‹ Les confessions de Marion DelormeChapitre 23 sur 39 · M A H ION DELORME · texte numérisé non relu

M A H ION DELORME

Une fois au chiVcau do Loches, niadeinoiseUc de Lenclos nouî fit avec sa grùce habituelle les honneurs de ce golhiquc manoir. Elle invita quelques chàlehiins du voisinage et donna dans le parc une chasse (|uasi royale, terminée par un dîner cliam|)etre.

Mes compagnons de route choisirent ce jour-là |>our diriger contre mes résolutions chagrines une attaque décisive. Richelieu s'impatienlait à La Rochelle, il iallait agir.

Les châtelains honorés d'une invitation étaient en grande partie des célibataires.

Ils avaient amené leurs maîtresses, et ces dames ne se montraient pas très-scrupuleuses ; elles se livraient assez facilement aux allures les plus folles de l'entretien.

Ninon excitait encore ses convives.

Le vin d'Espagne pétillait dans les coupes, tous les regards étincelaient ; de sémillants propos, de vives saillies couraient d'un bout de la table à l'autre, et pour la première fois peut-être, depuis h mort d'Etienne, j'éprouvais une sorte de regret de ne pas me mêler à la gaîté générale.

Au moment où les joyeux discours retentissaient le plus bruyamment sous les ombrages du parc, survint une jeune fille, qui se jeta tout en pleurs aux pieds de mademoiselle de Lenclos.

C'était une paysanne assez piquante.

Elle avait de grands yeux fripons, qui semblaient rire sous ses larmes. Pour peu que j'eusse été en défiance, j'aurais deviné une belle et bonne comédie.

Sœur de lait de Ninon, la petite matoise étudiait son rôle auprès d'elle depuis deux jours.

Les conspirateurs n'avaient pas oublié de donner le mot aux convives.

Ursule (c'était le nom de la jeune fille) se mit à raconter, en sanglotant, qu'un garçon de ferme de son village, fort amoureux d'elle, venait de se tuer de désespoir.

Chacun se récria aussitôt :

— Ah! mon Dieu, pourquoi cela?

— On ne se tue pas sans quelque motif terrible.

— Surtout avec une maîtresse aussi gentille.

— Tu étais donc impitoyable, Ursule?

La paysanne, toujours sanglotant, affirma le contraire. On avait

révélé, disait-elle, à ce jeune homme, plusieurs intrigues qu'elle avait eues avant de le connaître.

Et les exclamations de reprendre.

— Miséricorde \

— C'est de la folie !

— Pauvre garçon!., le malheur est grand; mais pouvais-tu le prévoir?

— Ne te désole pas ainsi, chère petite.

— Si tous les jeunes gens agissaieat de même, le monde se dépeuplerait avant huit jours.

Al ces mots, la paysanne se releva, fit une révérence aux convives et dit, avec un dernier soupir, en s'essuyant les yeux :

— Je prierai pour lui, je porterai son deuil, et... je tâcherai de me consoler !

— Va, tu as raison, ma bonne Ursule, dit mademoiselle de Lenclos, c'est le parti le plus sage. Je connais une personne qui, pour l'honneur de sa réputation de femme d'esprit, aurait dû, depuis fort longtemps déjà, te donner l'exemple.

Se retournant ensuite vers moi :

— Ne trouvez-vous pas, Marion, me dit-elle, que ceci ressemble beaucoup à votre histoire ?

J'étais rouge et confuse.

Des larmes soulevaient ma paupière. Cette parodie du plus triste événement de mon existence me semblait coupable et barbare. Mais tous les convives avaient les yeux sur moi ; je voyais Saint- Sorlin et le docteur dans la résolution formelle de ne m'épargner ni les plaisanteries, ni les sarcasmes. La sottise du respect humain triompha du dernier reproche de mon cœur.

h voulus me soustraire aux quolibets de ce fol entourage, et je répondis à Ninon d'une voix tremblante :

— C'est vrai... j'accepte la leçon dans toute son étendue.

— En ce cas, me dit le secrétaire, je pars pour La Rochelle, et je vais prévenir Son Éminence que vous êtes à ses ordres.

— Un instant, monsieur. Qu'exige de moi le cardinal, je vous prie?

~ Oh ! soyez sans crainte. Il n'aura bien sérieusement avec

vous, cette fois, qu'un entretien politique. Ninon vous donnera

quelques détails pendant la route. Pour moi, je prends les devants,

et je vais annoncer votre arrivée... A bientôt!

Cela dit, il nous salua et disparut.

— Vous le voyez, ma belle, il n'y a plus à vous en dédire : nous partons demain! s'écria Ninon.

La fôtc se termina par un bal sur les pelouses verdoyantes du parc. On me contraignit à danser trois menuets avec le docteur. Je rougis de honte en écrivant ces lignes. Ingrate et faible créature que j'étais I la crainte d'une raillerie me trouva prête à renier mes souvenirs et suffit pour me rendre à une existence de désordre si souvent maudite ! Rien n'était stable en moi; ma tète légère tournait à tous les vents; j'acceptais les sophisnies présentés à mon imagination volage, et le repentir ne pouvait jeter racine dans mon cœur.

Hélas I une sorte de fatalité venait encore en aide au peu d'énergie de ma nature.

Après la triste fin d'Etienne, je n'avais autour de moi, pour me consoler de mon désespoir, que des êtres incapables de le comprendre. J'aurais dû rompre entièrement avec le passé, briser mes anciennes relations et me séparer des complices et des témoins de ma vie d'opprobre.

Ce courage me manqua. La rechute était inévitable. Le lendemain, nous quittions le château de Loches pour courir en poste sur Poitiers. Vingt-quatre heures après nous arrivions aux lignes du siège.

Mademoiselle de Lenclos m'avait expliqué le service auquel on attachait mon pardon.

Nous eûmes à peine le temps de prendre une heure de repos. Saint-Sorlin vint nous prier de le suivre au plus vite. Le cardinal nous attendait sur les hautes falaises qui dominent le port. Richelieu avait dépouillé sa robe rouge pour revêtir une armure. Sous le costume de général d'armée, il me parut aussi plaisant que sous le pourpoint de satin dont il s'était autrefois affublé ])Our tenter la conquête de mon cœur. C'était un bizarre spectacle que nous donnai! ce prêtre, avec sa cuirasse et sa lourde épée, sur laquelle il s'appuyait en prenant un air martial.

Un page tenait, à deux pas de lui, son casque d'airain, dont la rudesse eût dérangé sans doute les triomphantes aigrettes de sa chevelure.

Quand nous fûmes au sommet de la falaise, il jeta de mon côté un coup d'œil sournois, n'eut pas l'air de me reconnaître et continua de s'entretenir avec deux personnages qui s'inclinaient respectueusement à chacune de ses paroles.

Je reconnus Toiras, le capitaine le plus habile et le plus expérimenté du siège.

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L'autre interlocuteur du ministre avait le costume irlandais. C'était un homme élancé, maigre, sec, anguleux, dont le visage pâle offrait une contraction sinistre. Ses yeux, enfoncés dans leur orbite, brillaient d'un feu sombre.

Richelieu parlait à cet homme et lui disait :

— Te) est donc votre avis, monsieur Felton î Les troubles de l'Angleterre et les malheurs qui menacent Charles I" viennent de la mauvaise administration de son ministre?

— Je le crois, répondit l'Irlandais. Tous les fidèles sujets de Sa Majesté britannique partagent cette opinion.

— Ainsi, monsieur, l'Angleterre court à sa perte, car Buckingham est plus que jamais en faveur?

— C'est vrai, dit Felton; mais on saura prévenir les fatales conséquences de Tentêtement du roi. La personne d'un ministre est sacrée, oui sans doute... à condition que ses actes n'entraînent pas le royaume vers sa ruine.

— Vous n'avez pas tort, monsieur. Ditîérez, je vous prie, votre départ pour Londres ; j'ai à causer longuement avec vous.

Felton salua.

Nous étions alors tout près d'eux.

Son Éminence me regarda de nouveau, chgna de l'œil d'une façon impertinente et dit à Saint-Sorlin, qui se mettait en devoir de nous présenter :

— Vous conduisez là, Desmarets, de fort jolies promeneuses !.. Comment donc, elles n'ont pas eu peur d'écorcher leurs pieds aux aspérités de la falaise ? Sont-ce des amazones, pour venir ainsi au milieu des camps rendre visite à des guerriers?.. Oh ! oh ! fit-il en me lorgnant de plus près encore, sans rien changer à l'ironique expression de son regard, je ne m'abuse pas, non vraiment!., c'est mademoiselle Delorme, c'est mon ennemie capitale!.. Vous avez été bien longtemps à vous décider, charmante? Vous attendiez-vous donc à me voir tomber à vos genoux, afin de vous supplier d'accepter le pardon î

— Monseigneur...

— Ah ! vous m'avez indignement bravé, mademoiselle ! Votre conduite à mon égard est remplie d'une ingratitude odieuse. La révolte et l'outrage ont été ma récompense.

— Souffrez, je vous en conjure...

— Paix ! votre action n'a pas d'excuse ; et voilà pourquoi j'ai lieu d'être surpris que vous ayez apporté si peu d'empressement à vous rendre à mon désir.

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Voyons, mesdames, ëtes-vons décidées à servir la France. Page 531.

Saint-Sorlin prit îa parole.

— Je croyais, dit-il, avoir eu déjà l'honneur de l'expliquer à Votre Éminence : le retard de mademoiselle a été caus3 par une maladie dangereuse.

■^ Oui, en effet, je me rappelle, une intrigue?., h centième environ ! Mademoiselle quitte les grands seigneurs pour les artistes.

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et bientôt elle descendra dans le peuple, pour y choisir de plus nobles amours.

A ces paroles du cardinal, j'eus un tressaillement de colère.

— M'avez-vous appelée près de vous, monseigneur, lui dis-je, pour me livrer à l'humiliation ?. . Je ne le souffrirai pas. Libre à vous de m'accabler de votre vengeance, mais je vous défends le mépris.

— Quelle audace ! s'écria-t-il, elle me défend!.. Ignorez-vous, mademoiselle, que d'un signe, d'un regard, je puis vous réduire à tout jamais au silence?

— Oh I je suis loin de le nier, répondis-je; ce serait un noble et digne emploi de votre pouvoir.

Ninon mourait de peur.

Elle me serrait le bras pour m'engager à ne point le braver ainsi. Mais j'étais résolue à repousser énergiquement toute insulte.

Je repris sur le même ton de fermeté :

* — Vraiment, je ne vois pas, monseigneur, où tendent de pareils discours. Loin de moi le projet d'excuser mes torts ; je suis venue avec l'intention de les réparer, ou du moins de racheter par uii service le châtiment que j'avais encouru. Dans ce cas, j'ai droit, ce me semble, à un oubli complet, à un pardon sans réserve.

— Vous arrangez fort bien les choses, mademoiselle, et dans les circonstances périlleuses où vous jettent vos sottises, vous conservez, je me plais aie voir, du sang-froid et de l'orgueil. Ainsi donc, poursuivit-il, en s' adressant à Toiras et en lui montrant la flotte anglaise croisant devant l'île de Rhé, vous êtes d'avis, capitaine, que ces mécréants de calvinistes tiendront ferme longtemps encore, si Buckingham ne s'éloigne avec ses vaisseaux ?

— J'en suis certain, répondit Toiras : la ville est imprenable, soutenue comme elle l'est du côté de la mer.

