens... Restez ici... ne bougez plus. . Je reviens dans cinq minutes.

Elle s'envola comme une hirondelle vers le joli pavillon qui lui servait de demeure.

On l'apercevait à peu de distance.

Ninon fut beaucoup plus longtemps qu'elle n'avait dit.

Un quart d'heure s'écoula, puis une demi-heure, et mon inquiétude devint extrême. Les caresses de mademoiselle de Lenclos n'auraient-elles point été sincères? couvrirait-elle sous un masque d'hypocrisie quelque projet de trahison? abuserait-elle de ma na-

ture trop confiante, et puis-je la croire capable de profiter de la circonstance malheureuse où je me trouve pour se défaire d'une rivale?

C'est impossible.

Et pourtant on a vu chez les femmes des exemples plus funestes d haine perfide et de vengeance calculée.

Jadis, en présence de Voiture, j'ai traité Ninon du haut en bas; Je ne me suis pas gênée depuis pour la décrier dans mon cercle, j'ai mis toutes sortes de ruses en usage afin d'attirer à moi ses courtisans et de les retenir dans mes chaînes.

Décidément, je suis perdue, elle se venge !

Tout à coup je vis une sorte de paysanne qui s'avançait de notre côté, portant un paquet sous le bras.

L'arrivée d'une étrangère excita plus encore mes soupçons, et j'attirai ma soubrette sous les arbres , afin de pouvoir épier, sans être vue, la personne qui s'approchait.

Bientôt elle atteignit l'endroit que nous venions de quitter, jeta son paquet sur la mousse, regarda tout autour d'elle et frappa dans ses mains en criant :

- — Ma bonne amie!., hé!., où êtes-vous?

C'était Ninon.

J'accourus, toute honteuse de mes doutes, et je l'embrassai pour cacher mon trouble.

Puis j'examinai curieusement sa métamorphose.

Mademoiselle de Lenclos n'était vraiment pas reconnaissable. On eût cru voir la plus gentille de toutes les paysannes d'Auteuil ou de Vincennes.

— Hein? dit-elle, voilà comme on se déguise!

— Mais c'était à moi de revêtir ce costume, mon cœur...

— Mais qui vous dit, mon cœur, que vous n'en aurez pas un pareil? J'ai bouleversé la boutique d'un costumier, à deux pas d'ici, sur les boulevards Ne voyez-vous point cet énorme paquet?.. Allons, bas les robes!., vous aussi, dit-elle à Thérèse

La belle ruse de déguiser la maîtresse, quand on peut reconnaître la femme de chambre!... Vite! j'ai des mouches, du blanc, du rouge, de la pommade pour teindre les cheveux et les sourcils... Nous allons faire de vous une blonde adorable, Marion.

Tout aussitôt la voilà qui brise mes agrafes, déchire mon corsage et me dépouille de la tête aux pieds.

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MA m ON Ur.LOIlME

Je la pris sans peine, elle n'était pas sauvage. Vage 48*.

— Bon! dit-elle, dispensez-vous de cacher ces trésors-là!., nos amoureux sont mis à la porte, et mon concierge a des ordres sévères. Je vous accompagnerai dans vos recherches pour trouver un logement; je ne vous quitterai pas sans être sûre que vous n'avez plus rien à craindre.

Excellente fille! c'était un cœur d'or!

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Je m'en voulais de l'avoir soupçonnée.

Le jardin de Ninon avait également une sortie sur le boulevard.

Vingt minutes après, s'échappèrent par là trois magnifiques paysannes, — car Thérèse elle-même était fort bien, — qui se mirent à trotter menu, bras dessus, bras dessous, lorgnées par les promeneurs, enviées par les promeneuses et recevant des louanges à droite et à gauche, par devant et par derrière, sur leurs yeux pleins de malice et leur minois fripon.

Nous nous dirigeâmes vers la Bastille, puis nous descendîmes la rue Saint- Antoine, regardant les écrileaux placés au-dessus des portes et visitant tous les logements disponibles.

Enfin nous trouvâmes, aux environs de la rue Cloche-Perche, deux petites mansardes garnies, entièrement à notre convenance.

Cela devait nous coûter six écus par mois.

Ninon avait une hardiesse à toute épreuve et un aplomb merveilleux. Elle dit que nous étions ses sœurs, arrivant de Saint- Ouen pour travailler dans la couture et dans les modes; qu'elle était elle-même attachée au service d'une bourgeoise du Marais, en qualité de bonne d'enfant, et que, plusieurs fois îa semaine, elle rendrait nous voir»

Elle joignit à cela des éloges sur nos habitudes sages.

Mais ceci parut flatter beaucoup moins l'hôtesse que douze écus, tirés de ma bourse et déposés entre ses mains pour les deux premiers mois de loyer.

