‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 21 sur 39 · JI · texte numérisé non relu

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MAIIION DKLMIt.MK

[)irsenlait à son tour dans la sit'iine, et je voyais coinhien il (Hait hciireux de celle espèce de baiser par iiilenncdiaire.

Une foule de scnlimeuls, (pii ne s'étaient point encore éveillés jusqu'à ce jour, au sein de ma vie c<)upai)Ie et frivole, vinrent tout à coup m'a^ilcr le cœur.

Je passais de la tristesse la f)lus piofonde à la gaieté la plus expansive. Mes larmes se confundaiciil avec mes sourires; mon esprit vaguait dans des songes radieux, où l'image d'Élienne m'apparaissait avec une auréole au front, où des voix inconnues et mystérieuses murmuraient à mon oreille des paroles suaves et me berçaient dans un enivrement céleste. J'av;iis, en quelque sorte, perdu le souvenir et la conscience de moi-même. De nouveaux horizons se déroulaient à mes regards; je voyais dans le ciel un rayon d'or, une éblouissante lumière qui ne s'était jamais, jusquelà, reflétée sur ma vie. Heureuse et souriante, j'allais du côté de ce rayon, je marchais à cette lumière, quand soudain la voix même d'Etienne brisa mon rêve et me rendit la mémoire et la honte.

IlélasI hélas! j'avais entrevu l'amour pur, l'amour saint, l'amour tel qu'il est descendu primitivement descieux, et j'allais apprendre que je n'en étais plus digne !

Etienne prolongeait parfois sa visite pendant la soirée tout entière.

Alors il interrompait nos causeries par une courte lecture, afin de les reprendre ensuite avec plus de charme, mais souvent aussi pour se donner une contenance et ne pas trahir devant Thérèse la vivacité de son amour.

Il nous lisait quelques-unes des meilleures poésies de l'époque, tantôt les odes de Racan, tantôt les stances de l'Estoile; il nous déclamait les épigrararaes de Gombauld, les sonnets de Saint- Amand, les épi Ires du père Lemoine, et même les productions de maitre Adam, lorsque, toutefois, la muse du Virgile au rabot ne liagornait pas Richelieu, comme elle en avait malheureusement contracté l'habitude.

Déjà l'hôtel Rambouillet commençait à prôner les romans que la jeune Magdeleine de Scudéry faisait imprimer sous le nom de son frère le garde du corps.

Etienne en lut plusieurs.

Mais ils nous parurent écrits avec une affectation ridicule., une prolixité fatigante. Nous les trouvions ennuyeux au possible, et la mansarde de la rue Saint-Antoine ne partagea point l'engouement du cénacle.

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Pour nous dédommager des romans de Magdeleinc, notre voism nous apporta le journal de Thcophraste.

Un frisson courut dans mes veines à l'aspect de celte feuille, qui avait trahi jadis mes secrets les plus intimes.

Cependant je ne témoignai rien.

J'écoutai d'un air assez paisible les différentes anecdotes que lisait le jeune peintre. Il avait soin de glisser sur bon nombre de détails scandaleux donnés, comme toujours, par le Réveille -Matin, et il sautait les paragraphes qui ne semblaient pas en rapport avec ma fausse candeur et mon hypocrite innocence.

Tout à coup Etienne, ordinairement si doux et si modéré, frappa du poing sur la table, et je vis son œil étinceler d'une sorte de colère.

— Est-il vrai? s'écria-t-il, avec un accent de mépris impossible à rendre, Manon de l'Orme... elle, cette courtisane, éprouver un

véritable amour ! . . . . Allons, ce gazetier devient fou Pourtant ,

son article est sérieux. . . Écoutez, mon amie, voilà ce qu'il ose dire!^

Si le jeune homme avait jeté l'œil sur moi , mon angoisse lui eût révélé tout le mystère.

Ma poitrine se serrait affreusement, il me semblait que j'allais mourir.

Etienne lut un article, que mes amis, comme je le sus plus tard, avaient porté à Théophraste. Celui-ci l'inséra, malgré sa promesse de ne plus s'occuper de moi, et dans la conviction cpie ces lignes me seraient utiles, en persuadant à tous, et principalement au cardinal, que j'avais quitté Paris. L'article était ainsi conçu :

« Point de nouvelles! c'est incroyable! Marion a disparu, com- [)létement disparu. Ses domestiques eux-mêmes ne savent où elle réside. On nous affirmait, hier, que cette reine des Grâces habitait la province, en compagnie d'un jeune cavalier... mais respectons cet amour, il est chaste et pur. Mademoiselle de l'Orme, comme bien d'autres, finira par un mariage. »

— Un mariage! dit Etienne, quel homme voudrait descendre

à ce comble de dégradation? un mariage!.... réhabiliter ainsi

le vice et la débauche, donner à une infâme le nom sacré d'épouse... non, non!... c'est impossible!.. Eh! qu'avez-vous donc, Marie? ajouta-t-il, remarquant alors mon saisissement.

— Je souffre... je suis malade, répondis-je d'une voix éteinte. La fatigue sans doute... nous avons travaillé tout le jour... et il se fait tard.

Il apportait avec lui sa jolie colombe. Page 486.

— C'est vrai, dit-il, je ne suis pas raisonnable. Je vous retiens, quand vous avez besoin de repos... Hélas! pourvu que cette indisposition n'ait point de suites fâcheuses !

Je rendis grâce au ciel, le jeune peintre ne devinait rien.

Thérèse avait elle-même le visage bouleversé; toutefois, son émotion pouvait passer sur le compte de l'inquiétude que devait naturellement lui inspirer mon état de souffrance.

AMOURS HISTORIQUES

Je repris d'une voix plus ferme :

Rassurez-vous. . . c'était un ébloui ssement. . . je suis mieux,

beaucoup mieux... A propos, que nous lisiez-vous donc, Etienne? je n'écoutais plus.

Oh! dit-il, laissons cela! de telles choses ne peuvent avoir

aucun intérêt pour vous... pour vous, Marie, si candide, si vertueuse... pour vous, ange de la terre, qui ne comprenez pas qu'une

femme puisse être un démon... Je vous laisse Bonsoir, ma

belle Marie !

— Bonsoir, Etienne.

Quand il fut dehors, je tombai à deux genoux et je levai les mains au ciel, en murmurant :

« — On ne donne pas le nom d'épouse à une infâme ! » Il vient de me le dire, et je ne suis pas morte de honte!

Thérèse essaya quelques paroles de consolation. Je ne voulus rien entendre, et je m'enfermai dans ma chambre, où je passai loute la nuit dans les sanglots et les larmes.

Ayant toujours gardé, même aux jours de ma plus folle existence, des sentiments chrétiens et des principes d'honneur, je me faisais illusion sur l'effet de mes désordres dans l'esprit de la foule. J'oubliais que ces idoles du vice, encensées la veille et revêtues par la passion d'un éclat menteur, sont toujours, le lendemain, renversées de leur piédestal et vouées à l'ignominie.

La justice du monde est impitoyable, même quand Dieu pardonne. Déjà madame de Saint-Évremond m'a prouvé cette vérité terrible.