— Eh bien donc, dit Richeheu, nous éloignerons la flotte.

— Hum ! fit le capitaine en hochant la tête, Buckingham se moque de nos faibles batteries.

— Mais il ne se moque point de ces deux yeux-là ! dit le cardinal.

Il prit tout à coup un visage riant, avança la main pour saisir la mienne et me mit en face de Toiras. Ce dernier me regardait avec stupéfaction.

— Je ne comprends pas, murmura-t-il.

— Quoi! s'écria Richeheu, est-il donc si difficile de deviner? Mademoiselle jadis a captivé le noble lord. Depuis six mois et plus,

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MARION DKLOIIM

il limue les brouillards de l'Océan, sans aiilre compagnie que des marins ^M'ossiers, et je lui ivscirve une surprise des plus agréables. Sa belle Marion va lui tomber des nues à l'iniprovisle. Pour peu que son amie consente à être du voyage, ajouta-t-il en flattant sans gène le menton dv. mademoiselle de Lenclos, je suis certain de réussir dans mon projet. Voyons, mesdames, étes-vous décidées à servir la France et le roi?

— Oui, monseigneur, répondit Ninon. Laissez en repos les batteries de M. Toiras et fiez-vous aux nôtres.

— Tout ceci, hasarda le capitaine, me paraît de plus en plus inintelligible.

— Parbleu ! je vous l'ai toujours dit, mon cher, vous n'entendez rien à la politique ! Ces dames vont descendre la falaise, s'embarquer sur un bateau-pêcheur et prendre la direction du vaisseau amiral. Buckingham ne manquera pas de les accueillir à bras ouverts, d'autant plus qu'elles se diront fugitives et raconteront toute une histoire de persécution, dans laquelle je les autorise à me faire jouer le rôle de tyran féroce ol implacable... Maintenant, devinez-vous la suite, capitaine?

■ — En vérité, monseigneur, dit Toiras, je suis honteux de mon défaut de pénétration.

— Pauvre homme ! vous n'êtes pas fort ! . . Ces dames, une fois installées sur la frégate anglaise, auront des nausées, des maux de cœur ; elles s'ennuieront, bâilleront, manqueront d'amabilité et d'entrain. Buckingham sera fâcheusement déçu. Renverra-t-il ses visiteuses sur la terre de France!.. Allons donc!., il est trop galant chevalier pour cela. Mademoiselle Delorme et sa jolie compagne le supplieront de les mener en Angleterre : nous verrons, d'ici, la flotte déferler ses voiles et disparaître... Hein, que ditesvous, Toiras, de cette merveilleuse combinaison ?

— Je suis confondu, monseigneur.

— Eh ! je vous le disais, mon cher, c'est de la haute politique ! Une fois la mer libre, je fais couper ces falaises, j'arrache ces rochers, je jette une digue immense, et je ferme l'entrée du port L'œuvre achevée, La Rochelle est à nous sans coup férir.

— Merveilleux! merveilleux! cria le capitaine, c'est du génie

— Mais... je le crois, dit Richelieu avec un ton de fatuité superbe.

Et se retournant vers nous :

AMOURS HISTORIQUES

— Voyons, mesdames, êtes-vous prêtes? demanda-t-il.

— Donnez-moi l'entière assurance de mon pardon , monseigneur, je réponds du succès, lui dis-je, en accompagnant cette phrase d'un salut respectueux.

— Ton pardon?., folle I ma colère de tout à l'heure n'avait rien de menaçant. Je voulais m'assurer que tu étais toujours la même, aventureuse, intrépide : je t'ai vue prête à accepter une lutte, même contre moi, je suis satisfait... Va, Marion, va! tu as toujours été mon enfant gâtée! pour toi j'ai eu bien des faiblesses. . . N'en abuse plus, ma chère ! Quand l'agneau se révolte contre le lion, le roi des forêts est généreux, il retire la griffe; mais, si tu m'en crois, tu ne joueras pas souvait à ce jeu-là.

— Vous avez raison, monsieur le cardinal; je suivrai le conseil. Quel tort, après tout, vous ai-je causé? Aucun de vos desseins n'a été détruit, et je suis venue en aide à une pauvre femme coupable et malheureuse... Ah! j'y songe, monseigneur, j'ai une restitution à vous faire !

Tirant aussitôt de ma poitrine le médaillon de la reine, je le lui tendis, en lui lançant un coup d'oeil qui le fit rougir.

■ — Bien, bien, Marion!.. tu es une bonne fille, je l'ai toujours dit, un peu vive, un peu moqueuse; mais il faut, ici-bas, avoir de l'indulgence pour nos défauts réciproques. J'ai confiance en ton adresse; tu es aussi habile que moi peut-être à nouer une intrigue. Allons, faites tomber Buckingham dans le piège, mes belles Armidesl ne sera-t-il pas trop heureux encore d'être ainsi dupé? Lorsque vous aurez atteint le rivage d'Angleterre, opposez-vous à une seconde excursion sur l'Océan, tenez l'amiral sous vos réseaux jusqu'à ce que ma digue soit achevée. Si la chose devenait impossible, si Buckingham, instruit de mon projet, manifestait l'intention de revenir avec des forces supérieures, avertissez-moi promptement... et nous y mettrons bon ordre! ajouta-t-il, appuyant sur ces derniers mots et jetant à l'ïrlandais un singulier regard. Mais assez là-dessus. A l'œuvre, charmantes, à l'œuvre!.. Vous m'aiderez à terrasser l'hydre du calvinisme et à rendre au monarque une des places les plus fortes du royaume!

A ces mots, proférés d'un accent joyeux, il parut oublier devant tous ces témoins que son appareil militaire cachait un prince de l'Église, et nous embrassa, mademoiselle de I^nclos et moi, avec une ardeur médiocrement édifiante.

MARION DELOIIME

Gui-Patin, témoin du fait, s'en montra fort scandalisé. Comme nous descendions la hauteur, je l'entendis murmurer entre ses dents :

— Verè cardinales isti sunt carnales * f

— Que marmottez-vous-là, docteur? lui demandai-je. Est-ce une ordonnance?

— Du tout, mesdames, dit le secrétaire, qui avait mission de nous accompagner jusqu'au bateau et de nous verser trente mille livres pour nos frais de séjour outre-Manche : c'est un fort joli calembourg latin, malheureusement difficile à reproduire en français. Ce cher docteur est désolé de voir M. de Richelieu se livrer vis-à-vis du beau sexe à des démonstrations aussi vives.

Nous approchions du rivage.

Tout se trouvait préparé pour notre embarquement. Il y avait là une petite chaloupe élégante et tîne voilière qui promettait de glisser comme une mouette à la surface des flots et de nous porter au plus vite à la flotte anglaise.

Saint-Sorlin nous donna les trente mille livres en or, nous embrassa, serra la main du docteur, lui recommanda malicieusement de ne point encourir lui-même le reproche qu'il faisait aux cardinaux, et nous souhaita toutes sortes de succès et de prospérités dans le voyage.

Ninon, Gui-Patin et moi nous nous élançâmes dtns la barque.

Le patron déploya les voiles. Elles s'enflèrent à la brise du soir, et nous courûmes du côté des vaisseaux de Buckingham.

Voyant arriver sur eux notre innocent esquif, messieurs les Anglais, assez peu galants de leur nature, nous firent un accueil auquel nous étions loin de nous attendre. Une frégate impertinente nous envoya une bordée de tous ses canons pour nous avertir de la faute que nous avions commise de ne pas arborer le pavillon britannique.

Les boulets passèrent au-dessus de nos têtes, et l'un d'eux effleura la coiffure de Ninon.

Notre imprudent nautonnier répara sur-le-champ son oubli • le pavillon fut hissé, et nous abordâmes sans autre encombre le vaisseau amiral.

Buckingham me reconnut.

* Eu vérité, ces cardinaux sont bien charneUl

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AMOURS HISTORIQUES

Il nous fit monter sur le pont, nous adressa mille excuses de l'impolitesse de sa frégate, et se félicita de cette visite inattendue de deux jolies Françaises.

Puis commença le récit de nos infortunes, récit plein de vraisemblance expliquant notre fuite, ainsi qu'il avait été dit, par les persécutions du cardinal.

Or, la haine du ministre de Charles I" pour le ministre de Louis XIII n'était. Dieu merci, pas éteinte. Il nous jura solennellement de nous mettre à l'abri de la colère de Richelieu.

Tout d'abord , Buckingham témoigna plus d'empressement à mademoiselle de Lenclos qu'à moi. L'histoire de nos anciennes amours était effacée de son esprit sans doute, et il passait au chapitre de l'inconstance.

Du reste, je ne tenais pas à chagriner mon pauvre docteur. Il m'aimait véritablement et prenait déjà la mine d'un tourtereau malheureux.

Je donnai carte blanche à Ninon, la dégageant, vis-à-vis de Buckingham seul, de la promesse que nous nous étions faite de ne jamais livrer sur le même terrain nos batailles amoureuses.

Elle accepta, sauf à m'accorder une revanche à la première occasion.

Gui-Patin fut ravi de cet arrangement, qui le débarrassait d'une grande inquiétude.

Buckingham fit servir dans sa cabine un souper qui ne se ressentait pas trop de la disette maritime. Il invita les principaux officiers de la flotte à prendre place à notre table. Ces messieurs furent généralement très-soporifiques.

Les bordées de leurs frégates étaient plus dangereuses que celles de leur esprit.

Ninon mit le lendemain du blanc sur ses joues et déclara que le balancement du navire lui devenait insupportable.

Il se trouva, le surlendemain, que le roulis me donnait également le mal de mer. Il m'était impossible de prendre la moindre nourriture; nous étions trop à l'étroit dans nos cabines, l'odeur du goudron révoltait notre odorat. Deux jours encore de ce supphce, et nous devions être à l'agonie.

Buckingham se désespérait de nos malédictions contre la marine et les vaisseaux.

— Que faites-vous ici, mylord? m'écriai-je. Votre flotte a trop peu d'importance, et vous avez échoué depuis six mois dans toutes

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vos luiilalives sur l'île de Ulié. l^oun^uoi ne pas retourner en Angleterre, afin de revenir avec des forces plus imposantes? La Roclielle a des bastions qui ne se laisseront pas emporter d'assaut. Elle tiendra jusqu'à votre retour, et vous pourrez châtier plus sùi'cnient le cardinal d'avoir contrarié votre passion pour la reine.

— C'est vrai, dit Ninon, je ne songeais plus i\ cette histoire. Tout Paris s'en est cndclcinu jadis. Mylord! inylordi vos souvenirs sont encore brûlants !.. Et vous osiez ce matin me parler d'amour?

— Mais... balbutia le duc.

— Mais je n'entends pas raison là-dessus! cria mademoiselle de Lenclos, frappant de son pied mignon le plancher de la cabine. Celle patience de tenir la mer pour contrecarrer les desseins de Richelieu prouve que vous avez la vengeance à cœur. Vous aimez toujours la reine!

— Je vous proteste, ma divine...

— Point de serments, des actes!.. Est-ce moi que vous aimez? soit : en ce cas, vous ne devez pas me laisser ici davantage, non ! Je souffre, je m'ennuie à périr; je ne suis aimable que sur la terre ferme. D'ailleurs, j'ai le plus grand désir de visiter Londres.

— Eh bien 1 s'écria Buckingham, partons !

Ce bienheureux mot prononcé, nous embrassâmes le duc avec une folle joie.