La brave femme nous installa dans nos mansardes avec toutes sortes de prévenances.

Un instant, elle manifesta l'intention de nous en faire admirer le mobilier, c'est-à-dire, dans chaque pièce, une couchette en bois peint, deux chaises, un miroir brisé, quelques méchantes gravures et trois planches clouées sur quatre pieux en guise de table; mais elle dut renoncer bientôt à exciter en nous de l'enthousiasme pour ces belles choses.

Ninon déclara qu'ayant congé de sa bourgeoise, parce que l'enfant était allé voir sa nourrice à Melun, elle souperait avec nous, coucherait et resterait même une bonne partie de la matinée du lendemain.

L'hôtesse descendit avec Thérèse, afin de lui indiquer où elle pourrait acheter des provisions et les ustensiles nécessaires à notre petit ménage. Mademoiselle de Lenclos se retroussa la manche pour faire la cuisine, et moi... je tombai sur une chaise accablée

MAIUON DKLOIIMK

de fatigue, mais heureuse d'être sauvée des grilïes de Richelieu.

Que d'événements en un jour I

A dix heures j'étais au sermon, à onze tieures je disais à DeshaiTcaux un dernier adieu chez le hhraire Amyot, à une heure j'enirais dans le cabinet du cardinal, et j'(!n soilais à trois heures avec \y. cassette.

Mon suisse me prétait à quatre heures ses larges épaules pour escalader un mur.

A cinq heures je me trouvais face à face avec Ninon, mon ennemie, qui devenait à six heures mon amie la plus intime.

Bref, sept heures sonnaient à l'horloge de l'IIôlel-de-Ville, et mademoiselle de l'Orme, qui avait maison, domestiques, équipages, n'était plus qu'une simple villageoise, assez ambitieuse toutefois pour aspirer au litre de modiste; elle habitait une pauvre mansarde, rue Saint-Antoine, au quatrième étage, soupait gaiement avec ses sœurs, deux villageoises comme elle, à une table boiteuse, et se nommait Marie Bulmann.

Si chaque jour de ma vie se fût trouvé aussi plein, je n'aurais jamais ennuyé mes lecteurs... car il m'eût été impossible d'écrire mon histoire.

Les premières semaines de ma nouvelle et bizarre existence ne furent pas sans charmes.

j'avais dans la paillasse de ma couchette cinq cents livres ei. or, dix-huit mille en lettres de change, des diamants pour cent mille écus, et je passais mes journées avec Thérèse à coudre des robes et à confectionner des chaperons.

On nous avait à peine entrevues dans le voisinage; mais on savait pourtant que nous étions jolies, et nous le devînmes beaucoup plus encore, moi surtout, en changeant nos costumes de villageoises contre le corsage de velours, le tablier fringant et la petite robe coquettement retroussée de la modiste.

On vantait notre sagesse. Les encouragements nous pleuvaient de tous côtés, et chacun prenait plaisir à nous donner de l'ouvrage.

Or, cet ouvrage, il fallait le faire.

Ce- fut quelque chose de ravissant d'abord. Nous chantions du matin au soir, en poussant l'aiguille. Je trouvais très-curieux de gagner mon pain.

Mais petit à petit cela me parut fatigant, et la fatigue mène vite à l'ennui.

AMOURS HISTORIQUES

Je travaillais beaucoup moins, puis je laissais Thérèse travailler seule, puis il me prenait fantaisie de lire au lieu de coudre; puis me surprenant à bâiller au milieu de ma lecture, je jetais mon livre, j'ouvrais ma fenêtre et je cherchais à me récréer, ce qui était difficile, par la perspective peu flatteuse des toils d'alentour.

Un matin que je regardais tristement cet horizon de tuiles, je vis une fort belle colombe s'abattre au rebord du toit, tout près de ma fenêtre, à la portée de la main.

Je la pris sans peine, elle n'était point sauvage.

Mais quelle ne fut pas ma surprise, lorsque j'aperçus un petit oillet attaché sous son aile blanche !

Était-ce pour moi? Rien ne me l'indiquait, mais aussi rien ne me prouvait qu'il fut pour un autre.

La curiosité l'emporta, je pris le papier sous les plumes de l'oiseau.

C'était bien à moi qu on écrivait :

« Mademoiselle,

« Vous vous appelez Marie, vous êtes sage et laborieuse. Quant « à votre beauté, je ne vous en parlerai pas; il me serait difficile « de rendre ce que j'éprouve en voyant sur la terre ce que je n'es- « pérais trouver qu'au ciel !.. »

— C'est prétentieux, dis-je en souriant ; mais, n'importe, c'est gentil. Poursuivons!