Hélas ! hélas ! il faut donc, quand on a choisi ce chemin de l'opprobre, renoncer à marcher dans une autre voie ! le retour n'est plus possible ; s'il reste au fond de notre âme quelque paillette d'or, elle doit être entraînée par la fange?.. Non, non ! cela n'est pas ! le monde nous perd, a-t-il le droit de nous condamner? Il est une flamme céleste qui purifie les plus grandes souillures : c'est l'amour, le véritable amour... Je dirai tout à Etienne... Il apprendra par quelle fatalité sans exemple j'ai couru cette route de malédiction et de honte; il écoutera mon histoire^ il aura pitié de mes pleurs... Oh! c'est vrai, mon Dieu, je n'avais point aimé jusqu'à ce jour!... Est-ce ma faute, si je n'ai pas rencontré plus tôt ce bonheur? Souffrirez-vous que j'en sois déshéritée, parce que j'ai pris pour lui le fantôme du mensonge? Etienne, mon Etienne, je

r.iinK.'!... Pourquoi délounier les yeux? je ne (p connaissais pas

voilà loul mon crime f^licmu!!... oui, lu as raison, ne me

nomme jamais Ion épouse, j'en suis indigne. Je serai la mailiesse,

(on esclave mais laissc-nioi du moins l(! diic; que je t'aime !

laisse-moi le prouver combien il resle dans mon cœur de trésois de dévouement et de tendresse!.. Va, sois tranrjuille, nous fuirons ensend)le; nous irons dans ([uelque lieu de la lerre, où le souvenir iui-méme n'arrivera plus jusqu'à nous... Je te le dis, moi, je le le jure, le bonheur est encore possible!

El mes sanglots redoublaient; car ce langage que je me tenais à moi-même dans le délire de la douleur n'empêchait pas une voix secrète de se faire entendre, et cette voix me disait :

« Quand Etienne saura que tu es Marion Delorme, il reculera d'épouvante, et ne te reverra plus! »

A celte pensée fatale, tout mon sang se glaçait dans mes veines.

Pour faire comprendre mon désespoir, il faut donner ici le détail de ce qui s'était passé depuis trois mois. Les souvenirs m'emportent, les plus ardents devancent les autres, et l'on ne s'explique peut-être pas un amour qui s'empara si vite et si profondément de mon cœur.

Ninon, comme elle me l'avait promis, vint me rendre deux visites par semame.

Les nouvelles dont elle me faisait part n'étaient pomt rassurantes. Avant de quitter Paris pour aller en Bretagne, Richelieu avait mis sur pied toute sa police particulière. La maison de la rue des Tournelles était gardée à vue. On pensait que j'y rentrerais tôt ou tard, et des ordres avaient été donnés pour me saisir.

Quand Grassin ramena le carrosse et les chevaux , après avoir conduit la duchesse au premier relais sur la route de Blois, on arrêta Grassin et on lui fit subir un interrogatoire.

Ses réponses furent expédiées à Nantes.

Une fois le nom de madame de Chevreuse prononcé dans cette affaire, Richelieu devina tout. Il perdit l'espoir de recouvrer les lettres, ce qui rendit son désir de me châtier beaucoup plus vif encore. J'avais d'autant plus à craindre, qu'il agissait 'îontre moi par des mesures sourdes et ténébreuses.

On ne savait rien, ou du moins très-peu de chose, à la cour, et Son Éminence ne tenait pas à publier l'anecdote.

Ninon, sur ma prière, alla voir Saint- Sorlin , alors revenu de 0^,

Bretagne : le résultat de cette visite fut un conseil de me cacher, ''^

s'il était possible, au sein des entrailles du globe. ^

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Lorsque j'avais joint aux lettres de la duchesse le médaillon contenant le portrait d'Anne d'Autriche, mon but était de composer avec le cardinal et de lui rendre ce précieux objet en échange d'un pardon absolu.

Mais le secrétaire combattit ce plan de toutes ses forces.

— Richelieu promettra, dit-il. Or, si vous tenez à savoir comment il exécute ses promesses, demandez à la tombe de Chalais!

En un mot, Saint-Sorlin fut d'avis que je ne devais donner aucun signe d'existence. A l'entendre, il fallait me garder surtout de quitter la capitale, où les perquisitions avaient été jusqu'alors infructueuses.

On me cherchait en province et même à l'étranger.

— Marion, ajouta-t-il, ne doit compter que sur le temps pour apaiser le courroux de Richelieu. J'entrevois une circonstance où elle pourra, j'espère, rendre à la politique du cardinal un service réel et signalé ; mais, d'ici là, qu'elle se cache et qu'elle tremble ! Il serait imprudent à elle de recevoir un de ses amis. Je ne veux pas moi-même connaître son asile; peut-être ne résislerais-je point au désir de la voir : je pourrais la perdre et me perdre avec elle.

Tout cela devenait de moins en moins rassurant. Je n'osais quitter ma retraite, je ne me trouvais pas assez déguisée pour l'adresse reconnue des espions de Richelieu.

C'était Thérèse qui reportait l'ouvrage, encore elle ne sortait jamais que le soir.

Ainsi, tout d'un coup et sans transition, je passais d'une existence d'enivrement et de splendeur à la vie la plus monotone et la plus obscure.

L'oiseau qu'on met en cage chante pour distraire sa caolivilé. Je fis d'abord comme l'oiseau. Puis les chants cessèrent et l'ennui vint; je m'effrayai d'être ainsi toujours au milieu du silence et de m'entendre en quelque sorte penser.

Thérèse elle-même ne tarda pas à subir l'impression fâcheuse de ce brusque changement dans nos habitudes et notre manière de vivre. Elle ne regrettait pas son dévouement, mais elle ne pouvait se défendre de la tristesse.

Nous passions quelquefois des heures entières sans échanger une parole.

Je me demandais si la vengeance de Richelieu, si le malheur et la persécution n'étaient pas préférables à cette tranquillité lu-

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MAIUON UHLOIIME

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gubre, à cette espèce de tornl)e aiilici[H';'.' dont j'avais fait choix.

Alors ru'arriva le message aérien (rÉticriiio, et je vis apparaître la douce et niélancoli(jue figure du jeune peintre.,

J*accu(Mlliki avec transport celui rpii m'olfrait de partager mon isolement.

Il n'y avait plus qu'un homme au monde. Cet homme n'aimait (jue moi, ne vivait que pour moi. J'écoutais avec une extase ineflable les purs accents qui charmaient ma solitude.

Etienne me parlait d'amour comme on ne m'en avait jamais parlé.

Celte musique délicieuse du cœur, je ne l'avais jamais entaiidue. Aucun bruit du monde, aucune distraction ne l'empêchait d'arriver à mon oreille : comment, hélas! ne me serais-je point trompée moi-même? comment aurais-je pu refuser de boire à la coupe d'ivresse qui s'approchait de mes lèvres? tous les sombres mystères du passé disparaissaient devant celte lueur merveilleuse ou présent. Aussi mon désespoir fut immense, quand je revis les ténèbres autour de moi.

J'avais aperçu le ciel, un mot venait de me rendre à l'enfer.

« Oui, quand Etienne saura mon nom, je le verrai tressaillir (l'épouvante! »

Eh bien, il ne le saura pas!., rien ne m'oblige à le lui dévoiler, rien ne me force à braver sa haine et son mépris. Si j'ai commis des fautes, c'est une affaire entre Dieu et moi. Une chose qu'on Ignore existe-t-elle? non. Etienne me croit innocente et chaste, pourquoi lui apprendre que je suis maudite et dégradée? pourquoi détruire tout ensemble ses illusions et briser mon bonheur?

Développant aussitôt les conséquences de cette logique fatale. j'arrêtai pour l'avenir un plan de conduite ; et je ne me rappelle pas aujourd'hui sans remords que, si j'eusse obéi généreusement à la première impulsion de ma conscience, j'aurais prévenu d'irréparables catastrophes.

Je ne vis pas Etienne dans la matinée du jour suivant.

Il avait dû faire transporter, dès le point du jour, chez le connétable, sa toile, alors entièrement achevée. C'était un dimanche, et il voulait la suspendre lui-même dans la chapelle, afin qu'elle frappât les yeux de Lesdiguières, lorsqu'il viendrait entendre la messe.