Voilà pourtant à quoi tiennent les succès de la politique et les plus graves événements de ce monde.

On leva l'ancre par une mer favorable. Deux jours après, nous débarquions à Portsmouth. Buckingham laissa ses vaisseaux et nous conduisit à Londres, où nous devînmes, je puis l'avouer sans amour-propre, le plus bel ornement de la cour.

Les Anglaises ne manquent pas de charmes et de séductions; mais, si je puis m'exprimer de la sorte, elles ne savent pas les porter. Leur tournure est gauche et niaise, Jeurs yeux sont fades et ne pétillent jamais. Elles ignorent les ruses de la paupière, les (messes du sourire.

Quant aux hommes, ils avaient à cette époque la funeste manie de parler beaucoup de religion et fort peu d'amour ; le puritanisme envahissait tous les salons et coupait toutes les chevelures.

Ces prosélytes de la secte nouvelle étaient vraiment fort laids avec leurs crânes tondus.

Plusieurs d'entre eux oublièrent à nos genoux leurs principes

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AMOURS HISTORIQUES

de rigorisme, et j'eus la gloire d'inspirer une passion violente à un jeune fanatique, dont les convictions n'étaient j)as sans doute encore assez vives pour le préserver de l'amour.

Nous habitions une fort jolie maison, près d'Oxford-Street.

Mon jeune puritain, après avoir longtemps rôdé sous mes fenêtres, eut enfin la hardiesse de glisser par les fentes de ma jalousie un billet, rédigé dans un style prophétique et sentencieux qui nous amusa beaucoup.

Par ci, par là, mon adorateur y avait semé quelques citations de la Bible du plus séduisant effet , comparant ma taille à celle de Judith, mon regard à celui de Rachel et ma bouche à celle de Débora.

Le poulet ne manquait pas d'originalité. Il était signé :

« Olivier Cromwell. »

Je tenais à examiner de près cet amoureux biblique, et je lui permis de nous rendre ses devoirs, aux heures où Buckingham ne venait pas d'habitude.

Cromwell avait un ton de prédicateur assommant, des manières brusques et communes. Il ne trouvait plus un mot à dire, si on lui interdisait la déclamation contre le roi qui dissipait les subsides, contre Henriette de France qui favorisait le papisme, contre Buckingham qui changeait la cour en un foyer de débauches, et contre le parlement, assez lâche pour ne point adresser à Charles I" de sévères admonestations sur les désordres de son règne.

Tout cela pouvait être fort judicieux; mais, à notre point de vue, les harangues de l'apprenti puritain n'offraient rien de récréatif.

Pour nous en débarrasser, le docteur fit le jaloux.

Il le pria d'abord avec beaucoup de politesse de nous épargner l'honneur de ses visites. Cromwell voulut prouver, par de nombreux exemples tirés de la Bible , qu'il était en droit de continuer à me rendre ses hommages. Gui coupa court à la discussion, et le mit dehors , avec menace de lui donner la tièvre s'il osait reparaître.

Le puritain s'éloigna furieux, en nous menaçant de sa vengeance, ce qui nous fit rire aux larmes.

Il avait pris, pour nous adresser ces menaces, un air tout-puissant très-curieux à voir.

Sur ces entrefaites, nous reçûmes un message de Richeheu. La

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MAIUON DELOIIMK

Allez annoncer au cardinal que j'ai rempli ses vœux et délivré l'Angleterre. Page 539.

digue était en bonne voie d'achèvement; mais il fallait un mois encore pour que les ouvriers consolidassent leur gigantesque travail.

Ce même Irlandais, que nous avions vu causant avec le ministre sur la falaise, était porteur du message»..

Je ne sais pourquoi je tremblais à la vue de cet homme. La

haine et le fanatisme se trahissaient dans toutes ses allures ; son regard était faux et perfide. Si je n'avais eu l'imprévoyance et la légèreté d'une femme, j'eusse parfaitement deviné que Richelieu se servait d'un tel personnage pour exécuter quelque affreux projet.

Dans sa lettre, le cardinal nous enjoignait de confier à Felton nos espérances ou nos craintes sur Buckingham. Nous dîmes la vérité : le duc était en mesure de se présenter devant La Rochelle avec une armée plus formidable et plus nombreuse.

— C'est bien, répondit le messager, dont le visage farouche me fit tressaillir.

Buckingham, en effet, malgré nos vives nistances, avait décidé une dernière expédition. Ce qu'il apprenait du siège et des manœuvres de son ennemi l'irritait profondément; les charmes de mademoiselle de Lenclos n'avaient plus assez de puissance pour le retenir. Il se montrait cependant encore assez empressé vis-à-vis d'elle et nous jurait d'être bientôt de retour, après avoir fait essuyer au cardinal une mortification complète.

Comme nous lui affirmions que le séjour de l'Angleterre nous deviendrait en son absence mortellement ennuyeux :

— Voyagez, mes belles, nous dit-il; voyagez en Italie ou en Allemagne. Le siège levé, vous reviendrez à Londres, où je vous retrouverai avec délices.

Il fit présent à chacune de nous d'une magnifique parure en pierres précieuses, et mit le comble à sa munificence en nous envoyant un riche coffret d'ébène contenant dix mille guinées. Le parlement venait d'accorder de nouveaux subsides; Buckingham voulait que nous eussions en voyage un train de princesses. Il nous pria de l'accompagner jusqu'à sa flotte, promettant de mettre à notre disposition un navire qui nous débarquerait sur les côtes de Hollande.

Nous étions loin de prévoir, hélas! le dénouement horrible réservé par le cardinal à une intrigue dont il lui avait plu de nous faire les complices.

Le surlendemain, nous nous retrouvions à Portsmouth, où la flotte attendait son amiral, afin de reprendre la mer.

Buckingham voulut nous embarquer lui-môme pour la Hollande. Notre vaisseau partit, et le duc, rentrant dans une maison voisine du port, continua de nous adresser de la fenêtre des signes d'adieu.

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MAKION DKLOFiMK

Tout à coup, nous vîmes un homme se glisser derrière lui.

C'était ce même Irlandais, à ligure sinistre, qui nous avait remis le message de Hiclielicu. Il me scndda voir un couteau briller entre ses mains. Nous ôlions encore à la portée de la voix, et je criai toute rrémissanle à JÇiickingliatn de veillera sa sûreté.

Mais, au môme instant, Fellon levait le bras et lui enl"onç<iitson couteau dans le cœur. Tout cela passa devant nos yeux comme un rêve épouvantable. Je jetai des cris perçants, et Ninon tomba sans coimaissance sur le pont du navire.

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Frappés de stupeur à ce tragique événement, les passagers s'unissaient à moi pour supplier le capitaine de virer de bord et de retourner au rivage. Mais il refusa, disant qu'il avait des ordres positifs, et que sa route était du côté de la Hollande.

L'inflexibilité de ce marin nous sauva peut-être d'une accusation de complicité.

On aurait pu sans peine l'établir contre nous ; car, une fois le crime accompli, Felton, se penchant à la fenêtre, agita son couteau sanglant vers notre navire et s'écria d'une voix frénétique :

— Allez annoncer au cardinal que j'ai rempli ses vœux et délivré l'Angleterre !

Puis se tournant vers les domestiques de Buckingham, accourus trop tard pour le secourir, il se livra lui-même, se glorifiant de son action.

Mademoiselle de Lenclos et moi nous pleurâmes amèrement la fin cruelle du noble lord. Ce fut un regret pour notre vie tout entière d'avoir en quelque sorte prêté les nnains à une politique y odieuse qui ne reculait devant rien, même devant le meurtre.

De, la Hollande, nous regagnâmes tristement la France, poursuivies par ce funèbre souvenir. Une pensée toutefois nous sauvait du remords : Richelieu, sans notre concours, eût également, et beaucoup plus vite peut-être, exécuté son infernal dessein.

J'avais voulu calmer sa rancune, en le servant, et il venait de me rendre complice involontaire d'un assassmat.

De retour à Paris, nous prîmes soin de cacher à toutes nos connaissances la véritable cause de notre voyage, et Ninon dit à ses amoureux que le besoin d'échapper à leurs fadeurs l'avait conduite à Londres.

Deux seulement eurent la sottise de bouder, Émery et le prince de Marsillac. Pour mieux proiiver sa rancune, le gros trésorier dirigea ses séductions financières contre la princesse de Guéménée, alors dans tout l'éclat de son triomphe à la cour.

Les grandes dames font de la dépense et savent elles-mêmes que les agréments du cofîre-fort peuvent avantageusement remplacer l'absence d'esprit.

J'étais, à cette époque, assez dépourvue d'argent. Mademoiselle de Lenclos avait peu de pierreries. Un moyen s'offrait de concilier nos besoins réciproques : elle garda les deux parures de Buckingham et me laissa la cassette aux guinées.

Voulant renouer avec mes anciennes connaissances et reconstituer mon cercle, je donnai un repas somptueux.

Une courte description n'en sera pas inutile; elle prouvera que mon siècle était raisonnablement avancé dans la science de la gastronomie.

J'avais tendu ma salle à manger de riches tapisseries de Flandre, sur lesquelles couraient de fraîches guirlandes de verdure et de fleurs. Deux de mes domestiques brûlaient les parfums les plus délicats dans des cassolettes à l'esprit de vin, fixées aux pilastres.

Six autres valets, revêtus de livrées éclatantes, se tenaient derrière le siège des convives, prêts à les servir au premier signal.

La table était couverte d'un linge merveilleux tissé en Ecosse, et les serviettes se trouvaient pliées en forme de poissons et de volailles, comme l'exigeait la mode. De larges cuvettes d'argent,

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remplies de neige de glace, avec de supcrhe» cristallisalions sucrées, occupaient les coins de la table. Il y eut quatre services magnifiques.

Mon maître d'hôtel donna pour entrée des potages au bouillon, des potages de santé, de grands et de [»elits potages aux poulf.'ts, aux pigeons, aux écrevisses; des pâtés d'Amiens et de Chartres, d'énormes pièces de bœuf bouilli, un superbe rosbif de mouton garni de côtelettes, des poulardes aux truffes, des boudins de foie, des canards à la sauce, des ragoûts de toutes sortes et de petits pâtés brûlants, apportés en voiture par le plus fameux pâtissier de l'époque. II y avait avec cela les hors-d'œuvre d'entrée : assiettes de foie gras, crêtes farcies, blancs de volaille, asperges, beignets, artichauts et crèmes succulentes.

Le rôt consistait en poulets de grain, dindes farcies de marrons, et faisans qui exhalaient un fumet délicieux. Six larges bassins de vermeil, remplis de cailles, de bécassines, d'ortolans et de perdreaux entouraient les hures, les filets de cerf et le haut gibier.

Pour entremets, nous eûmes des riz de veau, des salades au sel et au sucre, des omelettes au rhum et à la vanille, des épinards à la crème et des pains aux champignons. Quant aux hors-d'œuvre à ce service, ils consistaient en jambons de Bayonne et de Lorraine, salés et par tranches, en truffes à la serviette, crèmes au caramel, beignets de pomme et tourtes à la moelle.