« Il y a près du logement où vous demeurez une petite chambre « vacante. Mes intentions, je l'atteste, sont honorables. Si vous en a doutez, mademoiselle, je n'irai point, comme j'en ai le projet, « habiter cette chambre ; au lieu que si vous me croyez un honnête « et loyal garçon, incapable d'alarmer votre innocence et de perdre a votre avenir, donnez un baiser sur le cou de ma colombe, et, « dès aujourd'hui, je deviendrai votre voisin. »

Je regardai toutes les fenêtres d'alentour.

Les unes étaient fermées, les autres ouvertes ; mais personne ne se montrait, et je ne voyais rien qui pût me faire deviner la demeure du maître de l'oiseau.

Cette aventure était curieuse. Elle arrivait fort à propos pour chasser l'ennui qui commençait à visiter ma retraite.

A tout hasard, j'effleurai de mes lèvres le plumage de la colombe.

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MAIIIUN DKLOIlMl!:

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Puis je lançai dans Tespaco la johe messagère et j-examinai la (liredion de son vol.

Mon c(cur l)allail. do, saisissuunMit.

Elle s'arrùla an so.n.not dmc maison de la me Clocl.e-Perchc auprès d une ,n;n.sanle aussi élevée qne la mienne et dont la fe^ nclie était close à l'exléiieur par un rideau vert.

Ce rideau s'écarta.

J'aperçus un giand jeune homme pâle.

Il posa la main sur son cœur en m'envoyant un regard plein de reconnaissance, prit ensuite la colombe, et je vis ses lèvres chercher sur le cou de l'oiseau la trace de mon baiser.

Le soir même, Thérèse m'apprit qu'un jeune peintre s'installait dans un logement tout proche du nôtre.

Ce jeune pemtre s'appelait Etienne Lambert.

On lui donnait de vingt-deux à vingt- trois ans. Il était trun. Son large front s'encadrait dans une chevelure puissante, et son visage, un peu maigre, avait une douce pâleur qui faisait admirablement ressortir ses grands yeux noirs, tout chargés d'expression sentimentale et de mélancolie rêveuse.

Je n'ai pas besoin de dire que c'était le jeune homme à la colombe.

Bientôt il trouva mille prétextes de voisinage pour s'introduire auprès des deux sœurs et rendre ses visites aussi fréquentes que oossible.

AMOURS HISTORIQUES

Fils d'un magistrat de province et destiné d'abord au barreau, Etienne Lambert avait abandonné pour les beaux-arts ses études en jurisprudence. On ne pouvait trouver une nature plus distinguée, un cœur plus noble, une âme plus sensible et plus généreuse. Toutes ses idées avaient un cachet de grandeur, et les sentiments vertueux étaient poussés chez lui jusqu'à l'enthousiasme.

A la mort de son père, Etienne fit un abandon complet de sa part d'héritage, afin de marier plus avantageusement son unique sœur, s' exposant ainsi à tomber dans un état voisin de l'indigence, s'il n'arrivait pas au but qu'il se proposait.

Pour lui, comme pour les autres, la carrière s'était d'abord hérissée d'obstacles. Il avait laissé plus d'un lambeau de son courage à des épines déchirantes.

Mais enfin la perspective était devenue plus large et le sentier moins rude.

Etienne commençait à prendre rang parmi les peintres de mérite.

Le connétable de Lesdiguières, ce héros à barbe blanche, qui endossait la cuirasse, montait à cheval et se battait encore à quatrevingts ans, venait d'accorder au jeune homme sa protection et lui avait commandé pour sa chapelle une toile importante.

Notre voisin nous montra cette toile à peu près terminée et représentante conversion de Lesdiguières, dans cette fameuse assemblée de Provence, où le connétable abjura le calvinisme entre les mains des archevêques de Grenoble et d'Embrun. Le vieux guerrier s'agenouillait devant les prélats, ayant à sa droite ses parrains, MM. de Créqui, d'Arlincourt et de Saint-Cliaumont, derrière lesquels se tenait tout le parlement de Grenoble en robe écarlate.

La scène offrait une solennité remarquable, et mon voisin parut heureux et fier des éloges que je fis de son tableau.

Je reprenais goût au travail.

Etienne venait, de temps à autre, se reposer auprès de nous. Il avait une conversation grave et douce, peu habituelle aux jeune?gens de son époque et de son âge. Lorsqu'il me parlait d'amour, c'était avec une émotion si vive et un respect si grand, que j'en devenais toute honteuse.

Petit à petit, néanmoins, Etienne parut gagner de la hardiesse.

Il apportait avec lui sa jolie colombe, â laquelle j'offrais entre mes lèvres les graines dont elle se montrait friande. Quand elle les avait toutes recueillies dans ma bouche, le jeune peintre lui en

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