Une grande partie de la soirée s'écoula. Le jeune peintre ne revenait pas de sa course. Enfin je le vis entrer.

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Son visage était beaucoup plus pâle que de coutume, ses yeux portaient des traces de larmes.

— Marie, ma bonne Marie, s'écria-t-il, je suis perdu !

— Qu'enlends-je? êtes-vous menacé d'un malheur, Etienne?

— Il ne me menace plus, il a frappé, Marie. Le connétable est mort... j'ai trouvé l'hôtel en deuil. On préparait les funérailles. Elles ont eu lieu fort tard, et je voulais suivre le convoi de l'homme généreux qui daignait s'occuper de mon avenir. Il n'a pas transmis à ses héritiers sa bonté d'àme et sa justice.

— Grand Dieu ! je devine... ils ont refusé votre toile, Etienne?

— Oui , répond il le jeune homme avec un soupir. Depuis quinze mois j'y travaille, et j'ai fait des dettes... que je pensais acquitter aujourd'hui.

— Mais il y a, même pour les héritiers, un engagement d'honneur contracté vis-à-vis de vous.

[// — Plus d'espoir !.. Le connétable laisse deux filles, élevées

par une vieille tante calviniste, et l'on m'a mis honteusement à la porte avec ce tableau, qui représente une abjuration.

— Eh bien, m'écriai-je, d'autres peuvent vous Tacheter. Je me charge, moi, de vous le faire vendre I

— Vous, Marie?

— Et pourquoi non, monsieur? Je suis une pauvre modiste, c'est vrai... mais j'ai la clientèle de plusieurs grandes dames de la cour... je leur parlerai... Votre tableau sera vendu, je le jure, avant deux jours.

— Avant deux jours! est-ce possible? s'écria le jeune homme, dont la figure devint rayonnante.

— Vous verrez si je tiens parole.

— Oh! Marie, Marie! vous devinez la plus chère espérance de mon cœur! Mes dettes... oui, c'était pénible de ne pouvoir les payer... Cependant, mon plus cruel chagrin n'eût point été celuilà. Vous savez comme je vous aime... J'attendais que le prix de cette peinture me donnât une sorte d'aisance et la* certitude de nouvelles commandes pour vous dire : ]\Iarie , je puis dorénavant vivre de mes pinceaux... je puis nourrir ma femme...

— É-tienne !

— Oh ! vous me comprenez, Marie !

— Je crains de vous comprendre.

— Vous craignez?., murraura-t-il avec trouble. Le moment suorême était venu.

MAKION DELOIlMli

Que ré()()ii(li(! (;t (|U(' faiio [)our ua pas tromper làcliemcnt ce jeune lioinnie et conserver son amour?

Je (lis à Klicnne :

— Mon allcclion répond à la vôtre... mais peul-élie y a-l-il dans nos idées sur l'avenir une dilïérenee au sujet de la(|uelle il i'aut, dès aujourd'hui, nous entendre. Laissez-moi d'ahord écrire à l'une de ces grandes dames dont je vous pailais... nous causerons ensuite, mon ami.

Je pris une plnm<', et je traçai rapidement ces lignes à Ninon :

a Veuillez, ma belle, aussitôt après la réception de la présente, vous mettre à la recherche d'un personnage qui ne m'ait jamais vue de sa vie! c'est de rigueur. Vous l'enverrez rue Saint-Antoine avec deux mille écus et.cette réponse, que je me permets de vous dicter :

a Jai reçu, ma bonne Ma7'ie, ton billet en faveur de ce jeune peintre. Mon époux est amateur de tableaux; il s'arrangera, ie l'espère, avec ton protégé.

« Bonsoir, mon cœur, je vous donnerai verbalement quelques détails à votre prochaine visite. »

La nuit tombait. J'enwyai Thérèse porter la lettre, et je restai seule avec Etienne.

— Marie, je tremble, murmura le jeune homme, très-ému. Qu'avez-vous à me dire?

— Etienne. . . je ne veux pas être votre fttmme. Il se leva.

Deux larmes coulèrent le long de ses joues, et je l'entendis me répondre avec un accent de douleur qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme :

— Vous ne voulez pas... et pourquoi, Marie?

— Parce que je t'aime! criai -je en l'entourant de mes bras. Je ne souffrirai jamais que le mariage, ce linceul, ensevelisse notre affection ! j'ai connu des exemples terribles. . , et, si tu me trahis un jour, ce jour ne me trouvera pas liée à toi par une chaîne indissoluble.

— Marie!., tu me crois capable d'un parjure?

— Enfin, c'est une résolution prise, vois si tu l'acceptes.

— Mon Dieu, mon Dieu, je n'ose deviner! s'écria-t-il avec ivresse, en tombant à mes genoux. Toi, Marie!., toi, la vertu même...

AMOURS HISTORIQUES

II me vit tressaillir.

Son regard s'attacha sur ie mien avec une indicible angoisse.

— Vous me soupçonnez, Etienne?.. Adieu!

— Non! non!., je ne te soupçonne pas... mais j'étais si loin dem'attendre...

— Oui, n'est-il point vrai, c'est étrange? les jeunes filles ne raisonnent pas habituellement ainsi?.. Je ne suis plus une jeune fille, Etienne.. Tout en vivant dans la retraite, j'ai pu remarquer les douleurs et les désappointements de ce monde. La crainte seule de perdre votre amour a dicté mes paroles... et cependant vous cherchez le motif secret qui me fait tenir à la liberté?

— Grâce, Marie, grâce!.. Oui, j'en conviens, j'ai eu tout à l'heure comme un doute, comme un nuage... mais à présent je te crois, Marie, je te crois !

— Etienne, cet entretien est grave, il décidera de notre avenir. Je vous le jure en face du ciel, ma tendresse est profonde et sacrée ! Les motifs de ma résolution sont honorables, et j'ai formé cette résolution dans l'intérêt de votre bonheur... Me croyez-vous toujours?

— Toujours, Marie!

— Non, je ne veux pas être votre femme, non... Mais à vous mon cœur, à vous le dévouement de ma vie tout entière. Oh ! oui, je t'aime!., va, tu peux me croire, je t'aime comme on n'a jamais aimé...

— Marie!

— Demande-moi mon sang, tu l'auras sur l'heure. Il me pressait dans ses bras avec délire.

— Et toi, Marie, toi! comment peux-tu douter de mon amour?

— Il dépendra de vous, Etienne, de me convaincre que mes plaintes étaient vaines.

— Et si jamais tu es convaincue, murmura-t-il... si ma fidélité, ma constance, mon éternelle affection, te sont prouvées un jour... dis-moi que tu ne seras plus inflexible... dis-moi que, pour le monde, pour nous... pour tes enfants...

— Mes enfants!..

Il y eut un long silence pendant lequel nous entendions battre

nos cœurs.

jamais espoir plus radieux, jamais pensée plus éblouissante

n'avait éclairé mon être.

-— 0 miséricorde de Dieu! quelles délices me faites- vous en

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Il s'extasia devant le tableau. Page 498.

trevoir?.. des enfants!., des enfants d'Êlienne... Je les aurais là sur mes genoux... je leur apprendrais à vous bénir, Seigneur!

Mes larmes coulaient, de saintes et heureuses larmes.

— Tu le Yois, ma bonne Marie, tu le vois, me disait Etienne, il faut songer à ces douces créatures qui naîtront de nous... Le monde est sans pitié pour les nœuds illégitimes.

— Oh ! tais-toi, m'écriai-je, tais-toi ! Il me rendait toutes mes tortures; mes sanglots éclataient avec

l'énergie qu'ils recevaient du remords.

— Marie ! tu me désespères !