On servit le dessert dans un riche appareil, entre des balustrades dorées et argentées, qui formaient de petites cases aux milieu desquelles se dressaient des colonnes de porcelaine et des pyramides d'amandes, de pistaches et d'avelines en dragées. Des cordons de fruits couraient d'une balustrade à l'autre, fruits de la saison, fruits secs et fruits confits. 11 y avait des montagnes de gâteaux odorants, d'échaudés, de massepains, de biscuits, de pièces de four, de pâtes et de conserves; puis, au milieu même de Tappared, s'élevait un étincelant cabaret de cristal, portant les sorbets, les eaux glacées, les vins étrangers et les liqueurs.

On voit que ce festin réunissait l'abondance à une délicatesse exquise.

Les héros d'Homère n'eussent pas dédaigné de s'y asseoir, et le Gargantua de Rabelais lui-même aurait, certes, trouvé de quoi mettre sous sa dent*.

• Nos repas sont aujourd'hui bion maigres auprès des festins de nos aïeux. Nous

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AMOURS HISTORIQUES

Ninon se piqua d'honneur. Elle me rendit, le lendemain, dans ses bosquets enchantés, une fête délicieuse, dont elle me proclama la reine.

Il y eut des illuminations, des transparents, des vers et des madrigaux en mon honneur.

Je retrouvai là Marguerite de Saint-Évrcmond, le fils de mon impitoyable marraine, et mon ancien époux à la mode, de Bassompierre.

La loupe ridicule qu'il portait au-dessus du nez avait encore grossi. Son caractère était changé, son esprit annonçait de la culture; il écrivait avec facilité et versifiait très-joliment.

Saint-Évremond me fit deux quatrains, remplis de verve, de finesse et de grâce, sur nos anciennes relations, me jurant qu'il avait toujours blâmé les rigueurs de sa mère.

Je le crus, et nous devînmes bons amis à partir de ce jour.

Il y avait aussi chez Ninon le fils du marquis de Villarceaux, mon cher parrain. C'était un grand blond doucereux, soupirant pour la maîtresse du logis, et auquel, je l'écris sans médisance, elle ne tint pas trop rigueur.

Mon retour excita de noriibreuscs et pétulantes espérances.

Ce soir-là, deux jeunes calvinistes fort aimables tombèrent simultanément amoureux de moi. L'un se nommait le comte de Chavagnac et l'autre le marquis de Châlillon.

D'abord, ils eurent envie de se battre: mais comme ils étaient amis intimes et frères d'armes, ils réfléchirent qu'un coup d'épée ne guérirait pas une blessure du cœur et vinrent me dévoiler leur situation critique, en m.e conjurant d'y apporter remède : c'est-àdire qu'ils me supplièrent tout uniment de partager mon amour en deux portions égales, et de le répartir entre eux avec toute l'impartialité possible.

J'éclatai de rire, à cette proposition aussi neuve qu'originale, Et j'appelai mademoiselle de Lenclos pour avoir son avis sur la conduite à tenir en pareil cas.

Elle me dit que ces deux messieurs agissaient fort sagement et

regardons nos tables en pi lie, en songeant que Louis XIV préludait à un dîner de ce genre, en avalant cinq po'ages de diverses qualités. Le festin de Trinialcion, raconté par Pétrone, s'est conlinué jusqu'au dix-scptiènic siècle. La révolution de 89 a réduit nos tables à des proportions mesquines. Le ministre Roland dmait aux Champs-Elysées, avec ses collègues, devant une table où s'étalaient quatre côteleties et un godiveau pour tout potage. Bientôt tout le monde dîna ainsi : les peuples libres n'ont pas le temps de manger. Mirt.

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MARÎON DELORME

trouvaient le moyen le plus simple d'obvier aux tristes inconvénients de la rivalité. La lolle encouragea leur espoir et déclara sérieusement qu'il serait de la plus haute inconvenance de répondre par un refus à une oflre si délicate et si accommodante.

Je n'étais pas de son avis, cette passion jumelle m'embarrassait fort.

Mais le comte était séduisant, le jeune marquis avait des yeux expressifs : je n'eus pas le courage de les désespérer toul-à-fait. Cédant à leurs chaleureuses prières, je leur accordai grandes et petites entrées à mon hôtel.

Le docteur survint dans l'intervalle.

Il entama quelques observations jalouses. Je lui fis comprendre avec certain ménagement que, dans l'intérêt de sa fortune et d< son avenir, il devait retourner à sa clientèle et ne pas négliger plus longtemps ses malades.

Gui Patin se résigna d'assez bonne grâce. Il savait que mes anciens amants avaient le privilège de rester mes meilleurs amis.

Ninon n'essaya pas d'éclipser mon festin de la veille. On servit tout smiplement, sous les arbres, une collation froide, puis on rentra dans les appartements pour danser un ballet.

Ma voisine avait un salon fort curieux.

Les tentures représentaient les voyages du marin Fernandez. Ce n'étaient que flots écumants, que navires battus par les vagues et soulevés par la tempête. On se voyait entouré d'eau. Plusieurs invités avaient envie de se jeter à la nage, d'autres craignaient le déluge.

Devant les larges fenêtres à châssis, on avait dressé une estrade, où se tenait l'orchestre, composé de trois violons et d'une contrebasse.

La ritournelle se fit entendre, et mademoiselle de Lenclos ouvrit le ballet avec son grand blondin de Villarceaux.

Ninon dansait à ravir; elle était légère comme une biche et vaporeuse comme une sylphide. Chaque cavalier prit ensuite une dame, et ce fut un véritable tourbillon de velours, de satin, de leurs, de plumes et de dentelles. On inventa mille figures capricieuses, mille évolutions fantasques.

Je me balançai tour à tour avec Chavagnac et Châtillon sur cette vague brillante, qui se confondait avec les vagues bleues de la muraille. L'onde irritée, les cordages, les mâts, les poupes des vaisseaux, tout semblait danser avec nous. La tempête se mariait à nos plaisirs.

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Comme une autre marquise de Rambouillet, Ninon nous avait mystérieusement annoncé une surprise, et quand on eut assez du bal, chacun vint la prier de tenir parole.

Elle céda bien vite à nos instances et alla prendre par la main un jeune homme, vêtu à la mode de province, et qui, jusque-là., s'était tenu mélancolique et rêveur dans le coin le plus reculé de l'appartement.

Lorsqu'elle l'eut amené au milieu du cercle, il devint très-rouge et jeta des regards timides autour de lui.

— Rassurez-vous, monsieur, dit Ninon, vous ne trouverez ici que des admirareurs.

Cela le fit rougir plus encore.

Saint-Évremond vint lui frapper sur l'épaule.

— Eh bien, dit-il, eh bien?., vous m'aviez pourtant promis d'être raisonnable et de ne pas vous effaroucher comme une gazelle ! . . Voyons, levez hardiment la tête, mon cher, et regardez en face tous ceux auxquels on désire vous faire connaître.

Saluant l'assemblée, Marguerite reprit avec orgueil : ^ — Je vous présente monsieur Pierre Corneille, une connaissance de mon dernier voyage à Rouen. C'est un écrivain du premier mérite, un poète disthigué. Oui, monsieur, s'écria-t-il, en regardant le jeune auteur dont l'embarras était à son comble : c'est mon avis, je le donne! Mademoiselle de Lenclos, dont le^tact et le bon goût dans l'appréciation des œuvres d'esprit ne peuvent être mis en doute, a lu votre pièce et n'a pas craint de convoquer, pour l'entendre, messieurs les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Les voici devant vous. Que la timidité ne vous fasse pas tort, et lisez-nous votre ouvrage.

Ninon avança gracieusement un fauteuil au poëte.

Pierre Corneille sembla reprendre un peu de hardiesse. 11 s'assit et tira de sa poche un manuscrit qu'il déroula.

Les éloges anticipés de Marguerite nous inspiraient de la défiance, et chacun de nous contemplait avec un air de doute ce génie inconnu tombant, sans dire gare, de la province.

Il commençait sa lecture. Le jeune auteur avait une prononciation qui manquait de netteté. Cela ne prévint pas d'abord en faveur de l'œuvre; mais bientôt, à mesure que se nouait l'intrigue, le débit du poëte acquit plus de force et de précision. Ses vers avaient une lucidité sans égale et se trouvaient dépouillés de l'emphase gro-

Ra.;surez-¥OUS, monsieur, dit Ninon, vous ne trouverez ici que des admirateurs Paqi 544.

tesque où tombaient alors les écrivains de théâtre. C'était simple el beau, comme tout ce qui ne s'écarte pas du vrai^ comme tout ce qui n'est point en dehors de la nature.

A la fin du premier acte, on se regardait avec surprise; après

le second, des murmures fiatteurs se firent entendre, et bientôt

d'unanimes applaudissements éclatèrent dans l'assemblée.

AMOURS HISTORIQUES

Pierre Corneille acheva sa pièce au milieu d'un véritable enthousiasme.

Nous avions là plusieurs hommes de lettres, entre autres Boisrobert, dont le regard contraint et la mine jalouse en disaient beaucoup plus que tous nos applaudissements.

Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne s'empressaient aux côtés du poète et le comblaient de félicitations.

Il lui demandèrent sur-le-champ le manuscrit , promettant de jouer sa pièce avant un mois.

On entourait ce petit provincial, sur lequel on avait jeté d'abord un regard dédaigneux. Il nous semblait, en ce moment, grandi de cent coudées. Chacun enchérissait sur les louanges des comédiens, et l'on s'accordait à trouver au front de Corneille un incroyable cachet de génie.

Personne n'avait fait cette découverte avant la lecture.

Les femmes chuchotaient entre elles, trouvaient le jeune homme charmant et n'étaient pas fort éloignées d'en *omber amoureuses.

Corneille avait une figure agréable, le nez aquilin, la bouche vermeille et les yeux pleins de feu , quand la timidité ne lui faisait pas baisser la paupière. 11 était âgé de vingt-trois ans , et la pièce à laquelle nousaccordions tant d'éloges avait pour titre itfé/t^e.

Qu'on juge de l'effet du (7td, à dix années de là.

Marguerite et Ninon se montraient fiers d'avoir salué les première cette aurore éblouissante qui se levait à l'horizon des Lettres. Ma voisine se jeta tout émue au cou du poëte. Il osa lui rendre swi baisfcfi avec beaucoup de chaleur *.

Rien i»e donne de l'assurance comme U succès.

MadeiiûOïselle de Lenclos prit ensuite le bras de Corneille et le conduisis à Boisrobert. Ce dernier se livrait à d'inutiles efforts pour se mettre au niveau de l'admiration générale.

— L'abbé, dit Ninon, vous tenez sans doute à rester mon amiî

— Comment donc, s'écria le bouffon de Richelieu, puissiezvous sur-le-champ m'en demander une preuve 1 Exprimez un désir, une volonté, un ordre : vous me voyez en disposition de tout accomplir.

— En ce cas, monsieur, je souhaite, je veux, j'ordonne que vous recommandiez au cardinal mon jeune protégé.

• Voir les Mémoires de Ninon de. Lencl»$.

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Boisroberl déclara (ju'ayant été nommé chanoine de Rouen, c'était un devoir pour lui de pousser un jeune homme de cette ville.

Le traître Ht à Corneille d'hypoeriles prot<istalion8. Mais la haine, témoignée depuis par le cardinal au poète, prouve suffisamment que le digne chanoine s'appliqua de son mieux à desser vir Corneille et non à lui être utile.

Mademoiselle de Lenciot» ne soupçonna pas cette perfidie.

Elle avait pour Boisrobert des admirations et des luihlesses difficiles à comprendre. Faux, sournois, hâbleur, Boisrobert fit constamment métier de dérider son maître. Richelieu lui payait ses turlipinades en prébendes, en bénéfices de toutes sortes, et Boisrobert les perdait au jeu.

A ces belles qualités, M. l'abbé de Boisrobert joignait le libertinage et l'irréligion.

Un jour il paria de chanter vêpres avec une chape faite tout entière d'une jupe de mademoiselle de Lenclos, et M. l'abbé de Boisrobert gagna son pari.

N'avait-il pas l'outrecuidance d'appeler Ninon sa divine maîtresse , et de crier par dessus les toits les faveurs qu'elle lui accordait !

Cet homme m'inspirait une antipathie profonde. Il avait cependant beaucoup d'admirateurs. Aussi, pour ne pas être accusée d'injustice vis-à-vis de M. de Boisrobert , je prendrai le parti de garder dorénavant le silence à son égard.

Peu de jours après ces divertissements, qui habituèrent bien vite la plus brillante et la plus spirituelle société de Paris à reprendre le chemin de la rue des Tournelles, je vis entrer chez moi le père André, notre ancienne connaissance.

Alléché par^la promesse que je lui avais faite jadis d'une somme assez ronde, le célèbre prédicateur était venu très-souvent me demander à l'hôtel, lors de mon exil dans la mansarde du quartier Saint- Antoine. Il revint, à six mois de là, me trouva partie pour la Touraine, ne se découragea pas, revint encore, et eut définitivement lieu de s'applaudir de sa persistance.

— Eh I eh ! s*écria-t-il, je vous rencontre enfin, mademoiselle la coureuse!

— Voilà, dis-je, une expression peu convenable, mon révérend.

— Ma foi, j'ai l'habitude, vous le savez bien, d'appeler les choses par leur nom.

AMOURS HISTORIQUES

— C'est une impertinence de plus.

— Bah ! vous ferez comme les autres , vous supporterez ma franchise. Quelle conduite avez-vous tenue, depuis deux grandes années que je n'ai eu l'avantage de vous voir? A combien de coupables intrigues et de péchés inouïs n'avez-vous pas dû vous livrer? Malheureuse enfant 1 ne craignez-vous point la grillade et la fourche de Lucifer?

— Oh I Dieu est bon, lui répondis-je, il aura de l'indulgence pour nos faiblesses.

— Ne vous y fiez pas 1

— Que voulez-vous , mon révérend ? je suis d'un naturel bizarre, qui m'emporte sans cesse vers les extrêmes... Folie complète ou sagesse absolue.

— Vous avez tort, il faut savoir sanctifier ses péchés même.

— La chose me parait dificile.

— Beaucoup moins que vous ne croyez. Ainsi , par exemple, en ce moment, deux godelureaux vous font la cour?

— Qui cela?

— Chavagnac et Châtillon.

— D'où avez-vous pu savoir...

— Les moines ont des affihations partout.

— Jusque dans mon boudoir?.. C'est trop fort!

— Ehl non, c'est tout simple! les pécheurs ne viennent pas à nous, il faut aller à eux. Voyons... Chavagnac et l'autre sont convenus de vous courtiser ensemble ?

— Vous êtes parfaitement instruit, lui dis-je, un peu piquée.

— Sans doute, j'ai des informations précises... Or, vous êtes capable d'écouter leurs sornettes?

— Très-capable, mon révérend.

— Morbleu I sanctifiez donc alors celte double intrigue, puisque vous n'avez pas le courage de la repousser.

— Quoi I je pourrais...

— Sans doute!., je vous indiquerai le moyen de faire un accommodement avec le ciel. Vos deux chenapans sont huguenots?

— Huguenots à brûler, oui, mon père.

— Eh bien 1 imposez-leur des conditions, exigez qu'ils abjurent,

— Le mode de conversion est neuf.

— Tout à fait neuf... Est-ce dit?

— Soit, ne fût-ce que pour la singularité de la chose.

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MAIIION DIOLOIIMK

— A merveille!., s'écria le prédicateur... 1^1 là! ma pauvre pécheresse, nous finirons, je l'espère, par nous tirer d-u bourbier!.. A propos, Théophile est mort.

— Que me dites-vous, mon révérend ?

— I^ vérité. C'est une bénédiction! Le misérable avait fini par obtenir sa grâce. MM. de Montmorency, de la Roche-Guyon et de Liancourt se sont avisée de prendre intérêt à lui, et même ils ont eu le pouvoir de faire exiler le père Voisin, le jésuite le plus acharné contre le Parnasse satirique : n'est-ce pas honteux? Enfin le ciel a réparé la sottise des hommes et vous a bel et bien étranglé mon Théophile par une fièvre quartaine. Il est mort sans confession. Croiriez-vous que le curé de Saint-Nicolas a été forcé de l'enterrer dans son église î Jamais on ne vit pareil scandale... Cest-à-dire^ je me trompe : Rabelais a reçu la sépulture dans la nef de Saint Paul, et, franchement, Rabelais était un maroufie du genre de Théophile.

Dieu nous défend , mon père , de nous réjouir de la mort du prochain ; néanmoins, ce que vous m'apprenez là me rend un peu l'espoir...

— Bon ! je vous arrête ! . . . . Votre Desbarreaux n'en vaut pas mieux. Il esta présent le camarade intime d'un nommé Souscarrière, joueur éhonté, filou du premier calibre, que le vieux Bellegarde a reconnu sans vergogne pour son fils.

— M. de Bellegarde, le grand-écuyer?

— Oui, pardieu, lui-même !

Et le père André se mit à raconter une histoire assez scabreuse, avec l'intempérance de langue et la crudité d'expression ordinaires à ses harangues, ce qui me force à modifier ladite histoire au point de vue de la délicatesse de ceux qui me hront un jour.

Le fameux pâtissier de la rue du Coq, celui-là même dont mes convives s'étaient plu tout récemment à vanter le mérite, avait une fort jolie femme, sur laquelle le soin minutieux indispensable à la fabrication de ses petits pâtés l'empêchait d'exercer une active surveillance. Il en résulta que bon nombre de seigneure, tout en dégustant les produits de l'époux, s'affriandèrent de f 'épouse, et aeux ou trois de ces messieurs voulurent bien concourir à l'accroissement de la famille du pauvre homme.

Bellegarde fut un des plus empressés autour de la jolie marchande.

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Lorsque celle-ci mourut, une vingtaine d'années après, elle avoua que son fils, éternel pilier de brelans et vaurien fini, appartenait en bonne conscience au grand-écuyer. Or, la nature parlait médiocrement au cœur de Bellegarde. Il trouva cette paternité fort douteuse, eu égard au nombre de ses anciens rivaux, et se moqua des révélations suprêmes de la pâtissière.

Mais, en trichant au jeu, le jeune escroc avait amassé des sommes considérables. D'autre part, le grand écuyer n'était pas en fonds, et, pour reconnaître son fils, ce père dénaturé demanda trois cent mille livres.

Je regrette de n'avoir pu reproduire les phrases grotesques dont mon original de prédicateur orna cette courte anecdote.

— Une fois la somme versée à M. de Bellegarde, poursuivit le moine, il ne restait plus une obole à monsieur son fils. Pour acheter l'adoption, le gaillard avait vendu jusqu'à son domaine de Souscarrière, gagné dans les tripots , et dont il avait pris le nom. Mais, reconnu pour le fils du grand-écuyer, il devait jouir de ses entrées partout ; son escroquerie pouvait prendre ses franches allures, et ce fut alors qu'il rencontra Desbarreaux. Celui-ci conservait sept à huit mille livres de la somme que vous lui aviez rendue : Théophile n'avait pas eu le temps de tout absorber avant de mourir. Cet argent servit à de nouveaux enjeux. Souscarrière gagne des montagnes d'or, et Desbarreaux les dissipe en débauches... Voilà, ma belle, le joli métier de votre ancien amoureux 1 Gardez-vous, croyez-moi, de lui rendre visite ; la dernière vous a coûté bon , d'autant plus que, pour vous avoir donné l'adresse d'Amyot, vous m'avez promis, à moi, trois milles livres

Vous le rappelez -vous?

— En efl'et, mon révérend ; vous avez une excellente mémoire. J'ouvris mon secrétaire et je lui comptai la somme.

Il l'empocha.

— N'oubliez pas nos huguenots, me dit-il, je prêche le carême à Saint-Gervais et je confesse tous les jours après le sermon... Envoyez-moi ces gredins-là le plus tôt possible.

— C'est convenu, mon révérend.

Nos amoureux calvinistes furent obligés, en effet, d'en passer par le confessionnal.

L'abjuration se fit le surlendemain, à la chapelle des Filles-du- Calvaire, située à deux pas de chez moi, et la cérémonie terminée,

MAIIKLN DKLOItMK

Chavagnac et Cli.Millon vinrent me rendre des hommages entièrement catholiqu(!S.

Cependant, malgré toute la confiance due aui maximes théologiques du saint homme, qui m'employait ainsi à faire rentrer au bercail des brebis égarées, cette conversion-là, j'en ai peur, me comptera médiocrement pour le ciel.

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Deux mois après l'aventure de Chavagnac et de Châtillon, une circonstance imprévue acheva de me rendre à mon ancien caractère, effaçant ce qui restait encore de mes pénibles souvenirs.

Mon gros maréchal revint de Naples, après quatre ans d'absence.

Je donnai congé à tout ce qui pouvait lui porter ombrage, me souciant fort peu d'apprendre que Chavagnac romprait en visière au père Aodré et que Châtillon se referait huguenot.

Bàssompierre, d'ailleurs, avait besoin de consolations.

Sa femme, œtte adorable petite marquise dont j'admirais, à l'auberge d'Evreui, la jolie main rose et mignonne, s'était laissé mourir en Italie. Le maréchal l'avait beaucoup regrettée, car ses excursions galantes hors du toit conjugal ne l'empêchaient pas de témoigner à la marquise un véritable et sincère attachement.

Eu égard à sa position de veuf, il ne jugea pas utile d'apporter dans nos relations le mystère d'autrefois.

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AMOURS HISTORIQUES

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On s'aperçut bientôt qu'il était maître de la place. Comme on le savait assez mauvaise tête, les autres assaillants renoncèrent à leurs prétentions, et personne ne s'avisa plus de former le siège de mon cœur.

Nous reprimes au coin du feu nos longues et douces causeries.

Bassompierre avait gardé son esprit caustique et sa malignité charmante. Je le mis au courant des nouvelles et des petits scandales; je lui racontai les bons tours joués à l'Éminence, et il me récompensa de mon adresse par des baisers sans nombre.

C'était son ancien droit, je ne pouvais le lui contester sans déni de justice.

— Marion, me dit-il, savez-vous ce qui a décidé le cardinal à me gratifier d'une ambassade? Savez-vous pourquoi il a prolongé quatre ans mon exil?

— Non, pourquoi?

— Eh bien, ma chère, il avait eu vent de mes projets, le traître! mais l'absence n'a fait que les rendre plus inébranlables;

les obstacles ne m'arrêteront pas Je veux exclure de notre

langue le mot impossible. Pour tout dire, en un mot, j'ai fait le serment solennel d'obliger Louis XIII à donner un dauphin à la France.

— Quoi ! mon ami, vous songez sérieusement à renouveler cette vieille tentative?

— Oui, Marion... oui, j'y songel Cette fois, je l'espère, il n'y aura plus ni dame de Chevreuse, ni cligne-musette pour déranger mes plans et casser le nez à mes espérances. Soyez tranquille , j'aurai l'œil à tout : le cardinal n'y verra que du feu.