— Eh bien, écoute, lui dis-je en me levant frémissante, et rcl'^ tiens ma parole. Dans deux ans... si tu m'aimes encore... si, h

main sur le cœur, tu me déclares que j'ai été pour toi une compagne fidèle, aimante, dévouée... si je suis une bonne et digne mère, Etienne... ce sera moi, moi, comprends-tu? qui te supplierai à genoux de me donner le nom d'épouse I

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Le lendemain, je reçus la réponse de Ninon. Cette réponse était signée : baronne d'Entragues.

J'annonçai donc à Etienne que M. le baron d'Entragues allait venir visiter la toile refusée par les héritiers du connétable de Lesdiguières.

En effet, un élégant seigneur monta bientôt le petit escalier tortueux conduisant à nos mansardes. Il s'extasia devant le tableau, donna beaucoup de louanges à Etienne et lui compta deux cent cinquante louis*

Pour la première fois le jeune artiste voyait autant d'or. Il fut sur le point de presser dans ses bras le généreux baron.

Le marché fini, ce dernier me regarda beaucoup, ce dont je

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MARION DKLOIIMK

courus d'ahoni qiulcjiics inquirludos. Mais je me rassurai bien vile, Ninon n'avait pu ôlre indiscrète. Le personnage était sans doute un admirateur de ses charmes, et il profilait de la circonslance pour admiror les miens.

J'élais Ikmmumiso de la joie d'Rlionnc.

II avait lu la IcUre de la prétendue baronne , révcMirMiicnl lui parut tout simple. Mon trouble de la veille et la singularité de mes idées sur le mariage n'excitèrent pas en lui le moindre soupçon.

L'amour a les yeux bandés. Si parfois il s'avise de soulever le bandeau, c'est dans les moments où il n'a rien de mieux à faire.

En conséquence, je résolus de ne jamais laisser la passion d'fltienne mactive. Cela m'était d'autant plus facile que moi-même je l'aimais avec ivresse; cliaque jour, il en recevait de nouvelles preuves.

Thérèse, à dater de ce moment, nous gêna beaucoup.

Je lui donnai le mot, et, un soir, en rentrant de ses courses, elle nous annonça qu'elle avait trouvé pour la province une place de femme de charge avec d'assez jolis avantages.

Etienne l'engagea vivement à partir.

Ma sœur fit ses paquets et nous l'accompagnâmes au coche de Pontoise ; mais elle mit pied à terre hors du mur d'enceinte, tourna par les faubourgs et regagna la rue des Tournelles , où Grassin, un peu jaloux de sa nature, ne fut pas mécontent de la revoir.

Le premier soin de Thérèse fut d'aller prier mademoiselle de Lenclos de serrer son costume de paysanne et de discontinuer ses visites jusqu'à nouvel ordre.

Ninon comprit et ne revint plus.

Mon jeune amant oubhait ses pinceaux. Nous passions le temps à nous aimer, à nous le dire, à nous le redire encore.

Comme tous ceux qui ont vécu de privations, Etienne s'imaginait que les deux cent cinquante louis étaient inépuisables. Il faisait des folies ; il m'achetait des parures et décorait nos mansardes de meubtes beaucoup trop élégants pour la pauvreté du local et son peu d'étendue. Les couchettes en bois peint, les tables estropiées, les escabeaux boiteux, les grossières enluminures des murailles avaient été relégués honteusement dans le grenier de l'hôfesse. Nos fenêtres étaient garnies de fleurs de toutes sortes , au milieu desquelles jouait notre blanche colombe.

Etienne voulait orner et fleurir le paradis de notre amour.

D'abord, je le laissai faire. Puis, devinant que sa bourse allait être vide, je le sommai de reprendre ses travaux et de me confier l'administration des finances. Il obéit.

Je travaillais à ses côtés. Les bourgeoises du Marais venaient se faire peindre, à raison de trois pistoles; mais elles n'en voulaient souvent donner qu'une, et même refusaient quelquefois de prendre leurs portraits, sous prétexte qu'ils me ressemblaient.

Ce n'était déjà pas si fâcheux pour elles.

Néanmoins il en résulta qu'Etienne , à force de se livrer à ses distractions amoureuses et de reproduire malgré lui mon image, n'eut plus aucune espèce de clients.

Je fus obligée d'écrire à Ninon d'envoyer d'autres compères.

Chaque visite, comme on le pense bien, se faisait aux dépens de ma bourse. Les deux cent cinquante louis étaient rendus à ma belle voisine. Il me restait douze mille livres. Thérèse les avait emportées avec elle, et cet argent servait à payer les nouvelles commandes.

Le bonheur me donnait de la hardiesse.

Je commençais à sortir dans le quartier; d'ailleurs, j'étais forcée de m' occuper des provisions. Il faisait beau me voir trotter, le panier sous le bras ; j'avais la mine d'une petite bourgeoise , d'une accorte et gentille ménagère.

Richelieu venait de quitter Paris, afin d'aller lui-même tâciier de ramener à soumission les révoltés de La Rochelle.

Son absence me donna plus de hardiesse encore.

Etienne et moi nous nous livrions à de fréquentes promenades. Nous montions le faubourg Saint -Antome, nous franchissions l'enceinte, nous courions à travers champs comme deux écoliers en vacances, et nous allions nous perdre sous les voûtes de feuillage de la forêt de Vincennes.

Puis, comme le passé m'avait instruite du péril d'un trop long tête-à-tête, je sus amener adroitement Etienne à recevoir quelques-unes de ses connaissances.

L'homme amoureux est toujours enchanté de montrer sa maîtresse : l'admiration des autres entretient ses transports.

Il me présenta bientôt une excellente figure, toute ronde, toute rose, toute souriante et toute juvénile encore, bien que celui qui la portait eût dépassé la cinquantaine.

C'était Daniel du Moustier, le célèbre peintre en miniature. Il

MAIUON DELOIIME

jogoait au Loiivro. Sully, le uiitiislri; de Heini IV, avait eu le premier l'idée de donner aux artistes de petits réduits, perdus sous les combles, et, depuis vingt ans, Daniel habitait un de ces réduits.

Mon amant devait à ce gros rieur ses premières leçons de peinture. Il y avait tout au plus huit jours que je connaissais Daniel, et nous étions d(\jà comme de vieux amis. Un soir, il me proposa de me montrer son logement du Louvre.

La {proposition me causa beaucoup d'effroi. Mais Etienne joignait ses instances à celles de son maître, et je n'avais aucune bonne raison pour justifier un refus. Seulement je déclarai que je mettrais un masque, pour ne pas être e-i butte à l'indiscrète curiosité des gens de cour.

Ces deux messieurs trouvèrent la précaution toute simple, et nous partîmes.

Daniel, en nous amenant chez lui , nous fît traverser précisément ces mêmes couloirs au bout desquels se trouvait le cabinet de l'Éminence. Je frémis en songeant qu'il aurait pu jadis me rencontrer dans ce passage, me reconnaître chez Etienne, et dire à celui-ci que je n'étais en aucune sorte ce que je semblais être.

Nous arivâmes dans la chambre du peintre, séjour fort original, trahissant la nature joyeuse et caustique de son propriétaire.

Au seuil de cette chambre était attachée une grande paire de cornes avec cette inscription :

« Déposez les vôtres. »

Daniel avait le portrait grotesque de tous les habitants du palais, depuis Louis XIIT et le cardinal jusqu'au valet de chiens avec lequel le roi égayait ses loisirs, jusqu'au marmiton qui lui enseignait à fabriquer des confitures.

Tous ces visages grimaçaient aux murailles et formaient une tapisserie fantasque.