— Mais quelles ressources mettrez-vous en œuvre? Le roi n'a pas changé de nature ; il se comporte toujours assez bien dans les combats et donne sa valeur à la guerre pour mieux en déshériter l'amour.

-^ Fort bien, Marion, fort bienl Parfois un rayon de soleil fond la neige des Alpes et, je vous le dis tout bas, j'ai pris chez moi un gentil soleil radieux, qui fondra nécessairement les glaçons de la royauté.

— En êtes-vous bien sûr, maréchal ?

— Oui, ma belle, écoutez ma combinaison. J'ai une petite filleule très-agaçante : minois enchanteur, œil langoureux, taille divine et quinze ans tout au plus. Cela forme une assez jolie collection de trésors, et le roi, dans une promenade au parc de Ver-

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MAKION DKLOIIME

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A l'âge de dix-huit ans. il se distingua dans les guerres du Languedoc. Page oo».

sailles', s'est montré juste appréciateur des charmes naissants et des grâces enfantines de mademoiselle de Lafayette. Ainsi se nomme ma tilleule. On m'a donné ces détails à mon retour, et je

• La cour, à cette époque, choisissait Saint-Germain pour habitation de plaisance; mais elle habitait aussi quelquefois Versailles, où il y avait un petit château royal et un parc. C'était là surtout que se donnaient les rendez-vous de chasse. (^o<e de VEddenr,)

AMOURS HISTORIQUES

me suis empressé de faire admettre la jeune personne au nombre des filles d'honneur de la reine.

— Voilà qui est imprudent, maréchal.

— Non, certes !.. ne vous l'ai-je pas dit, j'aurai l'œil à tout. Le roi distingue ma petite Louise; il lui a déjà parlé plusieurs fois, et la douce enfant me rapporte ses discours avec une angélique candeur. C'est un modèle de sagesse, elle est innocente et pieuse comme un chérubin. Je lui ai fait une peinture alarmante des calamités qui menacent le royaume, si le roi meurt sans héritier, et j'ai eu le talent de la convaincre, avec toutes les circonlocutions qu'exigent son âge et ses vertus, des inappréciables avantages qui peuvent résulter de l'affection du monarque pour elle. Louise m'a compris, chère enfant ! elle m'a juré de faire tout au monde pour engager Louis Xllî à mieux se conduire avec la reine. Que ditesvous de cela, Marion ? 11 est impossible que Sa très-chaste Majesté ne s'allume pas le coeur aux beaux yeux de ma filleule ; la reine profitera de l'heureuse influence que des charmes étrangers auront produite sur son époux, et la cour entière sera dans le ravissement excepté ce damné ministre. Je déjouerai toutes ses

intrigues, oui, morbleu! j'en prends l'engagement d'honneur.

— Bravo, maréchal ! battez-le sans miséricorde !

— Il est évident, s'écria Bassom pierre , qu'il fomente des brouilles entre Louis XIII et Anne d'Autriche pour empêcher la naissance démon dauphin.

— C'est positif, mon ami.

— N'est-ce pas? Le misérable. Dieu me pardonne, veut être roi ! Il spécule honteusement sur la santé chancelante de son maître. Si le trône manque d'héritier direct, Gaston n'offrira qu'un faible obstacle à des vues ambitieuses et n'empêchera certes point Richelieu de s'y asseoir. Donc, il nous faut un dauphin, ma chère, il nous le faut, quoi qu'il en coûte ! Mes manœuvres réussiront, ou je consens à ne plus vous embrasser de ma vie.

— Par exemple ! . . j'ai beaucoup de confiance en votre habileté, maréchal, oui sans doute; mais un malheur peut arriver, et je suis résolue, je vous le déclare, à ne pas en supporter les conséquences.

— Toujours la même, s'écria-t-il, toujours spirituelle et délicieuse !

11 fut obligé de suspendre ses louanges et de modérer ses trans-

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poils. Un vciiail nous di.».' r^wc |)lii.;iuuis persomics alleiitlaiunl au salon.

Depuis le relour de Bassompicrrc, il y avait plus de retenue dans mon cercle. Je reprenais mes soirées littéraires, auxquelles assistaient bon nonabre de nouveaux et illustres personnages.

Malherbe était mort, Racan, son élève, recueillait la meilleure part de son héritage poélicpie, et les Bergeries obtenaient alors un succès de vogue incroyable. Je priai l'auteur d'en faire jouer une chez moi. 11 y consentit, et m'apporta la Fille à marier \

Je fis construire un petit théâtre dans la pièce la plus vaste de mon hôtel.

Tout fut prêt en moins de huit jours.

La représentation de la Bergerie devait avoir lieu le soir même.

Pour faciliter la distribution des rôles, je dus inviter quehjucs femmes, et je songeai tout d'abord à madame des Loges. Elle m'amena la présidente Perrot et la présidente des Étangs.

Si l'on est surpris de voir des personnes jalouses de leur considération fréquenter ainsi ma demeure, je dirai qu'on refusait assez généralement de croira aux aventures dont certaines langues malveillantes propageaient le bruit. Rien ne m'obligeait à faire ma confession, comme je la fais à cette heure. Ma franchise eût été par trop niaise. Je ne convenais de rien pour ne pas convenir de tout. Les articles de Théophraste étaient taxés par bien des gens de calomnies infâmes.

Et puis, sauf un court instant de délire , causé par le ministre et ses manœuvres, je n'avais jamais affiché le scandale.

Tous mes amants gardaient pour moi de l'estime et faisaient la part de l'entraînement de ma nature. On me regardait comme une excellente fille, un peu légère, mais observant assez la décence à

• 11 est convenu que Malherbe a régularisé la poésie française. Avant Malherbe, on chantait en Provence des poésies religieuses connues encore dans tout notre Mi'ii, et qui rcnfermeiil des beautés du jtreniiiT ordre Ce qu'on y trouve surtout, c'est une entente merveilleuse des vers, et une continuelle richesse de rimes. Il J a, entre autres, un chant de sainte Madclîine à la sainte Bauuie^, dont les strophes £oat aussi bien faites et aussi bien rimées que celle-ci :

Sortez d'ici, farouches animaux.

Sortez d'ici, cédez-moi retle baiiine, Mon médecin y veut guérir mes maux En les tourliant de son souverain baume.

Boikau n'a pas connu ce poète, qui se nommait le père Lafurent.

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AMOURS HISTORIQUES

l'extérieur. L'hôtel Rambouillet , seul, se permettait de jeter le blâme sur ma conduite, et je m'en inquiétais fort peu.

L'hôtel Rambouillet tenait la férule : c'était un pédagogue. Ninon, qui abusa bien plus que moi de l'intrigue, eut pour amies plus tard, et à une époque où elle ne s'était pas amendée le moins du monde, mesdames de La Ferté, de La Sablière et de La Fayette : par conséquent, je pouvais bien recevoir des présidentes. Cette représentation de la Fille à marier valut à l'élève de Malherbe une foule de compliments et d'éloges.

On connaît le sujet de la pièce; elle a été représentée, depuis, dans tous les boudoirs. Mademoiselle de Lenclos joua le rôle de la Fille.

La présidente Perrot, très-agréable encore et très-éveil lée, bien qu'elle eût abusé de la progéniture et gratifié son époux de dix-huit garçons, fit la Servante. Châtillon ayant enfin compris que ses menaces étaient superflues, se chargea de V Ecolier impertinent, et Chavagnac, resté catholique sans condition, accepta celui du Premier amoureux. Marguerite, Villarceaux et ce bavard d'avocat Patru étaient les autres soupirants de la demoiselle.

Quant au rôle du Père , il fut rempli par mon gros maréchal avec infiniment d'entrain, de comique et de verve. Gautier Garguille n'eût pas mieux réussi. Je n'avais point accepté de rôle, afin d'être tout entière à mes devoirs de maîtresse de maison. Comme je l'ai dit plus haut, j'avais à cette soirée de fort illustres personnages.

En première ligne, je citerai ce fameux roi d'Ethiopie, que la cour et la ville se disputaient alors, et sur lequel pleuvaient les invitations. U s'appelait Zaga-Christ, avait un fort beau teint bronzé et portait le costume oriental avec une grande noblesse.

On a prétendu que c'était un intrigant de bas étage, qui avait découvert ce moyen d'être reçu partout et de vivre largement aux dépens de tous. Plusieurs individus, assez dignes de foi, disaient que la noire majesté se laissait, de temps à autre, surprendre dans le mystère de sa garderobe.

A les en croire, elle se fabriquait tous les matins un visage. Quoi qu'il en fût, Zaga-Christ faisait des conquêtes à désespérer la race blanche. Madame de Saulnier, dans le nombre, pouvait éclairer bien des doutes et dire s'il était bon teint.

MAIIÏON DELOIIMR

Ce respectable poteiital des régions africaines mourut à HucI, cil on l'enterra pompeusement avec celle épilaphe :

Ci-pil II! roi d'Élliio|)ie, L'original ou la copie. Le fut-il? no le fiil-il pas?

La mort a fini ces débats.

II y avait eu, ce môme soir, un grand dîner chez madame des Loges. Elle devait m'amener ses convives.

Ma surprise fut grande, en voyant tomber k mon hôlel Gaston. le frère du roi, accompagné du prince de Condé, de Henri de Montmorency et de monseigneur Hercule de Rohan-Montbazon, père de madame de Chevreuse.

Le premier prince du sang, le jeune duc et le vieux conile avaient débouché de nombreux flacons à la table de madame des Loges : on s'en apercevait à leur gaieté folle.

Monsieur avait payé les splendeurs du festin.

Il cherchait à droite et à gauche des consolations à son veuvage ; car sa femme était morte, après neuf mois d'hyménée, en lui laissant une fille *. Le cercueil se refermait à peine sur la défunte qu'il voulut épouser en secondes noces Marie de Gonzague, héritière du duché de Mantoue ; mais le cardinal avait des motifs pour empêcher ce mariage.

Gaston se vit forcé de renoncer à la jeune princesse.

Je devais connaître un jour Marie de Gonzague au milieu d'événements bien déplorables.

On appelait Monsieur la linotte de madame des Loges, parce qu'il allait constamment lui faire toutes les plaintes possibles du roi, du cardinal et, ce qui est plus curieux, de ses autres maîtresses. Le frère de Louis XIII ne jugeait pas convenable d'imiter la vertueuse décence du monarque. C'était un vert-galant du premier ordre ; il ressemblait beaucoup à Henri IV, mais seulement sous ce rapport. Outre madame des Loges qui le gardait par amourpropre, il affichait la Ribaudon du quartier Saint-Paul, et une autre créature appelée mademoiselle Louison de Tours.

La Ribaudon, petite femme frêle el délicate, mourut pour avoir oublié de régler sur ses forces son goût pour le plaisir.

Quant à la demoiselle Louison de Tours, c'est une jeune personne fort laide, fort commune et dépourvue de toute sorte d'es-

• Cotte fille de Gaston fut depuis la Grande Mademoiselle.

ÇVote dt V Éditeur.)

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prit, ce qui ne l'avait pas empêchée de persuader à Monsieur qu'elle en possédait beaucoup, le prince n'étant pas difficile à convaincre à cet égard.