J'en vis plusieurs de connaissance, entre autres celui de Rosecroix, et je ne pus retenir un cri de surprise, lorsque j'aperçus, au bas de la caricature de mon vieux chevalier du Saint-Esprit, ces deux vers, assez médiocrement rimes par Daniel, mais qui m'apprenaient la triste fin du plus constant dames adorateurs :

Il a commencé tout sans jamais rien finir.

Cher homme! il n'acheva que son dernier soupir!

— Marie, vous êtes émue? dit Etienne en s'approchant de moi.

— Je reconnais cette dame, balbutiai-je en montrant un autre

AMOURS HISTORIQUES

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portrait, fort heureusement placé dans le voisinage de celui de Rosecroix : il me semble avoir travaillé pour elle.

C'est la duchesse de Chevreuse, dit du Moustier, et voici

son époux... l'importun le plus absurde!.. Sans cesse il nous tourmente, mes confrères et moi. Nous sommes huit peintres logés au Louvre. Le duc ayant commandé tour à tour sa toile à chacun de nous, et se trouvant aussi laid d'un côté que de l'autre, nous appela tous indistinctement badigeonneurs. Pour le punir, j'ai mis des cornes à ma porte, et c'est à lui surtout de profiter du conseil de l'inscription. Je connais peu de gibier, dans les forêts royales, aussi bien pourvu que lui sous ce rapport.

Etienne poussa le coude à du Moustier, et tâcha de lui faire comprendre par un regard que ces plaisanteries intimidaient ma

candeur.

Je ne pouvais entendre parler sans trouble des personnes que j'avais autrefois rencontrées dans le monde.

Daniel me proposa de commencer ma miniature. Son élève, beaucoup moins habile que lui dans ce genre, serait enchanté, disait-il, d'avoir mes traits en médaillon. Je m'excusai de poser, alléguant une indisposition subite, et craignant trop d'être reconnue par les visiteurs du peintre pour céder à son désir.

Etienne m'accusa doucement de caprice.

Il promit d'apporter, le lendemain, à son maître un des portraits refusés par les bourgeoises du Marais, sur lequel, à défaut de ma personne , du Moustier saurait prendre une exacte ressemblance.

En m' opposant à une chose si simple, je risquais de me trahir.

Je dus me taire et cacher mon inquiétude.

Hélas! pourtant ce n'était pas de ce côté que devait m' arriver le malheur!

Je regagnai la rue Saint-Antoine, appuyée sur le bras de mon amant et fort chagrine de cette visite au peintre; je regrettais de l'avoir admis dans notre intimité.

Bientôt un événement heureux me fit oublier toutes mes craintes et vint me donner de nouveaux droits à l'amour d'Etienne.

J'étais mère!

0 saintes et premières sensations de la maternité, quelles délices vous faites naître ! quels transports vous excitez dans l'âme!.. 0 mon Dieu ! vous m'avez pardonné mon existence de honte ! le passé n'existe plus, et cet enfant est le gage sacré de ma joie pour l'avenir.,, merci! merci, mon Dieu!

MAIUON DKLOILME

r.tiL'iiiie titait dans le raviss(!incnl. Il inc communiquait dù\h ses projets sur l'être cliéri que nous attendions.

Toute visite dès lors nous devint importune, et fermant un beau jour nos mansardes de la rue Sainl-Anloine, nous allâmes à Vincennes haldlerune [lelite maison louée tout auprès de notre promenade favorite.

Là nous étions seuls, bien seuls, à nous entretenir de notre félicité.

Dans nos courses sous les avenues de la forêt, Etienne veillait sur chacun de mes pas; il eût volontiers écarté les cailloux de mu route, il craignait pour notre trésor. Nous nous répétions mille fois les mômes choses; nous retombions sans cesse dans ces banalités charmantes que les indifférents n'entendent jamais sans sourire, mais qui ont le privilège de faire battre le cœur des jeunes époux.

— Marie, disait Etienne, tu me donneras une fille. Elle aura tes cheveux noirs, et ton front radieux, et ton grand œil Hmpidc.

— Y songes-tu? m'écriai-je, c'est à moi de te faire des sacrifices, et j'entends bien être mère d'un beau garçon. Il aura ton air mélancolique et rêveur.

— Du tout ! pour toi je veux une fille.

— Je veux un garçon pour toi !

— Mais une fille t'aidera dans ton petit ménage, Marie, au lieu qu'un garçon t'accablera de besogne... il déchirera ses chausses.

— Tant mieux ! je les raccommoderai.

— Il barbouillera mes tableaux.

— Eh ! ne faudra-t-il pas qu'il prenne des leçons de peinture?

— Ce sera une fille, te dis-je.

— Non, monsieur, c'est de l'entêtement de votre part, et vous aurez un garçon !

Or, ces gentilles querelles finissaient toujours par des baisers.

Un jour, nous venions d'en avoir une beaucoup plus vive et qui exigeait un double raccommodement. Etienne m'embrassa trois ou quatre fois de suite, sans apercevoir une société d'hommes et de femmes dînant à quelques pas de nous sous un chêne.

De bruyants éclats de rire nous prouvèrent qu'on nous av.iî aperçus.

Je devins rouge et confuse.

Etienne prit mon bras, et nous allions disparaître sous l'ombre d'un sentier voisin, quand tout à coup une des femmes accourut.

nous barra le passage et se jeta dans mes bras en criant :

— Mais non, je ne me trompe pas!., c'est elle, c'est bien ellel Un saisissement atîreux m'étreigiiit le cœur.

Devant moi se trouvait Lisette, l'indigne épouse de Camusard, Lisette portant sur toute sa personne les signes de la dégradation et de la débauche, Lisette flétrie avant l'âge, et dont la démarche incertaine prouvait qu'elle était presque descendue ce jour-là jusqu'à l'abrutissement de l'ivresse.

L'imminence du péril m'empêcha de m'évanouir.

Je ne repoussai qu'à demi les caresses de cette femme odieuse, et je lui dis rapidement à voix basse :

— Ne me nommez pas, au nom du ciel !.. je serais perdue ! Vrai?., chère amie! tu fais bien de m' avertir... En voilà

une chance ! nous rencontrer après dix ans... car je ne t'ai plus revue depuis l'aventure du faubourg Saint-Victor. Ces ânes de sergents m'ont fourrée au Châtelet avec ton imbécile de prétendu... Quel rustre!., et dire que j'ai épousé cela!.. Mais sois tranquille, je lui en ai fait voir de cruelles; tu as été vengée. . . Ah ! ah ! figuretoi... D'abord, ma chère, j'ai rumé mon animal de mari jusqu'aux cendres du feu. . . car enfin j'avais pris cet être-là pour son argent. Tu sais, je voulais retourner à la cour et forcer chacun à reconnaître en moi la fille de Henri IV... Bast! monsieur mon frère m'a fait chasser comme une intrigante... C'est très-mesquin de sa part. Ayant dépensé vingt-cinq mille livres en frais de toilette, il ne me restait plus que mon époux et son grotesque museau... j'étais bien lotie ! Par bonheur, tu dois t'en souvenir, j'avais de belles connaissances dans les gardes du corps... tout le régiment voulut renouer avec moi, jusqu'à ton petit Marguerite... Ah ! ah! ah I Camusard manqua de le saigner avec un couteau de cuisine! Le brutal était encore sous l'impression d'une aventure... Oui, c'était la veille, à l'ombre des berceaux du jardin -je causais très-chaleureusement avec d'Aubigné, lorsque survint un autre de mes... amis, le chevalier de Marignon. Il se fâcha tout rouge, en voyant de quelle nature était l'entretien. Les voilà qui se battent, comme bien tu te l'imagines. Camusard entend de la maison le cliquetis des épées; mon imbécile accourt, sépare les combattants, leur prêche la paix et la concorde, et les force à s'embrasser... c'était à crever de rire! Les deux rivaux se tenaient les côtés; je m'en donnais comme une bienheureuse, et je trouvai plaisant d'apprendre au pacificateur le sujet de la querelle... de

MAIIION DKLORMK

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Tu t'appelles Marioul... Manon Delorme, n'est-il pas sx^xt Page 308.

façon que, le lendemain, ce fui Saint-Evremond qui manqua de payer pour tous... Ah! ah! pauvre Marguerite!.. Hein?., l'anecdote est amusante?

Hélas! elle aurait pu continuer longtemps cet affreux discours.

J'étais anéantie.

Vingt fois j'essayai de l'interrompre ; mais la parole mourait sur 6/i 6a

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Mi

AMOURS HISTORIQUES

mes lèvres. Tout mon sang se glaçait d'épouvante à Taspect du visage d'Etienne.

Plus blanc qu'une statue de marbre, il était là , regardant et écoutant avec une stupéfaction profonde.

— Mon ami, lui dis-je d'une voix éteinte, gagnons notre demeure.. . je me sens indisposée, je vous le jure, et madame me pardonnera de la quitter si vite.

— Du tout! je ne le le pardonnerais jamais... par exemple! nous avons mille choses à nous dire. Monsieur est ton amant, je le vois... un fort bel homme!.. Il ne voudra pas empêcher deux anciennes amies de se raconter un peu leur histoire.

— Sans doute, je n'y mets point obstacle, dit Etienne avec un calme étrange.

ïl se retourna vers moi.

— Vous éprouvez tout simplement, Marie, un de ces éblouissements passagers qui vous sont ordinaires depuis votre étal de grossesse, conlinua-t-il.

— Quoi! dit Lisette, tu es enceinte?., je t'en fais mon convpliment... Hé! là-bas, cria-l-elle, en s'adressanl à ceux qu'elle avait quittés pour venir à nous , un verre de liqueur ! apportez vite!.. Quand j'étais dans ta position, ma chère, c'était mon remède contre les défaillances.

En vain je lui adressais des regards suppliants, elle allait toujours et ne comprenait pas.

Accablée de honte et de douleur, je tombai sur la berge de l'avenue.

En ce moment les amis de Lisette avaient quitté , pour se rapprocher de nous, le chêne sous lequel ils étaient rassemblés. Au simple aspect de ces gens-là, on devinait à quelle classe impure ils appartenaient. Débauchés de bas étage, fdles de mauvaise vie, tous se mirent à plaisanter Etienne sur les baisers qu'il me prodiguait l'instant d'auparavant.

Un ignoble personnage me présenta de l'cau-de-vie dans un verre de cabaret, s

Je le repoussai avec dégoût.

Le jeune peintre souriait, mais d'un sourire à donner le frisson.

— Bien, bien... qu'on se taise! dit Lisette à sa compagnie. Vous pouvez prendre les devants, j'irai vous rejoindre.

Elle s'assit auprès de moi sur la berge.

Nous restâmes avec Etienne, qui se tenait debout, pâle et sombre.

MAIUUN DKLOHMK

. -• Pd'ir l'achever, n'i)ril-L'llL', je jou.ii do si bous tours a eu tnallioureux Camusaid...

— Non, non! je ne veux pas entendre un mot de plus! m'écriai-je en bondissiuit. Partons, Etienne !.. partons, je vous en conjure!

— Sans plaisanterie... tu veux me quitter?.. Peste! tu es devenue passablement bégueule et mijaurée, ma petite... On dirait, sur ma parole, que tu es une vierge candide. Si tu te passes à présent la fantaisie d'ôtre vertueuse, il faut le dire... nous allons nous mettre à genoux et réciter des prières.

Je venais de prendre une résolution désespérée.

— Mon ami, dis -je à Etienne, il est vrai, j'ai connu cette femme autrefois... aune époque où la jeunesse et l'inexpérience m'ont fait commettre des fautes. Je les expie cruellement à cette heure... Venez, venez!.. Je vous dirai tout, je le promets devant Dieul

— Cette femme!., cria Lisette, en venant me parler sous le nez; ai-je bien entendu? tu as dit : Celte femme!., est-ce que tu ne crains pas...

Je l'interrompis avec terreur.

— Pardonnez-moi!.. Je n'ai eu nullement l'intention de vous offenser... Mais vos discours et vos manières sont tellement en dehors de mes habitudes...

Et j'ajoutai tout bas :

— Ici, demain, à la même heure... je vous donnerai une fortune, si vous consentez à vous taire.

— Pourquoi lui parlez -vous à l'oreille? demanda Etienne d'une voix frémissante.

— Une fortune, répéta tout bas la malheureuse... Oui, je me souviens... on m'a dit que tu étais devenue riche, Marion?

— Marion ! . . murmura le jeune peintre.

11 posa la main sur sa poitrine et me jeta un long regard de terreur.

Je retombai sur la berge en poussant un cri sourd.

— Eh bien, quoi? dit Lisette, — car malgré son état indigne, elle s'apercevait de l'effroyable péripétie que ce nom seul venait de faire naître, — ne dirait -on pas qu'il est défendu de s'appeler Marion?.. Tâchez de prendre une autre figure, hein, mon cher!

• vous en avez une, en ce moment, peu réjouissante.

Mais Etienne ne l'écoutait pas. Il bondit jusqu'à moi, me saisit le bras avec force, et me cria d'une voix terrible ;

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AMOURS HISTORIQUES

— Tu t'appelles Marion !.. Marion de l'Orme, n'est-il pas vrai?

— Grâce! m'écriai -je en joignant les mains et en me ietant à genoux.

— C'est elle, mon Dieu! c'est elle... Marion de l'Orme, la courtisane, la prostituée... Marion de l'Orme, la mère de mon enfant!., horreur!

Il leva les yeux au ciel, ses feras se roidirent, ses dents claquèrent; il tomba sur le sol. comme un arbre foudroyé.

— Mort ! m'écriai-je, mort I et c'est moi qui le tue !

— Laisse donc, ma chère, dit Lisette, un simple évanouissement !.. Ce garçon est bête comme tout... Ah ! ma foi, tu peux te flatter d'avoir fait une jolie acquisition!., quelle poule mouillée! ça se trouve mal et ça pleure d'avoir pour maîtresse la plus jolie femme de Paris... On t'en fournira des Marion de l'Orme pour les arranger dans ce goût-là !.. Si tu m'en crois, petite, tu vas tirer à ce godelureau une très-courte révérence, et tu viendras avec moi. J'ai toujours mon logement de la rue de l' Arbre-Sec, nous nous y amuserons, je t'assure.

— Seigneur! Seigneur! vous entendez cette infâme!., et vous souffrez qu'elle brise ma joie, qu'elle perde mon avenir, qu'elle me rende odieuse aux yeux d'Etienne. . . Oh ! vous n'êtes pas juste I Seigneur !

A genoux près de mou amant étendu sur le sentier, je me frappais le front, je me meurtrissais le visage.

— Voyons, dit Lisette, toutes ces grimaces-là sont-elles sérieuses?.. En vérité, ma chère, c'est le monde renversé... tu n'es plus à la hauteur de ta réputation.

— Misérable! criai-je, ôte-toi de mes yeux... Je te maudis, entends-tu , je te maudis !

— Ça m'est bien égal, dit-elle. Ainsi tu refuses de me suivre? tant pis pour toi... tu perds énormément dans mon estime... Bonsoir, petite, bonsoir!

Elle pirouetta et disparut sous les arbres.

Cependant Etienne reprenait l'usage de ses sens. Il se redressa lentement et me vit à genoux, les mains jointes, la figure sillonnée de pleurs.

Longtemps il me regarda sans rompre le silence , tressaillant par intervalles et se demandant s'il venait de faire un rêve affreux.