Monseigneur de Condé se montrait le digne compagnon de débauche de Gaston, tout en jouant l'homme grave à l'hôlel Rambouillet. Ces messieurs, à partir du jour où ils furent amenés chez moi, daignèrent me rendre d'assez fréquentes visites. Je ne leur reconnus ni à l'un ni à l'autre de qualités bien supérieures.

Gaston était grossier, fanfaron, vantard, inconséquent. Pour le prince, il n'eut de sa vie d'autre mérite que celui d'avoir été le père d'un héros *.

Henri de Montmorency avait droit, en revanche, à tous les éloges. C'était des seigneurs de la cour le plus aimable et le plus aimé. Son beau caractère, sa valeur sans égale et l'éclat de son nom le rendaient l'idole de Paris et de la province. J'ai rarement vu de tournure plus noble, de front plus majestueux et plus subhme.

Déjà Montmorency était couvert de gloire.

A l'âge de dix-huit ans, il se distingua dans les guerres du Languedoc et battit les armées calvinistes. Nommé plus tard grandamiral, il reprit l'île de Rhé, envahie par les huguenots, et laissa pour quatre-vingt mille écus de munitions, sa propriété légitime après la victoire, avec cette belle réponse.

— « Je ne suis pas venu pour augmenter ma fortune, mais pour acquérir de l'honneur! »

Certes, j'étais mille fois plus heureuse et plus hère de recevoir ce jeune homme que tous les Gaston possibles.

Montmorency me fit un peu la cour; mais lui aussi était attiré par ma ressemblance avec la reine. Il l'aimait, on ne l'ignorait pas, de toutes les forces de son âme.

En présence d'un cavalier si séduisant, Anne d'Autriche ellemême n'était pas bien sûre de son cœur. Elle pria le duc de quitter momentanément la France, lui laissant entendre que Louis XIII avait conçu des soupçons.

Le jeune héros alla battre en Piémont les Espagnols, commandés par le prince Doria, et conquit le bâton de maréchal.

Ce fut au retour de cette campagne brillante que sa haine contre le cardinal prit naissance.

Montmorency, comme tous les grands cœurs, comme tous les

• Le grand Condé. {Note de l'Éditeur.)

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MARION DELOHME

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esprits généreux, déleslail l'injustice. Richelieu venait de lui voler impudemment son tilre d'amiral ; il avait tué son cousin Boulleviile, après s'être montré sourd aux instances les [»lus vives, aux supplications les plus humbles. Henri savait, en outre, que ce prêtre osait jeter les yeux sur la reine... sur la reine qu'il aimait, lui, d'un amour si pur et si respectueux 1

Cette pensée le mettait au désespoir.

Il parlait du minisire avec un accent de colère et une violence de langage dont il ne pouvait se défendre.

J'essayais de modérer sa fougue, d'autant plus que le maréchal, se fiant trop aux grilles adaptées à mes cheminées, faisait chorus avec lui.

Réunis sur ce point, ils furent bientôt divisés sur un autre.

Voyant Montmorency me témoigner une assiduité constante, Bassompierre, pour la première fois, se montra jaloux, soit que l'approche de la vieillesse lui fit comprendre la nécessité de s'attacher à notre amour, soit que son rival me courtisât trop ouvertement en sa présence.

lîenri, de son côté, devina bientôt où en était le maréchal avec moi

Celte découverte le piqua.

Ils se refroidirent l'un pour l'autre, et je les entendais, par intervalles, échanger des paroles d'aigreur.

Un soir où il y eut ballet dans mes salons, le duc se moqua des airs de sylphe de Bassompierre et se permit sur la danse du maréchal une foule de plaisanteries mordantes.

Celui-ci, fatigué de l'entendre, s'écria :

« — Oui, pardieu ! vous avez plus d'esprit que moi aux pieds... mais aux pieds seulement, monseigneur ! »

Impétueux et fier, Henri regarda ces paroles comme une insulte, et toisant le maréchal avec menace :

« — Si je n'ai pas aussi bon bec, monsieur, répondit-il, j'ai aussi bonne lame !

« — Oui-dàl vous avez l'épée du grand Anne de Montmorency! »

La querelle devenait sérieuse.

Je suppliais Henri du regard, je fermais la bouche au maréchal; mais je ne pus rien obtenir. Malgré mes prières et mes supplications, ils voulaient descendre au jardin pour se battre.

Heureusement Ninon vint à mon secours.

Klle tourna leur fureur en ridicule, déclarant que les deux plus

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aimables cavaliers du bal ne pouvaient ainsi troubler la fête et la gaieté commune.

— Vous égorger, messieurs ! s'écria-t-elle, mais ce serait d'une impolitesse flagrante!

A ces mots, elle se jeta au cou de Montmorency et colla ses jolies lèvres aux joues encore pâles du héros ; puis, se retournant vers le maréchal, elle lui donna la même accolade, et dit ensuite :

— C'est fini, la paix est conclue! vous vous êtes embrassés par mon intermédiaire.

Le moyen de résister à cela?

Nos deux antagonistes ne voulurent pas garder le baiser de Ninon, et le lui rendirent aussitôt.

Us se prirent ensuite la main en riant, et tout fut dit.

Monseigneur Hercule, qui d'abord s'était joint à moi pour apaiser les adversaires, se montra très-humilié de voir une caresse de mademoiselle de Leiiclos l'emporter sur la voix de l'expérience. Ninon l'embrassa pour lui prouver qu'un baiser d'elle valait mieux que toute la morale possible, et monseigneur Hercule finit par être de cet avis.

C'était une fort belle tête de vieillard.

Il portait la bonté peinte sur sa figure ; mais cette bonté-là même dépassait les bornes et allait surtout beaucoup trop loin vis-à-vis de madame de Montbazon, sa noble moitié. On disait hautement de cette dernière qu'elle avait rivalisé d'ardeur avec les cotillons les moins prudes de la cour de Henri ÏV.

A l'époque où elle jouissait de tout l'éclat de sa beauté, madame de Montbazon disait qu'une femme de trente ans était bonne à jeter à la rivière. Elle modifia son opinion en atteignant ce terme fatal et en comptant la multitude d'adorateurs qui lui restaient encore.

Avec les gens de cour, je recevais aussi des gens d'Eglise. L'auteur des Bergeries m'avait présenté l'ancien intendant de Richelieu, Henri d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux. Ce prélat aimable nous arrivait en costume de laïque trèssimple, et savait causer galanterie sans franchir les limites de la décence.

Un autre dignitaire ecclésiastique, ayant su que je donnais de fort bons dîners, se présenta tout seul.

Il s'appelait Éléonor d'Étampes et passait pour le plus éhonté

MAIUON DEIJJIIME

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Cliaque jour il la menaçail de l'enfermer dans un couvent. Page 568.

gourmand du royaume. Bien que ce fût le moindre de ses vices, il était aimé du cardinal et en avait obtenu tout récemment l'archevêché de Reims.

Le protégé valait le protecteur.

Monsieur de Reims dévorait quatre fois son dîner avant de le manger : la première en l'ordonnant pour le lendemain, la seconde

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en y rêvant la nuit, la troisième en y ajoutant à son réveil de nouveaux services, et la quatrième en allant humer à la cuisine le fumet des casseroles.

Ses revenus d'archevêque ne suffisant pas aux besoins de sa gourmandise, il trouvait moyen d'arranger les choses en se livrant à l'escroquerie.

Comme il n'avait pas payé son loyer depuis quatre ans dans la maison de M. de Bistrade, conseiller au grand Châtelet, l'honnête prélat choisit une nuit sombre et déménagea par la fenêtre.

Un dimanche, après avoir chanté la messe à Bourgueil, il confessa le sacristain de l'endroit. Le brave homme lui confia qu'il avait douze mille livres cachées dans un trou de la muraille et le pria de lui garder cet argent, destiné à marier une de ses filles, et dont il avait peur que sa femme ne s'emparât. Éléonor reçut la somme. Huit mois après, quand le sacristain vint la lui réclamer, le digne archevêque nia le dépôt, le traita d'imposteur et l'envoya paître.

Je connus ces honorables détails un peu trop tard et après avoir été volée moi-même : l'archevêque fit emporter par ses gens une très-belle tapisserie de Florence, dont je voulais me défaire, et jamais il ne parla de la payer.

L'occasion était favorable pour me débarrasser de lui.

Bulmann fut chargé de lui interdire ma porte et de lui remettre ce billet :

« Je vous fais cadeau de ma tapisserie, pour ne pas trop surcharger votre conscience ;mais il n'y a plus rien à vendre chez moi ; daignez, je vous prie, acheter autre part. »

La leçon était dure.

11 en reçut plus d'une de la même force et resta néanmoins incorrigible. Richelieu avait beau lui donner de l'argent pour qu'il ne volât plus, l'archevêque n'était pas d'humeur à perdre d'aussi bonnes habitudes. Il les garda jusqu'à sa mort et réussit à escroquer sa confession au père La Vallée, qui l'assistait à ce moment suprêma

Celui-ci connaissait tout au long la scandaleuse existence d'Éléonor. Indigné de n'entendre que des bahvernes, il s'écria :

« — Eh! monseigneur, ce sont là des fautes vénielles, et vous avez les sept péchés capitaux sur la conscience ! »

Alors, il lui raconta sa vie d'un bout à l'autre.

L'archevêque ne pouvait nier ; il approuva du geste chaque pa-

MAIIION DELORMI':

ragraplic de cette édifiante histoire, et renrlit le dernier soupir avec le projet bien formel d'aller escamoter à saint Pierre son trousseau de clefs, seul moyen qui lui restât d'aller en paradis.

Le magnifique service de ma table m'avait encore amené Guillaume de Ik'autiTj, gourmand aussi incorrigil)Ie que l'autre, et plus ivrogne ; mais du moins était-ce un honnête liornme.

Émery le tenait en grande estime comme financier.

Beautru ne montrait point l'esprit Icrurd et la niaiserie de ses confrères. Quand il ne s'oubliait pas jusqu'à l'ivresse, il était fin, joyeux, satirique, et si mordant qu'il impatientait parfois les plus pacifiques.

Un jour, le vieux Hercule s'irrita de ses plaisanteries et menaça de lui donner un coup de pied.

— Ah! monseigneur, dit Beautru, pourquoi pas un coup de corne?

Enfin, pour terminer la liste de mes hôtes, j'écrirai le nom de M. de Termes, frère du duc de Bellegarde. Il logeait vis-à-vis du couvent des Filles-Dieu, dans la rue des Tournelles même, et le récit de ses étranges aventures m'avait inspiré le désir de faire sa connaissance.

Surpris au Louvre dans l'appartement d'une fille de la reinemère, de Termes sauta du premier étage dans la cour , par un froid très-vif et sous un vêtement plus que léger. Les gardes crurent avoir affaire à un fantôme. Il les culbuta pour fuir.

On trouva très-chevaleresque cette manière de sauver la réputation d'une fille d'honneur.

J'ai dit que la maison de ce- héros de galanterie se trouvait en face du monastère des Filles-Dieu.

Quelques cellules de religieuses donnaient sur la rue, et, dans une de ces cellules, de Termes fit la découverte d'un jeune et friis minois, que ne déparaient pas trop la guimpe et le voile.

La rue était étroite. Par une nuit sombre, l'audacieux jeta du quatrième étage une échelle, dont l'autre bout alla reposer sur l'une des fenêtres du couvent ; puis il traversa ce pont aérien pour aller saluer et complimenter la religieuse.

Elle s'imagina, dit la chronique , recevoir la visite du plus bel ange des cieux.