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MAIIION DELORME

— Mario, dit-il enfin, suivez-moi»

11 lie releva.

Sa pi\leiir était elîrayanle, mais soti visage n'oiïrait plus la moindre trace de colère.

Nous sortîmes de la forêt.

— Etienne, où me conduisez-vous? murmurai-jc en voyant qu'il s'écartait de la maisonnette.

— Nous retournons à Paris, me répondit-il.

— Je suis souffrante, Etienne... mes jambes se dérobent sous moi. Impossible d'aller plus loin... je me meurs.

— Il y a des voitures à Vincennes ; un peu de courage, Marie ! Ces mots furent prononcés d'une voix douce et calme. Je pris

la main du jeune homme et je l'approchai de mes lèvres. Il ne la retira pas.

— Etienne! Etienne! me pardonnerez- vous?

11 détourna la tête; mais j'eus le temps d'apercevoir une larme qui tombait de sa paupière.

— Venez, me dit-il.

Quelques minutes après nous entrions au village. Etienne convint de prix avec un paysan, qui attela deux chevaux à sa carriole et nous conduisit en une demi-heure à notre logement de la rue Saint- Antoine.

Le jeune homme ouvrit la première mansarde, me fit asseoir et me dit avec un ineffable accent de tendresse et de douleur :

— Marie. . .j'ose à peine vous l'avouer, mais je vous aime encore.

— Etienne ! mon Etienne !

— Oh ! non, plus de caresses. . . Un baiser de Marion de l'Orme, songez-y donc, Marie , c'est la flétrissure. Pauvre femme perdue ! doux ange tombé ! le dégoût, n'est-ce pas , vous a prise au milieu de la fange? honteuse des intrigues de la rue des Tournelles,vous êtes venue vous réfugier dans cette obscure retraite... Vous aviez besoin de rallumer votre cœur éteint à un amour jeune et pur. . . Je me suis trouvé là, c'était ma destinée. . . je ne vous accuse point, Marie, carje vous ai dû mes plus beaux jours d'ivresse et de bonheur

Il me conduisit près de la fenêtre.

— A cette place , dit-il , je vous vis pour la première fois. 11 me sembla que le ciel m'envoyait son apparition 1î plus radieuse... Oh! je n'ai pas perdu ce souvenir!.. C'était par un beau soir de juin, le soleil couchant vous enveloppait de ses rayons d'or. Vous

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AMOURS HISTOlUiQUES

me parûtes si belle, que je vous regardai longtemps, bien longtemps... puis il fallut vous regarder sans cesse. Ma destinée le voulait ainsi, je le répète. Vous étiez, me disait-on, une pauvre et sage ouvrière. Je crus que Dieu vous envoyait à moi.,. C'était Satan qui veus jetait sur ma route.

— ■ Pitié ! pitié ! vous me brisez l'âme !

— Toujours à cette fenêtre, vous avez pris mon billet sous l'aile de ma colombe, et quand votre lèvre effleura le cou de l'oiseau, je crus que j'allais mourir de joie...

Il jeta les yeux autour de lui en sanglotant.

— Voici votre siège, Marie... vous y étiez assise, travaillant, lorsque je vous rendais mes visites, et votre jolie tête, penchée sur votre ouvrage, se levait pour me regarder et me sourire. Autour de cette table, nous nous réunissions pendant les veillées d'hiver... Là je lus un jour ce fatal article. . .

— Taisez-vous, Etienne... Oh! je souffre!., je souffre!..

— Hélas ! Marie, je ne devinais point la cause de votre trouble, et vous n'étiez pas obligée de me le dire. Vous m'aimiez aussi et vous teniez à mon estime. Je comprends le sentiment de délicatesse qui vous a fait refuser le titre d'épouse : votre sentence était sortie de ma propre bouche. Maintenant, Marie, pardonnez-moi de vous avoir ramenée dans ces lieux ; je voulais retrouver une dernière fois mes souvenirs, je voulais voir repasser sous mes yeux tout mon bonheur.

— Etienne! vous allez m'abandonnerî

— Il le faut, Marie.

— Et notre enfant, m'écriai-je, notre enfant?

■ — Pauvre créature condamnée avant de naître 1 murmura le jeune peintre avec douleur. Dieu m'en est témoin, je voudrais vivre pour elle !.. mais auprès de l'enfant je trouverais la mère, la mère que j'aime encore... Vois-tu, Marie, c'est impossible... je te ferais payer ma lâcheté trop cher. Il me semblerait éternellement sentir sur tes lèvi:es les baisers des autres ; au plaisir assouvi succéderait la honte, et je t'appellerais toujours Marion la courtisane... Ohî ne réponds rien , Marie, pas un mot ! je refuserais de l'entendre; ma résolution est»irrévocable comme un arrêt du ciel... Adieu!., adieu, toi que j'ai tant aimée!., garde mon souvenir, et qu'il devienne pour toi, s'il est possible, une seconde innocence*

— Oh! tu me rendras folle!.. Écoute, je te devine, tu veux mourir?., oh bien I nous mourrons ensemble.

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MARION DKLOKMK

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— Quoi! Marie, tu aurais ce courage? tu consentirais h celte solennelle expiation?.. Viens, mes bras te sont ouverts... Oui nous allons mourir!.. Lh-haut, Dieu nous donnera l'oubK des choses terrestres et nous retrouverons de pures et saintes amours. Tu ne sais pas? avant de te connaître, aux heures de ma tristesse profonde, alors que je désespérais de trouver une femme digne de moi... à ces heures-là, Marie, j'avais eu déjà la pensée de rompre ce vil nœud qui tient notre âme captive. Dans mon atelier... j'ai du poison... tu es prête, n'est-ce pas? je vais revenir.

Et il sortit, me laissant frémissante, éperdue...

Flélas! je reculai devant cette idée de la mort que j'avais évoquée moi-même. L'épouvante envahit tout mon être, et je sentis au plus haut degré la révolte de la nature.

Mon amant apporta le poison et le prépara dans deux coupes de cristal.

— Voilà, Marie, la fin de nos douleurs, me dit -il. Buvons sans crainte, et que nos âmes s'envolent dans un dernier baiser.

Il approchait la coupe de ses lèvres.

Prompte comme l'éclair, je la lui arrachai des mains et je le brisai sur les carreaux de la mansarde.

Je pris ensuite la seconde coupe, et je la brisai de même.

— Non, m'écriai-je, non ! je ne veux pas mourir... je ne veux pas que tu meures!.. C'est de la folie, c'est du vertige... Que t'importemon passé? le présent et l'avenir ne sont-ils pas à toi, à toi seul !

— Tu m'as trompé, Marie, me dit Etienne d'une voix sombre.

— Je me trompais moi-même... il me semblait que j'aurais ce courage... mais tu ne peux en vouloir à une faible femme qui recule à l'aspect de la mort... Etienne, je n'aime que toi, je te le jure!., je n'avais jamais aimé avant de te connaître... Oh! tu ne sortiras pas! je m'attache à toi, je te suivrai partout. Mourir! c'était un crime... L'enfant que je porte dans mon sein m'ordonne de vivre et te l'ordonne aussi, comprends-tu?

— Mais cet enfant... en suis- je le père? dit-il en me regardant avec un rire sinistre.

— Il en doute, mon Dieu !

— Enfin, madame, il est peu croyable qu'un de vos nombreux amants n'ait pas trouvé le chemin de votre retraite. Vous qui possédez si à fond la science de l'intrigue , vous avez pu facilement me tromper, moi si crédule et si naïf. J'avais trop de confiance

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pour être jaloux, et l'idée ne m'est jamais venue de vous suivre dans vos excursions au dehors. Une femme comme Marion de l'Orme doit avoir une foule d'habiletés, de ruses et de détours que je ne puis connaître... La rue des Tournelles est bien près d'ici, madame!., peut-être y alliez-vous de temps à autre rire avec vos anciens adorateurs de ce petit niais de peintre, qui vous croyait une jeune fille vertueuse et candide?.. C'était une belle histoire à leur raconter, Marion!.. Qui sait? je ne serais pas surpris que vous eussiez fait une gageure.