Raisonnablement fat, de Termes entretint la nonne dans son erreur; et, comme la manœuvre de l'échelle se renouvela souvent, il dut laisser à la pauvre fille une singuhère opinion sur la moralité des êtres célestes.

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La représentation de la Bergerie venait de finir, Racan et ses interprètes obtenaient des compliments unanimes, lorsque nous entendîmes tout à coup un grand bruit dans la cour. On se mit à la fenêtre , et on aperçut plusieurs gentilshommes de la maison de Gaston, venus à cheval et accompagnés d'une multitude de valets portant des torches. Tous ces gens, ayant d'abord été chez madame des Loges, avaient su, là, que le prince assistait à ma soirée.

— Monseigneur, crièrent-ils en le reconnaissant à la fenêtre, La Rochelle est prise!.. M. le maréchal de Marillac vous en apporte la nouvelle de la part du roi !

Effectivement, Marillac fut bientôt au miheu de nous. Il nous confirma le triomphe de l'Eminence.

— Par la mort Dieu! s'écria Gaston, regardant le messager de travers, vous pouviez vous dispenser de troubler la fête, eii nous apprenant pareille chose!

Tout mon cercle était de l'avis de Monsieur.

Je regardai Ninon.

La même pensée nous accabla. Seules, nous pouvions dire à quel prix le Cardinal avait remporté cette victoire.

Marillac n'aimait pas le ministre. Il trouva tout simple que l'objet de sa mission n'excitât pas en nous un vif enthousiasme. C'était un vieux soldat, tout couvert de glorieuses blessures, franc, loyal, un naturel à la Rassompierre. Chargé des travaux delà digue, il s'était fait remarquer par son zèle, et le roi venait de le nommer commandant de l'armée de Champagne.

Le brave maréchal s'excusa de son mieux d'avoir dérangé nos plaisirs.

— Monseigneur, dit-il, je suis forcé de remplir ma mission. Tout ce qui reste de la cour à Paris a l'ordre de se mettre en route à l'instant même, pour aller à la rencontre de Richelieu... Oui, monseigneur... Il revient en conquérant!

Gaston pesta, jura, tempêta contre le cardinal et cria tout haut ce que chacun pensait tout bas.

Mais il ne pouvait désobéir.

Ses gentilshommes lui amenaient son carrosse. La reine avait déjà pris les devants; elle et Monsieur, durent, à près de minuit, courir sur la route du Poitou.

Il eût été fort imprudent à Condé, à Montmorency et à Rassora-

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MAIUON DELOIIME

pierre de ne pas suivre Gaston, alin d'aller aussi courtiser h; despote, dont le fatal pouvoir s'augmentait encore de la prise d'une ville aussi importante que La Rochelle.

Tous partirent.

Commencée joyeusement, notre soirée finit presque par des

larmes.

Deux jours après, le cardinal arriva.

Jamais empereur romain n'entendit plus d'applaudissements autour de son char, et ce fut une honte de voir les ovations pompeuses que lui décerna le peuple parisien. Ce prêtre tranchait de l'Alexandre et se couronnait de lauriers.

Messieurs les poètes abusèrent de la permission que prend trop souvent leur muse d'exagérer le mérite et de flagorner la puissance.

Il y eut un véritable déluge d'odes et d'épîtres, une avalanche de sonnets.

Le cardinal, croyant ces messieurs sur parole, se proclamait tout simplement le premier héros de l'univers. Il humait les parfums de la poésie, respirait les fleurs de la rhétorique, se nourrissait de bouts-rimés, s'enivrait de harangues et absorbait la gloire à pleins poumons.

Décidément, il ne peut s'arrêter en si beau chemin! Voici le cas, ou jamais, d'essayer la conquête du monde!

Ce fier généralissime de toutes les armées du royaume, se repose une semaine, reprend la cuirasse, va soutenir en personne la guerre du Piémont, et jure de terrasser l'orgueil de la maison d'Autriche.

Le voilà parti î

Dans cette campagne, Louis XIII joua le rôle de soldat de Richelieu.

Afin d'avoir à ses hauts faits d'armes le plus grand nombre de témoins possible, le cardinal nous emmena, cette fois, toute la cour. Paris se métamorphosa subitement en un vrai désert. Il ne nous resta que messieurs les poètes, fort déconsidérés dans notre estime, et dont rien ne pouvait excuser les indignes flatteries.

Un seul n'avait pas suivi leur exemple.

C'était Saint-Évremond , devenu par nos confidences l'irréconciliable ennemi du cardinal.

Il tenait beaucoup trop à l'amour de mademoiselle de Lenclos et à mon amitié pour aller prostituer de la sorte les caresses de

Ma

sa muse. Villarceaux et lui furent, pendant six mois, notre unique société.

Marguerite se montrait fort aimable.

Je m'habituais à voir en lui un ami franc et loyal. Son affection n'était pas douteuse, et il m'en donna la marque la plus évidente, en faisant tout son possible pour me réconcilier avec la comtesse, sa mère.

Attaquée d'une maladie dangereuse, la noble dame se sentait chaque jour dépérir.

Touchant au terme fatal, où les rancunes s'apaisent et où la haine s'éteint, peut-être songea-t-elle que mes fautes eussent été moins graves, si elle ne m'avait pas aussi cruellement punie d'abord.

Elle se laissa fléchir ; Marguerite me conduisit à son lit de souffrance.

Je ne pouvais passer le seuil de cette maison sans éprouver un douloureux saisissement. Là s'étaient autrefois annoncées les premières phases de mon incompréhensible destin. Je me rappelais la bonté de ma marraine, sa douce bienveillance ; mais je me rappelais aussi la dureté qui avait suivi ses bienfaits, la façon cruelle et méprisante dont elle avait accueilli mon repentir. Je trouvais deux femmes en elles, l'une méritant toute ma gratitude, tout mon amour, et l'autre coupable de mes plus affreuses, tortures.

Mais lorsque je vis la malade tourner vers moi sa prunelle éteinte et me tendre sa main décharnée, je n'eus plus la force de conserver le moindre ressentiment. Je m'emparai de cette main qu'elle me présentait, j'y collai mes lèvres et je l'arrosai de mes pleurs.

— Ah ! madame, lui dis-je au milieu de mes sanglots, vous daignez enfin m'accorder le pardon... Soyez bénie sur la terre et dans le ciel !

— Hélas! répondit la comtesse en se soulevant à demi et en attirant à elle ma tête éplorée, tu m'as vue bien impitoyable pour toi, ma pauvre enfant !

— Ma marraine ! ma chère marraine !.. j'ai tout oublié !

— Oui, Marguerite me le disait, tu as bon cœur. Sur le point de paraître devant Dieu, je sens qu'il est défendu à la créature de manquer de miséricorde et d'indulgence. En face du juge suprême, nui d'entre nous ne peut se flatter de paraître moins condamnable

Ma

Rè

quo SOS frères. Cotait k moi d'excuser tes fautes et de guider ta jeunesse ; je devais rem[)Iacer ta mère absente. Au lieu de cela, je t'ai découragée par le reproche... Pardonne-moi !.. je le reconnais trop tard, la logique du monde n'est pas la logique du ciel.

Longtemps, elle me tint pressée contre son sein.

Pauvre femme I elle me disait de lui pardonner, elle s'humiliait devant moi !.. devant moi, dont la coupable conduite n'avait que trop justifié ses rigueurs.

Dans mon émotion, je ne proférais pas une parole, et la vue de mes larmes pouvait seule lui prouver combien je regrettais mes torts.

Saint-Évremond pria sa mère de me laisser demeurer à l'hôtel et d'accepter mes soins jusqu'à son rétablissement.

La comtesse y consentit avec bonheur, et dès ce moment je ne quittai plus son chevet.

Mais, hélas ! le ciel nt voulait pas la conserver à notre amour I Le mal fit des progrès rapides. Je ne retrouvais l'affection de ma marraine que pour être inconsolable de sa perte.

Elle rendit le dernier soupir entre mes bras.

Je pleurais encore sur sa tombe, quand mon frère Eustache, arrivant de Châlons, où il était en congé depuis trois mois, m'apporta tout à coup un autre sujet de désespoir.

Notre mère n'était plus.

Notre mère, sainte et digne gardienne de mon enfance! notre mère dont j'ai si fatalement oublié les leçons et les conseils, et qui, peut-être, à son lit de mort, a continué de me maudire !

Eustache me jura qu'elle m'avait pardonné comme ma marraine.

U s'efforça par ses douces caresses d'effacer la triste impression de son accueil d'autrefois.

Portée sur le testament de la comtesse pour un legs de deux cent mille livres, je voulais refuser cette touchante et dernière preuve de bonté. Marguerite s'y opposa vivement : la malade avait dicté cette clause à sa prière.

Je quittai la rue Saint-Thomas-du-Louvre et je regagnai la rue des Tournelles, où je fis prendre le deuil à toute ma maison.

Eustache m'annonça que mon père désirait me voir Je le suppliai de retourner en Champagne et de le ramener avec lui. Ma triste destinée avait eu surtout du retentissement dans ma ville natale, et je n'osais y paraître.

AMOURS HISTORIQUES

Pour surcroît d'obstacles, mes sœurs, mariées d'une façon trèsconvenable, ne menaient pourtant pas une conduite exemplaire. Jacqueline surtout, devenue la femme d'un hobereau de province, mécontentait gravement M. de La Montagne, son mari. Chaque jour il la menaçait de l'enfermer dans un couvent.

Il exécuta bientôt cette menace, et le hasard voulut que Jacqueline fût emprisonnée à deux pas de chez moi.

Ce scandale donné par mes sœurs n'avait pas peu contribué à me ramener ma famille et la comtesse.

Gabriel Delorme arriva ; Joseph Camusard l'accompagnait.

Depuis la mort de ma mère, ils vivaient ensemble.

Mais il était écrit que le malheureux huissier à verge ne ferait pas un voyage dans la capitale, sans y essuyer toutes sortes d'infortunes et de déboires.

Gomme il se promenait au Cours, il rencontra Lisette, sa méprisable moitié, qui l'accabla d'injures et eut l'audace de le suivre jusqu'à la njaison, où elle continua la scène entamée sur la promenade. Elle déclara que, la place d'une femme étant auprès de son mari, elle venait s'installer chez moi.

Je traitai du haut en bas cette malheureuse, et je la fis jeter dehors par mes laquais.

Écoutant aussitôt mes conseils, Joseph adressa au parlement une demande en divorce. Il obtint justice, à charge par lui de fournir annuellement à Lisette une pension alimentaire de six cents livres, ou de lui verser mille écus, une fois payés.

Il reçut de moi cette somme, et j'obligeai mon père à prendre cinquante mille livres sur le legs de ma marraine. J'eus ainsi la satisfaction de débarrasser ce pauvre Joseph de son indigne femme et d'assurer à Gabriel Delorme une honorable et douce existence pour ses vieux jours.

Ce bon père me fit ses adieux en pleurant.

Eustache partit pour l'armée; je me retrouvai seule, après avoir goûté les saintes joies de la famille, dont je m'étais crue déshéritée à jamais.

Toute la cour nous revint au commencement de novembre.

Son Éminence n'avait pas , à beaucoup près , des allures aussi triomphantes qu'à son retour de La Rochelle. Louis XIII était tombé dangereusement malade à Lyon. Toutes les personnes qui l'entouraient dans eette maladie lui ayant fait une peinture alar-

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