— Tu ne crois pas cela, tu ne le crois pas! m'écriai-je. Enfin j'ai mérité cet affreux langage... Oui, je n'ai pas le droit de me plaindre ; mais j'ai celui de me justifier !

— Je vous écoute, me dit -il avec ce calme qui me faisait frémir au bois de Vincennes.

Un placard était derrière moi, je l ouvris précipitamment et j'en tirai mesécrins. Je les avais cachés dans un enfoncement de la muraille.

— Etienne, Dieu m'entend... et je te le jure devant lui, je n'ai revu aucun des complices de ma vie de désordre. Sans les révélations de celte malheureuse, j'aurais consacré tous mes jours à ton bonheur; je n'aurais regretté ni les joies de l'opulence, ni les faux plaisirs... Tu as pourtant vu comme j'ai béni le ciel quand j'ai su que j'étais mère !

L'émotion le gagna de nouveau.

Je pris une de ses mains que j'arrosai de mes larmes.

— Etienne! Etienne! reproche-moi le passé, couvre-moi de honte, mais ne me dis pas que j'ai trahi ton amour!., c'est me faire trop souffrir, vois-tu... Tant de cruauté n'existe pas dans ton cœur. Voyons, que peux-tu redouter en continuant de vivre avec moi? le mépris du monde? le sourire insultant des hommes que j'ai connus? Hier, Etienne, tu ne craignais rien de tout cela : pourquoi craindrais-tu donc aujourd'hui ? Ces diamants. . . regarde, c'est une fortune... je vendrai mon hôtel, et nous irons vivre ensemble dans quelque pays lointain. Pourquoi ne serait-il pas permis à une malheureuse femme de recommencer son existence? Je t'environnerai de tant d'amour , que tu oublieras jusqu'à mon nom. Et les caresses de ta fille, Etienne?., car, tu avais raison, ce doit être une fille... tu ne songes pas combien elles te seront douces et précieuses. Du bonheur, mon Dieu, mais il nous en reste

Etienne m'eniiainant avec lui, s'élança dans l'abîme. Page 815,

encore!.. Fuyons, crois-moi, fuyons ensemble! Dans une autre contrée, mon Etienne, nous serons riches, nous serons heureux...

— Riches de \otre déshonneur, heureux de mon infamie... Vous me méprisez donc bien ! cria-t-il avec une sorte de rage.

— Oh ! tais-toi ! tais-toi !

— Qui vous a donné ces diamants!.. Desbarreaux, Émery, 65 ^^

AMOURS HISTORIQUES

Saint-Sorlin, Buckinghara?. . vous en avez également reçu de Guébriand, de Boutleville, de Marsillac, de Senneterre et de vingt autres! Le trésorier Houssetet le président de Mesmesse sont montrés moins généreux ; mais encore ont-ils apporté leur tribut. Vous le voyez, Marion, le journal de Théophraste m'a donné bien des détails... je connais votre histoire... Ces diamants? oui, en effet, nous serions riches. . . Le calcul a été fait, il y en a pour cent mille écus... Allons, allons, misérable artiste, va-nu-pieds, jette-toi pour cent mille écus en pâture au mépris! livre pour un peu d'or à une courtisane un nom respecté, le nom de ton père... Puis tu iras avec elle en un pays lointain; elle te donnera le reste de ses baisers vendus... et tu seras heureux!... Comment donc? ne jouiras-tu pas des caresses de ta fille?., de ta fille, qui aura du sang de Marion dans les veines...

— Mais tue-moi donc ! tue-moi I lui criai-je , ce sera moins horrible que de me tenir ces atroces discours.

Il tressaillit et passa la main sur son front.

— Oui, c'est vrai, murmura-t-il, j'ai tort de t'accabler ainsi , pauvre femme... C'est une lâcheté... je le comprends ; mais cette lâcheté, je la commettrais chaque jour... ce nom de Marion de l'Orme retentirait sans cesse à mon oreille et me donnerait le vertige. Encore une fois, c'est impossible... 11 vaut mieux que je meure... car, malgré tout, je suis entraîné vers toi Tu es si belle dans ton désespoir, qu'il me prend envie de t' ouvrir les bras et de me marier à l'opprobre... Une voix de l'enfer est là, dans mon sein, qui me crie d'accepter tes offres... J'y succomberais, te disje... Adieu!

Il quitta la mansarde avant que j'eusse pu le retenir.

Aussitôt je me jetai sur ses traces en poussant des exclamations déchirantes. Cela ne fit qu'activer sa fuite.

J'atteignis la rue.

L'ombre commençait à descendre, un orage se formait et redeublait l'obscurité. Je ne vis plus Etienne.

Quelques voisins, accoîarus à mes cris, me dirent qu'il venait de prendre du côté de l'Hôtel-de-Ville.

Je m'élançai dans cette direction.

De lartîes gouttes de pluie faisaient bouillonner les ruisseaux et .a toudre grondait au ciel. J'interrogeais les passants; mais plus j'allais, plus ils devenaient rares. L'averse tombait et chacun cherchait un abri sous les toits d'alentour. Je m'avançai, la poitrine

MAIIION IJKI.OIIMH

haletanlc, appelant KlicMinc avec df'îlirc. La nuit et l'orage m'cnlouraienl de leurs ténèbres, le bruit de la Coudre éteignait mes cria d'angoisse.

J'avais dépassé riIôtel-de-Ville,etje ne savais plus quel chemin suivre.

A-t-il pris du côté de la Seine? se dirige-t-il vers le Temple, ou s*esl-il jeté dans le dédale inextricable des quartiers voisins?

Tout à coup un rapide éclair illumine la place, et je vois Etienne fuyant le long du fleuve.

L'effroi me donne des ailes.

Je l'atteins comme il tourne le pont Notre-Dame .

— Etienne, malheureux, où vas-tu?

— Je vais mourir.

— Au secours! au secours!

Mais le tonnerre éclate autour de nous en roulements sinistres,

et l'orage emporte ma voix. Je tâche en vain de me cramponner aux vêtements d'Etienne, il me repousse et s'élance d'un bond sur le parapet.

Aussi prompte que lui, j'arrive à temps pour le retenir.

— Eh bien, lui dis-je, puisque tu persistes dans une résolution fatale, puisque ni mes cris ni mes pleurs ne peuvent t'émouvoir, prends-moi dans tes bras. . . je suis décidée. . . mourons ensemble I

— Tu es décidée, Marie? murmura-t-il d'une voix frémissante.

— Oui, je ne veux plus vivre sans toi !

Il me tendit lentement la main, et l'instant d'après je me trouvais debout, à côté de lui.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-il en levant au ciel un dernier regard , daigne prendre dans ta miséricorde l'âme de cette pauvre femme et la mienne ! Tu le vois, mon Dieu, notre existence était tlétrie, notre bonheur perdu... nous n'avions en perspective, ici-bas, que le désespoir et les larmes... Laisse-nous chercher un refuge dans ton éternité!

— Etienne ! . . avant de mourir. . . pardonne-moi.

— Viens ! viens ! me dit-il, ton cœur sur mon cœur, tes lèvres sur mes lèvres !

L'orage illumina ce baiser suprême d'une éblouissante et rapide lumière ; puis Etienne, m'entraînant avec lui, s'élança dans l'abîme qui grondait sourdement à nos pieds.

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